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30 et 3è dim carême C : un chemin de guérison
Les
chapitres 23 à 30 traitent de l’excommunication pour les
fautes. Ut sanentur. Pour qu'ils soient guéris, conclut le passage
que nous venons de lire. Dans
le même sens, l’oraison de ce 3ème dimanche de carême
nous conduit à « l’aveu de notre faiblesse »
et à la « conscience de nos fautes », non pour nous
accabler, mais pour que nous nous engagions plus résolument sur
le chemin de guérison que le Seigneur nous ouvre. Chemin garanti,
puisque d’un côté nous pouvons nous appuyer sur celui
qui « est la source de toute bonté et de qui vient toute
miséricorde », et de l’autre lui demander: «
patiemment, relève-nous avec amour » .
C’est pour le salut que le Seigneur apparaît à Moïse
dans le buisson ardent et l’envoie vers les fils d’Israël.
C’est pour que le figuier porte du fruit que le vigneron bêche
autour de l’arbre et y met du fumier. Comme nous le chanterons dans
le psaume, le Seigneur, encore et toujours, « fait œuvre de
justice, il pardonne, il guérit, fort est son amour pour qui le
craint ».
La
conversion appelée par ces chapitres de la Règle et dont
l’évangile du jour nous rappelle l’actualité
et l’urgence, est la concrétisation de notre ouverture à
la grâce qui nous est faite ici et maintenant. Le salut a besoin
de notre accueil pour se déployer dans notre cœur et dans
notre vie. Saint Paul le soulignera en seconde lecture. Toutes, nous avons
été baptisées en Jésus Christ, toutes nous
mangeons la même nourriture spirituelle et toutes nous buvons à
la même source spirituelle, au rocher qu’est le Christ. Cela
ne nous préserve pas de la chute si nous désirons le mal.
«
Nous avons reçu de toi un avant-goût du ciel en mangeant
dès ici-bas le pain du royaume et nous te supplions encore : fais-nous
manifester par toute notre vie ce que le sacrement vient d’accomplir
en nous », demande au Seigneur la prière après la
communion pour soutenir et relancer notre marche vers Pâques «
dans la joie du désir spirituel ».
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30 bis et 32ème dim A : afin qu'ils soient guéris
«
Ut sanentur », disent les derniers mots de ce chapitre 30 : non
pas, « afin qu’ils se corrigent », ainsi qu’il
est traduit, mais, « afin qu’ils soient guéris, remis
en bon état ». Quel que soit notre âge, Dieu est à
l’œuvre pour nous renouveler et c’est en accueillant
sa parole que nous passerons d’un faire inadéquat à
un être qui se reçoit de lui, autrement dit, que nous «
parviendrons toutes ensemble à l’état d’adultes,
à la taille du Christ dans sa plénitude », comme l’exprime
l’épître aux Philippiens.
Au
terme de ces chapitres sur l’excommunication, c’est donc vers
la plénitude du salut que saint Benoît nous oriente : «
ut sanentur », afin qu’ils soient, que nous soyons guéris.
« La première infortune du malade, fait remarquer Isaac de
l’Etoile, est de n’avoir pas la santé ; la seconde,
d’ignorer sa maladie ; la troisième, de ne pas chercher le
remède ; la quatrième, de le négliger quand il est
offert ».
Puis
il poursuit, bien dans la ligne de ce que la Règle nous répète
depuis huit jours : « En présence des faux bien-portants
le bon malade est guéri et, reconnaissant son péché,
il commence par le déclarer pour être justifié ».
Le
passage entendu hier parlait d’«éprouver l’humilité
». C’est elle qui « ouvre la voie du retour ».
Les
chapitres suivants sur le cellérier, les biens du monastère,
les repas, vont nous ramener au terre à terre du quotidien monastique.
Comment dans cet ordinaire avons-nous le souci d’accomplir cette
volonté du Seigneur dont l’oraison du jour nous rappelle
qu’elle est source de liberté ?
Elle
est l’huile dans notre lampe pour « sortir, comme le dit encore
Isaac, du lieu de notre propre iniquité et rencontrer à
ses frontières Dieu notre Sauveur, car il est venu jusqu’au
pécheur mais non jusqu’aux péchés, ce qu’il
ne devait ni ne pouvait ». Ces frontières, l’évangile
du jour nous indique qu’elles ont pour marque la vigilance.
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31a et 2è dim carême B : seul un autre que nous peut apporter
des réponses
Assurément,
pour reprendre les termes de ce chapitre 31, « ce que demande »
Pierre dans l’évangile de ce 2ème dimanche de Carême,
est « mal à propos ». De fait, « il ne savait
que dire, … tant était grande leur frayeur », ajoute
Marc avec bienveillance, comme pour arrimer quelque peu ces trois tentes
que le disciple suggère de dresser.
Si, pour continuer le parallèle avec le passage de la Règle
que nous venons de lire, Jésus « ne l’indispose pas
en le rebutant avec mépris, il ne lui refuse pas non plus avec
raison et humilité ce quelque chose de déraisonnable qu’il
vient à lui demander ». La réponse, comme souvent
dans nos vies, surgit d’ailleurs. « Seul un autre que nous,
seul le Tout-Autre que nous, peut apporter des réponses et de fait
il les apporte », nous rappelait Dom Patrick dans son homélie
du 3 mars à propos de ces « questions essentielles auxquelles
nous n’avons pas de réponse et sommes tout à fait
incapables d’en trouver ».
La liturgie nous invite ce matin à l’écoute : «
Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez le » ; à
quoi vient faire écho la double mention de l’obéissance
qui marque, entre autres, l’action du cellérier. C’est
dans cette écoute du Verbe fait chair que Pierre, comme chacun
de nous, recevrons « au-delà, infiniment au-delà de
ce que nous pouvons demander et imaginer ». Ainsi celui qui voulait
« dresser trois tentes » se voit « couvert de l’ombre
de » la présence divine signifiée par « la nuée
».
En
nous délogeant de nos vouloirs superficiels, l’écoute
de la Parole de Dieu nous conduit aux sources de notre véritable
désir. Elle est cette « bonne parole », dont la deuxième
partie du chapitre 31 dira demain qu’elle « vaut mieux qu’un
don excellent ». C’est à elle encore que saint Benoît
réfère le cellérier, lui demandant de « s’en
souvenir toujours » lorsqu’il lui enjoint de « veiller
à la garde de son âme ».
L’épisode
de l’histoire d’Abraham rapporté en première
lecture montre bien que la crainte de Dieu, dont il est dit que le cellérier
doit être rempli, réside justement dans l’obéissance
à la parole de Dieu. Toutes les qualités qu’il doit
avoir résultent de cette écoute, elles en sont le fruit,
un fruit d’humilité, car à ne procéder que
de lui, elles risqueraient fort d’être cause de suffisance.
«
Fais-nous trouver dans ta parole les vivres dont notre foi à besoin
et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire », supplie
l’oraison du jour. En stipulant qu’«avec son Fils Dieu
ne pourrait pas ne pas nous donner tout », saint Paul, en seconde
lecture de la messe, nous retourne, lui aussi, vers Celui en qui, déjà,
nous sommes exaucés : reste à nous, encore et toujours,
de l’écouter !
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31a bis et 32ème dimanche C : un
désir ardent du profit spirituel
«
Avoir soin … faire … exécuter … prendre soin
… faire … » Les verbes qui structurent la première
partie de ce chapitre 31 pourraient laisser croire que le cellérier
est tout entier dans l’action. Mais on relève qu’au
début du passage, saint Benoît note comme critère
de choix : être « rempli de la crainte de Dieu ». Au
centre il insiste pour que celui qui a reçu cette charge «
veille à la garde de son âme, se souvenant de la parole de
l’apôtre ». Et à la fin, il lui enjoint de «
regarder tous les objets et tous les biens du monastère comme les
objets sacrés de l’autel ».
Il
importe que tout se passe et se fasse sous le regard de Dieu. «
Que notre Seigneur Jésus Christ lui-même et Dieu notre Père
… affermissent votre cœur dans tout ce que vous pouvez faire
et dire de bien » : la grâce demandée par saint Paul
pour les Thessaloniciens peut trouver, jusque dans nos activités
les plus prenantes, un terrain où se déployer ; pour qui
l’accueille, elle sait ouvrir, là comme ailleurs, un chemin
«conduisant à l’amour de Dieu et à la persévérance
pour atteindre le Christ ».
Au
début du sermon 58 sur le Cantique, saint Bernard montre combien
contemplation et action ne se distinguent que pour mieux se conjuguer.
« Reconnaissez, dit il, qu’en cette vie, la contemplation
ne saurait être de longue durée, parce que l’action
nous presse, comme plus urgente et plus utile. L’Epoux sentant donc,
selon son habitude, que l’Epouse s’est un instant reposée
près de lui, ne diffère pas de la rappeler à des
occupations plus profitables ; toutefois il ne la contraint pas ; il ne
ferait pas ce qu’il a défendu à d’autres.
Mais pour l’Epouse, être tirée par l’Epoux, c’est
recevoir de lui le désir d’être tirée, le désir
des bonnes œuvres, le désir de produire des fruits pour l’Epoux
; car elle ne vit que pour lui, et mourir aussi pour lui lui serait un
gain. Et il est véhément ce désir qui ne la presse
pas seulement de se lever, mais de se lever à la hâte ; car
il y a dans le texte : levez vous, hâtez vous, venez.
Et
ce n’est pas un médiocre encouragement pour elle de s’entendre
dire, venez, au lieu d’allez ; elle comprend qu’elle est plutôt
conduite qu’envoyée, et que son Epoux l’accompagnera.
Or que peut elle trouver de difficile dans cette société
? … Elle n’est pas éveillée contre sa volonté,
puisque l’Epoux met en elle cette volonté qui n’est
autre chose qu’un désir ardent du profit spirituel ».
« Tirer profit de notre participation à la vie monastique
», pour reprendre en écho une expression de la constitution
51, c’est découvrir que tout peut être matière
à avancer de plus en plus vers Dieu, à se laisser rejoindre
et saisir par lui. « Il ne tiendra rien pour négligeable
», dit encore saint Benoît, et cela peut s’entendre
dans ce sens d’une contribution du plus matériel à
notre enracinement dans le Christ. A partir de là, il devient possible
d’agir et de réagir « avec raison et humilité
», de « faire tout avec mesure ».
En ce dimanche consacré au mystère de la résurrection,
ainsi que la 1ère lecture et l’évangile le soulignent,
nous sommes invitées à être des vivantes en faisant
de nos diverses occupations, à quelque registre qu’elles
appartiennent : prière, lectio, travail, service, le lieu d’une
incessante réponse à Dieu qui fait tout contribuer au bien
de ceux qui l’aiment.
En
nous tournant vers sa bonté et toute puissance pour demander :
« Eloigne de nous tout ce qui nous arrête, afin que sans aucune
entrave ni d’esprit ni de corps, nous soyons libres pour accomplir
ta volonté », l’oraison de cette 32ème semaine
nous est offerte pour apprendre à « bien administrer »
notre vie.
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31a ter et 9ème mardi ordinaire : la
distance nécessaire
Dans
cette première partie du chapitre 31, il vient d’être
question de « quelque chose de déraisonnable demandé
mal à propos », qu'il convient alors de « refuser avec
raison et humilité ». Demain, à la fin de la seconde
partie, il s’agira de « donner et demander aux heures convenables
ce qui doit être donné et demandé ». «
II y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel
», remarquait déjà Qohéleth, autrement dit,
dans ce cas, un temps pour prendre du recul par rapport à soi et
aux choses, et un temps pour donner ou demander ce qui est opportun.
Quand
on regarde les étapes du développement de la personne, on
voit que, normalement, la capacité de délai s'acquiert au
cours de la période de 0 à 1 an ! Grâce à elle,
nous apprenons à recevoir et devenons capable de confiance en nous
et en l'autre. Si elle manque, nous ne saurons que vouloir tout et tout
de suite, saisir de façon hostile sans qu'aucun lien vraiment humain
ne puisse s'établir, bref, nous serons toujours frustrés.
Dans ce chapitre 31, Saint Benoît nous invite à faire preuve
de maturité. Demander de façon raisonnable, c'est savoir
attendre le bon moment, non par calcul pour arriver à ses fins,
mais parce que cette distance entre soi et l'objet permet de le voir à
sa véritable mesure, de nous différencier de nos besoins,
tout en reconnaissant et en assumant leur réalité. Le
délai permet également d'envisager l'autre comme une personne,
de ne pas la réduire à la cause ou à la solution
de mes manques.
Albert
Rouet dit à propos de l'expérience humaine de l'abandon
faite par Jésus sur la croix: « Ce n'est pas un abandon au
sens de laisser tomber, mais un abandon dans lequel Dieu laisse le temps
au temps ... Il laisse la distance nécessaire pour que l'autre
existe. » Et il ajoute : « Je suis fasciné car, en
faisant cette expérience, le Christ a vécu la confiance
à l'état pur ». Dans
le même sens, le refus avec raison et humilité évoqué
ce matin par saint Benoît doit permettre une objectivation des choses,
de les resituer adéquatement, en l'occurrence par leur remise sous
le regard de Dieu.
Le
début de ce chapitre 31 mentionne « la crainte de Dieu »,
il se terminera en nous rappelant de même à une vue de foi
puisque les derniers mots parleront du monastère comme de «
la maison de Dieu ». « Afin que personne n'y soit troublé
ni atttristé », il est des choses qu'il est bon de différer,
d'autres qu'il convient d'accomplir sans tarder. C'est par rapport à
Dieu que les unes et les autres doivent être appréciées
si nous voulons qu'elles nous aident à progresser vers Lui.
Au
long du jour et des jours, ce que nous avons à donner ou à
demander nous offre bien des occasions de passer de l'étroitesse
de nos temps à l'heure de sa grâce. Apprendre à faire
chaque chose en son temps, savoir conférer à chaque chose
sa juste place, est assurément un chemin de croissance humaine
et spirituelle.
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31b et 14ème jeudi : une bonne parole
«
Avant tout il aura l’humilité », spécifie saint
Benoît au début de cette seconde partie du chapitre 31. Humilité
qui s’exprime dans la bonne réponse donnée à
la place de ce qui ne peut être accordé. « S’il
ne peut accorder ce qu’on lui demande, il donnera au moins une bonne
réponse, selon qu’il est écrit » au livre du
Siracide : « Une bonne parole vaut mieux qu’un don excellent.
A noter la référence à l’Ecriture, de même
un peu plus loin, à la parole divine : c’est en elle que
s’enracine toute bonté.
Dans
le passage lu hier, il était déjà question d’«
un frère venant demander quelque chose de déraisonnable
» et auquel il convenait de « refuser, avec raison et humilité,
ce qui était demandé mal à propos ». Le rapprochement
des deux situations est éclairant. Le terme latin « ratio
», raison, renvoie fondamentalement à la « manière
de voir, d’être, d’agir ». Saint Benoît
nous dit que cette attitude peut être faussée, mais aussi
qu’une bonne parole peut la réorienter adéquatement.
Cette
« bonne parole vaut mieux alors qu’un don excellent ».
Elle nous aide à dépasser le rapport déplacé
à telle ou telle chose et nous remet dans une juste relation à
nous même et aux autres, sous le regard de Dieu, ce en quoi consiste
le premier degré de l’humilité. La bonne parole que
Joseph, en première lecture, adresse à ses frères,
procède d’une telle humilité : « Faites ce que
je vais vous dire, et vous aurez la vie sauve, car je crains Dieu »,
leur avait-il signifié dans l’épisode précédent,
rapporté hier.
Où
prennent source nos manières de voir, d’être, d’agir
? « Dis, Seigneur, une seule parole, écrit Gilbert de Hoyland
dans son sermon 46 sur le Cantique, et je serai guéri. Par ta parole,
en effet, tu es présent, car la Parole, c’est toi. Grande
est la force de guérison en cette parole que tu es et qui, par
les tiens, nous vient de toi ». A nous donc de nous montrer, par
nos paroles et par notre attitude, de « la maison de Dieu, afin
que nul n’y soit troublé ou contristé »
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31b bis et 3ème mardi carême : l'âme en paix
En
insistant sur « les qualités que doit avoir le cellérier
du monastère », ce chapitre 31 de la Règle nous interpelle
sur notre propre attitude, tant à l’égard des autres
membres de la communauté – « N’être ni
hautain, ni injuste, ne pas rebuter avec mépris », entendions
nous hier – , que vis-à-vis des objets et des biens du monastère
– « N’être ni brouillon, ni négligent,
ni dissipateur, etc. ».
Pour
discerner ce qui, dans notre conduite, est « mal à propos
», la meilleure aide est sans nul doute ce que saint Benoît,
à la suite de la Bible, nomme « la crainte de Dieu »,
c'est-à-dire que nous ne saurions avancer de plus en plus vers
Lui sans placer et replacer toutes nos actions et réactions sous
son regard, Lui qui désire « que personne ne soit troublé
ni contristé dans cette maison » où nous vivons, certes,
mais qui est avant tout la sienne, comme nous le rappelle la conclusion
de cette seconde partie.
Dans
les ajustements incessants que ce propos de communion exige, il n’est
pas inutile de « nous souvenir toujours de la parole de Dieu »,
comme saint Benoît y invite le cellérier au début
et à la fin. «
La Parole qui te porte, toi et moi, et toutes choses, je la porte à
mon tour en moi, et la garde » dit Angélus Silesius. Là
est le chemin pour « remplir nos diverses charges l’âme
en paix », comme le stipule la finale de ce passage.
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31b ter et 32ème mardi ordinaire : une maîtrise du coeur
et de l'action
Quelle
est, en allant au fond des choses, cette « bonne parole qui vaut
mieux qu'un don excellent », sinon « la parole divine »,
également mentionnée à la fin de ce chapitre 31 de
la Règle. Autrement dit, au-delà de nos demandes multiformes,
de quoi avons-nous essentiellement besoin, sinon de cette parole qui seule
peut nous combler parce qu'elle nous dit Celui « par qui tout existe
et par qui nous sommes », « de qui tout vient et vers qui
nous allons », « qui nous a faits pour lui », et, comme
l'exprime saint Augustin, « notre cœur est sans repos tant
qu'il ne se repose en lui ».
«
Dans les livres saints, peut-on lire au numéro 21 de Dei Verbum,
le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au devant de ses
fils et entre en conversation avec eux ; or la force et la puissance que
recèle la parole de Dieu sont si grandes qu'elles constituent pour
l'Eglise, son point d'appui et sa vigueur et, pour les enfants de l'Eglise,
la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure
et permanente de leur vie spirituelle ».
Et le numéro 26 conclut : « Ainsi donc, que par la lecture
et l'étude des livres saints la parole de Dieu accomplisse sa course
et soit glorifiée et que le trésor de la révélation
confié à l'Eglise comble de plus en plus le cœur des
hommes. De même que l'Eglise reçoit un accroissement de vie
par la fréquentation assidue du mystère eucharistique, ainsi
peut-on espérer qu'un renouveau de vie spirituelle jaillira d'une
vénération croissante pour la parole de Dieu, qui demeure
à jamais ».
Il
peut sembler paradoxal, à propos de ce chapitre qui traite «
des qualités que doit avoir le cellérier », lui qui
est délégué par l'abbé à l'administration
temporelle du monastère, d'insister sur la fréquentation
de la parole de Dieu qui, elle, regarde le versant spirituel de notre
existence monastique. En fait, les deux sont profondément liés.
Plus nous sommes affairées, accaparées, plus nous avons
besoin de cet enracinement dans la parole qui nous permet, en tout ce
que nous entreprenons et faisons, de ne pas perdre de vue l'essentiel,
et d'y revenir quand nous nous en somme éloignées.
«
Par la Parole de Dieu, souligne la constitution 3,2, les moniales sont
formées à une maîtrise du cœur et de l'action
qui leur permet, en obéissant à l'Esprit Saint, d'atteindre
à la pureté de cœur et au souvenir incessant de la
présence de Dieu ». « Qu'il soit rempli de la crainte
de Dieu », notait hier saint. Benoît. « Personne ne
sera troublé ni contristé dans la maison de Dieu »
si nous sommes aussi empressées à nous référer
à sa parole vivante qu'à demander ce dont nous avons besoin.
Qu'est ce qui, finalement, nous empêche d'être satisfaites
?
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32 et dédicace du Latran : un signe vivant de la présence
de Dieu
Un
accord entre la liturgie et la Règle de ce dimanche peut être
trouvé sans trop de difficultés, puisque la première
nous parle d’une cathédrale « mère et tête
de toutes les églises », celle de l’évêque
de Rome, la basilique du Latran, et la seconde d’outils et d’objets,
de quoi nous demander lesquels conviennent à l’édification
de cette maison de Dieu que nous sommes, selon les mots de saint Paul
en seconde lecture de la messe.
Lors des vêpres à Notre Dame, Benoît XVI, magnifiant
cette autre cathédrale « église-mère du diocèse
de Paris », l’a présentée « dressée
au cœur de la cité comme un signe vivant de la présence
de Dieu au milieu des hommes ».
Et
il spécifiait un peu plus loin dans son homélie : «
Votre cathédrale est une vivante hymne de pierre et de lumière
à la louange de cet acte unique de l’histoire de l’humanité
: la Parole éternelle de Dieu entrant dans l’histoire des
hommes à la plénitude des temps pour les racheter par l’offrande
de lui-même dans le sacrifice de la Croix. Nos liturgies de la terre,
tout entières ordonnées à la célébration
de cet acte unique de l’histoire ne parviendront jamais à
en exprimer totalement l’infinie densité … Nos liturgies
de la terre ne pourront jamais être qu’un pâle reflet
de la liturgie céleste, qui se célèbre dans la Jérusalem
d’en haut, objet du terme de notre pèlerinage sur terre.
Puissent, pourtant, nos célébrations s’en approcher
le plus possible et la faire pressentir ! ».
Si
la liturgie est un moyen privilégié pour entrer dans cette
œuvre de Dieu, les chapitres de ces jours ci qui ont trait au domaine
matériel nous disent que c’est aussi dans nos rapports les
plus quotidiens aux outils et objets du monastère que nous devenons
nous-mêmes des instruments de Dieu, au service de son dessein de
salut.
Hier,
saint Benoît prescrivait au cellérier de « regarder
tous les objets et tous les biens du monastère comme les objets
sacrés de l’autel » et de « ne rien tenir pour
négligeable ». C’est dire que veiller à ne pas
« traiter les objets du monastère avec malpropreté
ou négligence » ne peut que rejaillir sur la qualité
de notre présence à l’office, de même que la
parole de Dieu reçue dans la liturgie poursuit son travail dans
l’ensemble de notre vécu.
« Vous êtes la maison que Dieu construit », nous dira
tout à l’heure saint Paul ; l’avertissement qui suit
: « que chacun prenne garde à la façon dont il construit
», soulignant la part qu’il nous revient de prendre dans cette
édification de l’église corps du Christ. Si «
personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui existe déjà
et qui est Jésus Christ », il est entre nos mains de «
bâtir sur ce fondement avec de l’or, de l’argent, des
pierres précieuses, du bois, du foin ou de la paille ».
« L’abbé confiera à ceux des frères dont
la vie et les mœurs sont sûrs ce que le monastère possède
en outils, vêtements ou n’importe quels objets », stipule
d’entrée saint Benoît. Qu’en est-il de notre
vie et de nos mœurs ? Sur quoi, ou plutôt sur qui, est fondée
leur sûreté, notre assurance ? L’évangile du
jour nous invite à les laisser purifier par la parole de Dieu,
dans le mystère pascal du Christ, afin que nous soyons toujours
davantage « les signes vivants de sa présence au milieu des
hommes ».
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32 bis et 2ème mardi carême : la vie que nous voulons vivre
et transmettre
Il
peut être intéressant de regarder quelle réponse la
Règle apporte aux deux « questions essentielles » qui
concluent le document « Etat de l’Ordre » élaboré
au cours de la RGM 2008 : « Que voulons-nous vivre et que voulons-nous
transmettre ? ».
Pour
nous en tenir à ce rapport aux choses – outils, objets et
autres biens du monastère – dont traitent les chapitres que
nous lisons ces jours-ci, deux verbes indiquent l’attitude de fond
à laquelle nous sommes invitées : donner et recevoir. Demain,
en contre point, il sera question de « retrancher du monastère
jusqu’à la racine ce vice de la propriété ».
Autrement
dit, saint Benoît nous somme là d’apprendre à
passer du réflexe captatif à l’ouverture sans repli
sur soi. Déjà la liturgie de ce dimanche nous appelait à
une telle réceptivité en nous rappelant d’écouter
celui avec qui Dieu nous a donné tout.
La
vie que nous désirons vivre et transmettre est une vie donnée
et reçue. Elle nous vient de celui qui est le chemin, la vérité,
la vie, et qui nous remet dans l’évangile de ce deuxième
mardi de carême devant ce paradoxe de l’élèvement
par l’abaissement.
Quelle
autosuffisance avons-nous encore à perdre pour vivre vraiment ?
Ce qui est sûr, c’est que nous avons tout à gagner
à nous mettre à la suite du Christ, qui, de plus grand,
s’est fait serviteur.
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33 et vendredi après les cendres : le vice de la propriété
«
Le bel échange que vous avez fait de toutes les choses que vous
pouviez posséder dans le monde, dit saint Bernard à ses
frères dans son premier sermon pour la dédicace, puisqu’en
abandonnant tout, vous avez par là mérité d’appartenir
en propre au souverain créateur du monde, de l’avoir lui-même
pour votre partage, puisqu’il est certain qu’il sera lui-même
la part et l’héritage de ceux qui sont à lui.
Nous
ne dirons donc pas, avec les enfants d’iniquité, en parlant
des biens temporels : Bienheureux le peuple qui a ces choses en partage,
dont les greniers et les celliers regorgent, dont les troupeaux abondent,
etc., mais nous dirons : Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour
son Dieu ».
Si
saint Benoît fustige avec tant de force « le vice de la propriété
», en soulignant, dès les premiers mots de ce chapitre 33,
qu’« il faut le retrancher du monastère jusqu’à
la racine», c’est afin de nous apprendre à tout, et
surtout, à nous recevoir. Aussi réfère-t-il ces gestes
essentiels que sont « donner … recevoir … posséder
… » à l’autorité. « S’approprier
quelque chose » relève de « la témérité
», de l’orgueil, en tant qu’attitude excluant toute
instance tierce entre soi et l’objet : ni autorisation, ni permission,
on prend.
Le
vice, ce qui est défectueux, n’est pas dans les choses, mais
dans notre attitude vis-à-vis d’elles quand ce que nous possédons
nous possède, nous referme sur nous. «Se corriger »
en la matière, consiste à passer sans cesse de la possession
à la relation.
