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François Baudin
Nous
sommes en un temps où la frénésie s’empare
du monde. Il n’est pas d’endroit de la terre où l’homme
n’ait exercé sa domination. Le monde a été
conquis ; en maints endroits la technique s’est déchaînée,
le monde a été soumis : il est devenu connu, exploité,
concurrentiel, accessible, cultivé, en proie à des luttes
de pouvoir. Il n’est pas d’endroit où l’homme
n’a pénétré ; chaque parcelle a été
prise, est devenue proche et profitable. Nous pouvons savoir immédiatement
et instantanément ce qui se passe à l’autre bout
de la planète. On peut vivre simultanément un attentat
à Bagdad, une révolte de paysans pauvres dans une grande
propriété du Brésil, une épidémie
en Afrique, les dernières caricatures danoises. Le temps n’est
plus que vitesse, l’espace qui a été aboli est devenu
un lieu de conquête, d’investigation, de profit ou de guerres.
Vraiment
face à une telle époque, qui n’est pas nouvelle
mais devient évidente à tous dans sa nature profonde,
nous posons la question du Pourquoi ? Pour quel but ? Où allons-nous
? Quoi ensuite ? Le sens semble être perdu, les repères
nous échappent.
Une sorte de menace de perdre nos dernières forces spirituelles
nous étreint. Notre relation à l’Être devient
fragile dans un monde où tout se transforme en marchandise.
Nous avons l’impression d’être pris dans un étau.
Lorsque
j’entre à Ubexy, à l'Abbaye, le silence m’envahit
immédiatement ; la paix est là en quelques secondes. Je
sens la Présence. Je place une garde à ma bouche, a dit
saint Bernard. C’est bien dans la solitude, le désert et
la prière que Dieu habite aussi, se manifeste. En moi, je fais
silence et l’écoute du Verbe s’effectue. Je deviens
accueil, réception de la Parole. Les idées confuses, la
tyrannie du monde s’estompent, le flot de pensées inutiles
se tarit peu à peu. Le silence et la prière sont les seuls
remèdes à notre infirmité. Nous entrons dans un
domaine de paix alors que le monde peut nous sembler l’endroit
où s’étend le domaine de la lutte.
Ubexy est bien ce lieu qui nous donne l’unité. Don sans
mesure, sans échange, don gratuit. Il suffit de venir et on reçoit.
Le
multiple, la division, le superficiel, l’artificiel cessent. Nous
nous unifions peu à peu, nous nous réunifions. N’est-ce
pas le sens du mot re-collection, recueil ? : recueillir ce qui est
épars, divisé, séparé. S’unifier.
Voilà le remède proposé par les soeurs d’Ubexy,
voilà le don de leur prière, de leur attention, de leur
accueil.
Notre
séjour dans le monastère n’est jamais très
long, mais il suffit, pour un temps, à nous redonner forces et
confiance.
De retour dans le monde nous pouvons à nouveau devenir des témoins
qu’une autre vie est possible. Le cœur s’est renforcé.
Notre amour du monde où Jésus est venu pour vivre notre
vie, est plus fort. L’envie de combler le manque et la distance
qui nous sépare de notre frère, devient plus grand ; notre
désir d’une vie meilleure où règne la fraternité,
l’amour du prochain, le règne de Dieu, guide nos pas.
Mais
il faudra à nouveau revenir à l'Abbaye dans quelques mois,
ou dans quelques semaines un peu comme on vient recharger les batteries
d’un véhicule.
Les sœurs seront là, nous en sommes sûrs, pour nous
accueillir, nous transmettre, nous donner ce qui ne peut pas se mesurer
: l’amour de Dieu.