«
Que tout soit commun à tous », affirme pour conclure saint
Benoît, en contraste avec la mise en garde initiale. Ce qui est
commun à tous, c’est d’abord notre faiblesse, que ce
temps du carême nous invite à reconnaître, non pour
nous y river et en être accablées, mais pour mieux l’ouvrir,
nous ouvrir grâce à elle à Celui qui est la source
de toute bonté et de qui vient toute miséricorde.
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33 bis et saint Benoît : planter là où coulent les
eaux
Dans
son sermon pour la naissance de saint Benoît, saint Bernard compare
celui qu’il appelle « notre chef, notre maître, notre
législateur » à « un arbre : voilà ce
que fut le bienheureux Benoît, un arbre grand et fécond,
planté auprès du cours des eaux ». « Ce cours
des eaux, où le situer ? Dans la vallée, bien sûr
», répond saint Bernard, et il ajoute: « Tu l’entends
: partout la vallée est célébrée, partout
l’humilité est prêchée. Il s’agit de planter
là où coulent les eaux, car la grâce spirituelle y
abonde ».
Ce
chapitre 33 que nous retrouvons chaque 11 juillet nous indique «
où nous avons à nous tenir et à prendre racine, de
manière à ne pas nous dessécher » mais à
« demeurer fermement fondés dans l’humilité
» : saint Benoît nous dit que pour accroître et fortifier
notre communion il est impératif de « retrancher du monastère
jusqu’à la racine ce vice de la propriété »,
de même que l’arbre doit être taillé pour produire
de beaux fruits.
La
raison apportée à un tel radicalisme est éclairante.
La mention « qu’il n’est même plus licite aux
moines d’avoir à leur disposition ni leur corps ni leurs
volontés » nous réfère en effet au don de nous
même à Dieu accompli au jour de notre profession monastique.
Chaque fois que nous l’actualisons en passant du registre de l’avoir
et du pouvoir à une attitude de réceptivité et d’ouverture,
c’est bien de notre préférence absolue pour le Christ
et de notre conformation à Lui qu’il s’agit.
Le
dépouillement face auquel nous remet ce chapitre 33 vient nous
rappeler la dimension à la fois pascale et communautaire de cette
adhésion au Christ pour son corps qui est l’Eglise. Dans
le même sermon pour la naissance de saint Benoît, saint Bernard
souligne toute la fécondité de la démarche : «
Quelle ne fut pas l’offrande de soi vécue par cet homme,
pour que non seulement il ait tellement apporté aux êtres
qui l’entouraient, mais qu’il se soit aussi mis en peine de
ceux qui viendraient après lui ? Car ce n’est pas seulement
pour les hommes de son temps que cet arbre a porté du fruit, mais
jusqu’à ce jour il grandit et demeure.
Il
n’est pas seulement en bénédiction par sa présence
– comme c’est le cas de beaucoup d’êtres aimés
de Dieu seul, car Dieu seul jusqu’à ce jour les connaît
– mais il est en bénédiction aussi par la mémoire
que l’on garde de lui. De fait, jusqu’aujourd’hui, par
sa triple manière de confesser l’amour du Seigneur, il propose
en nourriture ce triple fruit au troupeau du Seigneur : il le nourrit
de sa vie, il le nourrit de son enseignement, il le nourrit enfin de son
intercession ». Et saint Bernard conclut en nous encourageant :
« Par ce triple et continuel secours, fructifiez donc vous aussi,
très chers, car, si vous avez été établis,
c’est dans le but d’aller et de porter du fruit ».
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34 et 11 novembre : tous les membres seront en paix
«
On partageait à chacun selon ses besoins » : cette citation
des Actes des apôtres habitait sans nul doute le cœur du soldat
Martin donnant la moitié de son manteau au pauvre par amour du
Christ. Ce n’est pas pour rien que saint Benoît parle de «
tous les membres » lorsqu’il évoque la paix, bien à
l’ordre du jour en ce 11 novembre. « Ainsi tous les membres
seront en paix ».
Ainsi
: c'est-à-dire, en suite de notre façon de nous situer par
rapport à ce que nous avons et, peut être plus encore, par
rapport à ce que nous n’avons pas ! Ce chapitre 34 de la
Règle nous avertit que le danger, à ce niveau, est du registre
de la comparaison : «tristesse », et, lisons bien, saint Benoît
ne dit pas « d’avoir moins », mais d’ «
avoir besoin de moins » ; « élévation »,
et là aussi, non pas du fait que « l’on a plus »,
mais qu’«il faut d’avantage » !
«
Par là, a-t-il précisé juste avant, nous ne disons
pas qu’on fasse acception des personnes – ce qu’à
Dieu ne plaise – mais qu’on ait égard aux infirmités
». Ce passage du tout ramener à soi à la prise en
compte de l’autre aboutira demain au service mutuel.
Jalousie
et suffisance ont en effet en commun de rétrécir l’horizon
à sa propre personne. Les deux remèdes proposés,
l’action de grâce et l’humilité, supposent un
changement de regard : ne suffit-il pas parfois, au lieu de récriminer
stérilement, de savoir demander simplement ce dont on a effectivement
besoin, mais aussi d’avoir le courage de reconnaître tout
ce qui nous est déjà donné !
Le murmure, en tout cas, ne résout rien, il est qualifié
de vice en tant qu’il tort le raisonnement, nous empêchant
de comprendre que ce que l’autre a, en fait, ne nous enlève
rien ! D’où
procèdent nos insatisfactions ? La question n’est jamais
inutile, surtout lorsqu’elles s’avèrent répétitives
ou chroniques ! Les choses ne seront jamais totalement comme nous le voudrions,
et c’est tant mieux pour nous sortir de nous même et nous
donner la chance d’apprendre que l’essentiel sera toujours
de l’ordre du reçu.
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34 bis et 15ème dimanche B : à chacun selon ses besoins
«
Si tous doivent recevoir également le nécessaire ».
En affirmant que non, saint Benoît sait qu’il prend un risque.
A preuve l’injonction finale : « Avant tout, que jamais n’apparaisse
le vice du murmure, pour quelque raison que ce soit, ni en paroles, ni
en un signe quelconque ».
Ce qu’il vient de statuer est en effet bien propre à générer
une multitude de récriminations … même s’il n’innove
en rien et que sa référence en la matière est on
ne peut plus saine, le principe de base provenant en ligne directe de
l’écriture. « Comme il est écrit : On partageait
à chacun selon ses besoins ».
Mais
voilà, la difficulté vient de ce que nous entendons ce droit
à la différence, que nous savons par ailleurs si bien revendiquer,
toujours plus ou moins à notre propre avantage, eu égard
à nos seules infirmités. Que l’autre reçoive
plus et c’est l’amertume de l’envie et de la jalousie.
Le
résultat n’est pas meilleur si les choses tournent au bénéfice
de notre personne : de la tristesse mentionnée précédemment
nous passons alors à une autosatisfaction tout aussi déplacée.
Déplacée, car il s’agit bien pour saint Benoît
de nous resituer correctement, et cette correction peut devoir être
sévère, comme il le note au final, afin de nous ramener
face à cette considération de base que les uns ont besoin
de moins et qu’il faut davantage aux autres.
Comment
intégrer pareille inégalité de fait, et par suite
de traitement ? Tous les membres seront en paix, répond-il, si
l’on passe d’une considération horizontale du problème
à un regard vertical qui le solutionne. Autrement dit, pour ne
pas donner prise au vice du murmure en se comparant sans cesse aux autres,
il est nécessaire de se remettre ensemble sous le regard de Dieu
par l’humilité et l’action de grâce. «
Celui qui a besoin de moins, rendra grâces à Dieu et ne s’attristera
point ; celui à qui il faut davantage, s’humiliera et ne
s’élèvera point à cause de la miséricorde
qu’on lui fait ».
Le
prophète Amos, en première lecture de la messe, de même
que l’évangile de ce 15ème dimanche, nous rappellent
que le refus de l’autre est fermeture à l’action de
Dieu, à sa bonne nouvelle du salut offert à tous. Lui, en
effet, n’a pas manqué de nous combler en son Fils bien aimé
et saint Paul, en seconde lecture, qualifie sa grâce d’inépuisable.
D’où viennent nos insatisfactions ? Quel esprit mauvais reste
t’il à chasser de notre cœur pour faire honneur à
notre nom de chrétien ? Que la lumière de la vérité,
celle de Dieu et non la nôtre, nous aide à reprendre le bon
chemin, celui de la mutualité dont il sera question dans le chapitre
de demain.
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35 a et 32ème jeudi ordinaire : le trésor dans le champ
de ton coeur
La
finale du passage que nous venons d’entendre souligne l’importance
de « savoir ce que l’on donne et ce que l’on reçoit
». Cela ne doit pas s’entendre seulement du cellérier
et des objets utilisés par le semainier de la cuisine. Dans cette
école du service du Seigneur qu’est le monastère,
où « le bon zèle d’une seule procure du bien
à toutes et où un zèle amer peut au contraire causer
du mal », savoir ce que l’on donne et ce que l’on reçoit
est le b-a-ba de tout progrès spirituel.
Pour
le savoir, il convient d’abord de se le demander : qu’est
ce qui est donné et reçu, à longueur de journée,
à travers les paroles que nous échangeons, les faits et
les gestes que nous accomplissons. Il ne s’agit pas de tenir des
comptes, pour soi ou pour l’autre, mais de voir l’essentiel.
Que convient-il en effet de donner et de recevoir sinon le Christ ?
La mutualité dont traite ce chapitre 35, est là pour nous
apprendre à entrer dans une relation constructive, nous qui nous
mettons encore trop souvent au centre, alors que le Christ nous attend
à la place de celui qui sert. En ces multiples circonstances qui
tissent l’ordinaire de nos journées, savons nous nous demander
si c’est bien le Christ qui est donné et reçu, puisque
c’est à cette fin que nous sommes au monastère ?
«
Va, ô homme, dit Guillaume de Saint Thierry dans sa 10ème
oraison méditative, va, qui que tu sois qui découvres ce
trésor dans le champ de ton cœur ; vends tout ce que tu as
et toi-même, en serviteur perpétuel, afin de le posséder
par droit de possesseur héréditaire, et tu seras bienheureux,
et ce sera bon pour toi. Le trésor en ta possession : le Christ
en ta conscience ».
Car
lui, et toujours le premier, se donne et nous reçoit. C’est
dans une telle perspective que nous pouvons reprendre l’oraison
de ce 32ème dimanche, elle qui demande que « nous soyons
libres, sans aucune entrave, ni d’esprit ni de corps, pour accomplir
», à sa suite et à son exemple, « la volonté
de Dieu ».
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35 a bis et 1er dimanche de carême A : se servir mutuellement
Par
deux fois dans cette première partie du chapitre 35 consacré
aux « semainiers de la cuisine », il est question de «
se servir mutuellement » ; tout comme au chapitre 22 saint Benoît
invite les moines à « s’encourager mutuellement en
s’empressant d’aller à l’office divin »
; ou encore, aux chapitre 63 et au chapitre 72, à « se prévenir
mutuellement d’honneur » ; et de même, au chapitre 71,
à « s’obéir mutuellement ».
Ce
« mutuellement » situe les relations fraternelles hors du
rapport dominant - dominé dans lequel le démon essaie d’entraîner
Jésus dans l’évangile de ce premier dimanche de carême.
« Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer
». Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan !
car il est écrit : c’est devant le Seigneur ton Dieu que
tu te prosterneras, et c’est lui que tu adoreras ».
Le
« service mutuel » nous situe à la suite de Celui qui
est « au milieu de nous à la place de celui qui sert ».
C'est en nous montrant sa place qu'il nous remet à notre place,
en nous rappelant que « ce n’est pas seulement de pain que
l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de
Dieu ». Sur cette voie du service, de l’encouragement, de
la prévenance, de l’obéissance mutuels où saint
Benoît nous engage ce matin, nous apprenons jour après jour,
au plus concret du quotidien, à ne pas mettre à l'épreuve
le Seigneur notre Dieu. Est-ce parce que cela est si simple que nous avons
tant de mal à y persévérer ?
La
finale du passage souligne l’importance de « savoir ce que
l’on donne et ce que l’on reçoit ». Dans cette
école du service du Seigneur qu’est le monastère,
que convient-il de donner et de recevoir sinon le Christ ? Qu’il
nous aide à nous ouvrir à sa lumière par une vie
de plus en plus fidèle.
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35 b et 33ème dimanche A : il recevra la bénédiction
Nous
fêtons aujourd’hui « tous les saints qui ont milité
sous la Règle de saint Benoît ». Qui sont-ils ? Quand
on regarde dans le bréviaire monastique ce qui est prévu
au niveau de l’office, on tombe sur cette petite phrase qui constitue
la meilleure des réponses : « Tout comme au commun des moines
». Leur sainteté est celle-là même qui nous
est proposée, la sainteté du commun des moines et des moniales
ordinaires.
Dans
son livre sur « L’homme », Adolphe Gesché souligne
qu’ « un saint … n’est pas un saint parce qu’il
serait une exception de nature … Il est exceptionnel dans la manière
dont il utilise les dons et ressources de la nature commune, ainsi que
l’exprime la parabole des talents ». Comment les moines et
les moniales que nous fêtons ont-ils fait fructifier les talents
reçus ?
Pour
reprendre l’une ou l’autre expression des deux prières
proposées pour ce 13 novembre, il est stipulé que «
nous célébrons aujourd’hui la mémoire des saints
moines et moniales qui, tout au long des siècles, ont répondu
avec ferveur à l’appel de Dieu en marchant sur les traces
de saint Benoît ». Dès le début du chapitre
7 sur l’humilité, le plus long de la Règle, le ton
de ce cheminement est donné par la citation du psaume 130 : «Seigneur,
… je n’ai point marché dans les grandeurs ni dans des
merveilles au dessus de moi ».
De
fait, le passage que nous venons de lire nous montre que la sanctification
de ces hommes et de ces femmes qui nous ont précédé
dans la vie monastique s’est réalisée au travers d’un
service au quotidien.
Qu’avons-nous à entendre d’eux aujourd’hui qui
peut renouveler notre façon de penser, de faire, d’être
?
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35 b bis et 4ème dimanche de carême C : la communion de l'amour
Quel
rapport entre ce chapitre 35, qui traite du service mutuel dans le cadre
du repas, et l’évangile de ce quatrième dimanche de
carême, sinon la charité, celle de Dieu qui toujours nous
précède, comme dans la parabole de l’homme et de ses
deux fils, et la nôtre, appelée en réponse –
« par cet exercice, stipulait la Règle hier, on acquiert
plus de mérite et de charité » ?
Ce
que dit Baudouin de Ford dans son 15ème Traité au sujet
de la prodigalité de l’amour peut servir à éclairer
l’un et l’autre de ces textes : « Celui qui aime, écrit-il,
ne se contente pas de l’amour de communion ; il lui faut encore
la communion de l’amour. Car s’il veut mettre en commun ses
biens, c’est avant tout, et de beaucoup, l’amour qu’il
veut partager. L’amour ne peut pas ne pas être donnant, il
a horreur de rester solitaire. Il donne à profusion et, par l’amour
du partage, il s’efforce, pour ainsi dire, d’obtenir le partage
de l’amour.
Où
serait la générosité de l’amour s’il
voulait retenir ses biens pour lui seul, et refusait de les mettre en
commun ? Quelle serait la consolation de celui qui aime, s’il était
seul à ne pas être aimé, seul à aimer ? …
L’amour ne peut absolument pas supporter d’être solitaire,
de n’être pas mutuel ; tout comme il ne peut être amputé
de sa générosité, il ne peut pas ne pas aimer la
mise en commun des biens, la mise en commun de lui-même ».
En
nous demandant de nous servir mutuellement, saint Benoît nous apprend
très concrètement à avancer, avec le fils prodigue,
vers la communion de l’amour, et à nous laisser conduire,
comme le fils aîné y est invité, à l’amour
de communion. Nous pourrons alors recevoir « la parole de réconciliation
» que le Père, dans sa miséricorde, « met dans
notre bouche » et, du coup, « nous hâter avec amour
au devant des fêtes pascales qui approchent ».
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36 et 3ème dimanche de carême B : toute miséricorde
vient de toi
Alors
que saint Benoît nous parle dans ce chapitre 36 des frères
malades, la prière d’ouverture de la messe nous retourne
vers cette source salutaire que sont la bonté et la miséricorde
du Seigneur, lui qui « nous a dit comment guérir du péché
par le jeûne, la prière et le partage ».
Il
n’est pas opportun pour des malades de jeûner, eux qui ont
à « réparer leurs forces », ainsi que le note
ce passage de la Règle dans une prise en compte réaliste
de leur faiblesse. Par contre, ils sont instamment invités à
s’abstenir de générer du mécontentement par
des exigences superflues, ce qui est une autre façon de jeûner,
peut être même davantage significative d’une conversion
en profondeur, car « ce qui sort de l'homme, voilà ce qui
rend l'homme impur ».
Pour
ce qui est de la prière, saint Benoît exhorte à un
regard de foi tant ceux qui prennent soin des malades, « les servant
comme s’ils étaient le Christ en personne», que les
malades eux-mêmes qui « considéreront que c’est
en l’honneur de Dieu qu’on les sert ».
Quant
au partage, on pourrait dire que le contraire en est la négligence,
fustigée par deux fois dans ce passage de la Règle. C’est
bien à des négligents que Jésus s’en prend
dans l’évangile de ce 3ème dimanche de carême,
eux qui ont « fait de la maison de son Père une maison de
trafic », un lieu d’affaires et non de partage, de communion.
«
Ecoute l’aveu de notre faiblesse, nous avons conscience de nos fautes
», continue l’oraison du jour. Les paroles que nous fait entendre
la première lecture de la messe à travers les dix commandements
donnés à Moïse sur le mont Sinaï, nous remettent
sur la voie où « patiemment, le Seigneur nous relève
avec amour ». Si elles peuvent sembler folie aux hommes, elles prennent
tout leur sens lorsque nous ouvrons notre faiblesse à la sagesse
de Dieu qui par elles nous fait entrer dans le mystère du Christ
mort et ressuscité pour notre guérison.
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36 bis et 33ème dimanche C : les forces de la rédemption
«
Pour vous qui craignez mon nom, nous dit aujourd’hui le Seigneur
par la bouche du prophète Malachie, le Soleil de justice se lèvera
: il apportera la guérison dans son rayonnement ». Et l’évangile
de ce 33ème dimanche conclut dans le même sens : «
C’est par votre persévérance que vous obtiendrez la
vie ». Non par notre persévérance dans l’erreur
– « prenez garde de ne pas vous laisser égarer »,
dit encore Jésus – mais par notre persévérance
à croire en celui dont la force se déploie dans notre faiblesse,
pour peu que nous l’ouvrions à la grâce de son salut,
que nous nous exposions à son rayonnement régénérateur.
La
prière sur les offrandes nous montre un des moyens privilégiés
à nous offerts pour notre guérison, notre consolidation
intérieure : « Permets, Seigneur notre Dieu, que l’offrande
placée sous ton regard nous obtienne la grâce de vivre pour
toi et nous donne l’éternité bienheureuse ».
Dans la communion eucharistique, c’est le Christ en personne qui
nous visite pour réparer nos forces.
Dieu
n’est pas en dehors de notre faiblesse, lui qui, dans le Christ,
a porté nos souffrances. Ce qui fait dire à Jean-Paul II,
au numéro 55 de sa lettre apostolique « salvifici doloris
», que « le Christ, de par sa propre souffrance salvifique,
se trouve au plus profond de toute souffrance humaine et peut agir de
l’intérieur par la puissance de son Esprit de vérité,
de son Esprit consolateur ». Et un peu plus loin dans le même
numéro il souligne que « cette souffrance, plus que tout
autre chose, ouvre le chemin de la grâce qui transforme les âmes
; c’est elle, plus que tout autre chose, qui rend présentes
dans l’histoire de l’humanité les forces de la Rédemption
».
Saint
Benoît ne s’adresse pas à des êtres invulnérables
qui, par là même, resteraient impassibles. « S’il
n’y avait pas ta faiblesse, par où pourrais-je entrer ? »,
répond Dieu à l’homme qui lui demande compte du mal,
dans la pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt : « Le Visiteur
» ? Que « le Créateur de tout bien » nous accorde,
au cœur même de l’épreuve pascale que nous faisons
de nos limites, de progresser dans cette expérience du salut qui
nous rend solidaires.
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36 ter et 1er mardi de carême : un secours plus grand que nos forces
Ce
chapitre 36 sur « les frères malades » nous ramène
à notre vulnérabilité foncière. Les causes
de notre faiblesse peuvent être diverses : il y a les maladies du
corps, pour lesquelles saint Benoît demande un très grand
soin, l’expression revient deux fois ce matin, et il y a les maladies
spirituelles, évoquées au chapitre 2.
Le
chapitre 27 a mentionné, à côté des «
âmes saines », « le soin des âmes malades ».
Et le chapitre suivant, « de ceux qui, souvent repris, refusent
de se corriger », a développé toute une terminologie
médicale : « faire ce que fait un sage médecin : employer
les cataplasmes, les onguents des exhortations, les remèdes des
divines Ecritures, enfin la brûlure de l’excommunication ».
A
quoi s’ajoute la prière « afin que le Seigneur, qui
peut tout, rende la santé à ce frère malade ».
Puis, « si ce remède n’opère point la guérison,
prendre le fer qui retranche … de peur qu’une brebis malade
ne contamine tout le troupeau ». Sans nous conduire jusqu’à
pareille extrémité, nos manquements et égarements
quotidiens suffisent à nous détourner de celui qui veut
notre salut.
L’Abbé Isaïe confessait
déjà dans un de ses apophtegmes : « Le médecin
est bon, il ne me demande pas d’honoraires, mais ma paresse ne me
permet pas d’aller le consulter. Il vient lui-même chez moi
me soigner et me trouve mangeant des choses qui font suppurer mes blessures.
Il m’exhorte à cesser désormais, mais le plaisir de
leur goût séduit mon cœur. Quand j’ai mangé,
alors je le regrette, mais mon repentir n’est pas véritable.
Il m’envoie des aliments, me disant : ‘Mange pour guérir’,
et ma mauvaise habitude ne me permet pas de les prendre. En fin de compte,
je ne sais ce que je ferai ». Puis il conclut : « Pleurez
donc avec moi, vous tous, mes frères, qui me connaissez, afin qu’un
secours plus grand que mes forces me vienne et me domine pour que je devienne
digne d’être son disciple : car à lui est la force
dans les siècles des siècles. Amen » (logos 14, 3
et 4).
Si
notre faiblesse nous fait tomber, et de fait, nous nous y heurtons sans
cesse, elle peut devenir aussi notre meilleur appui pour nous laisser
guérir et transformer par le « secours plus grand que nos
forces » que le Seigneur offre encore et toujours à qui accueille
sa parole.
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37 et 33ème mardi ordinaire : considération
Il
est deux fois question de considération dans ce très bref
chapitre 37. Au verset deux, saint Benoît demande d’avoir
égard, « consideretur », à la faiblesse des
vieillards et des enfants, et au verset trois, d’user envers eux
d’une tendre condescendance, « pia consideratio ».
Le
chapitre 34, « si tous doivent recevoir également le nécessaire
», avait déjà stipulé « qu’on ne
fasse pas acception des personnes mais qu’on ait égard –
consideratio sit – aux infirmités ».
Cette prise en considération des besoins réels de chacun
se retrouvera au chapitre 48 à propos des « frères
malades ou délicats : on leur donnera tel ouvrage ou métier
qui les garde de l’oisiveté, sans les accabler ni les porter
à s’esquiver. L’abbé doit avoir leur faiblesse
en considération ».
De
même le chapitre 55 demande à l’abbé, dans la
distribution de ce qui est nécessaire, d’ « avoir égard,
considerat, aux besoins des faibles et non à la mauvaise disposition
des envieux ».
Hier,
le chapitre 36 soulignait la dimension verticale de cette attitude. «
Les malades considéreront que c’est en l’honneur de
Dieu qu’on les sert ». Le chapitre 19 nous avait déjà
enjoint à « considérer comment nous devons nous tenir
en la présence de la divinité et de ses anges ».
Le terme latin « considerare » renvoie au fait d’examiner
avec attention pour prendre la bonne direction. En nous aidant à
ne pas perdre de vue aussi bien les personnes que Dieu, la Règle
nous rappelle qu’elle vise notre progrès humain et spirituel.
En
conclusion de ces considérations, il nous reste à suivre
le conseil de saint
Bernard à Eugène III : « Quel que soit le sujet qui
se présente à ta considération, refuse de l’accueillir
s’il n’a point de rapport avec ton salut ».
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38 et 33ème dimanche A : un bonheur durable et profond
«
Pour penser, il faut manger, écrit Teilhard de Chardin dans le
Phénomène humain. Mais que de pensées diverses pour
le même morceau de pain ! Les mêmes calories semblent aussi
indifférentes que nécessaires aux valeurs spirituelles qu’elles
alimentent » (p.61).
C’est assurément pour consolider ce lien entre nourriture
et valeurs spirituelles que saint Benoît stipule, avant même
d’établir la mesure de la nourriture et de la boisson (chapitres
39 et 40) ou encore l’heure à laquelle les frères
doivent prendre leur repas (chapitre 41), que la lecture ne doit jamais
manquer à table. Par là, il nous rappelle que c’est
corps et esprit, indissociablement, que nous sommes au Seigneur.
S’il
est nécessaire de refaire quotidiennement nos forces pour pouvoir
le servir, il est tout aussi indispensable de nourrir notre cœur
pour sans cesse les réorienter vers lui. Autrement dit, et pour
reprendre les propos de Teilhard de Chardin, l’attention requise
à la voix du lecteur pendant le repas a pour but de faire sortir
de l’indifférence les calories nécessaires que nous
absorbons, en les ordonnant à l’alimentation des valeurs
spirituelles qui nous viennent au travers de cette lecture. « Ce
n’est pas seulement de pain que l’homme vivra », disait
déjà le Deutéronome.
L’insistance
sur les qualités et la préparation du lecteur souligne l’importance
de la bonne assimilation que ces dernières favorisent. Saint Benoît
emploie également le terme d’édification. Quant à
l’évangile de ce 33ème dimanche, il n’est pas
loin d’une telle thématique lorsqu’il parle de talents
à faire fructifier. La question est non seulement : de quoi avons-nous
faim, mais : quel profit tirons nous, pour notre croissance humaine et
spirituelle, de ces nourritures qui nous sont dispensées ?
La première lecture de la messe nous donne l’exemple de la
femme qui puise sa vaillance dans une référence constante
au Seigneur. « Décevante est la grâce et vaine la beauté
; la femme qui craint le Seigneur est seule digne de louange ».
Sainte Gertrude, dont la fête est cette année occultée
par la célébration du dimanche, était assurément
une femme de cette trempe. En terminant le récit des miséricordes
du Seigneur à son endroit, elle note : « C’est au moyen
de l’alphabet qu’arrivent à la science de la philosophie
ceux qui veulent étudier ; ainsi, au moyen de ce qui n’est
pour ainsi dire qu’images peintes, les lecteurs [de ces pages] apprendront
à goûter au-dedans d’eux-mêmes cette manne cachée
qu’il n’est possible d’allier à aucun mélange
d’images matérielles et dont seul qui en a mangé éprouve
à jamais la faim ».
Cette
faim est celle des « fils de la lumière, des fils du jour
» évoqués par saint Paul dans la seconde lecture de
la messe. S’il nous arrive de retomber dans la nuit, la Parole demeure,
elle qui vient à nous de multiples façons, comme autant
de lampes brillant dans un lieu obscur. Ce n’est pas un hasard si
le livre II du Héraut écrit par sainte Gertrude montre dans
la liturgie, cette table de la parole et des sacrements où nous
sommes quotidiennement invitées, la voie par excellence empruntée
par le Seigneur pour dissiper ce qu’elle nomme « le nuages
épais de ses ténèbres ».
A
propos d’un égarement de plusieurs jours qui prit fin au
cours de la messe, elle écrit au chapitre III : « Malgré
les distractions de ma pensée et tant de plaisirs inconsistants,
lorsque, après des heures, ou, hélas ! des jours, et même,
je le crains, ô malheur ! des semaines, je revenais en mon cœur,
je vous ai toujours trouvé en lui, de sorte qu’il ne me sera
jamais possible de lui prétexter que vous vous soyez retiré
de moi, fût-ce l’espace d’un clin d’œil,
depuis le premier soir jusqu’au moment présent ». Que
cette présence du Seigneur toujours offerte nourrisse en nous le
« bonheur durable et profond de le servir » dont parle l’oraison
du jour.
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38bis et 3è mardi carême : détacher quelque bouchée
de la lecture quotidienne
Les
quatre prochains chapitres de la Règle tournent autour du repas.
Aujourd’hui il est question « du lecteur de semaine ».
Le chapitre 39 parlera « de la mesure de la nourriture» et
le suivant, « de la mesure de la boisson ». Vendredi enfin,
le chapitre 41 nous dira « à quelle heure les frères
doivent prendre leur repas ».
A
première vue, les choses paraissent à l’envers. On
aurait pu s’attendre à ce que soit d’abord indiquée
l’heure des repas, puis le menu, pour terminer par la lecture qui
l’accompagne. La finale du chapitre d’hier, à propos
des vieillards et des enfants, à qui l’on permettra de «
devancer les heures régulières des repas », appelait
d’une certaine manière cet enchaînement chronologique,
de même que le chapitre 42 qui parlera de la lecture avant Complies,
donc après le repas du soir, aurait constitué une bonne
suite à ce qui est dit ici de la lecture à table.
Seulement
voilà, saint Benoît ne présente pas les divers éléments
dans leur succession logique, il les considère plutôt par
ordre d’importance. Il est indispensable de manger pour vivre, et,
pour bien se porter, qui plus est dans une perspective monastique, de
ne pas manger n’importe comment ni à toute heure ; mais il
est encore plus essentiel, surtout en période de carême,
de ne pas oublier que « l’homme ne vit pas seulement de pain
» et c’est pourquoi tout commence avec « la lecture
qui ne doit jamais manquer à la table des frères ».
Nous
n’avons pas grande difficulté à être là
et à l’heure à table, ce qui est d’ailleurs
indispensable au bon déroulement des choses. Sommes-nous aussi
empressées et attentives vis-à-vis de cet autre moyen de
nous refaire qu’est la lecture, laquelle ne manque pas de nous être
servie abondamment, que ce soit à l’office, au scriptorium,
au réfectoire, le tout étant de savoir en profiter, au sens
où l’on parle de profiter des aliments.
La consigne de Guillaume de Saint Thierry dans sa lettre aux frères
du Mont-Dieu reste d’actualité : « Il faut chaque jour,
écrit-il au paragraphe 122, détacher quelque bouchée
de la lecture quotidienne et la confier à l’estomac de la
mémoire : un passage que l’on digère mieux et qui,
rappelé à la bouche, fera l’objet d’une fréquente
rumination ; une pensée plus en rapport avec notre genre de vie,
capable de soutenir l’attention, d’enchaîner l’âme
et de la rendre insensible aux pensées étrangères
».
En
prenant soin de nourrir à la fois notre coeur et notre corps, saint
Benoît nous invite à ouvrir nos oreilles en même temps
que notre bouche pour ne pas simplement considérer de quoi, mais
plus encore de qui nous avons faim.
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38 ter et 33ème mardi ordinaire : la manne cachée
Du
chapitre 35 au chapitre 43, la Règle nous parle, sous un angle
ou l’autre, d’alimentation. Service de la cuisine, cas particulier
des malades, des vieillards et des enfants, contexte du repas, nourriture,
boisson, horaire, tout y passe. Il est question ce matin de « la
lecture qui ne doit jamais manquer à la table des frères
».
La
fonction de la lecture est de nourrir notre esprit, de même que
nous prenons soin de nourrir notre corps. Cette réfection intérieure
tient une place essentielle dans la vie du moine, au point que sans elle,
il perdra peu à peu toute consistance et jusqu’à sa
raison d’être !
A
travers les nombreuses occurrences des termes « lire, lecture, lecteur
» qui traversent la Règle, saint Benoît nous presse,
à longueur de jours et d’existence, d’écouter
la parole et de la mettre en pratique, puisque, comme nous le répète
toute la tradition, une telle nourriture ne rassasie que ceux qui la gardent.
Outre la lecture pratiquée au réfectoire, il parle des leçons
de l’ancien et du nouveau testament récitées de mémoire
ou lues dans le livre de chœur au cours des offices, ainsi que des
commentaires des Pères aux Vigiles. Il partage la journée
monastique entre le travail des mains et la lecture des choses divines.
Dans
la ligne du 55ème instrument des bonnes œuvres qui nous enjoint
d’« entendre volontiers les saintes lectures, Gertrude d’Helfta,
dont c’est la fête aujourd’hui, parle, à la fin
du livre II du Hérault, de « ces lecteurs qui apprendront
à goûter au-dedans d’eux-mêmes cette manne cachée
qu’il n’est possible d’allier à aucun mélange
d’images matérielles et dont seul qui en a mangé éprouve
à jamais la faim ».
Et
elle prie ainsi : « Daigne, Dieu tout-puissant, maître généreux
de tous biens, ne pas nous priver de cette nourriture au long de la route
de notre exil, en attendant que, contemplant à visage découvert
la gloire du Seigneur, nous soyons transformés en cette même
image du Seigneur, allant de clarté en clarté, comme sous
ton très suave souffle ». Ne soyons pas de ceux dont Isaac
de l’Etoile dit qu’« ils meurent de faim ayant sur la
table le pain de vie et d’intelligence », puisque tant nous
est offert et chaque jour.
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38 quater et 1er jeudi de carême : lecture au menu
Ce
chapitre 38 nous rappelle l'importance de la lecture dans notre vie monastique
quotidienne. Elle apparaît ici comme une composante essentielle
du repas, un aliment de base pourrait on dire, puisqu'elle « ne
doit jamais manquer à la table des frères ». Le climat
de prière qui l'entoure, l'attention des auditeurs comme l'aptitude
du lecteur, sont là, au même titre que la nourriture, pour
contribuer à nous refaire.
Par
deux fois, au début et à la fin, un lien est établi
avec « la messe et la sainte communion ». La liturgie est
un autre lieu où la lecture tient une place primordiale. Le mot
revient à plusieurs reprises dans les chapitres 9 à 14 et
17-18 qui traitent de la structure des offices. Il est significatif que
le verset prévu pour l'entrée en fonction du lecteur de
semaine : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera
ta louange », soit identique à celui répété
également trois fois au début du premier office de la journée.
L'optique est la même : qu'il s'agisse de la prière qui renouvelle
l'âme ou de la nourriture qui fortifie les corps, que nous ouvrions
la bouche pour louer et supplier Dieu, pour lire ou pour manger, tout
doit contribuer à l'édification, celle de chacun comme celle
de la communauté dans son ensemble.
La
lecture faite durant le repas ou au cours de l'office est ordonnée
à l'assimilation d'une parole qui peu à peu structure notre
vie en Dieu. Il faut également mentionner la lectio divina proprement
dite à laquelle le chapitre 48 réserve certaines heures
de la journée, avec une intensification de cette pratique le dimanche
et durant le Carême. Là aussi, il s'agit d'autre chose que
d'un simple exercice. En témoignant d'une expérience du
Dieu vivant dans l'union à son Verbe fait chair pour notre salut,
les écrits de nos Pères cisterciens nous rappellent que
lire, c'est nous mettre en route pour rencontrer le Christ ; écouter
la parole avec l’oreille de notre cœur, c'est accueillir le
Christ ; l'assimiler et la mettre en pratique, c'est le suivre afin de
Lui devenir semblable.
Isaac
de l'Etoile dit à ce sujet dans son 9ème sermon : «
Le Verbe saint lui-même, que les yeux des apôtres ont eu le
bonheur de voir dans sa chair, que leurs mains ont touché, est
avec nous aujourd'hui, visible dans la lettre, palpable dans le mystère
... Dans sa bonté il nous a donné le saint Evangile, pour
que dans le texte du saint Evangile fût comme la présence
corporelle du Verbe visible ». Et
Guerric d'Igny renchérit : « Scrutez donc les Ecritures.
Vous ne vous trompez pas, en effet, en croyant posséder en elles
la vie, vous qui n'y cherchez rien d'autre que le Christ ». De
quoi nous nourrissons nous pour construire quelque chose de solide en
nous et entre nous ?
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38 quinquies et 16ème dimanche A : réfection intérieure
Ce
chapitre 38 nous rappelle la place essentielle que tient la lecture dans
notre vie monastique quotidienne. Il est 68 fois question de lire, de
lecture et de lecteur tout au long de la règle. Dans les chapitres
consacrés à la liturgie, saint Benoît nous a parlé
des «leçons de l'ancien et du nouveau testament récitées
de mémoire » ou « lues dans le livre de chœur
», ainsi que des « commentaires des Pères ».
Il nous rappellera au chapitre 48 que la journée monastique se
partage entre « le travail des mains et la lecture des choses divines
».
Aujourd'hui
il est question de « la lecture qui ne doit jamais manquer à
la table des frères». Cette dernière pratique nous
signifie que pour tenir debout et croître dans notre vocation nous
avons tout autant besoin d'alimenter nos corps que de veiller à
la réfection de notre être intérieur. De quoi le nourrissons-nous
? Profitons-nous de ce que nous lisons ou entendons lire ?
Ce que nous retirons de ces diverses lectures tient davantage à
la qualité de notre attention, à notre disposition intérieure,
qu'à la quantité absorbée, comme la semence ne peut
bien fructifier que si elle tombe dans la bonne terre et ne se laisse
pas étouffer par l’ivraie. Saint Benoît veut ce matin
éduquer notre faim en nous apprenant à tout recevoir, les
aliments du corps et ceux de l'esprit, comme un secours pour notre faiblesse.
«
Il faut chaque jour, conseille Guillaume de Saint Thierry dans sa lettre
aux frères du Mont-Dieu, détacher quelque bouchée
de la lecture quotidienne et la confier à l’estomac de la
mémoire : un passage que l’on digère mieux et qui,
rappelé à la bouche, fera l’objet d’une fréquente
rumination ; une pensée plus en rapport avec notre genre de vie,
capable de soutenir l’attention, d’enchaîner l’âme
et de la rendre insensible aux pensées étrangères
».
Et
il précise un peu plus loin : « Si vraiment le lecteur cherche
Dieu dans sa lecture, tout ce qu’il lit travaille avec lui et pour
lui dans ce but et sa pensée rend captive ou asservit l’intelligence
du texte en hommage au Christ ».
Qu’allons-nous
mettre au menu de ce « dimanche » ? Les lectures et l’oraison
de ce 16ème dimanche ordinaire nous invitent à laisser croître
les semences de foi, d’espérance et de charité que
l’Esprit Saint a déposé en nous lorsque, par le baptême,
nous sommes devenus enfants du Royaume. Notre faiblesse même n’est
pas alors un obstacle.
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39 et 33ème mardi ordinaire : nous avons le pain vivant
Ce
chapitre 39 traite de la mesure de la nourriture. Au
chapitre précédent, il a été question de la
lecture pendant le repas. Celle-ci vient nous rappeller que « l’homme
ne vit pas de pain seulement », car s’il importe d’alimenter
nos corps, il est tout aussi indispensable de nous reconstituer en profondeur.
A
ce niveau, saint Bernard souligne, dans son 3ème sermon pour la
Dédicace, que « les aliments ne nous manquent pas : nous
entendons fréquemment les sermons, plus souvent encore la lecture
de passages des Ecritures, et, parfois, nous goûtons les délices
d’un élan spirituel fervent …
Nous
avons en outre le pain des larmes qui, pour s’avérer moins
savoureux, n’en affermit pas moins parfaitement le cœur de
l’homme.
Et
nous avons encore le pain de l’obéissance, dont le Seigneur
parle à ses disciples en ces termes : Ma nourriture est de faire
la volonté de mon Père.
Enfin,
par-dessus tout, nous avons le pain vivant venu du ciel, le corps du Seigneur
et Sauveur, nourriture dont la puissance renverse toute la puissance du
parti adverse ».
C’est
assurément pour ne pas perdre le profit de ces nourritures spirituelles
que le chapitre suivant nous engagera, face à ce que nous avons
ou n’avons pas, à bénir Dieu et à nous abstenir
de murmurer.
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39 bis et 16ème dimanche C : ce qui suffit
Saint
Benoît nous parle ce matin de ce qui suffit, de ce qu’on ajoute
ou de ce qui est en excès concernant la nourriture. Pour le repas,
le latin utilise le terme de « refectio » : de fait, ce qui
suffit est ce qui nous permet de nous refaire. Cette bonne mesure, parce
qu’elle est aussi une sage mesure, n’exclut pas les ajouts
en fonction des diverses circonstances. L’excès de table,
avec indigestion à la clé, est quant à lui qualifié
de « contraire » : loin de nous refaire, il appesantit nos
cœurs, il nous défait.
L’évangile
du jour vient très opportunément illustrer ce chapitre 39
de la Règle. Luc nous présente une Marthe « accaparée
par les multiples occupations du service ». « Tu t’inquiètes
et tu t’agites pour bien des choses » souligne Jésus
à qui elle demande d’intervenir pour que sa sœur l’aide.
Ce rajout d’inquiétude et d’agitation la précipite
dans l’excès. Elle dont le propos était de recevoir
Jésus dans sa maison se retrouve, à trop en faire, comme
isolée, en dehors de la relation, d’où sa réaction
: « Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule
à faire le service ».
En
contraste significatif, cette dernière nous apparaît «
assise aux pieds du Seigneur », c'est-à-dire dans l’attitude
du disciple, toute entière à l’écoute de sa
parole. « Une seule chose est nécessaire » déclare
Jésus à Marthe, l’invitant à se recentrer,
à s’ouvrir à son tour. Car si « la meilleure
part choisie par Marie ne lui sera pas enlevée », elle n’est
pas pour autant réservée, mais source de communion.
Pour
rejoindre la terminologie de saint Benoît on pourrait dire que Marie
a trouvé ce qui suffit. A nous aussi saint Paul veut le faire découvrir
lorsqu’il annonce dans la seconde lecture : « Le Christ est
au milieu de vous, lui, l’espérance de la gloire ! ».
A la lumière des textes de ce 16ème dimanche, on pourrait
dire que la maison où nous le recevons s’édifie chaque
fois que nous posons le choix de l’unique nécessaire, autrement
dit, que nous passons de la multiplicité de nos réactions
inquiètes et agitées à une relation où se
déploie, se concrétise en nous et entre nous l’écoute
de la parole du Seigneur.
«
La charge que Dieu nous a confiée, comme saint Paul le déclare
encore aux Colossiens, c’est d’accomplir sa parole ».
C’est en demeurant à l’écoute d’un tel
propos que nous saurons discerner comment, jour après jour, recevoir
le Seigneur au milieu de nous et trouver dans sa présence et son
action en nous ce qui suffit.
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40 et saint Joseph : l'homme juste
Dieu a voulu que l'accomplissement des mystères du salut dépende
du libre consentement de ceux qu'il vient racheter. « Ne crains
pas de prendre chez toi Marie ton épouse ». Le fiat de la
Vierge et l'obéissance du charpentier à ce que l'ange lui
prescrit, permettent à leur projet humain d'entrer dans le dessein
de salut de Dieu.
Au
chapitre sixième de sa vie écrite par elle-même, sainte
Thérèse d'Avila raconte comment elle prit saint Joseph pour
avocat et patron. « Je n 'ai pas connu une seule personne, dit elle,
ayant pour lui une dévotion vraie et l'honorant d'un culte particulier,
que je ne l'aie vue plus avancée dans la vertu. Il fait progresser
d'une manière admirable les âmes qui se recommandent à
lui ».
Pour
elle, chercher à glorifier saint Joseph, c'est avant tout chercher
à l'imiter. Non dans sa mission particulière mais dans la
façon dont il y est entré et s'y est laissé conduire.
Elle précise : « Je ne sais d'ailleurs comment on pourrait
penser à la Reine des Anges et à toutes les souffrances
qu 'elle a endurées en compagnie de l'enfant Jésus, sans
remercier saint Joseph de les avoir si bien aidés alors l'un et
l'autre. Que celui qui n’aura pas de maître pour lui enseigner
l'oraison prenne ce glorieux saint pour guide, et il ne risquera point
de s'égarer ».
Nos
fondatrices ont placé le monastère sous le patronage de
saint Joseph. Il y a là pour nous une invitation à nous
laisser enseigner, par celui que Paul Claudel appelle « le patriarche
intérieur », les manières de plaire à Dieu
: sans aucun doute elles sont toute de générosité
et d'humilité, de confiance et de simplicité.
« Depuis plusieurs années, dit encore Thérèse
d'Avila, je lui demande une grâce le jour de sa fête et je
l'ai toujours obtenue ». A notre tour, aujourd'hui, de le faire,
sachant, comme elle l'ajoute avec humour, que « lorsque notre supplique
est quelque peu de travers, il la redressera pour le plus grand bien de
notre âme ».
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40 bis et 33ème vendredi ordinaire : la mesure sans mesure
Il
est par deux fois question de la « nécessité du lieu
» dans ce chapitre 40 qui traite « de la mesure de la boisson
». Au verset 5, l’expression a été traduite
par « la situation du lieu» : celle-ci peut « demander
davantage », une mesure plus grande que celle indiquée en
référence. A l’inverse, au verset 8, ce qui a été
rendu par « la pauvreté du lieu » fait que cette mesure
peut être « beaucoup moindre », ou même, dit saint
Benoît, « qu’on ne peut se procurer rien du tout ».
La
necessitas, c’est littéralement, ce qui ne cède pas,
ce que l’on ne peut éviter, l’incontournable. Saint
Benoît ne nous dit pas ce qu’il faut faire en matière
d’alimentation, il commence même par exprimer ses réticences,
ses « scrupules », vu les différences de tempérament,
« à régler l’alimentation d’autrui ».
Par contre, il souligne ce dont il faut tenir compte, en premier des conditions
du lieu.
Mais
la mesure de la nourriture ou de la boisson n’est pas seulement
liée à cet impératif naturel. Elle est reliée
à cette autre source vitale qu’est notre relation à
Dieu. Dès les premiers versets, il a été question,
à ce niveau basique de notre nature humaine, du « don particulier
que chacun a reçu de Dieu », de ce dont « Dieu donne
la grâce ». A
la fin du passage, on voit que cette référence à
Dieu vient rééquilibrer ce qui peut manquer à la
mesure, en nous rappelant ce qui peut seul nous combler : « Ils
béniront Dieu et ne se plaindront point ».
Les
réalités matérielles nous renvoient aux spirituelles
lorsque, dans l’usage que nous en faisons, nous « bénissons
Dieu » ; comme à « murmurer » et à nous
enfermer dans l'insatisfaction, nous faisons fausse route. Rappelons nous
alors ce qu’écrit Angelus Silesius : « Tu n’as
pas à crier vers Dieu, la source jaillissante est en toi. Si tu
ne bouches l’issue, elle flue et reflue ». Voilà bien
une mesure sans mesure propre à nous faire passer du murmure à
la bénédiction.
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40 ter et saint Joseph : ne crains pas
Assurément,
Joseph a reçu de Dieu un don des plus particuliers. Il y a là
pour lui de quoi passer quelques nuits agitées de songes ! Comme
les justes en Israël, il craignait Dieu et attendait le Messie promis,
mais face à cet enfant engendré en celle qui lui est accordée
en mariage, sa décision de répudier Marie en secret montre
l’impasse où se trouve son projet d’homme avant d’entrer
dans le dessein de Dieu.
«
Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse
: ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit
Saint, et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus
». Parce qu’il a su reconnaître, au sens fort du terme,
le mystère à l’œuvre en Marie, Joseph a pu apporter
sa propre part dans ce qui s’accomplit là : introduire le
Fils de Dieu dans la lignée de David en lui donnant son propre
nom.
L’annonce
à Marie, loin de briser leur amour, l’ouvre à une
fécondité plus large, en fait le lieu où Dieu scelle
son alliance avec notre humanité. L’Emmanuel, Dieu avec nous,
ne se met entre eux que pour les unir davantage. En rappelant que Joseph
« fut l’homme juste donné comme époux à
la Vierge Marie, la Mère de Dieu, le serviteur fidèle et
prudent à qui fut confiée la sainte famille, celui qui veilla
comme un père sur le Fils unique de Dieu conçu par la puissance
du Saint Esprit », la préface de la messe souligne que son
rôle ne fut en rien celui d’un figurant.
Dans son Verbe fait chair, Dieu se remet entre les mains des hommes, et
d’abord de cet homme là appelé à réorienter
son propre désir pour accueillir, se livrer sans réserve,
sans retour sur soi, à celui qui veut passer par lui pour réaliser
son œuvre de salut. La sainteté de Joseph, sa justice, est
de s’ajuster, sans bruit, à sa façon toute effacée,
aux voies de Dieu. Sa docilité est celle de qui « bénit
Dieu, de qui ne se plaint pas et s’abstient de murmurer »,
pour reprendre les expressions de saint Benoît dans ce chapitre
40. En cela, il reste pour nous un modèle.
La
présence de Marie et de Jésus, à Marie et à
Jésus, est le trésor de grâce à jamais confié
à saint Joseph et qu’il nous partage, nous offre très
particulièrement en ce jour de fête. A nous de l’accueillir
avec la générosité qui fut et demeure la sienne.
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40 quater et 16ème mardi ordinaire : la bonne mesure
La
mesure est un thème cher à saint Benoît ; il en est
question une quinzaine de fois tout au long de la Règle :
- mesure dans le domaine liturgique, avec la quantité de psaumes
et de lectures à garder pour les vigiles (chapitre 11) ;
- mesure dans le domaine de la correction, avec une exclusion de la
table commune et de l’oratoire proportionnée à la
gravité des fautes, selon le jugement de l’abbé
(chapitre 24), y compris pour la quantité de nourriture servie
au frère coupable (chapitre 25), correction qui, par ailleurs,
tient compte de l’âge et de la faculté de comprendre
de la personne (chapitre 30) ;
- mesure dans le domaine des repas : il a été question
hier de la mesure de la nourriture (chapitre 39) ; dans le chapitre
40 de ce matin qui traite de celle de la boisson, en particulier du
vin, saint Benoît dit son scrupule, vu les différences
de tempérament, à régler l’alimentation d’autrui,
ce qui l’amènera à simplement mentionner, lorsqu’il
traitera du carême (chapitre 49), que chacun offrira quelque chose
par delà la mesure qui lui est assignée, sans préciser
davantage, si ce n’est la nécessité d’agir
dans l’obéissance ;
- mesure dans le domaine vestimentaire : avec des habits à la
taille de chacun (chapitre 55) ;
- mesure dans les relations d’autorité : si les enfants
jusqu’à l’âge de 15 ans sont placés
sous la garde et la surveillance de tous les frères, cette vigilance
doit s’exercer avec mesure et intelligence (chapitre 70) ; le
chapitre 68 prévoit également qu’au cas où
un frère estimerait que ce qui lui est demandé excède
la mesure de ses forces, il peut représenter au supérieur
les raisons de son impuissance, se confiant dans l’aide de Dieu
si l’ordre est maintenu.
Une
expression du chapitre 48 résume l’ensemble : « Que
tout se fasse avec mesure ». Cela n’est pas seulement du ressort
du cellérier dont il est dit au chapitre 31 qu’il «
fera tout avec mesure », mais dépend de chacun. La mesure
à laquelle nous invite saint Benoît est un juste équilibre,
visant à nous rappeler cette mesure sans mesure à laquelle
nous manque Celui qui seul peut nous combler et qui nous donne sans compter
sa grâce pour peu qu’en toute chose nous nous tournions vers
Lui.
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40 quinquies et saint Joseph : l'homme selon le coeur de Dieu
Dans
son premier panégyrique de saint Joseph, Bossuet souligne que Dieu,
lorsqu’il «chercha un homme selon son cœur pour déposer
en ses mains ce qu’il avait de plus cher», choisit un homme
des plus ordinaires, un pauvre artisan d’une bourgade inconnue.
Ceci, explique-t-il, « afin que nous comprenions que l’homme
selon le cœur de Dieu doit être lui-même cherché
dans le cœur, et que ce sont les vertus cachées qui le rendent
digne de cette louange ».
Le
vice du murmure, contre lequel la conclusion de ce chapitre 40 nous met
très instamment en garde, est justement un vice qui gâte
le cœur de l’homme, le détournant de bénir Dieu
et le poussant à se plaindre. « C’est l’avertissement
que nous donnons avant tout, souligne une fois de plus saint Benoît
: qu’ils s’abstiennent de murmurer ».
Bossuet
expose semblablement que « c’est un vice ordinaire aux hommes,
de se donner entièrement au dehors et de négliger le dedans,
de travailler à la montre et à l’apparence et de mépriser
l’effectif et le solide, de songer souvent quels ils paraissent
et de ne penser point quels ils doivent être.
C’est
pourquoi les vertus qui sont estimées, ce sont celles qui se mêlent
d’affaires et qui entrent dans le commerce des hommes : au contraire
les vertus cachées et intérieures, où le public n’a
point de part, où tout se passe entre Dieu et l’homme, non
seulement ne sont suivies, mais ne sont pas même entendues. Et toutefois
c’est dans ce secret que consiste tout le mystère de la vertu
véritable. »
Quelles
sont donc ces vertus cachées et intérieures que les quelques
passages de l’évangile consacrés à saint Joseph
nous laissent entrevoir et que la célébration de sa fête
nous invite à imiter ? « Cet homme de bien que nous considérons,
poursuit Bossuet, pour être selon le cœur de Dieu, il faut
premièrement qu’il le cherche ; en second lieu, qu’il
le trouve ; en troisième lieu, qu’il en jouisse.
Quiconque
cherche Dieu, qu’il cherche en simplicité celui qui ne peut
souffrir les voies détournées. Quiconque veut trouver Dieu,
qu’il se détache de toutes choses pour trouver celui qui
veut être lui seul tout notre bien. Quiconque veut jouir de Dieu,
qu’il se cache et qu’il se retire pour jouir en repos, dans
la solitude, de celui qui ne se communique point parmi le trouble et l’agitation
du monde. »
Joseph, homme simple en sa personne et détaché dans ses
actes, continue de nous montrer à chercher et à trouver
ce Dieu qui mène toute chose par des chemins qui ne sont pas les
nôtres. Homme retiré, il nous apprend à accueillir
le don de Dieu, à goûter la joie de sa présence et
de son action en nous.
Les
chapitres de la Règle que nous lisons ces jours-ci, celui d’hier
sur « la mesure de la nourriture » et celui d’aujourd’hui
sur « la mesure de la boisson », nous rappellent que pareille
simplicité, pareil détachement, pareil amour de la vie cachée,
s’enracinent et progressent dans le plus ordinaire de notre vécu.
C’est dans les réalités de tous les jours que, soutenues
par l’intercession de celui que nos fondatrices ont choisi comme
protecteur, nous faisons l’expérience des dons particuliers
de Dieu.
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41 et 33ème jeudi ordinaire : que tout se fasse à la lueur
du jour
Comment
entendre la double consigne de saint Benoît à la fin de ce
chapitre 41 de la Règle : « Que tout puisse encore être
fini à la clarté du jour », « que tout se fasse
à la lueur du jour », dans le contexte des dernières
semaines de l’année liturgique où la tonalité
est plutôt ténébreuse : « En ces temps là,
disait l’évangile de dimanche dernier, après une terrible
détresse, le soleil s’obscurcira et la lune perdra son éclat.
Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes
seront ébranlées ».
Quand
le jour lui-même se fait nuit, où trouver la lumière
? Dans son commentaire sur le cantique Gilbert de Hoyland explique qu’il
y a nuit et nuit comme il y a jour et jour. Lorsqu’au § 4 de
son premier sermon il dit : « Tu t’étonnes que la nuit
soit bonne et le jour mauvais », il vise en effet non « le
jour du Seigneur » mais « le jour de l’homme, autrement
dit : la faveur humaine, la gloire des hommes ». La venue du Seigneur
sonnera la fin de ce jour de l’homme marqué par la corruption
et la mort.
«
Tout faire à la lueur du jour » revient alors à demeurer
tourné vers ce jour du Seigneur, tout « proche, à
notre porte », ce que l’oraison de cette 33ème semaine
décline en terme de fidélité dans le service : «
Accorde-nous, Seigneur, de trouver notre joie dans notre fidélité
: car c’est un bonheur durable et profond de servir constamment
le créateur de tout bien ». La lumière victorieuse
de toute obscurité est celle du salut qu’il nous donne en
son Fils : il n’en est pas d’autre et rien ne tient en dehors
d’elle, comme le soulignent à leur manière les images
apocalyptiques de ces textes de fin d’année liturgique.
«
Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » entendions
nous encore dimanche : tel est le fondement durable où s’enracine
notre solidité au cœur de tout bouleversement. Comment ne
pas penser ici à la célèbre petite prière
de sainte Thérèse d’Avila : « Que rien ne te
trouble, que rien ne t’épouvante, tout passe. Dieu ne change
pas. La patience obtient tout. Celui qui possède Dieu ne manque
de rien. Dieu seul suffit».
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41 bis et 2ème dimanche carême A : la lumière de la
vie
Ce
chapitre 41 de la Règle nous rappelle combien notre quotidien monastique
est très concrètement rythmé par l’année
liturgique. D’emblée, saint Benoît inscrit une question
apparemment des plus terre à terre – déterminer «
à quelle heure les frères doivent prendre leur repas »
– dans le registre de l’économie divine.
«
Depuis la sainte Pâque jusqu’à la Pentecôte,
les frères dîneront à la sixième heure …
Depuis la Pentecôte, au cours de tout l’été
… ils jeûneront jusqu’à la neuvième heure
… Depuis le 13 septembre jusqu’au commencement du Carême
… ils prendront leur repas toujours à la neuvième
heure … Pendant le Carême jusqu’à Pâques,
ils mangeront après les Vêpres … »
Mentionnée au début et à la fin, à la fois
commencement du cycle et le portant à son achèvement, la
sainte Pâque est l’axe autour duquel tout se déroule
et s’organise : invitation permanente à relire et à
réajuster notre vécu à la lumière de ce mystère
vers lequel Jésus, dans l’évangile de ce deuxième
dimanche de carême, tourne le regard de ses disciples.
Pour « que tout puisse être fini à la clarté
du jour » de Pâques, pour que tout se fasse à la lueur
du jour », à la lumière du Verbe fait chair, venu
dans nos ténèbres pour nous sauver, la voix du Père
continue de nous inviter à écouter son Fils bien-aimé.
«
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : Relevez-vous et
n’ayez pas peur ». Nous relever et ne pas avoir peur, le prologue
de la Règle nous a déjà dit en quoi cela consistait:
« Ouvrons les yeux à la lumière divine. Ayons les
oreilles attentives à la voix de Dieu qui nous crie chaque jour
cet avertissement : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez
pas vos cœurs … Courez pendant que vous avez la lumière
de la vie ». Ceci au début du prologue.
Et
à la fin : « Tandis qu’il en est temps encore et que
nous sommes en ce corps et que nous pouvons accomplir tout cela à
la lumière de cette vie, courons … Garde toi bien, sous l’effet
d’une crainte subite, de quitter la voie du salut dont les débuts
sont toujours difficiles … A mesure que l’on progresse dans
la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, et l’on
court dans la voie des commandements de Dieu ».
La
vocation d’Abraham, en première lecture, nous rappelle la
bénédiction attachée à toute réponse
enracinée dans la foi. A nous, aujourd’hui et chaque jour,
d’accueillir la parole que Dieu nous adresse et de laisser la lumière
du Christ renouveler notre cœur, nos relations et jusqu’aux
plus petites de nos activités.
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42 et le Christ roi de l'univers : le glorifier sans fin
«
Les moines doivent s'appliquer au silence en tout temps » vient
de nous rappeler ce chapitre 42. Pourquoi ? Saint Benoît n'est pas
un théoricien. A travers une pratique, celle de la lecture avant
Complies, il nous répond que le moine se construit par et dans
l'écoute de la parole : « On lira les Conférences
ou les Vies des Pères ou quelque autre chose qui puisse édifier
les auditeurs ».
La
fin du chapitre parlera de la « règle du silence »
: communément, la règle est un instrument qui sert à
mettre droit, qui trace des limites et dirige dans la bonne direction.
Se taire prend tout son sens en nous permettant d'être présent,
au delà des mots, à nous même et à l’autre
sous le regard de Dieu.
Le
silence est avant tout une expérience, le lieu d'un devenir. Il
est aussi facteur d'équilibre puisque, nous dit la constitution
24, il assure à la fois la solitude de la moniale dans la communauté
et favorise, outre le souvenir de Dieu, la communion fraternelle. Le respect
des lieux et des temps de silence n'a pas d'autre but que de nous rappeler
à cette profondeur habitée à laquelle on ne parvient
pas sans recul ni évidement.
Dans
un de ses sermons Guerric d’Igny remarque : « Y a t'il rien,
qui inculque la règle du silence avec autant de poids et d'autorité
; rien qui réprime le mal inquiet de la langue et les tempêtes
de la parole par autant de crainte, que la parole de Dieu silencieuse
parmi les hommes ?
... Qui a des oreilles pour entendre entende ce que nous dit ce saint
et mystérieux silence du Verbe éternel, car, si mon oreille
ne me trompe, entre autres choses dont il parle, il parle de paix au peuple
de saints à qui un religieux silence est imposé par révérence
pour le sien et à l'exemple du sien ».
La parole de Jésus, dans l’évangile de ce dernier
dimanche de l’année liturgique, interpelle nos silences pour
nous libérer de la servitude. Alors, comme le dit encore l’oraison
du jour, nous pourrons reconnaître sa puissance et le glorifier
sans fin.
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42 bis et 16ème jeudi ordinaire : les bienfaits du silence
Au
début et à la fin de ce chapitre 42, saint Benoît
souligne la nécessité pour les moines, et les moniales,
de « s’appliquer au silence en tout temps, mais principalement
pendant les heures de la nuit ». Entre deux, il est question, par
cinq fois, de « lire » et de « lecture», comme
pour mieux rappeler que le silence n’est pas un fin en soi : il
est ordonné à l’écoute de la parole, lui donnant
lieu et temps de retentir dans notre cœur et de transformer notre
vie.
Si,
comme le dit le n° 24 de nos Constitutions, « dans l’Ordre,
le silence est une des principales valeurs de la vie monastique »,
il n’est pas hors de propos de nous demander ce matin comment nous
le faisons valoir ? Par ce que nous y mettons, répond à
sa manière saint Benoît, à travers ce qu’il
dit de la lecture qui précède le dernier office liturgique
de la journée et l’entrée dans le silence de la nuit.
Le
texte de la Constitution 24 explicite quant à lui les bienfaits
du silence : « Il assure la solitude du moine ou de la moniale dans
la communauté. Il favorise le souvenir de Dieu et la communion
fraternelle, il ouvre aux inspirations de l’Esprit-Saint, entraîne
à la vigilance du cœur et à la prière solitaire
devant Dieu. » De quoi, assurément, le rendre désirable,
puisque, loin de nous réduire, il contribue plutôt à
nous élargir en conférant de l’ancrage à notre
être et notre agir toujours guettés par la dispersion et
le superficiel.
Ces
bienfaits du silence, à la fois nous en faisons l’expérience
heureuse et nous nous en éloignons à la première
occasion, tant il n’est pas facile de nous exposer au dépouillement
par lequel ils passent inévitablement. Le verbe employé
: « s’appliquer » au silence, studere en latin, dit
que cela s’apprend. Dans la tradition de l’Ordre, des temps
et des lieux sont prévus pour nous y aider. Le respect des temps
et des lieux fait-il partie de mes préoccupations ou est-ce que
je provoque immanquablement du bruit et de l’agitation autour de
moi ?
Quelle
qualité d’écoute j’offre à Dieu, à
l’autre, à ce que je vis en profondeur ? En nous montrant
qu’en matière de silence il ne suffit pas de se taire mais
qu’il faut encore savoir écouter, saint Benoît veut
donner à la parole, celle de Dieu d’abord, mais aussi la
nôtre en son temps et à sa juste place, la chance, ou plutôt
faudrait-il dire la grâce, de prendre tout son poids.
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43 a et 2ème mardi carême : arriver à temps
A
cinq reprises dans ce chapitre 43 de la Règle, il est question
d'arriver. Le titre, déjà, nous apprend qu’il s’agit
de « ceux qui arrivent en retard à l'œuvre de Dieu ou
à la table ». Puis le verset 4 envisage le cas de «
quelqu’un qui arrive aux Vigiles après le Gloria du psaume
quatre vingt quatorze ».
Avec les « heures du jour », on passe à « celui
qui arrive à l'office divin après le verset et le Gloria
du premier psaume dit après le verset ». Demain
saint Benoît nous parlera de «celui qui, à la table,
n'arrive pas avant le verset », en précisant un peu plus
loin : « si c'est par négligence ou par sa faute qu'il n'est
pas arrivé à temps ».
Que nous faut-il faire pour nous présenter sans retard devant Celui
qui, « avant même que nous l'invoquions nous dit : me voici
» ? Trois
choses sont essentiellement requises, nous dit ce matin saint Benoît.
La première : ouvrir les mains. « On quittera tout ce qu'on
a dans les mains ». Nous voici invitées à lâcher
prise pour que s'ouvre en notre être un espace pour le don que Dieu
veut nous faire de lui-même, pour laisser sa grâce se déployer
en nous et, partant, entre nous.
Deuxième chose : poser des actes de préférence. «
On ne préférera donc rien à l'œuvre de Dieu
». Autrement dit, toujours préférer ce qui permet
à son œuvre de s'accomplir, là aussi en nous et entre
nous.
Troisième
chose enfin : chaque fois que nous nous égarons, ne pas rester
dehors mais revenir en présence de Dieu : « Ainsi nous ne
perdrons pas tout et nous aurons des chances de nous corriger ».
Comme
le dira la conclusion de ce chapitre 43, ne refusons pas ces quelques
choses qui nous sont offertes là pour nourrir et fortifier notre
marche vers Pâques.
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43 a bis et le Christ, roi de l'univers C : ne rien préférer
à l'oeuvre de Dieu
Le
propre du roi est de « regere », c’est-à-dire,
de diriger, guider, mener. Saint Benoît nous dit ce matin vers quoi
nous dirige, nous guide, nous mène le Christ, roi de l’univers,
«tête du corps et premier né par rapport à toute
créature », comme le nomme saint Paul dans l’épître
aux Colossiens : à « ne rien préférer à
l’œuvre de Dieu ».
En
cela le Christ roi nous conduit à faire ce qu’il a fait,
lui qui a livré sa vie pour accomplir l’œuvre de Celui
qui l’a envoyé, « car, dit encore la seconde lecture
de la messe, Dieu a voulu que, dans le Christ, toute chose ait son accomplissement
total ». L’évangile
du jour proclame par la bouche de ceux-là même qui s’y
opposent que cette œuvre de Dieu consiste en rien d’autre que
notre salut, le salut du monde : « Si tu es le roi des juifs, sauve-toi
toi-même … et nous avec ».
« On ne préférera donc rien à l’œuvre
de Dieu » : l’affirmation est de poids ; à l’image
de la gravité mentionnée juste avant. Chaque acte de préférence
inscrit profond dans notre être, et par nous dans l’être
du monde, cette dimension salutaire, en raison directe, si l’on
peut dire, du don total, inépuisable, que le Christ a fait de sa
propre personne. C’est pourquoi saint Benoît parle équivalemment,
au chapitre 4 et au chapitre 72, de « ne rien préférer
à l’amour du Christ ».
Dieu
est à l’œuvre dans cet amour du Christ livrant sa vie
pour nous sauver. Pour entrer toujours plus avant dans cet aujourd’hui
avec lui promis au bon larron, ce chapitre 43 de la Règle nous
invite à « nous hâter d’accourir », sitôt
perçu l’appel de Dieu, appel que nous savons multiforme tout
au long de nos journées.
Dans
sa lettre 254 adressée à Guérin, abbé d’Aulps,
saint Bernard répète ainsi qu’il nous faut courir,
autrement dit, nous mettre sans tarder à l’heure de la grâce.
« A quoi sert-il, demande l’abbé de Clairvaux, de suivre
le Christ, si on ne parvient pas à l’atteindre ? Aussi saint
Paul disait : ‘Courez de façon à atteindre le but’.
Mettez
le but de votre course, chrétien, là où le Christ
a mis le but de la sienne. Il a été obéissant jusqu’à
la mort, dit l’apôtre. Donc quoique vous couriez, si vous
ne persévérez jusqu’à la mort, vous n’obtiendrez
pas la récompense. La récompense, c’est le Christ.
Si donc vous vous arrêtez tandis qu’il court, vous ne vous
approchez pas de lui, mais au contraire vous vous en éloignez.
»
Pour
mieux nous hâter, saint Benoît nous dit que nous avons des
choses à quitter, non seulement « ce que nous avons dans
les mains », mais tout ce qui nous retient et nous retarde. Qu’avons-nous
à lâcher pour que le Christ soit vraiment « le roi
et le centre de notre cœur », de notre vie ?
«
Fais que la création, libérée de la servitude, reconnaisse
ta puissance et te glorifie sans fin », demande l’oraison
du jour à Dieu qui « a voulu fonder toutes choses en son
Fils bien-aimé, le roi de l’univers ». C’est
le Christ, en effet, qui attire tout à lui. Le laisser régner
sur nous et en nous, c’est recevoir de lui bien au-delà de
ce que nous concevons et espérons.
En
cette dernière semaine de l’année liturgique que les
textes de l’écriture placent sous le signe de la fin des
temps, la proclamation initiale du Galiléen prend tout son sens
: « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est
approché : convertissez vous et croyez à l’évangile
». Nous le ferons en profitant des circonstances les plus banales,
les plus cachées, de ne rien préférer à l’œuvre
de Dieu.
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43 b et dimanche Christ roi B : celui qui a la terre pour escabeau de
ses pieds
Quatre
fois, dans ce chapitre 43, il est question de « faire satisfaction
». L’expression reviendra de même quatre fois dans le
chapitre 44, intitulé justement « comment les excommuniés
font satisfaction ». On la retrouvera une fois encore au chapitre
45 et une fois au chapitre 46. Ceci pour en rester aux passages de la
Règle que nous lisons ces jours ci.
Le
chapitre 45 établit un parallèle significatif entre «
faire satisfaction » et « corriger par un acte d’humilité
la faute commise ». Autrement dit, une réparation purement
extérieure, pour être en règle, mais de quelle règle
s’agit-il alors, n’est pas satisfaisante, littéralement,
elle ne fait pas assez.
Rien
ne sert de « se tenir au dernier rang ou à l’écart
ou de prendre son repas tout seul », comme le prévoit ce
chapitre 43 pour « ceux qui arrivent en retard à l’œuvre
de Dieu ou à la table », si manque la conversion du cœur
que cette mesure vise à susciter. Seul convient l’acte d’humilité
qui marque le retournement effectif de l’être profond. Il
atteste que la rémission passe par une remise en vérité
devant « celui qui nous aime, qui nous a délivré de
nos péchés par son sang, qui a fait de nous le royaume et
les prêtres de Dieu son Père ».
Baudouin
de Ford écrit dans son septième petit traité : «
Celui qui a la terre pour escabeau de ses pieds, celui qui dit : Je suis
le premier et le dernier, le premier par la dignité, le dernier
par l’humilité … nous a donné l’exemple
pour que nous suivions ses traces, en nous prosternant là où
ses pas se sont arrêtés …
Le
lieu de l’adoration, c’est la vertu d’humilité
; c’est là que se sont arrêtés ses pas. Comment
se sont-ils arrêtés ? Il est venu dans l’humilité,
il a persévéré dans l’humilité. Il s’est
anéanti, prenant forme d’esclave, se faisant obéissant
jusqu’à la mort. Où se trouve donc le comble de l’humilité,
si ce n’est là ? Quelle belle symétrie ce comble de
dignité, ce comble d’humilité ! »
«
Tout homme qui appartient à la vérité écoute
ma voix », répond Jésus à Pilate à la
fin de l’évangile du jour. Notre réponse passe par
ces actes d’humilité qui nous conduisent, «avec la
création toute entière, libérée de la servitude,
à reconnaître sa puissance et à le glorifier sans
fin ».
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43 b bis et 34ème mardi ordinaire : laisse donc faire Dieu
La
fin de ce chapitre 43 nous met face aux paradoxes qui nous habitent et
nous agitent ! L'exemple de ce frère qui d'abord « n'accepte
pas ce qui lui est offert» et plus tard en «vient à
désirer ce qu'il avait d'abord refusé ou quelque autre chose
», n'est pas sans rappeler les sarabaïtes du chapitre premier,
auxquels « la satisfaction de leurs désirs sert de loi »,
ou encore les gyrovagues, « jamais stables, esclaves de leurs volontés
propres et des plaisirs de la bouche ».
«
On ne lui accordera absolument rien jusqu’à ce qu’il
ait fait une satisfaction convenable». Saint Benoît n’hésite
pas à prendre un moyen radical pour l'aider à sortir d’une
telle versatilité. « Chacun, fait remarquer Isaac de l'Etoile
dans l’un de ses sermons, se croit d'autant plus heureux qu'il réalise
ce qu'il préfère ». « Se croit », souligne
t'il, parce que la réalité se charge vite de nous faire
faire le tour des choses et de nous ramener à l'insatisfaction
initiale.
«
Faire satisfaction », comme il est préconisé tout
au long de ces chapitres sur l’excommunication, consiste au contraire
à changer d'orientation. Le remède a été indiqué
hier dès les premiers mots : « Ils ne préféreront
donc rien à l'œuvre de Dieu ». C'est la reprise du «
ne rien préférer à l'amour du Christ » du chapitre
4, justement précédé de son corrélatif : «
rompre avec les affaires (qui sont aussi les manières) du monde».
Plutôt
que de n'aboutir à rien qui dure et qui tienne en nous bornant
à réaliser ce que nous préférons, il s'agit
de nous réaliser dans la préférence du Christ. «
Les sœurs, nous dit le numéro 5 de la constitution 3, ne trouvent
leur contentement, en persévérant dans une vie simple, cachée
et laborieuse, que si elles ne préfèrent absolument rien
au Christ, qui les conduise toutes ensemble à la vie éternelle
».
Ensemble,
puisque nous sommes des cénobites au désert, et cela n'est
pas une simple formule. Ce désert nous attend à chaque détour
de la vie commune, comme un passage obligé pour apprendre à
quitter notre volonté propre et accueillir ce que Dieu veut nous
donner.
Le
chemin que saint Benoît nous indique passe par le plus élémentaire,
le plus ordinaire, par le biais de ces choses que l'on peut demander et
recevoir, ou convoiter et prendre, et cela suffit à tout changer.
« Avec ton ego, dit Angelus Silesius dans l’un de ses aphorismes,
tu cherches tantôt ceci, tantôt cela. Ah, laisse donc faire
Dieu selon sa volonté ». Et encore : « Homme, si tu
vis en Dieu, si tu meurs à ton amour propre, rien ne t’est
plus facile que d’accomplir ses préceptes ».
Chercher, et parfois de façon fort subtile, à parvenir à
nos fins, ou nous ouvrir à Dieu à travers ce qu'il nous
est donné de vivre : deux attitudes opposées, et nous n’en
aurons jamais fini de passer de l'une à l'autre pour mieux apprendre
à sortir de notre quant à soi et nous attacher plus profondément
au Christ. Comment nous recentrer sur l'essentiel, exprimer très
concrètement cette préférence pour le Christ qui
est au fondement de notre devenir monastique? La réponse, nous
dit saint Benoît, est dans nos choix d'aujourd'hui et de chaque
jour.
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44 et dimanche du Christ roi de l'univers : faire satisfaction
Tant
le passage de la Règle que nous venons de lire que l’évangile
de ce dernier dimanche de l’année nous mettent face à
nos insuffisances. L’expression « faire satisfaction »
revient quatre fois dans ce chapitre 44 : c’est dire que celui qui
a commis une faute, qu’elle soit grave ou légère,
n’a pas fait assez.
«
‘J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à
manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné
à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez
pas accueilli ; j’étais nu et vous ne m’avez pas habillé
; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas
visité’, dira le Roi à ceux qui seront à sa
gauche. Alors ils répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que
nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger,
malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il
leur répondra : ‘Amen, je vous le dis, chaque fois que vous
ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi
non plus vous ne l’avez pas fait’».
C’est
une telle prise de conscience que vise le prosternement, également
mentionné quatre fois, requis du frère excommunié
: « Il demeurera prosterné devant la porte de l’oratoire
… Il se tiendra le visage contre terre et le corps étendu,
aux pieds de tous ceux qui sortent de l’oratoire … Il viendra
se jeter aux pieds de l’abbé et à ceux de tous les
frères, afin qu’ils prient pour lui … Il se prosternera
à terre ».
Tous,
nous commettons des fautes, nous sommes également pécheurs.
Les brebis placées à la droite du Roi ne sont en rien des
exceptions. Là n’est pas ce qui les sépare des chèvres
placées à sa gauche. Etre à la droite ou à
la gauche du Roi, dans l’oratoire pour célébrer l’œuvre
de Dieu ou prosterné devant la porte, ce n’est pas être
meilleur ou pire que les autres.
La
différence de position souligne qu’il est question là
de positionnement, que la situation est liée à la manière
de se situer face à ses propres égarements, autrement dit,
elle n’a d’autre but que de nous redire l’urgence de
nous convertir, de nous retourner vers celui dont saint Paul en seconde
lecture rappelle qu’il a « détruit toutes les puissances
du mal», nous faisant passer avec Lui de la mort à la vie
éternelle.
En
« parlant à ses disciples de sa venue », le Christ
nous montre également ce matin le chemin de ce retournement d’autant
plus salutaire que le temps presse : « Amen, je vous le dis, chaque
fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui
sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait ».
Ce
que saint Benoît dit de l’abbé à la fin de ce
chapitre peut s’entendre plus encore du Christ dont il tient la
place : si loin que nous nous soyons égaré, la bénédiction
du Seigneur nous rejoint, avec cette parole ‘cela suffit’
nous apportant la force de son amour et de son pardon pour que nous puissions
à nouveau manifester au quotidien de nos relations fraternelles
que nous sommes à Lui.
«
La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je
la ramènerai ; celle qui est blessée, je la chercherai ;
celle qui est faible, je lui rendrai des forces ; celle qui est grasse
et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître avec justice »,
déclarera le Seigneur par la bouche d’Ezéchiel en
première lecture de la messe.
Qu’attendons
nous encore pour progresser, avec « toute la création »,
dans cette «libération de la servitude » dont parle
l’oraison du jour, pour « reconnaître la puissance du
Dieu éternel qui a voulu fonder toutes choses en son Fils bien-aimé,
le Roi de l’univers» et « le glorifier sans fin »
?
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44 bis et 4ème mardi de carême : recevoir dans un coeur purifié
«
Est-ce que tu veux retrouver la santé ? » : la question que
Jésus, dans l’évangile du jour, pose au malade de
Bézatha, continue d’interpeller les pécheurs que nous
sommes. Peut-être commençons nous, comme cet homme paralysé
depuis si longtemps, par répondre que nous ne le pouvons pas.
A
force de se répéter, nos manquements ressemblent au fleuve
infranchissable décrit par Ezéchiel en première lecture
de la messe. Mais alors que nous perdons pied, le prophète nous
invite à regarder les arbres sur la berge : au long du temps, leurs
fruits sont une nourriture et leurs feuilles un remède.
Autrement
dit, ou plutôt, comme nous le dit l’oraison du jour, il n’est
pas tant question ici de pouvoir que de « recevoir dans un cœur
purifié l’annonce du mystère pascal », pour,
à notre tour, « transmettre au monde la joyeuse nouvelle
du salut ». « Voulons nous retrouver la santé ? ».
La question est bien là. Les remèdes pour guérir
ne manquent pas.
Saint
Benoît nous dit ce matin comment faire satisfaction, réparer
les fautes graves ou légères que nous avons commises par
ce que le chapitre suivant nommera un acte d’humilité, seul
propre à nous remettre en communion avec Dieu comme avec nos sœurs,
inséparablement. Comment allons-nous, dans le quotidien de nos
faux pas, nous ouvrir à l’action rédemptrice du Christ,
et, à l’exemple du paralysé guéri, apprendre
à marcher dans une vie nouvelle ?
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44 ter et 34ème mardi ordinaire : communion rétablie
Ce
chapitre de la Règle nous rappelle que toute faute est un manquement,
puisqu'elle demande satisfaction, c'est à dire de faire assez,
là où nous avons failli par un agir sans Dieu, refermé
sur nous même.
La
satisfaction commence par le silence de l'excommunié. Celui qui
s'est mis hors communion ne dira mot. Saint Benoît veut couper court
à ce qui monte instinctivement en nous au premier faux pas, dès
que nous sommes repris ou simplement mis devant les conséquences
fâcheuses de nos actes : tout un discours, intérieur ou extérieur,
pour nous défendre, nous expliquer, nous justifier, voire accuser
l'autre, les autres. Le silence fait taire ces échappatoires et
nous place devant la réalité nue de nos défaillances.
Le
prosternement concrétise la chute reconnue, assumée, sans
faux fuyant, et marque le repentir et l'humilité parlant plus fort
dans notre cœur que toute disculpation. Une deuxième chose
importante à remarquer est le lieu où s'opère cette
purification du cœur : tout se passe devant ou dans l'oratoire. C'est
seulement sous le regard de Dieu que l'homme peut se reconnaître
à la fois pécheur et sauvé, pardonné. Qu'il
peut, en se mettant en sa présence, se regarder en face sans perdre
la face mais au contraire en retrouvant son vrai visage.
«
Tenir pour certain qu'en tout lieu Dieu nous regarde », stipule
un instrument des bonnes œuvres. Tel est l'élément
essentiel qui permet de s'ouvrir en vérité à Dieu,
de ne pas en rester à ce qui a été fait en se fermant
à lui, à sa grâce.
Si
la contrition est un mouvement de retour indispensable, il n'est pas question,
ni bon, de rester sans fin dans le souvenir de son péché
: la réparation intervient justement pour nous aider à en
sortir. Lorsqu'elle est accomplie, il y a un moment où il est important
de s'entendre dire, cela suffit. Nous pouvons alors nous relever et poursuivre
la route, forts de cette grâce en laquelle nous sommes rentrés.
La parole rendue est alors pour reprendre place au chœur et louer
Dieu en communion rétablie.
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44 quater et 2ème jeudi carême : cela suffit
Comme
tout être « humain, trop humain », spécifierait
Nietzsche, nous faisons l'expérience quotidienne de nos maladresses,
de nos fautes plus ou moins graves. Le caractère inévitable
de la chose n’est pas là pour nous la rendre indifférente,
mais bien plutôt profitable, puisqu’elle peut se transformer
en moyen de reprendre la bonne route, c'est à dire d'accéder
dans nos relations à un autre niveau, par la grâce du Christ
sauveur, qui nous donne la force de ne pas en rester là.
Passé
le premier mouvement, il arrive un moment de prise de conscience où
il importe de se dire à soi-même, comme à la fin de
ce chapitre de la Règle, « cela suffit ». Cela suffit
de tous ces arguments que je sais si bien mettre en avant pour me défendre,
m’expliquer, me justifier, voir accuser les autres, tout en sentant
qu'au fond cela ne colle pas, ne tient pas sous le regard du Seigneur.
Avoir
le courage de se dire « cela suffit » marque alors un tournant
: un lâcher prise pour reconnaître, précisément,
mes propres insuffisances, ce qui normalement entraîne un mot d'excuse,
une demande de pardon, cette réparation adéquate qui permet
que nos fausses routes ne se changent pas en déroutes mais ouvrent
sur un nouveau départ.
L'excommunié de ce chapitre 44, celui qui, par sa propre faute
s'est mis hors communion, hors communication, est encore enfermé
dans son erreur ou, ce qui revient au même, dans ses bonnes raisons.
Prosterné, muet, il est, à ce stade, incapable de relations.
Le silence extérieur qui lui est imposé est là pour
l'amener à tirer un trait, pour l’aider à dire «cela
suffit » à tout le discours qui fermente en lui, jusqu'à
ce qu'il puisse de nouveau recevoir la bénédiction, une
parole bienfaisante qui signifie un dépassement de l'épreuve,
pour lui et les autres, inséparablement, donc un retour en communion,
une rentrée en communication.
La
satisfaction accomplie doit être suffisante, c'est-à-dire
donner le temps nécessaire au cheminement intérieur, à
la conversion, salutaire pour lui mais aussi pour les autres, inséparablement.
Le silence joue un rôle important comme espace pour prendre du recul
et voir les choses en Dieu, les remettre sous son regard, et apprendre,
acquérir peu à peu une maîtrise de soi, afin de ne
pas dire et faire n'importe quoi, n'importe où, n'importe quand,
avant même d'avoir réfléchi, par réaction.
Si
les pratiques décrites par ce chapitre appartiennent à une
autre époque, des lieux et des temps de silence demeurent pour
nous interpeller sur la profondeur où se situent, où s’enracinent
nos comportements. Y pensons nous suffisamment, au chœur, au scriptorium,
au réfectoire, dans les cloîtres, ou durant ce temps de la
nuit qui commence après Complies et va jusqu'à la messe
du lendemain, quand le souci d'une atmosphère de calme et de recueillement
veut nous permettre d'accéder à cette dimension, à
ce positionnement essentiel, qui nous donneront de trouver la note juste
dans notre rapport à nous même et à Dieu, et par suite,
dans nos relations fraternelles. Profondeur d'apaisement devant laquelle
nous ne pourrons jamais dire « cela suffit ».
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44 quinquies et 17ème dimanche A : l'oratoire et la table
Il
vient d’être question de « celui qui, pour faute grave,
aura été excommunié de l’oratoire et de la
table commune ». Notre sensibilité moderne n'est pas très
encline à entendre et encore moins à mettre en pratique
les dispositions prévues en ce cas, les jugeant humiliantes. Pour
ma part je retiendrai deux termes de ce chapitre 44. On les retrouve à
plusieurs reprises dans la règle, et généralement
pas très loin l'un de l'autre : « l'oratoire et la table
».
Les
consignes de saint Benoît concernant ces deux lieux sont souvent
similaires. Si un profond silence est requis lorsqu'on se retire après
l'œuvre de Dieu, la même recommandation s'applique à
table, afin qu'on y entende la seule voix du lecteur. S'il est demandé
d'arriver à l'heure pour l'œuvre de Dieu, il est tout aussi
important de n'être point en retard à table.
Saint
Benoît dira qu'à l'office, si on ne goûte pas la distribution
des Psaumes qu'il propose, on en adopte une meilleure. A table, il songera
également que les besoins diffèrent selon les personnes,
c'est pourquoi il prévoit que l'on servira deux mets cuits, de
sorte que si l'un ne convient pas, on trouve à se refaire avec
l’autre. Au chapitre 41, on remarque que les heures des repas sont
déterminées par les temps liturgiques. Puis au chapitre
53 l'accueil des hôtes commence par la prière et se poursuit
avec le repas…
Voici
quelques rapprochements. Il y en aurait sans doute d'autres à faire.
Relevons enfin la présence fréquente de ce couple de mots
dans les chapitres à caractère plus pénitentiels,
par exemple au chapitre 24 où il est question du frère qui
a commis une faute légère et se trouve privé de la
table, mais dont la pénitence se poursuit aussi à l'oratoire
où il n'impose ni antienne ni leçon. Pour une faute grave,
chapitre 25, on se trouve exclu tout à la fois de la table et de
l'oratoire.
Ce
sont là les deux pôles de rassemblement de la communauté.
C’est pourquoi le chapitre que nous venons d'entendre nous dit qu'il
faut poser un acte d’humilité pour la réintégrer
lorsque nous l’avons blessée par notre conduite. Les gestes
de miséricorde que l’oraison du jour demande au Seigneur
de multiplier requièrent notre ouverture à la grâce.
Préférer, comme Salomon, aux avoir et pouvoir de ce monde
un cœur attentif, nous prépare à trouver le trésor
caché dans le champ de notre faiblesse.
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45 et annonciation du Seigneur : salut pleine de grâce, le Seigneur
est avec toi
La
fête de ce jour manifeste toute la puissance attachée à
un acte d’humilité. Marie n’a rien à corriger,
nulle trace de faute à effacer, elle en désire d’autant
plus ardemment le salut. Face à la promesse faite aux pères,
elle est pure capacité, totale offrande : « Voici la servante
du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole », répétons
nous avec elle à chaque angélus.
Abraham
Heschel écrit dans l’un de ses ouvrages que « le caractère
de l’acte de prier dépend de la relation mutuelle entre la
personne et le mot », et il ajoute un peu plus loin : « Ce
que la parole ne peut plus lui fournir, la personne l’obtient grâce
à la plénitude de son impuissance ». « Il s’est
penché sur son humble servante », chante celle en qui le
Verbe s’est fait chair.
A nous que le péché retient de nous livrer sans réserve
à l’action créatrice et sanctificatrice de Dieu, Marie
montre à « corriger par un acte d’humilité les
fautes que nous commettons par notre négligence ». Cette
correction, comme le souligne ce matin saint Benoît, ne consiste
pas en pratiques extraordinaires : à celui qui se trompe, ce chapitre
45 demande simplement de « s’en humilier sur place, devant
tout le monde ».
C'est-à-dire
que nous sommes invitées à reconnaître nos limites
et par là, à nous ouvrir à la grâce de Dieu
qui se déploie dans la faiblesse. La satisfaction en question est
ainsi ce qui nous rend adéquates à la parole, ce qui lui
permet de prendre consistance au plus concret de nos vies et, au-delà,
de donner corps à la communauté que nous formons dans le
Christ.
Je
terminerai avec quelques lignes d’un sermon de Sophrone de Jérusalem
qui résument bien le sens de l’événement dont
nous faisons aujourd’hui mémoire : « Le Créateur
et Seigneur de l’univers, dit il en s’adressant à Marie,
non content de trouver en toi un accueil, a pris chair de ta chair d’une
manière miraculeuse ; il a été porté et mis
au monde par toi, arrachant ainsi toute l’humanité à
la condamnation portée contre son ancêtre, pour la faire
bénéficier d’un salut éternel. C’est
pour cette raison que je m’écrie et ne cesserai de m’écrier
de toutes mes forces : Salut pleine de grâce, le Seigneur est avec
toi ; tu es bénie entre les femmes ».
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45 bis et 17ème dimanche C : un acte d'humilité
A
qui n’arrive t’il jamais de « se tromper à l’oratoire
», ou, comme le titrera le chapitre suivant, de « faire des
fautes en quelque autre chose » ? L’erreur est humaine. Quant
à Dieu, comme nous le montrent les trois lectures de la messe,
il est toujours prêt au pardon: « Si je trouve cinquante justes
dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute
la ville », répond-il à Abraham, et si ce dernier
n’a pas poursuivi le marchandage en dessous de dix, le Seigneur,
lui, ne s’est pas arrêté là.
Saint Paul l’atteste aux Colossiens : « Vous étiez
des morts, parce que vous aviez péché … Mais Dieu
vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné
tous nos péchés ». Ce
pardon de Dieu nous engage à la miséricorde : « Pardonne-nous
nos péchés, car nous même nous pardonnons à
tous ceux qui ont des torts envers nous », récitons nous
matin, midi et soir dans la prière du Notre Père que Jésus
lui-même a enseigné à ses disciples.
Saint
Benoît nous indique par où passe cette absolution salutaire
: « par un acte d’humilité». Le dictionnaire
définit ainsi l'humilité : « sentiment de notre petitesse,
de notre faiblesse, qui nous pousse à ravaler toute espèce
de hauteur ou d'orgueil ». Petitesse et faiblesse sont un rappel
très concret de notre condition de créature : « Moi
qui suis poussière et cendre », proteste Abraham !
Ce
qui est grave, ce n'est pas de nous tromper mais de ne pas vouloir nous
corriger, de rester bloquées dans une suffisance qui n'est en fait
que la caricature de nos insuffisances. Ce chapitre 45 nous dit qu’il
dépend de nous, du consentement et de l'engagement concret de notre
liberté, que notre pauvreté se révèle notre
plus grande richesse, qu'elle se change en capacité. Nous n'avons
pas trop de toute une vie pour entrer dans une telle transformation.
Nous
sommes appelées ce matin à nous laisser rejoindre, à
faire, puisqu'il est question d'acte, de notre misère le lieu de
la miséricorde de Dieu, et de notre faiblesse un espace pour sa
grâce toute puissante. Peu à peu nos pauvretés deviendront
alors autant de points de départ pour une relation plus large à
nous même, aux autres, à Dieu, et la souffrance de nos limites
se déploiera en joie d'une force reçue au cœur même
de notre faiblesse.
Dans
son livre « Au gré de sa grâce », Dom André
Louf écrivait en 1989 : « Il nous faut apprendre à
demeurer dans notre faiblesse, mais armés d'une foi profonde ;
accepter d'être exposés à notre faiblesse en même
temps que livrés à la miséricorde de Dieu. C'est
uniquement dans notre faiblesse que nous sommes vulnérables à
l'amour de Dieu et à sa puissance. Demeurer dans la faiblesse,
voilà l'unique voie pour entrer en contact avec la grâce
et pour devenir miracle de la miséricorde de Dieu ». Comment
allons-nous aujourd'hui choisir de répondre à l’attente
de celui qui ne cesse de multiplier pour nous ses pardons ?
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46 et 34ème mardi : ta vivante parole donne du coeur
En
demandant ce matin au « moine qui commet une faute d'aller aussitôt
s'en accuser spontanément », saint Benoît ne vise pas
sa confusion mais sa guérison. Autrement dit, ce chapitre 46 nous
rattrape au bon moment, celui où nous avons le choix entre reconnaître
ce que nous avons fait ou négligé de faire, car nous en
sommes responsable, ou, au contraire, l'occulter de quelque façon,
et nous devenons alors vraiment coupable de ce qui en résulte,
en nous et autour de nous.
Au lieu de nous laisser réduire à et par nos fautes, nous
sommes invitées ici à les retourner en instruments de croissance
humaine et spirituelle. Avouer nos erreurs, convenir de nos défaillances,
c'est déjà nous en séparer pour nous attacher à
Dieu qui nous sauve et nous recrée sans cesse. Toute demande, tout
geste de pardon est, pour la grâce de sa présence et de son
action en nous, un raccourci assuré.
Au
livre de la Genèse, une formule revient à plusieurs reprises
: « Dieu dit et cela fut et c'était très bon »
! En parallèle inverse, face à ce qui est, à la réalité
de nos manquements, il y a quelque chose à dire pour que cela cesse
d'être mal, de causer du tort à nous même et à
notre entourage. Si nous ne le faisons pas, la situation ne pourra que
s'enliser, s'aggraver : « Il subira une peine plus sévère
», stipule ce passage de la Règle.
Assumer
les conséquences de nos actes est un signe de cette liberté
que Dieu nous a donnée dans le Christ. La démarche manifeste
que nous refusons de nous laisser enfermer dans un circuit destructeur,
que nous nous ouvrons à la vérité pour reprendre
le chemin de la vie. Il ne s'agit pas de tomber dans l'excès et
de venir à tout bout de champ s'accuser de la moindre broutille.
A l’autre extrême, il est question des « péchés
secrets de l'âme », « plaies » qui demandent une
discrétion et un savoir faire particuliers.
Plus
ordinairement, c'est dans cet entre deux qu’est le cadre habituel
de nos « travaux quelconques, à la cuisine, au cellier, dans
un service, à la boulangerie, au jardin, dans l’exercice
d’un métier, ou en quelque lieu que ce soit », que
saint Benoît nous pose la question de fond, celle de l'expression
concrète de notre conversion personnelle et communautaire par où
passe l'action transformante de l'Esprit Saint. Certes, nous affirmons
ne pas vouloir nous y soustraire, mais comment nous y prêtons nous
effectivement ? Dans la manière dont nous réagissons face
à nos défaillances de tous ordres, nous répond ce
matin saint Benoît, nous engageant ainsi à ne pas en rester
là !
« Alors que je raconte de moi-même les taches de mon âme,
écrit Grégoire de Narek, toi aussi veuille remettre l'impiété
de mes nombreuses fautes à moi qui les confesse, ô Puissant,
Toi qui connais les secrets, Sauveur de tous ... Là où règne,
en effet, le pardon, le péché est expulsé ; et quand
ta vivante parole donne du cœur il n'y a rien d'impossible ; au contraire,
c'est pleine illumination, totale force, invincible puissance. A toi sont
la Rédemption, la Vie, la Rénovation, la Miséricorde
». A nous aussi, que la vivante parole de Dieu donne, pour ce chemin
salutaire, du coeur.
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46 bis et 17ème dimanche B : ta face de bonté
Ce
chapitre 46 de la Règle ne s’arrête pas à une
énumération de nos manquements quotidiens - « dans
un travail quelconque à la cuisine, au cellier, dans un service,
à la boulangerie, au jardin, dans l’exercice d’un métier,
ou en quelque lieu que ce soit » -, ou à l’évocation
des « péchés secrets de l’âme ».
En nous demandant de « nous en accuser », publiquement, pour
les premiers, à qui de droit, pour les seconds, saint Benoît
vise notre guérison.
«
Sans toi, rien n’est fort et rien n’est saint », commence
par poser l’oraison du jour, avant de prier le Seigneur de «
multiplier pour nous ses gestes de miséricorde ». Le dénuement
où nous réduit notre condition de pécheurs est le
lieu où nous pouvons accueillir la surabondance du salut de Dieu.
Nous n’avons rien d’autre à lui offrir que d’ouvrir
à sa miséricorde notre misère: d’où
l’importance de la reconnaître. Jésus, qui nourrit
une grande foule avec cinq pains d’orge et deux poissons, a besoin,
pour nous refaire, de ce peu de nous que nous lui apportons.
«
Tandis que ta face de bonté, écrit Guillaume de Saint Thierry
dans sa 9ème oraison méditative, est toujours penchée
sur moi, attentive à me combler de bienfaits, ma face de misère
regardant sur la terre stupide, est tellement enveloppée de l’obscurité
de sa cécité qu’elle ne sait ni ne peut paraître
devant toi, si ce n’est dans la mesure où, face à
la vérité qui transperce tout de son regard, elle ne peut
rester cachée de quelque manière que ce soit ».
Et il ajoute un peu plus loin : « Me voici, Seigneur, non pas tel
que tu m’as fait, mais tel que moi je me suis fait dès que
je me suis éloigné de toi … Pourtant tu ne m’as
pas chassé loin de toi … Pendant longtemps tu m’as
soutenu et supporté ».
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46 ter et 17ème mardi ordinaire : miracle et néant
Il
était question hier de « ceux qui se trompent à l’oratoire
». Ce matin, il s’agit de « ceux qui font des fautes
en quelque autre chose ». Toujours et partout nous sommes faillibles.
En relisant d’anciennes notes de session sur Bérulle, je
relevais qu’au tout début de son bref discours, il parle
d’ « une expérience journalière de notre infirmité
et néantise ». En découle, ou du moins, devrait en
découler une « humiliation de l’âme ».
De
fait le chapitre 45 a invité celui qui s’est trompé
au cours de l’office à « s’en humilier sur place,
devant tout le monde », à « corriger par un acte d’humilité
la faute qu’il a commise par sa négligence ». Dans
ce chapitre 46 un tel acte d’humilité prend forme d’accusation
spontanée, c’est-à-dire de simple reconnaissance de
son manquement. Or, combien facilement nos autojustifications nous entraînent
aux antipodes d’une telle pratique ! Bérulle
parlait des « subtilités de notre amour propre » et
du risque qu’il nous faisait courir de « détruire en
nous la grâce que Dieu y plantait ».
Comme
antidote, saint Benoît nous a engagées au chapitre 4 des
instruments des bonnes œuvres à « mettre en Dieu notre
espérance ». Ce qu’il décline en deux attitudes
: « Si l’on voit en soi quelque bien, l’attribuer à
Dieu et non à soi-même » et « se reconnaître,
au contraire, toujours comme auteur du mal qui est en soi et se l’imputer
».
Les
occasions de corriger nos manquements par un acte d’humilité
et donc de nous laisser travailler par la grâce, ne nous manquent
pas. Ne les manquons pas, puisque, comme le dit encore Bérulle
dans son opuscule 162, nous sommes à la fois « miracle et
néant … un néant environné de Dieu, indigent
de Dieu, capable de Dieu et rempli de Dieu, si nous voulons » !
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47 et 34ème jeudi ordinaire : l'heure de l'oeuvre de Dieu
Saint
Benoît nous parle ce matin de « la charge d'annoncer l'heure
de l’œuvre de Dieu ». Le début du prologue établit
un lien entre l'oreille et le cœur : l'annonce de l'heure de l’œuvre
de Dieu veut pareillement ouvrir l'oreille de notre cœur, afin que
cet office de plus auquel nous arrivons par habitude se change en rencontre.
«
Jésus parlait à ses disciples de sa venue », venons-nous
d’entendre au début de l’évangile du jour ;
et à la fin : « Redressez-vous et relevez la tête,
car votre rédemption approche ». « L'heure »
dans la Bible, n'est pas une simple indication de temps, mais renvoie
à l'accomplissement du dessein de Dieu, ici et maintenant, dans
l’attente du moment venu de la manifestation de sa gloire.
L'insistance
de Saint Benoît sur tout ce qui a trait à la qualité
de l’office souligne l'importance de ce qui se passe là,
importance qui ne vient pas d'un souci à l'horizontale de faire
bien et beau pour une impression extérieure, mais qui est à
comprendre dans cette optique verticale d'édifier, au sens propre,
les assistants, de les construire intérieurement en les éveillant
à cette irruption incessante de Dieu dans l’histoire des
hommes.
Nous
sommes ordinairement loin de nous situer à une telle hauteur de
vue, qui est aussi profondeur de foi, lorsque la cloche retentit. Elle
continue pourtant, à longueur de jour et d’année,
de nous rappeler que Dieu ne se lasse jamais de nous faire signe, qu'il
est à l'œuvre en nous, entre nous, au milieu de nous et autour
de nous pour le salut de tous.
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47 bis et 3ème dimanche carême A : c'est l'heure de ta grâce
Il
est question ce matin de « la charge d’annoncer l’heure
de l’Œuvre de Dieu ». Le latin parle de cura, de soin.
De fait, « l’humilité, la gravité et le profond
respect » sur lesquels se termine ce chapitre 47, disent tout le
soin avec lequel il convient de s’acquitter de cette charge. Dans
la Règle, il est plusieurs fois question de soin : soin des âmes,
soin de ceux qui ont failli, soin des malades, etc. Pour nos âmes
malades de leurs fautes, l’annonce de l’heure de l’Œuvre
de Dieu est comme la promesse d’une eau vive jaillissant en vie
éternelle.
«
Et moi, je te prie, Seigneur, c’est l’heure de ta grâce
; dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi, par ta vérité
sauve-moi », chantons-nous au psaume 68. C’est bien cette
vérité venant de Dieu qui, dans l’évangile
de ce troisième dimanche de carême, amène la samaritaine
à exprimer son désir d’une vie nouvelle. « Tu
es la source de toute bonté, dit au Seigneur l’oraison du
jour, et toute miséricorde vient de toi … Ecoute l’aveu
de notre faiblesse … Patiemment, relève-nous avec amour ».
Dans
sa douzième homélie sur la Genèse, Origène
parle des « puits creusés par Abraham, c'est-à-dire
les écrits de l’Ancien Testament » et note qu’ils
« ont été remplis de terre par les Philistins, que
ce fussent de mauvais docteurs, Scribes et Pharisiens, ou les puissances
adverses : leurs ouvertures furent bouchées, pour qu’ils
ne puissent donner à boire aux descendants d’Abraham.
Oui,
continue Origène, ce peuple ne peut boire aux Ecritures, et la
soif de la parole de Dieu le tourmente, jusqu’à la venue
d’Isaac qui dégage les puits où boiront ses serviteurs.
Soyons donc pleins de reconnaissance pour le Christ fils d’Abraham,
qui est venu et nous a déblayé les puits. Il les déblayait
pour ceux qui disaient : Est-ce que notre cœur n’était
pas brûlant en nous quand il nous ouvrait les Ecritures ? ».
En
stimulant notre ardeur pour l’Œuvre de Dieu, saint Benoît
ne fait pas autre chose que d’ « essayer de dégager
nos esprits enlisés » et de « recreuser ce puits d’eau
vive obstrué», pour reprendre les formules d’Origène.
Ce canal salutaire, nous dit saint Paul dans la seconde lecture, c’est
celui de « la foi, par laquelle le Seigneur Jésus Christ
nous a donné l’accès au monde de la grâce dans
lequel nous sommes établis ». La succession des heures de
l’Office tout au long du jour et des jours nous ramène au
cœur de l’œuvre de Dieu : quel soin le laissons-nous prendre
de notre âme quand il veut par là l’ouvrir au salut
?
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48 a et 34ème jeudi : le Christ demeurera toujours éveillé
pour toi
«
Ils seront vraiment moines, lorsqu'ils vivront du travail de leurs mains
». Au delà de la nécessité de gagner notre
vie, l'affirmation nous rappelle qu'être moine, moniale, ne se fait
pas tout seul, qu'il faut mettre la main à l'ouvrage pour le devenir.
Certes rien n'advient sans, au point de départ, un appel de Dieu,
mais il convient encore, jour après jour, d'œuvrer pour demeurer
et se construire dans la grâce de cet appel.
« L'oisiveté est ennemie de l'âme », car elle
travaille au contraire à nous affaiblir, à saper les fondements
de notre être avec Dieu. En réglant les occupations de chaque
jour, saint Benoît prend soin d'accorder le labeur extérieur
et l'édification intérieure. La recherche de Dieu ne gagne
vraiment en profondeur que si elle nous enracine en même temps dans
la réalité la plus quotidienne.
Ce
passage de la Règle souligne que la lecture n'est pas un repli
sur soi en attirant l’attention sur l'entourage immédiat
: il importe que celui qui veut lire quand les autres se reposent le fasse
de façon à n'incommoder personne. De même le souci
de la modération, par égard pour les faibles, indique que
le travail n'a rien à voir avec une fuite en avant dans une efficacité
aveuglément rentable.
L'équilibre
personnel et communautaire est lié à un rythme ; la progression,
le progrès se joue dans une alternance. Au long de ce chapitre
nous voyons les moines travailler, lire, prendre leur repas, se reposer
sur leurs lits, le tout établi en référence aux offices
et selon les temps liturgiques.
La
répétition régulière des activités
pourrait avoir quelque chose de fastidieux, mais Isaac de l'Etoile nous
dit que c'est justement à ce moment qu'un changement essentiel
peut se produire : « Avant que nous ne commencions à nous
délecter dans la discipline du Seigneur et à l'aimer, toute
cette vie, sous le poids du jour et de la chaleur, est à peine
tolérable, à peine supportable ... Mais lorsque, à
la onzième heure, la grâce associe la charité à
la discipline et joint aux travaux l'affection bonne qui inspire délectation
et bonheur, par elle tout fardeau devient léger et tout joug agréable
».
Saint
Benoît concluait pareillement les 12 degrés d'humilité
: « Grâce à cet amour, le moine accomplira sans peine,
comme naturellement et par habitude, ce qu'auparavant il n'observait qu'avec
frayeur ». Ce
n'est pas pour rien que ce chapitre intitulé « du travail
manuel de chaque jour» parle en fait beaucoup de la lecture : elle
est d'un grand poids pour nous faire passer, jour après jour, du
versant de la discipline à celui de la grâce.
«
Toutes les fois que la tentation nous attaque, recommande encore Isaac,
qu'il s'agisse de la maladie, de la pauvreté, de la discipline
trop sévère, de l'exil trop prolongé ou de l'ennui
dans une solitude si écartée et un silence si profond, dans
les tentations de tout genre qui sont innombrables, par la lecture, la
méditation, l'oraison, réveillons pour nous le Christ endormi
».
Le
premier degré d'humilité nous
a invité à employer notre temps sous le regard du Seigneur,
et cela, nous dit ce matin saint Benoît, quoique nous fassions :
travailler, lire, prier, manger ou nous reposer. Et, nous assure encore
Isaac : « A moins que tu n'aies commencé à t'endormir
pour Lui, il demeurera toujours éveillé pour toi ».
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48 a bis et 17ème mardi : l'oisiveté est ennemie de l'âme
«
L’oisiveté est ennemie de l’âme ». Après
cette entrée en matière directe, la suite du chapitre 48
est pour nous dire ce qui, au contraire, est pour le bien de l’âme,
de notre âme, à savoir l’alternance du « travail
des mains et de la lecture des choses divines ».
Avec
sa mesure habituelle, saint Benoît « dispose l’une et
l’autre de ces occupations » en tenant compte des heures de
la journée, du temps liturgique, des saisons de l’année,
mais aussi des conditions économiques, des forces et des limites
de chacun. L’essentiel, nous l’entendrons demain et après
demain, est de ne tomber ni dans la négligence ni dans la paresse.
Le
négligent – nec/legens, celui qui ne lit pas –, tout
comme le paresseux – desidiosus, celui qui reste assis sans rien
faire – devient la proie de l’acédie, d’une absence
de goût pour quoi que ce soit, et la deuxième partie de ce
chapitre 48 le décrira « perdant son temps à l’oisiveté
ou au bavardage » et qui « non seulement se nuit à
lui-même, mais dissipe les autres ».
Dans
l’aujourd’hui où nous sommes, les activités
ne manquent pas. Tenir à la lectio est une fidélité
toujours à rechoisir et il est significatif que ce chapitre intitulé
« du travail manuel de chaque jour » s’emploie avant
tout à bien le situer, à le relativiser au sens de le mettre
en relation avec autre chose que lui, afin d’assurer un équilibre
dynamique.
Plus
profondément, l’axe autour duquel se règlent les choses
est d’un bout à l’autre pascal: l’organisation
débute à Pâques et le dernier paragraphe traitera
du dimanche. Une expression revient tout au long du chapitre : «
vaquer à la lecture », et en latin « vacare »
signifie « être vide », d’où « être
libre » pour telle ou telle occupation. Ce vide, ce dépouillement
est l’autre face d’une capacité à mettre en
oeuvre pour accueillir la parole de salut que Dieu nous adresse à
travers les diverses circonstances de la journée.
Dans
l’ouvrage qui nous est enjoint comme dans le livre que nous nous
appliquons à lire, c’est la grâce de nous tenir en
la présence de Dieu et de porter du fruit pour le Royaume qui nous
est sans cesse offerte, comme viennent de nous le rappeler les lectures
de la messe.
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48 a ter et 1er dimanche Avent B
: Jésus parle à ses disciples de sa venue
Qu’y
a-t-il de commun entre ce premier dimanche de l’Avent, qui ouvre
une nouvelle année liturgique, et ce chapitre 48 de la Règle
? De celui qui « est déjà venu, en prenant la condition
des hommes » et qui « viendra de nouveau, revêtu de
sa gloire », comme nous l’entendrons dans la préface
de la messe, une autre préface, à partir du 17 décembre,
dira qu’il est « celui que tous les prophètes avaient
chanté ». Tout au long de l’Avent, les lectures, principalement
tirées du 1er et du 2nd Isaïe, vont ainsi nous annoncer le
salut, alors que les évangiles nous en montreront l’accomplissement.
L’insistance
de Saint Benoît pour que les moines s’appliquent à
la lecture arrive donc fort à propos, puisque, dans l’écriture
ainsi méditée, c’est « Jésus »
qui, d’une manière ou d’une autre, et saint Marc nous
le redira tout à l’heure, « parle de sa venue aux disciples
» que nous sommes appelées à être. Et nous le
deviendrons en nous mettant, en nous remettant jour après jour,
à l’écoute et à l’école de la
parole vivante de Dieu, du Verbe qui veut se faire chair dans nos vies.
«
Entendre volontiers les saintes lectures », stipulait déjà
le 55ème instrument des bonnes œuvres. Et comment les entendre
si nous ne « consacrons » pas certaines « heures à
y vaquer, à nous y appliquer, à nous y occuper »,
pour reprendre les différentes expressions de saint Benoît.
Le début d’une nouvelle année liturgique est un moment
propice pour raviver notre attention à la parole de Dieu, que ce
soit dans le cadre de la messe ou de l’office, mais également
et peut être avant tout, dans la lectio.
A
travers les efforts que nous faisons pour permettre à la parole
de prendre une vraie consistance dans le concret de notre vie, Dieu, qui
peut tout, mais jamais sans nous, « nous donne d’aller avec
courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Seigneur,
pour que nous soyons appelées, lors du jugement, à entrer
en possession du Royaume des cieux ».
«
Si le malade, écrit saint Bernard dans son premier sermon pour
l’Avent, n'a pas la force de s'avancer plus loin à la rencontre
d'un aussi grand médecin, il convient qu'il s'efforce au moins
de relever la tête et de se redresser quelque peu à son arrivée.
O homme ! tu ne dois point traverser les mers ; il ne t'est pas nécessaire
de pénétrer dans les nuées ou de franchir les alpes.
Elle n'est pas longue, dis-je, la route qui t'est montrée. Va jusqu'à
toi-même à la rencontre de ton Dieu. Proche est en effet
sa parole, dans ta bouche et dans ton coeur. Va à sa rencontre.
»
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48 b et 17ème vendredi ordinaire : vaquer à la lecture
En
soi, le verbe vacare, qui revient 8 fois dans ce chapitre 48, est neutre.
Il signifie « être libre de toute occupation ». De là,
il peut prendre un sens négatif : « être oisif »,
comme à la fin du passage que nous venons de lire, où il
est question du « moine paresseux perdant son temps (qui vacat)
à l’oisiveté ou au bavardage », ou, dans le
passage que nous entendrons demain, à propos de celui qui est si
négligent et paresseux qu’il ne veut ou ne peut ni méditer
ni lire et que l’on applique à quelque travail afin qu’il
ne demeure pas oisif (ut non vacet) ».
Les
six autres fois, le verbe vacare est associé à la lecture
de façon positive : il s’agit en l’occurrence d’avoir
du loisir pour la lecture, de lui donner du temps. Certes, les occupations
ne nous manquent pas et si nous attendons d’avoir du loisir pour
donner du temps à la lecture, elle sera loin d’occuper la
place que saint Benoît lui assigne en la mettant sur pied d’égalité,
quant à l’importance qu’elle revêt dans notre
vie monastique, avec le travail manuel de chaque jour.
C’est
que la lecture dont nous parle la Règle ce matin n’a rien
d’anodin, elle est « une lecture des choses divines »,
autrement dit, une fréquentation des Saintes Ecritures dont la
constitution dogmatique Dei Verbum souligne au numéro 24 qu’elles
contiennent la parole de Dieu.
«
Dans les livres saints, stipulait déjà le numéro
21, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de
ses fils et entre en conversation avec eux ; or, la force et la puissance
que recèle la parole de Dieu sont si grandes qu’elles constituent
pour l’Eglise, son point d’appui et sa vigueur et, pour les
enfants de l’Eglise, la force de leur foi, la nourriture de leur
âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle ».
Le
numéro 7 de la constitution Sacrosantum Consilium rappelle à
son tour que « le Christ est là présent dans sa parole,
car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise
les Saintes Ecritures ». D’où l’importance de
vaquer à la lectio divina, de nous y laisser attirer par le Christ
et de nous ouvrir par la foi au mystère du salut.
La
fête des saints Lazare, Marthe et Marie nous rappelle que suivre
et servir le Christ dans les occupations de chaque jour ne va pas sans
« scruter les Ecritures, dont Guerric d’Igny affirme que «
nous ne nous trompons pas en pensant avoir la vie en elles, nous qui n'y
cherchons rien d'autre que le Christ ».
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48 c et 17ème jeudi : le travail qui nous est enjoint
Dans
ce bref passage qui termine la lecture du chapitre 48 nous retrouvons
une expression déjà présente dans les deux sections
précédentes. En tout, il aura été quatre fois
question du « travail qui est enjoint ».
La
racine « jug », joindre, a donné le mot joug. Ce qui
est important de remarquer ici est que le verbe conjugué au passif
a pour sujet le travail. Autrement dit, ce n’est pas nous qui sommes
attelées, mais tel ouvrage nous est confié que nous avons
la charge de mener à bien.
Nous
avons entendu en première lecture que « Moïse exécuta
tout ce que le Seigneur lui avait prescrit ». Non comme un esclave
soumis, mais comme un « serviteur en qui Dieu a mis sa confiance
pour toute sa maison », ainsi que le note le livre des Nombres (12,7).
«
Prenez-sur vous mon joug » dit le Christ qui nous appelle dans l’évangile
du jour non à nous transformer en bêtes de somme, mais à
« devenir disciples du Royaume des cieux ». D’où
l’importance de « vaquer à la lecture », afin
de puiser des forces pour vivre et agir en Lui dans ce trésor des
Ecritures, à la fois anciennes et toujours nouvelles pour qui s’en
nourrit au long du temps.
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48 c bis et 1er dimanche Avent C
: proche est sa parole
Nous
voici invitées, en ce premier dimanche de l’Avent, à
« vaquer à la lecture ». Quelle meilleure lecture trouver
que les textes que nous offre la liturgie ? Et pour les éclairer,
l’un ou l’autre sermon de tel ou tel de nos Pères cisterciens
? Le premier sermon pour l’Avent de saint Bernard peut ainsi nous
aider à nous laisser rejoindre par l’évangile du jour.
Dans
l’un et l’autre il est question de la venue du Seigneur. En
saint Luc, il s'agit du retour du Christ à la fin des temps : «
Alors on verra le Fils de l’homme venir dans la nuée, avec
grande puissance et grande gloire ». Saint Bernard, lui, commence
par évoquer l’incarnation du Verbe, pour passer à
cet avènement intermédiaire dont parle également
Guerric d’Igny et qui est l’expérience, dans la foi,
de la présence du Ressuscité et de son action en nous.
«
De même, dit-il, que pour accomplir le salut sur la terre, le Seigneur
est venu une fois visiblement dans la chair, ainsi tous les jours, pour
sauver chacune de nos âmes, vient-il en esprit et invisiblement,
selon qu'il est écrit : Le Christ Seigneur est esprit devant nous.
Et afin que vous sachiez que cet avènement spirituel est caché,
à son ombre, est-il dit, nous vivrons au milieu des nations. »
La
première préface de l’Avent nous réfère
de même à Celui qui était : « Il est déjà
venu en prenant la condition des hommes pour accomplir l’éternel
dessein de ton amour et nous ouvrir le chemin du salut » …
qui vient : « Il viendra de nouveau revêtu de sa gloire, afin
que nous possédions dans la pleine lumière les biens que
tu nous as promis » … et qui est, au coeur d'une expérience
de foi qui nous rend vigilantes dans l'attente.
Cette
attitude de foi nous porte à la rencontre du Sauveur au travers
même de nos épreuves et de nos fragilités : «
Redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche
», dit Jésus dans l’évangile, et il explicite
un peu plus loin : « Restez éveillés et priez en tout
temps : ainsi vous serez jugés dignes d’échapper à
tout ce qui doit arriver, et de paraître debout devant le Fils de
l’homme ».
Saint
Bernard indique pareillement la part, ou plutôt le peu, qu'il nous
revient d'accomplir : « C'est pourquoi, dit-il, si le malade n'a
pas la force de s'avancer plus loin à la rencontre d'un aussi grand
médecin, il convient qu'il s'efforce au moins de relever la tête
et de se redresser quelque peu à son arrivée.
O
homme ! tu ne dois point traverser les mers ; il ne t'est pas nécessaire
de pénétrer dans les nuées ou de franchir les alpes.
Elle n'est pas longue, dis-je, la route qui t'est montrée. Va jusqu'à
toi-même à la rencontre de ton Dieu. Proche est en effet
sa parole, dans ta bouche et dans ton cœur. Va à sa rencontre
». Proche
est sa parole : un nouvel Avent nous est offert pour nous approcher d’elle,
et en l’accueillant, devenir enfants de Dieu.
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48 c ter et 3ème mercredi carême : prenez avec vous des paroles
De
la négligence et de la paresse, saint Benoît vient de nous
dire que non seulement elles font que nous ne voulons plus méditer
ou lire, mais même que nous ne le pouvons plus ! Sans en être
rendues à pareille extrême, nous savons d’expérience
que la fidélité à la lectio nous demande à
certains jours de nous faire violence.
L’essentiel,
dans l’affaire, ce n’est pas notre envie ou non de nous rendre
au scriptorium une fois de plus, mais la Parole de Dieu qui nous y attend,
qui veut et peut rejoindre et réveiller notre désir le plus
profond. « Prenez avec vous des paroles et revenez au Seigneur »,
continue de proclamer le prophète Osée, lorsque notre faiblesse
nous porterait à nous esquiver, pour reprendre l’une ou l’autre
expression de la fin de ce chapitre 48.
Où
en sommes nous de nous livrer à cette expérience transformante
? Demandons-nous suffisamment au Seigneur avec le psaume 54 : «
Parle et dis-moi, je suis ton salut » ? Ce passage de la Règle
mentionne également le travail comme remède aux deux vices
mentionnés plus haut : « Si quelqu’un était
si négligent et paresseux qu’il ne voulût ou ne pût
méditer ni lire, on l’appliquera à quelque travail,
afin qu’il ne demeure pas oisif ».
A notre époque où le danger est davantage d’être
sur-occupée, le travail remplit ce rôle d’antidote,
lorsque la multiplicité de nos occupations nous renvoie, sous peine
d’être accablées, à la nécessité
de nous ancrer encore plus profondément dans la Parole de Dieu.
Alors, ce que le passage de la Règle lu hier disait de ceux qui
ne s’appliquaient pas à la lecture s’inversera, et
nous ferons du bien « non seulement à nous-même mais
aussi aux autres » !
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49 et 1er dimanche Avent
B
: va à sa rencontre
Même
si « la vie d’un moine devrait être, en tout temps,
aussi observante que durant le Carême », il est quelque peu
singulier d’entendre lire ce chapitre 49 pour commencer l’Avent.
Au début d’une nouvelle année liturgique, ce n’est
pas « la sainte Pâque que nous attendons avec la joie du désir
spirituel », mais celui qui « est déjà venu
en prenant la condition des hommes » et qui « viendra de nouveau
revêtu de sa gloire », selon la belle expression de la première
préface.
Certes,
l’horizon est déjà pascal, puisque l’entrée
du Verbe éternel dans le cours de notre temps est « pour
nous ouvrir le chemin du salut ». En nous situant dans une ligne
rédemptrice, comme entre le premier et le dernier avènement,
ce chapitre sur «l’observance du carême » n’est
donc pas si décalé que cela. « De même que pour
accomplir le salut sur la terre, le Seigneur est venu une fois visiblement
dans la chair, ainsi tous les jours, pour sauver chacune de nos âmes,
vient-il en esprit et invisiblement », écrit saint Bernard
dans son premier sermon pour l’Avent.
Les
consignes données par ce passage de la Règle nous rappellent
comment avancer à la rencontre du Seigneur : en « nous appliquant
à la prière, à la lecture, à la componction
du cœur et au renoncement » par cette « vie en communion
avec » Lui dont parle saint Paul en seconde lecture. Pour cela nous
n’avons pas à « traverser les mers ; à pénétrer
dans les nuées ou à franchir les alpes. Elle n'est pas longue,
dit encore saint Bernard, la route qui t’est montrée. Va
jusqu'à toi-même à la rencontre de ton Dieu. Proche
est en effet sa parole, dans ta bouche et dans ton coeur. Va à
sa rencontre ».
L’oraison
du jour nous y encourage en sollicitant pour nous la grâce d’«
aller sur les chemins de la justice ». Nous ne sommes pas en effet
abandonnés à nos seules forces, que saint Bernard compare
à celles d’un malade qui peut juste relever la tête,
nous sommes même depuis longtemps précédés
et la deuxième préface détaillera cet entourage qui
nous entraîne dans son élan, évoquant « celui
que tous les prophètes avaient chantés, que la Vierge attendait
avec amour, et dont Jean Baptiste a proclamé la venue et révélé
la présence au milieu des hommes ».
Méditer
la parole des prophètes que la liturgie nous offre chaque jour,
regarder vers Marie « qui porte en secret le salut du monde »,
nous ouvrir au message de conversion du Baptiste que la variété
des oraisons nous renvoie, voilà de quoi nous préparer à
accueillir le Christ qui vient sans cesse rejoindre notre désir
profond au cœur même de notre faiblesse. Alors ne tardons pas
à nous laisser toucher par sa grâce, elle est à notre
porte.
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49 et 48 b - mercredi des cendres : livres de carême
«
Les bons livres, écrit Thérèse d’Avila, sont
autant de remèdes pour l’âme qui est morte par ses
négligences ou ses fautes, et qui se trouve encore dans l’occasion
de pécher. Avec eux elle reprend peu à peu la vie ».
C’est que, souligne t’elle encore, « le Seigneur nous
parle par leur intermédiaire ».
«
Prenez avec vous des paroles et revenez au Seigneur », disait déjà
le prophète Osée.
A la suite de ceux et celles qui,
au long des siècles,
ont gardé fidèlement cette disposition voulue par notre
Père Saint Benoît,
chacune va recevoir un livre tiré de la bibliothèque
qu'elle lira à la suite et en entier.
Ce rite de la remise d'un livre au début du Carême,
si nous le vivons avec foi,
sera pour nous l'occasion d'une rencontre plus intime avec Dieu
à travers sa parole ou le message transmis par des auteurs spirituels.
Ouvrons nos cœurs, avec simplicité, à cette grâce
en recevant ce livre de la main du Seigneur,
comme le pain de la route pour notre marche vers Pâques.
Distribution des livres de Carême
Père éternel et tout-puissant,
tu nous accordes ce temps de Carême
pour que, dans le recueillement,
par la lecture et la prière silencieuse,
s'accomplisse plus sincèrement notre conversion à ton amour.
Garde nous vigilantes malgré la fatigue,
zélées à ton service malgré nos faiblesses,
pour que notre âme et notre intelligence,
nourries et enrichies par cette lecture,
soient plus éveillées aux rendez-vous de ta grâce.
Par ta Parole vivante, Jésus le Christ notre Seigneur.
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49 bis et 18ème dimanche A : quelqu'un peut nous combler
En
consonance avec ce chapitre 49, la première lecture de la messe
nous interroge sur notre soif et notre faim. Le « pourquoi »
qu’elle nous adresse, est central. « Pourquoi dépenser
votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne
rassasie pas ».
De
fait, « si nous nous appliquons à la prière, à
la lecture, à la componction du cœur et au renoncement à
nos volontés propres », c’est parce que nous aspirons
à ce qui nourrit et rassasie vraiment. Autrement, et nous le savons
d’expérience, c’est en vain que nous nous dépensons
et nous fatiguons.
Saint
Benoît comme Isaïe invitent qui est ainsi animé du «
désir spirituel » à l’écoute : écoute
à profondeur d’être – « prêtez l’oreille
… écoutez et vous vivrez » – chemin d’obéissance
à l’opposé de la « présomption »
et de la « vaine gloire ».
La
progression continue avec la seconde lecture de la messe. Saint Paul proclame
avec force quelles sont notre faim et notre soif essentielles. Au début
du passage de la lettre aux Romains, il demande : « qui pourra nous
séparer de l’amour du Christ », et il termine en répondant
: « rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu
qui est en Jésus Christ notre Seigneur ».
De
même qu’au cœur des observances monastiques rappelées
par la Règle, il y a «l’offrande » de nous même
faite « à Dieu », dans « l’attente de la
sainte Pâque et la joie de l’Esprit Saint ». Notre faim
et notre soif ne se rapportent pas à quelque chose mais à
quelqu’un. Si rien ne peut nous rassasier, quelqu’un peut
nous combler.
L’évangile
de ce 18ème dimanche nous permet d’accomplir ce pas de plus,
puisqu’il nous montre comment Dieu, dans la personne de son Fils,
répond à la faim et à la soif de l’homme. Le
geste de Jésus « rompant les pains et les donnant aux disciples
pour qu’ils les distribuent aux foules » évoque l’eucharistie
et la communion au corps et au sang du Christ qui nous est offerte au
long du temps par le ministère de l’Eglise.
On
pourrait ajouter que, dans ce sacrement, Dieu, notre « Créateur
et Providence », exauce la demande que nous lui faisons dans l’oraison
du jour de « restaurer sa création», et, ajoute t’elle
: « l’ayant renouvelée, protège là ».
Protection bien nécessaire. Le chapitre lu ce matin nous a rappelé
dès les premières lignes nos « imperfections »
et autres « négligences ».
Parce que nous sommes fragiles nous nous laissons aisément, inconsidérément
entraîner par toutes sortes de faims et de soifs étrangères
loin de « l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre
Seigneur ». Mais lui, dans « son inépuisable bonté
», ne se lasse pas de se faire plus proche encore pour que nous
puissions venir à lui : « Prêtez l’oreille !
Venez à moi ! Ecoutez et vous vivrez. Je ferai avec vous une alliance
éternelle ».
«
L’esprit qui désire autre chose que Dieu seul, écrit
Isaac de l’Etoile dans son 26ème sermon, plus il boit, plus
il est assoiffé. Et aussi longtemps qu’il cherche son contentement
en dehors de Dieu, il ne peut être rassasié du désir
de l’argent, de la gloire, de la puissance et autre chose semblable.
C’est qu’il est, lui, plus grand que tout ce qu’il absorbe.
Lui-même
est donc aussi bien un récipient, où la sagesse et force
de Dieu se verse pour le remplir de sa connaissance et de sa charité,
qu’un champ, où cette même sagesse et force se sème
pour que, de telles semailles, lèvent la lumière de la connaissance
et la ferveur de la dilection ». Ne nous laissons pas séparer
de tels biens puisqu’ils sont à portée de notre désir,
« grâce, comme le souligne encore saint Paul, à celui
qui nous a aimés ».
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50 et 18ème dimanche C : en vue de Dieu
Nicolas
Cabasilas dit que le Christ « n’attendit pas d’être
recherché par (les hommes), mais c’est lui qui rechercha
les égarés, il leur montra le chemin, et ensuite, ceux qui
ne pouvaient pas marcher il les souleva et les porta sur ses épaules
; ceux qui tombaient il les relevait ; ceux qui se décourageaient
il les redressait ; ceux qui abandonnaient il les rappelait, bref il passa
son temps à les tracasser au sujet de leur salut ».
C’est ce qu’il continue de faire aujourd’hui : à
travers la parabole de l’évangile de ce 18ème dimanche,
il vient encore nous tracasser au sujet de notre salut, nous pressant
de prendre conscience de notre folie : « Tu es fou : cette nuit
même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté,
qui l’aura ? »
Saint
Paul, en seconde lecture, évoque dans le même sens les agissements
de l’homme ancien qui nous retiennent dans la vanité, et
que reste-il, au terme, de tout cela, renchérit l’Ecclésiaste
? Qu’est-ce que cela peut signifier de ne pas amasser pour nous-même,
mais d’être riche en vue de Dieu », de « faire
mourir en nous ce qui appartient encore à la terre et de revêtir
l’homme nouveau » ?
Saint
Benoît nous montre ce matin une manière simple de rechercher
les réalités d’en haut, de tendre vers elles où
que nous soyons et quoique nous fassions. Pour cela, il nous ramène
à une orientation profonde vers Dieu, dans une prière comme
nous pourrons, car l’essentiel ici n’est pas la forme mais
l’aimantation du cœur. A quelle distance nous entraînent
nos diverses occupations, autrement dit, qu’en est-il, au cours
de nos rencontres et travaux, de notre attachement au Seigneur ? telle
est au fond la question que nous pose ce bref chapitre 50.
«
La vie dans le Christ, dit encore Nicolas Cabasilas, non seulement dans
le futur mais déjà dans le présent, accompagne ceux
qui vivent et agissent en fonction d’elle ». Autrement dit,
du côté de Dieu, les choses sont claires : toujours et partout
il accomplit son œuvre de salut. Mais qu’en est-il de notre
côté pour la laisser se déployer dans notre quotidien
? Comment permettons-nous au « respect dû à Dieu »
de se manifester jusque dans les circonstances apparemment les plus éloignées
? A nous de consentir à ouvrir nos greniers les plus reculés
à la grâce de sa présence et de son action en nous.
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50 bis et 3ème vendredi carême : présence de Dieu
et à Dieu
La
journée de retraite demain est un moment tout indiqué pour
regarder à quelle distance nous nous trouvons de l’oratoire,
autrement dit, de cette présence de Dieu et à Dieu qui est
le fondement et le but de notre vie monastique ici, une réalité
et un propos pour chaque jour.
L’éloignement, quelle qu’en soit d’ailleurs l’importance,
n’est pas là pour nous décourager mais au contraire
pour mieux nous engager à nous laisser rejoindre. Saint Benoît
a fait de la conversion, du retournement effectif de notre cœur vers
Dieu toujours et partout à l’œuvre pour notre salut,
l’axe de cette expérience spirituelle. Il nous en indique
une fois de plus ce matin le comment, le chemin concret : il s’agit
tout simplement de nous acquitter des devoirs de notre service.
Le
chapitre précédent, hier, a détaillé en quoi
ce service quotidien consistait ; ont été énumérés
notamment la prière et la lecture, mais aussi la componction du
cœur, le renoncement à la volonté propre et la joie
du désir spirituel, trois forces que prière et lecture justement
nourrissent et développent pour nous aider à aller de l’avant
dans ce voyage au loin pour qui cherche vraiment Dieu.
Ce
chapitre 50 parle de l’attitude du serviteur de Dieu en terme de
respect, il lui faut «accomplir l’œuvre de Dieu avec
le respect dû à Dieu ». Au sens premier, le respect
dit le regard qui s’arrête pour considérer choses et
personnes avec attention, faisant retour sur soi pour mieux tenir compte
de l’autre. Tout se tient : chacun des pas que nous faisons, «comme
nous pouvons », pour réorienter nos pensées, nos paroles,
nos actions vers Dieu, ajuste cette double relation à nous même
et aux autres qui autrement devient vite le point de départ de
tous nos écarts.
Replacer,
envisager les choses sous le regard de Dieu ne résout pas tous
les problèmes, il n’est pas le grand magicien, mais c’est
l’unique chemin pour ne pas en rester là, pour entrer plus
avant dans l’accomplissement de son œuvre, où que nous
soyons, que nous en soyons de le servir.
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51 et 1er mardi de l'Avent : tu l'as révélé aux tout-petits
L’
« affaire » du moine, de la moniale, en cette période
d’Avent, n’est pas « quelconque ». Si l’on
se reporte à l’oraison du jour, il est en effet question
de « lutter et peiner » en référence à
« la présence au milieu de nous de celui qui doit venir,
le Fils bien-aimé » du Père.
Ce
qui s’oppose à une telle entreprise, la compromet, c’est
« la dégradation du péché », qui nous
détourne de Dieu et nous entraîne, non « à faible
distance », comme le dit ce chapitre 51, mais hors communion, en
excommunication. Certes, le Christ est à jamais vivant au milieu
de nous, mais nous, où sommes nous ? Et où aller pour revenir
à Lui, mieux, pour l’accueillir, puisque toute la liturgie
nous annonce qu’il vient ?
Une
même expression marque les deux lectures de la messe, qui nous indique
la direction dans laquelle nous sommes attendus : « Il jugera les
petits avec justice », annonce le prophète Isaïe, et
saint Luc nous fait part de l’exultation de Jésus devant
ce que le Père «a révélé aux tout-petits
». Qu’y a-t-il à « entendre » là,
que « beaucoup de prophètes et de rois n’ont pas entendu
? ». L’Avent, c’est Dieu qui vient à nous en
se faisant tout-petit et qui nous appelle à entrer avec Lui dans
ce mystère ignoré des sages et des grands de ce monde.
«
Si vous ne vous convertissez pas et ne devenez comme ce petit enfant,
commente Guerric d’Igny dans son premier sermon pour Noël,
vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. Je suis la porte
du Royaume, dit ce petit enfant. Si la haute taille des hommes ne s’incline
pas, cette humble porte ne les laissera pas entrer ». Les circonstances
et les rencontres de la journée nous mettent devant une multitude
de portes. Comment les passerons nous ? Avec toute notre hauteur ? Alors,
nous avertit Guerric, gare aux dommages !
Pour
connaître, autrement dit, pour naître avec Celui qui vient
en se faisant l’un de nous, la liturgie nous presse de nous faire
comme lui petits, petits parce que nous aurons choisi de sortir des fausses
images et de nous situer pour toutes choses en Lui « qui est la
nouveauté même », comme le dit encore Guerric. Et il
ajoute : « Chaque être vieillit dans la mesure où il
s’éloigne de lui, et tous sont rajeunis dans la mesure où
ils se rapprochent de lui ».
Au fond, il nous est demandé ce matin qui nous voulons être
et devenir ? Et ce n’est rien moins que le bonheur qui nous est
proposé : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez
», continue de proclamer Jésus. Alors ouvrons les à
la lumière de sa grâce : sans cesse le Seigneur nous «
accorde son secours et nous redonne courage ».
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51 bis et 5ème jeudi de carême : mieux vivre
Il
peut sembler disproportionné qu’un trajet « à
faible distance pour une affaire quelconque» se termine par une
mise hors communion. C’est oublier que « rentrer au monastère
» n’est pas une question de kilomètres mais de disposition
intérieure.
L’emploi
du même verbe au chapitre 29 est en ce sens éclairant. Saint
Benoit y parlait d’«un frère sorti du monastère
par sa propre faute et qui désire y rentrer. Il doit pour cela
promettre d’abord un total amendement du vice qui a causé
son départ ». Dans
ce chapitre 51 de la Règle, c’est la sortie du registre de
l’obéissance qui empêche un retour en pleine communion.
Nul
besoin d’ailleurs d’aller au dehors pour s’éloigner
d’une manière d’être et de faire adéquate
au propos monastique. C’est en tout cas une affaire qui n’a
rien de quelconque qui nous est proposée par l’oraison de
ce 5ème jeudi de carême. Elle nous indique tout un itinéraire
de conversion pour lequel le point d’appui sûr est la miséricorde
du Seigneur.
Evoquant,
dans l’un de ses sermons pour l’année, la conversion
de Saul de Tarse, saint Bernard souligne qu’ « à elle
seule, cette conversion illustre admirablement et la grandeur de la miséricorde
et l’efficace de la grâce ». Dès lors, demande
l’abbé de Clairvaux, qui pourrait continuer à se dire
: « Me relever pour m’efforcer maintenant de mieux vivre,
je n’en suis pas capable ? ».
Aussi bien, « mettre notre espoir en la miséricorde du Seigneur
», nous ouvre le chemin où, « purifiés désormais
de nos péchés, nous pourrons mener une vie sainte et entrer
en possession de son héritage ». Un tel trajet ne nous demande
pas un grand déplacement, sinon d’aller jusqu’à
notre propre cœur et de le laisser être renouvelé dans
la fidélité à la parole de Seigneur.
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51 ter et 18ème dimanche B : le comportement de l'homme nouveau
Que
l’on soit parti fort loin, comme les fils d’Israël en
marche dans le désert, ou que l’on n'aille qu’à
faible distance, comme ces gens qui ont trouvé Jésus sur
l’autre rive du lac, aussi bien saint Benoît que la liturgie
du jour nous rappellent que l’essentiel n’est pas la longueur
de la route mais l’esprit qui nous meut.
«
Vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent
guider par le néant de leur pensée », nous avertit
saint Paul en seconde lecture. Et un peu plus loin, il renchérit
: « Laissez-vous guider intérieurement par un esprit renouvelé.
Adoptez le comportement de l’homme nouveau, créé saint
et juste dans la vérité, à l’image de Dieu
».
Les
récriminations des fils d’Israël et la courte vue de
la foule qui cherche Jésus pour la nourriture qui se perd, sont
autant de fausses routes. C’est pour nous aider à ne pas
nous égarer que ces chapitres 50 et 51 de la Règle nous
engagent à toujours garder la boussole de la prière et de
l’obéissance. L’une et l’autre nous ancrent,
par la foi, dans le Christ. Il est le pain de la vie qui nous soutient
dans toutes ces affaires quelconques qui nous emmènent de ci de
là tout au long du jour.
En
tout temps et en tout lieu c’est aux œuvres de Dieu que nous
sommes invitées à travailler. Dès les premières
lignes du prologue, la Règle nous a pressées de revenir
à lui par le labeur de l'obéissance et de lui demander par
une très instante prière qu'il mène à bonne
fin tout bien que nous entreprenons.
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51 quater et 18ème mardi ordinaire : maintenant je commence
Il
vient d’être question du « frère qui est envoyé
à l’extérieur pour une affaire quelconque».
Que nous soyons au dehors ou en dedans, y a-t-il jamais une affaire quelconque
pour nous qui nous voulons engagées sur cette voie monastique où
tout doit nous servir à «avancer de plus en plus vers Dieu
» ? A ce niveau de fond, la réponse ne peut être que
non. Si petite que soit l’affaire qui nous occupe, elle peut aussi
bien nous ramener au cœur de notre vocation que nous mettre hors
communion.
En
rapprochant ce chapitre 51 du précédent qui traitait déjà
de l’éloignement, mais à plus grande distance, on
pourrait dire que ce qui fait la différence est dans la référence
sous jacente à nos activités. Le critère sur lequel
saint Benoît revient est toujours le même : l’obéissance,
laquelle a été définie, dès les premières
lignes du prologue, comme un instrument privilégié de retour
à Dieu.
Les
affaires multiples et diverses qui nous occupent contribuent t’elles
à nous retourner vers Lui ou à nous en éloigner,
à faire de nous une pierre vivante pour l’édification
de la communauté ou à nous en excommunier ? Autrement dit,
dans tout ce que nous faisons, accomplissons-nous son oeuvre ou nous recherchons-nous
nous même ???
«
C’est chose étrange et déplorable, remarque Guerric
d’Igny, que la négligence de l’homme envers lui-même
: alors qu’il n’est personne qui se flatte de n’avoir
pas besoin de purification, c’est à peine si l’on rencontre
quelqu’un qui ne néglige pas le temps qui lui est donné
à cet effet ». Ce n’est pas seulement le temps qui
nous est donné pour « chercher vraiment Dieu », mais
toutes ces affaires quelconques qui tissent la trame de nos journées.
En
tout cela, il s’agit, comme Guerric nous y invite, à «
plutôt user des biens – de ces biens que sont les diverses
circonstances et rencontres – pour faire le bien qu’user des
biens pour se faire mauvais ». Bref il s’agit d’accorder
le dehors et le dedans. « Y a-t-il rien, demande encore Guerric,
qui ait autant l’apparence de la piété que notre comportement
extérieur. Mais quant à la piété effective
que cet extérieur annonce, combien elle se réduit presque
à rien.
Aussi,
mes frères, afin de pouvoir vous glorifier sûrement de l’apparence
de piété dont vos corps sont revêtus, attachez vos
cœurs à sa réalité effective, et qu’ainsi
l’apparence au dehors et la réalité au fond du cœur
garantissent votre authenticité ». Et il ajoute ailleurs,
pour mieux nous encourager : « Le voyageur sage et empressé,
… oubliant ce qui est en arrière, se dira chaque jour : Maintenant
je commence » !
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52 et 1er jeudi de l'Avent : confiance dans le Seigneur
Dans
ce bref chapitre de la Règle qui lui est consacré, l’oratoire
apparaît à la fois comme un lieu de passage et un lieu de
silence.
Le début évoque la sortie sans bruit de la communauté
après l’œuvre de Dieu : « Après l’Œuvre
de Dieu, tous les frères sortiront dans un profond silence ».
Au
centre, il est dit de celui qui « veut faire discrètement
oraison » : « Qu’il entre simplement et qu’il
prie ». Ce qui ne se fait « pas avec des éclats de
voix », souligne saint Benoît, « de peur de gêner
autrui ».
A
la fin, il est stipulé qu’ « à celui qui ne
se conduirait pas ainsi, on ne permettra pas de demeurer à l’oratoire
après l’Œuvre de Dieu ».
Un lieu de passage est habituellement bruyant. D’où vient
le silence de cet oratoire où l’on entre, où l’on
demeure et dont on sort, sinon de la présence de Celui qui nous
y précède et nous y parle au-delà des mots ? «
Ils auront pour Dieu la révérence qui lui est due »,
est-il encore dit de ceux qui se retirent après l’office.
Présence
du Seigneur qui nous appelle à nous mettre à notre tour
en sa présence. Saint Benoît parle d’une prière
« avec ferveur du cœur ». « Mettez toujours votre
confiance dans le Seigneur, car le Seigneur est le Rocher pour toujours
», vient de nous redire Isaïe.
Que nous y entrions, demeurions ou en sortions, puisse chacun de nos passages
à l’église contribuer à nous laisser toujours
plus profondément habiter par Celui dont la liturgie nous répète,
tout au long de cet Avent, qu’il vient nous apporter le salut.
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52 bis et 18ème mardi ordinaire : la source jaillissante est en
toi
Ce
chapitre 52 nous rappelle le caractère sacré de l'oratoire,
partie centrale de cette maison de Dieu qu'est le monastère, lieu
où le Seigneur vivant se tient au milieu de ceux qui sont rassemblés
en son nom. Parler, comme le fait saint Benoît, du bon usage particulier
de cet espace par excellence communautaire, c'est souligner que nous n'en
sommes pas propriétaire.
La
prise de conscience d'une telle dépossession est essentielle, en
tant qu'elle nous introduit dans le recul indispensable pour découvrir
une autre présence, celle de Dieu en qui nous demeurons parce que
déjà il nous habite. « Qu'il entre simplement et qu'il
prie ». La source de toute vie est en Dieu, comme un bien sans cesse
à recevoir, c'est pourquoi prier ne va pas sans une simplification
radicale, sans un dépouillement à la racine.
La prière n'est pas notre petite affaire personnelle, le trésor
que nous offrons à Dieu. Elle nous précède, puisque
Dieu nous devance toujours. En ce sens, elle est déjà là
quand nous ouvrons la porte de l'église et plus encore la porte
de notre cœur. Elle naît de la présence de Celui qui
est toujours à l'œuvre. « Tu n'as pas à crier
vers Dieu, écrit Angélus Silesius, la source jaillissante
est en toi. Si tu ne bouches l'issue, elle flue et reflue. »
L'insistance sur le fait de ne pas gêner ni importuner autrui par
des dévotions bruyantes, nous rappelle que l'important en la matière,
ce ne sont pas nos formulations maladroites, mais notre réformation,
notre transformation profonde dans la lumière pascale du Christ.
Saint Benoît évoque la ferveur du cœur, l'intentio en
latin, c'est-à-dire la tension vers. Passer la porte de l'oratoire,
c'est nous demander vers quoi, vers qui tend notre cœur, c’est
nous retourner vers Celui qui veut nous donner la vie, qui nous attend
pour accomplir en nous et avec nous son œuvre de salut.
Angélus
Silesius écrit encore : « Ne doute donc pas, accepte seulement
d'être né de Dieu, et tu seras pour toujours élu à
la Vie. » Et enfin : « Te demandes-tu, chrétien, où
Dieu a mis son trône ? Là où en toi-même II
t'engendre comme fils ».
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52 ter et 4ème dimanche carême A : la prière est donnée
à celui qui prie
Ce
chapitre 52 de la Règle fait état de trois présences
en ce lieu qu’est « l’oratoire du monastère ».
Celle de Dieu, d’abord. Il est là, non seulement à
demeure, en sa demeure, mais à l’œuvre. Tout se passe
« après l’œuvre de Dieu ». Mentionnée
au début et à la fin du passage, elle encadre ce qui, justement,
advient là. «
Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé »,
répond Jésus à ses disciples.
«
Qu’il entre simplement et qu’il prie », dit encore saint
Benoît. Quelqu’un nous attend, il suffit d’ouvrir, de
nous ouvrir : « Je crois, Seigneur », et l’homme qui
avait été aveugle se prosterna devant lui ». La
prière est « donnée à celui qui prie »,
répètent les Pères, et saint Paul, au début
de la deuxième lecture, nous appelle à passer dans le Seigneur
des ténèbres à la lumière.
Saint
Benoît, lui, souligne la décision, l’engagement, ainsi
que la gratuité, la liberté, qui marquent cette deuxième
présence, la nôtre. Il est deux fois question de vouloir
prier : « Si peut-être un frère veut y prier en particulier
… si un moine veut faire discrètement oraison … »
On ne doit pas prier, on ne peut que le vouloir, il ne s’agit pas
là d’une obligation à remplir mais d’une relation
à nouer.
Le
canal de cette relation, c’est « l’intentio cordis »,
la ‘tension jusqu’à’, le ‘déploiement
dans’ de notre cœur. Car « Dieu ne regarde pas comme
les hommes, l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur ».
Prier, c’est, le plus souvent, être pauvres de mots, empêtrées
de sentiments contradictoires et de soucis divers, emportées par
l’imagination ou le sommeil, mais avant tout c’est être
là sous le regard de celui qui toujours nous précède.
«
Me voici puisque tu m’as appelé », répétait
Samuel. Nous n’avons pas d’autre raison de venir là
et d’y rester, exposées à la grâce, avec tout
ce et tout ceux que nous portons. La troisième présence
est en effet celle d’autrui. Le respect de l’autre fait partie
de la révérence due à Dieu, également notée
dans ce passage de la Règle. «
Tous les frères sortiront dans un profond silence et ils auront
pour Dieu la révérence qui lui est due ». Et saint
Benoît enchaîne : « de la sorte, le frère qui
veut prier n’en sera pas empêché par l’importunité
d’autrui ».
Nous
sommes toujours l’autrui de quelqu’un et il importe, si l’on
veut que quelque chose progresse à ce niveau, de considérer
que l’avertissement s’adresse d’abord à soi avant
de concerner ma sœur. La liturgie de ce carême nous stimule
à progresser dans cette triple présence à Dieu, à
nous-même et aux autres. A nous d’oser nous laisser rejoindre,
interpeller, habiter et transformer en ce lieu qu’est l’oratoire
du monastère.
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53 a et 1er jeudi de l'Avent : vous m'avez reçu
Evoquant,
au début de son troisième sermon pour l’Avent, les
modalités de la « venue du Créateur et Seigneur de
l’univers », saint Bernard écrit : « Il est venu
chez les hommes, il est venu en vue des hommes, homme, il est venu. Mais,
poursuit-il, quelqu’un objectera : comment peut-on dire qu’il
est venu, alors qu’il a toujours été en tout lieu
? De fait, ‘il était dans le monde, et le monde fut par lui,
et le monde ne l’a pas connu’ (Jn 1, 10). Il n’est donc
pas venu, puisqu’il était présent, mais il est apparu
alors qu’il était caché. C’est pourquoi aussi
il a revêtu une forme humaine, dans laquelle on allait pouvoir le
reconnaître, lui qui, dans sa forme divine habite une lumière
inaccessible ».
Le chapitre de la Règle que nous commençons de lire aujourd’hui,
nous place bien dans une telle perspective. A trois reprises ce matin,
saint Benoît parle en effet du Christ reçu en la personne
de ceux qui arrivent, rappelant la parole du Seigneur dans l’Evangile
: «J’ai demandé l’hospitalité et vous
m’avez reçu ».
L’évangile de ce 1er jeudi de l’Avent nous rappelle
à son tour qu’à moins de s’inscrire et de se
construire dans le concret de notre vécu personnel et communautaire
quotidien, notre expérience de Dieu, notre relation au Christ,
restent illusoires : « Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur,
Seigneur !’ pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut
faire la volonté de mon Père qui est aux cieux »,
dit Jésus à ses disciples rassemblés autour de lui.
Celui
qui est, qui était et qui vient se donne à reconnaître
non seulement à la fraction du pain mais aussi dans l’ordinaire
des événements et des rencontres. L’accueillir, c’est
nous ouvrir à Lui dans des actes qui unissent notre volonté
à la sienne. Le déjà là de sa présence
demande que nous nous fassions toujours davantage réceptives à
ses appels et aux dépassements par lesquels ceux-ci nous acheminent
vers le pas encore de sa révélation plénière.
Car
le Christ ne se donne à reconnaître en l’autre que
pour nous entraîner plus loin, nous inviter à « passer
outre », comme le dira demain la fin de ce chapitre 53, et à
continuer notre route, dans la grâce de ce passage qui a approfondi,
dilaté notre capacité de Le recevoir en l’autre.
Dieu
répondait déjà à Moïse que l’homme
ne peut le voir que de dos, autrement dit nous ne pouvons le reconnaître
qu’après coup. Inutile de revenir en arrière, il n’y
est plus, il nous attend en avant, nous invitant à le suivre :
école de cette humilité signalée une fois de plus
à notre attention par la première lecture. Il y a là
toute une pédagogie par laquelle Dieu nous fait entrer peu en peu
dans son mystère. Quels accueils et quels passages outre vont nous
permettre aujourd’hui de le reconnaître et de progresser dans
la grâce de son salut ?
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53 a bis et 18ème mardi : nous avons reçu ta miséricorde
Parler
de « recevoir le Christ », comme le fait avec insistance ce
chapitre 53, au début, au milieu et à la fin du passage
lu ce matin, signifie que le Christ continue d’être, au milieu
de nous, le Vivant qui sans cesse vient nous visiter. « Qui d'entre
vous, si notre Seigneur revenait sur terre et se proposait de lui rendre
visite, n'en éprouverait une joie immense et indicible ? »,
demande Aelred de Rielvaux dans son sermon 19 pour l’Assomption.
Il souligne alors qu’il ne sert de rien de le recevoir, de le servir
même, tel Judas, corporellement ; ce qui compte, c’est de
l’accueillir selon l’esprit, en son âme, comme Marie,
qui sans cela, n’aurait jamais pu le recevoir en son sein. A nous
donc, conclut-il, de lui « préparer une demeure spirituelle
pour qu’il puisse venir en nous ».
Comment
? Aelred rappelle la parole du Seigneur à la femme qui s’était
écriée : «Heureuses les entrailles qui t'ont porté
et les seins qui t'ont nourri ». Jésus lui répondit
: «Bien plus heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu
et qui la mettent en pratique ». Saint Benoît renvoie également
et les moines et leurs hôtes à l’Ecriture sainte, «
lue pour leur édification ».
C’est
autour de la Parole, donc essentiellement dans le cadre liturgique, mais
aussi dans le vécu qui en découle, puisqu’elle est
entendue pour être gardée, que se réalise la communion
; c’est en elle que nous apprenons à reconnaître la
présence et l’action du Christ en nous et en l’autre.
« Ils diront : Nous avons reçu, Seigneur, ta miséricorde
au milieu de ton temple ».
L’église
qu’est la communauté monastique locale, se révèle
véritablement assemblée dans cette ouverture à la
parole que Dieu nous dit et nous donne concrètement pour notre
salut. L’écouter et la mettre en pratique nous prépare,
nous rend capable d’accueillir le Christ en toute circonstance et
rencontre. Quels « artifices du démon avons-nous à
déjouer » qui nous empêchent de le reconnaître
?
Nous
progressons dans la mesure où nous choisissons de nous situer et
de nous envisager dans cette partie libre de nous même, ouverte
à sa grâce. La Règle exprime une telle attitude en
terme de « profonde humilité ». Là est la porte
à laquelle le Christ se plaît à frapper : sa voix
nous invite à entrer dans son humilité, à devenir
toujours plus profondément vraies en nous ajustant à lui.
Profitons
des multiples occasions de cette journée pour apprendre à
lui ouvrir la porte de notre coeur, petitement ou plus largement, à
notre mesure, à nous ouvrir concrètement à cet hôte
attendu mais qui survient toujours à l’improviste ; sans
quoi il ne saurait entrer et nous réjouir de sa présence
au milieu de nous.
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53 a ter et fête de Pâques : le Ressuscité et le Ressuscitant
Au
livre II de ses Dialogues, Grégoire le Grand rapporte quelques
épisodes de la vie de saint Benoît à Subiaco. Loin
des hommes, l’homme de Dieu ignorait que ce fût la solennité
de Pâques, quand un prêtre, averti par une vision, vint lui
apporter les mets qu’il s’était préparés
: « Allez, mangeons, car aujourd’hui c’est Pâques
», lui dit-il après l’avoir enfin trouvé, caché
dans sa grotte. Et Benoît lui répondit : « Oui, c’est
Pâques, je le sais, puisque j’ai l’honneur de te voir
».
Recevoir
qui survient comme le Christ, recevoir le Christ en la personne de l’autre,
comme nous y invite instamment ce chapitre 53 de la Règle, requiert
notre foi, est un fruit de notre foi en la résurrection. Nous le
chanterons dès demain matin : « Ne cherchons pas hors de
nos vies à retrouver son passage, il nous attend sur nos sentiers
». La liturgie du jour nous entraîne dans ce mouvement pascal,
de l’obscurité à la lumière, du « on
a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où
on l’a mis » de Marie de Magdala au « il vit et il crut
» du disciple bien-aimé.
«
Nous nous retrouvons, écrit Adolphe Gesché dans son ouvrage
sur le Christ, devant la même épreuve que celle qu’on
nous rapporte de la Madeleine », épreuve de l’ «
absence d’une présence que l’on aurait préféré
atteindre immédiatement ». Et le théologien d’avancer
: « Mais c’est précisément de ce vide et de
cette frustration d’une présence immédiate, que va
surgir – comme au tombeau vide qui est devenu, et pour cela même,
un tombeau ouvert –, la véritable présence, la présence
réelle, la présence ressuscitée, qu’alors seulement
les disciples peuvent voir ».
Il souligne encore : « En quittant le séjour des morts, comme
le montrent superbement les icônes où il tire Adam et Eve
par les poignets, Jésus entraîne victorieusement dans son
propre accès à la Vie et en même temps que lui, ceux
qui sont morts. La résurrection de Jésus est, dans le même
temps, sa résurrection et celle des autres. Elle n’est pas
seulement victoire personnelle («Dieu l’a délivré
des affres de la mort»), mais victoire qui «empoigne»
ceux qui étaient déjà morts et victimes de la perdition.
Jésus,
en ressuscitant, est en même temps le Ressuscité et le Ressuscitant,
celui qui est arraché et celui qui arrache au Mal et à la
mort, pour entraîner victorieusement dans la Vie ceux qui restaient
éloignés ».
Christ est ressuscité ! Accueillons cette parole de grâce
que les disciples proclament depuis le premier matin de Pâques :
elle nous montre le chemin de la vie nouvelle où le Seigneur lui-même
nous reçoit.
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53 a quater et 18ème jeudi ordinaire : recevoir le Christ
Ce
chapitre sur la réception des hôtes nous rappelle que l'essentiel
de notre vocation consiste à « recevoir le Christ ».
L'expression revient au début, au milieu et à la fin du
passage lu ce matin et cette insistance indique une orientation profonde
du cœur.
«
Recevoir le Christ », l'accueillir, telle est la forme concrète
que prend notre recherche de Dieu. « Ce n'est pas nous qui l'avons
aimé, dit Saint Jean, c'est lui qui nous a aimé le premier
» et qui ne cesse de venir à nous afin qu'advienne le meilleur
de nous même et de l'autre en Lui.
Pour
reprendre une image de l'Apocalypse, nous n'avons qu'à ouvrir à
« Celui qui se tient à la porte et frappe » à
la faveur des événements, des rencontres, mais aussi des
seul à seul de la journée. Savoir reconnaître le Christ
qui désire entrer et demeurer chez nous, lui répondre, non
dans un effort d'imagination ou un mouvement de dévotion extérieur,
mais par un acte de foi, une ouverture au don de sa grâce : tel
est le retournement salutaire qui peu à peu transforme profondément
notre être, dans un ajustement de notre désir à la
volonté de Dieu.
Tant
de choses nous en détournent, tant de complicités en nous.
Saint Benoît parle « des artifices du démon »
qu’il importe de « déjouer ». Pour ce faire,
il met en avant l'humilité, une charité empreinte de respect
et d'attention à l'autre, quel qu'il soit, mais aussi la prière
et la lecture de l'Ecriture. Il dit cela à propos de l'accueil
des hôtes mais n'est ce pas d'abord dans notre propre intérieur
qu’il s’agit de « recevoir la miséricorde du
Seigneur » afin de pouvoir ensuite la diffuser.
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53 b et dim rameaux B : sa faiblesse nous est aussi profitable que sa
majesté
Cette
seconde partie du chapitre 53 se soucie de la nourriture et du logement
des hôtes. Deux nécessités de base bien présentes
dans la liturgie, puisque l’évangile nous montrera tout à
l’heure les disciples en quête d’un lieu où faire
pour Jésus les préparatifs de son repas pascal.
Mais
avant, comme dans le passage de la Règle lu hier, c’est d’accueil
qu’il s’agit. «Hosanna ! Béni soit celui qui
vient au nom du Seigneur ! », proclame la foule lorsque Jésus
approche du mont des Oliviers. Quant à saint Benoît, il demandait
de « recevoir tous les hôtes qui arrivent comme le Christ
».
C’est
que, nous dira saint Paul en seconde lecture de la messe, celui «
qui était dans la condition de Dieu … s’est dépouillé
lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable
aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s’est
abaissé lui-même ». Les récits de la passion
que nous allons relire tout au long de la semaine sainte nous redirons
cette incroyable proximité de Dieu dans le Verbe fait chair jusqu’à
l’extrême de l’amour pour nous sauver.
«
En Jésus, écrit saint Bernard au chapitre 27 de son livre
sur la louange de la nouvelle milice, tout est puissant, tout est salutaire,
tout est nécessaire : sa faiblesse nous est aussi profitable que
sa majesté ».
Sa
majesté, la procession commémorant l’entrée
à Jérusalem va l’évoquer. Les deux prières
proposées pour la bénédiction des rameaux que «
nous tiendrons pour acclamer le triomphe du Christ, notre Roi »,
nous orientent vers ce « profitable » dont parle saint Bernard.
«
Accorde-nous d’entrer avec lui dans la Jérusalem éternelle
», demande à Dieu la première ; et la seconde : «
Pour que nous portions en lui des fruits qui te rendent gloire, donne-nous
de vivre comme lui en faisant le bien ».
Mais
il n’y a pas que les disciples qui accompagnent Jésus. Comme
nous l’entendrons une fois entrées à l’église,
les acclamations vont vite être remplacées par les invectives
d’une foule excitée par les chefs des prêtres : «
Crucifie-le ».
«
Sa faiblesse nous est aussi profitable que sa majesté »,
écrit saint Bernard et il précise : « Car si sa puissance
divine a brisé le joug du péché, l'infirmité
de sa chair mortelle a, dans sa mort, détruit les droits de la
mort même : aussi l'Apôtre dit-il très bien que l'infirmité
de Dieu est plus forte que les hommes ».
Par le raccourci saisissant de cette double célébration
qui inaugure la semaine sainte, la procession des rameaux suivie de la
messe de la passion, nous nous retrouvons coup sur coup plongées
dans la foule massée à l’entrée de Jérusalem
et au milieu du peuple présent devant chez Pilate puis au calvaire.
La
majesté et la faiblesse de notre Sauveur sont mises simultanément
sous nos yeux pour éveiller nos cœurs à l’intelligence
du mystère pascal. « Accorde nous cette grâce, demande
à Dieu l’oraison du jour, de retenir les enseignements de
sa passion et d’avoir part à sa résurrection ».
A nous donc, une fois de plus, de « recevoir la miséricorde
du Seigneur » qui vient à nous de diverses façons
et sous de multiples visages.
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53 b bis et 18ème jeudi ordinaire : apprendre à connaître
le Seigneur
En
première partie de ce chapitre 53, il a été abondamment
question des « hôtes qui surviennent » et du «
Christ que l’on reçoit en leur personne ». Cette seconde
partie commence par une mesure pratique afin que « leur arrivée
ne trouble point la vie des frères », et se termine avec
la défense de les « aborder sans permission » ou de
«s’entretenir avec eux ». Le passage lu ce matin prendrait-il
le contre-pied de celui d’hier ?
Le
propos de saint Benoît n’est pas de revenir sur l’accueil
initialement prescrit, mais d’en rappeler la nature profonde. A
la lumière de la prophétie de Jérémie entendue
à la messe, on pourrait dire que ce que demandent plus ou moins
sciemment les personnes qui fréquentent le monastère, c’est
d’« apprendre à connaître le Seigneur »,
afin de pouvoir dire à leur tour, selon le psaume 47 cité
hier par la Règle : « Nous avons reçu, Seigneur, ta
miséricorde au milieu de ton temple ».
Le
lieu par excellence de cette révélation est, pour elles
comme pour nous, la prière, là où la présence
du Christ au milieu de ceux qui sont réunis en son nom fait taire
les agitations et bavardages à courte vue pour mieux éveiller
l’oreille du cœur à sa parole. « Pour vous, qui
suis-je ? », continue-t’il de nous demander comme aux foules
de l’évangile du jour, nous rappelant que la qualité
de notre accueil dépend avant tout de l’orientation de fond
de notre cœur.
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53 b ter et 2ème dimanche Avent A : un fruit qui exprime notre
conversion
On
pourrait trouver étrange que ce chapitre 53 qui traite «
de la réception des hôtes » s’achève sur
la défense faite au moine « de les aborder et de s’entretenir
avec eux ». La parole de Jean dans l’évangile du jour
peut nous éclairer. Le Baptiste renvoie ceux qui viennent à
lui de toutes parts à celui qui vient derrière lui. «
Moi, je vous baptise dans l’eau … Mais celui qui vient derrière
moi est plus fort que moi … Lui vous baptisera dans l’Esprit
Saint ».
Pareillement,
saint Benoît nous rappelle que les hôtes ne viennent pas pour
les moines ou les moniales que nous sommes, mais pour le Christ, et il
convient que nous ne les arrêtions pas à notre personne.
Ce ne sont pas nos paroles qui leur donneront celui qu’ils cherchent
plus ou moins obscurément en venant au monastère. C’est
plutôt à travers la profondeur de notre relation personnelle
et communautaire au Christ qu’ils percevront quelque chose de sa
présence et de son action dans leur propre vie. Ce n'est pas une
question de conversation mais de conversion.
«
Convertissez-vous, car le royaume des cieux est tout proche » :
c’est en prenant acte, pour nous, de cette annonce, que nous la
répercuterons le plus largement autour de nous. La qualité
de 1'hospitalité que nous offrons, dépend de cette fidélité
de chacune à correspondre aux appels de Dieu. Quand bien même
nous n'avons aucun contact direct avec ceux qui passent, c'est à
cet essentiel qu'ils sont sensibles, plus qu'à n'importe quelle
démonstration, qui restera vide de sens, s'il n'est pas vécu.
«
Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis
». Saint Paul, dans la seconde lecture, nous met devant ce paradoxe
de nous laisser accueillir par celui qui vient, comme préalable
indispensable pour le recevoir dans l’autre. Ce double mouvement,
si l’on se réfère à l’oraison du jour,
requiert une « intelligence du cœur ». «Eveille
en nous, demande t’elle au Seigneur tout-puissant et miséricordieux,
cette intelligence du cœur qui nous prépare à l’accueillir
et nous fait entrer dans sa propre vie ».
Dans le même sens, saint Benoît parle d’un « frère
dont l’âme soit remplie de la crainte de Dieu », avant
de conclure, quelques lignes plus loin : « Ainsi la maison de Dieu
sera sagement administrée par des gens sages ». Intelligence
du cœur, crainte de Dieu, sagesse, se retrouvent dans la première
lecture comme traits essentiels du Messie à venir: « Sur
lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement,
esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du
Seigneur qui lui inspirera la crainte du Seigneur ».
C’est
la force de l’Esprit qui peut en effet nous donner de « ne
pas laisser le souci de nos tâches présentes entraver notre
marche à la rencontre du Fils de Dieu », mais d’avancer
sur le chemin de conversion qu’il ouvre en nous, avec « la
persévérance et le courage » dont l’épître
aux Romains nous rappelle qu’ils sont sources d’espérance.
Le temps de l’Avent nous est offert pour apprendre à laisser
creuser en nous cette capacité à recevoir, à le recevoir
en tout et en tous, que Dieu lui-même a déposée en
nous. Quel « fruit produirons nous qui exprime notre conversion
» ?
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53 b quater et 4ème mardi carême : reçues par le Christ
«
La maison de Dieu sera sagement administrée par des gens sages
». Saint Benoît nous rappelle ce matin que le monastère
où nous habitons n'est pas notre maison mais celle de Dieu, nous
n'y sommes pas chez nous, mais chez lui. Ce n’est pas là
simplement une question de formulation. Prendre
conscience que cette maison ne nous appartient pas doit nous aider à
nous y comporter en serviteurs soucieux que tout soit ordonné vers
la recherche de Dieu.
Les
hôtes, en premier lieu, c'est nous, reçues par le Christ
qui nous rend capables de le reconnaître dans les autres parce que
d'abord nous l'avons accueilli dans notre propre vie. A cette condition
seulement nous garderons au monastère son vrai visage et ceux qui
viendront pourront reconnaître Celui qu'ils cherchent plus ou moins
confusément lorsqu'ils frappent à la porte.
Quelle
est dès lors cette sagesse qui doit présider à notre
manière d'être dans la maison de Dieu ? Quand saint Benoît
parle du « frère désigné pour prendre soin
du logement des hôtes », il souligne que « son âme
doit être remplie de la crainte de Dieu ». Dans la Bible,
la crainte de Dieu caractérise ceux qui pensent et agissent en
toutes circonstances en référence à Lui. Ce n'est
pas une question de conversation mais de conversion.
La
discrétion demandée au moine qui croise les hôtes
le garde de se répandre à l'extérieur et le renvoie
à l'intérieur. C'est là qu'il est appelé à
vivre en ajustant ses voies à celles de Dieu. C'est de cette présence
de Dieu et à Dieu que ceux qui se présentent à la
porte du monastère sont en quête, qui les attire. Il ne s'agit
pas de nous mais de Dieu à travers nous. Saint Benoît nous
redit ce matin que la qualité de l'hospitalité que nous
offrons dépend avant tout de la fidélité de chacune
à correspondre aux appels de Dieu.
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54 et Transfiguration du Seigneur : il est heureux que nous soyons ici
Ce
n’est pas un « petit présent quelconque » que
Jésus fait aujourd’hui à Pierre, Jacques et Jean,
lorsqu’il les « prend avec lui et les emmène, eux seuls,
à l’écart sur une haute montagne ». Pas plus
que le moine dont il est question dans ce chapitre 54, nous n’avons
à « nous en attrister » : ce « cadeau parfait,
descendu d'en haut, du Père des lumières chez lequel il
n'y a ni balancement ni ombre due au mouvement » ils l’ont
reçu pour tous et pour chacun, pour nous, ici et maintenant.
En
écho à la « voix qui se fit entendre de la nuée
», saint Jacques écrira un jour aux chrétiens dispersés
de par le monde : « De sa propre volonté, Dieu nous a engendrés
par la parole de vérité, afin que nous soyons pour ainsi
dire les prémices de ses créatures. » L’oraison
du jour ne fait pas autre chose que nous introduire à notre tour
dans ce qui offert là aux disciples : « Tu nous as dit, Seigneur,
d’écouter ton Fils bien-aimé ; fais nous trouver dans
ta parole les vivres dont notre foi a besoin : et nous aurons le regard
assez pur pour discerner ta gloire ».
Le
détachement auquel saint Benoît invite le moine ce matin
vise une telle purification du cœur, afin que, comme Pierre, Jacques
et Jean, « il ne voit plus que Jésus seul ». La force
du vocabulaire utilisé – le passage s’ouvre avec «
il n’est pas licite » et se termine avec « les peines
régulières pour qui enfreindra cette règle »
- suffit à montrer qu’un tel apprentissage n’est pas
évident pour notre nature toujours tentée de refermer les
mains sur les choses et les personnes !
La
fête de ce jour vient à notre aide en y déposant ce
don de valeur qu’est la parole venue de la montagne de la Transfiguration.
Elle nous révèle inlassablement que rien ne vaut et ne tient
que ce qui est de Dieu et pour Dieu. Ce que nous avons de plus précieux,
c’est notre être avec Lui, à l’image de Jésus
qui reçoit tout de son Père. « Celui-ci est mon fils
bien-aimé, écoutez-le » ; condition indispensable
pour que nous puissions dire comme Pierre : « Il est heureux que
nous soyons ici ».
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54 bis et 2ème dimanche de l'Avent C : entre l'oreille et le coeur
Le
fait que l’on retrouve dans ce bref passage de la Règle le
même verbe qui a traversé le chapitre précédent
n’est sans doute pas fortuit. Vendredi et samedi il a en effet été
question, par sept fois, de « recevoir », plus précisément
de « recevoir le Christ » dans l’autre qui survient.
S’il
était question dans ce chapitre 53 « des hôtes qui
arrivent », le retour ce matin du même terme avec un complément
différent invite à élargir l’horizon : tout
autre - personne, circonstance, évènement, objet -, peut
devenir occasion d’accueillir le Christ et saint Benoît nous
presse de ne pas la manquer, « de peur de donner au diable une chance
», celle justement de nous faire passer à côté,
de nous fermer le chemin qui nous est proposé là.
Dans
ce chapitre 54 ce sont « des lettres ou quelque autre chose »
qu’il s’agit ou non de recevoir. Au-delà des objets
qui en soi sont neutres, ce qui est visé est ce que le chapitre
55 nommera « le vice de la propriété », lui
qui nous clôt dans l’immédiateté, qui dépouille
l’autre, quel qu’il soit, de sa dimension médiatrice.
Saint
Nicolas, dont la fête est occultée cette année par
le 2ème dimanche de l’Avent, savait ce qu’il en est
de cette ouverture profonde à l’autre sans refermement sur
soi. Le patron de la Lorraine est connu pour ses nombreux miracles et
sa capacité à « déjouer les artifices du démon
», pour reprendre une autre expression du chapitre 53 ayant un parallèle
dans celui d’aujourd’hui.
Le
diable, comme son nom l'indique, est celui qui divise, qui désunit
: l'homme de son prochain, en inspirant l'envie – « il ne
s’en attristera point » dit ce chapitre 54 – ou quelque
autre passion ; l'homme de Dieu, en le poussant à la désobéissance
pour achever de l'enfermer dans cet égocentrisme.
«
Entre l'oreille et le cœur, nous avertit Isaac de l'Etoile dans l’un
de ses sermons, voltige le démon et, comme on dit, ce qui entre
par une oreille, il le fait sortir par l'autre, de façon qu'il
ne descende pas jusqu'au cœur ... ou bien il suggère que ce
qui est dit est faux, ou bien il dénature d'une façon ou
d'une autre ce qui est réellement dit, ou bien il met en opposition
avec celui qui parle, ou bien il alourdit par le sommeil ou par d'autres
pensées».
Entre notre oreille et notre cœur, ne manquent ni « les ravins
à combler, ni les montagnes et les collines à abaisser,
ni les passages tortueux à redresser, ni les routes déformées
à aplanir » pour que, encouragées par saint Nicolas,
nous puissions en chaque circonstance faire nôtre ces paroles que
lui attribue saint Bonaventure : « Tu es le Maître, moi, le
serviteur ; tu donnes l'exemple, moi, je le suis ; tu es le modèle,
et moi, le modelé. C'est donc à toi de marcher devant, à
toi de prescrire, à toi de montrer la route ; et à moi de
te suivre et de t'obéir en tout ».
En
ce temps privilégié de l’Avent, que l’intercession
de saint Nicolas nous aide à «marcher à la rencontre
du Fils » de Dieu en demandant avec l’oraison du jour que
soit « éveillée en nous cette intelligence du cœur
qui nous prépare à l’accueillir et nous fait entrer
dans sa propre vie ».
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54 ter et mardi dans l'Octave de Pâques : une liberté nouvelle
La
préface de Pâques et de l’Octave qui suit, célèbre
dans le Christ « l’Agneau véritable qui a enlevé
le péché du monde ». Que signifie cette libération
quand notre humanité reste marquée par ce que saint Benoît
nommera au chapitre suivant « le vice de la propriété
» ?
Le
salut n’a rien d’automatique. « Dieu nous a fait passer
de la mort à la vie, en nous offrant les sacrements de Pâques
» : à nous encore de les recevoir. « Poursuis toujours
l’œuvre de ta grâce », continue l’oraison
du jour : « que ton peuple trouve une liberté nouvelle, et
parvienne à la joie du ciel dont tu lui donnes déjà
le goût sur la terre ».
Dieu
est à l’œuvre, il nous travaille, et, comme le dira
ailleurs saint Paul, c’est l’ensemble de la création
qui est saisie par la puissance du mystère pascal et portée,
dans le Christ, à son accomplissement. Mais nous ne sommes pas
sauvés sans nous, cela serait la négation de ce qu’est
Dieu – amour – et de ce qu’il a voulu que nous soyons
– créés à son image et ressemblance !
«
Que devons nous faire ? » La question posée à Pierre
dans la première lecture de la messe vaut toujours, de même
que la réponse : « Convertissez-vous ». Le don de Dieu
reçu au baptême se déploie dans l’accueil de
la parole, il s’inscrit dans chacune de nos démarches, comme
autant de pas pour accéder à la vie nouvelle en nous détournant
du mal.
«
Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » : la demande de Jésus
nous rejoint jusque dans nos plus profonds replis. Saint Benoît
nous avertit ce matin de ne pas « donner au diable une chance »
en nous attristant de ce que nous n’avons pas. Il s’agit plutôt
de savoir de quelle vie nous désirons vivre, de la vie éternelle
et véritable ou d’une vie qui va à sa perte.
Nous
laisser retourner dans nos manières de voir, de faire et d’être
par ces interrogations fondamentales que nous propose la liturgie, c’est
déjà nous mettre en route pour annoncer à notre tour
le salut du Seigneur. Comment allons-nous laisser la lumière de
la résurrection entrer aujourd’hui dans nos vies ? Ce qui
est sûr, c’est que la grâce ne nous fera jamais défaut.
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55 a et Avent - 2ème dimanche B : préparer le chemin du
Seigneur
Alors
que saint Benoît nous parle ce matin « des vêtements
et des chaussures des frères», le passage de l’évangile
selon saint Marc retenu pour ce 2ème dimanche de l’Avent
nous présente un Jean le Baptiste « vêtu de poil de
chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins », annonçant
la « venue derrière lui d’un plus puissant dont il
n’est pas digne de se courber à ses pieds pour défaire
la courroie de ses sandales ».
Cette
convergence de registres ne signifie pas que nous ayons à modifier
notre garde robe pour « marcher à la rencontre du Fils de
Dieu ». De même qu’il convient, « pour les habits
à donner aux frères, d’avoir égard aux conditions
et au climat des lieux qu’ils habitent », ce rapprochement
des textes nous pousse à nous interroger sur le plus adéquat
en cette période d’Avent. « Jean le Baptise, rapporte
l’évangile, proclamait un baptême de conversion pour
le pardon des péchés » : nous voici donc appelées
à changer non d’habits … mais d’habitudes.
En
quoi cela va t’il consister concrètement pour nous ? Le prophète
Isaïe, en première lecture, nous presse de « préparer
le chemin du Seigneur ». Pour que « la gloire du Seigneur
se révèle et que tous en même temps voient que la
bouche du Seigneur a parlé», il y a, en effet, en nous et
entre nous, encore bien « des routes à aplanir, des ravins
à combler, des montagnes et des collines à abaisser, des
passages tortueux à remettre droit, des escarpements à aplanir
».
Pour
mieux nous mettre à l’œuvre, autrement dit en route,
l’oraison du jour demande à Dieu d’éveiller
notre cœur à l’intelligence de ce qui nous « prépare
à accueillir son Fils et nous fait entrer dans sa propre vie ».
Saint Benoît, lui, stipule que « ceux qui sont en voyage recevront
» des vêtements « un peu meilleurs que ceux qu’ils
portent d’habitude ». Nous n’avons pas à chercher
de tels habits bien loin, saint Pierre nous les présente en finale
de la seconde lecture : « Dans l’attente de ce jour, écrit-il,
faites tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables,
dans la paix ». Quant aux chaussures indispensables à une
bonne marche, la prière sur les offrandes nous rappelle, face à
notre carence de mérites, de demander au Seigneur de « venir
par sa grâce à notre secours ».
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55 a bis et mardi saint : ne plus reposer que sur Sa consistance
Saint
Benoît nous parle ce matin de ce qu’ « il suffit à
un moine d’avoir » en matière de vêtements et
de chaussures, et il ajoute : « tout ce qu’on pourrait avoir
en plus est superflu et doit être retranché ».
Suffire, être superflu : la composition même de ces deux termes
opposés marque bien la ligne de partage. Le superflu, c’est
littéralement, ce qui coule par-dessus (super-fluere). Avec ce
qui suffit (sub-facere), on reste au contraire au niveau de ce qui fait
soubassement.
Accumuler
au-delà du nécessaire, et saint Benoît prend soin
de l’adapter aux régions et aux personnes, nous expose à
tomber dans « le vice de la propriété » ou dans
« la mauvaise disposition des envieux », ainsi que la deuxième
partie de ce chapitre 55 le soulignera demain.
Si la Règle insiste pour que tout soit donné et reçu,
et, le cas échéant, rendu, c’est qu’il importe
de garder les mains et le cœur ouverts. « Je ne puis me présenter
nu devant Dieu», note Angélus Silésius, avant d’ajouter
: « et pourtant je dois entrer dévêtu dans le Royaume
des cieux : il n’admet rien d’extérieur ». Et
il fait encore remarquer : « Dieu n’est ni ceci ni cela. Laisse
donc ce quelque chose. »
Saint
Benoît stipule de même que « les moines ne se mettront
pas en peine de la couleur ou de la grossièreté de ces divers
objets. Ils se contenteront de ce qu’on pourra trouver au pays qu’ils
habitent ou se procurer à meilleur marché ». A moins
d’avoir accédé à l’essentiel, nous resterons
de perpétuelles insatisfaites. Etre « contentus »,
comme le dira bientôt le chapitre 61 qui oppose également
pareille attitude aux « exigences superflues », c’est
en effet « tenir en relation avec » celui qui nous invite
à ne rien préférer à sa présence et
son action en nous.
«
C’est mon Dieu qui est ma force », dit le serviteur du livre
d’Isaïe, dans un chant auquel le mystère pascal du Christ
vient conférer sa pleine signification. Evoquant ce chemin de dépouillement
intérieur et de dépassement, Teilhard de Chardin reconnaissait
combien le Seigneur lui avait fait « expérimenter [là],
d’une manière unique, qu’il ne reposait plus que sur
Sa consistance ».
Nous
n’en sommes pas là, peut-être simplement parce que
nous n’avons jamais fini d’y revenir, mais nous sommes en
route et ceci, nous dit saint Benoît, à travers les plus
petites nécessités de chaque jour. « Coule, tunique,
souliers, bas, ceinture, couteau, stylo, aiguille, mouchoir, cahier »,
pour reprendre l’énumération du passage suivant, nous
avons certes besoin de toutes ces choses et d’autres encore, mais
ce ne sont pas elles qui nous font exister.
Ce
que nous sommes a plutôt à voir avec notre capacité
à recevoir, à accueillir toute chose, et d'abord nous-même,
de la main de Dieu. « Dieu nous rendra », dira encore saint
Benoît demain, non selon ce que nous avons, mais « selon nos
œuvres », c'est à dire à la mesure de notre disponibilité
à sa grâce. C’est ainsi « que nous obtiendrons
le pardon » que nous Lui demandons dans l’oraison du jour.
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55 a ter et 19ème dimanche A : revêtir le Christ
L’épisode
d’Elie à l’Horeb, en première lecture de la
messe, nous rappelle la dimension symbolique du vêtement. Dans la
bible, le vêtement signifie la réalité profonde de
l’homme, y compris dans sa relation au divin, comme nous le montre
cette péricope retenue par la liturgie. C’est à travers
l’épaisseur de son manteau que le prophète reconnaît
le « passage du Seigneur dans le murmure d’une brise légère
».
«
Aussitôt qu’il l’entendit, Elie se couvrit le visage
avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée
de la caverne ». Symbole de foi que renforce le parallèle
avec l’évangile du jour. Les vagues et le vent contraire
y prennent la suite de l’ouragan, du tremblement de terre et du
feu. La nuit et la peur enveloppent les disciples comme d’un manteau.
Le murmure de la brise légère devient alors parole : «
Aussitôt Jésus leur parla : Confiance ! C’est moi :
n’ayez pas peur ! ». Le
doute fait s’enfoncer Pierre dans les eaux comme à l’inverse,
la foi fait se tenir Elie debout devant le Seigneur, mais l’un aussi
bien que l’autre ont besoin de sa main qui se tend et les saisit
pour demeurer dans la grâce de son appel.
Quelques
versets avant l’arrivée du prophète à la montagne
de Dieu, alors qu’il est couché, en pleine dépression
spirituelle, sous un genêt isolé, on voit un ange le toucher
et lui dire : « Lève toi et mange, car autrement le chemin
serait trop long pour toi ». Dans
ce chapitre 55 de la Règle il n’est pas question de nourriture
mais de vêtement. Mais saint Benoît pourrait pareillement
nous dire : « Levez vous et revêtez le Seigneur Jésus
Christ, car autrement le chemin serait trop long pour vous ».
Si,
comme nous le rappelle la constitution 12, « la coule est le signe
de notre consécration monastique », celle-ci, selon que le
souligne la constitution 8, ne fait que « rénover la consécration
reçue au baptême ». C’est jusqu’à
cette source baptismale que nous renvoie l’image du vêtement
et une note de la TOB spécifie qu’ « elle ne suggère
pas entre le Christ et le baptisé une relation qui resterait extérieure
; elle signifie l’emprise du Christ, qui est totale et qui transforme
le baptisé à son image ».
Revêtir
le Christ, c’est grandir dans la foi, répondre par un acte
de foi, par une foi en actes, à la parole qu’il nous adresse
pour notre salut. « De celui qui a endossé le vêtement
de la vertu, - et l’on pourrait entendre ici le vêtement de
la foi -, au point que celle-ci paraisse faire partie de sa nature, Gilbert
de Hoyland dit qu’il est saisi plus qu’il ne saisit ».
Et il continue en se tournant vers le Christ : « Tu m’as saisi
par ma main droite, et dans ta volonté tu m’as conduit. Tu
m’as saisi pour m’éviter de défaillir et tu
m’as conduit vers un progrès multiple. Dans ta volonté
tu m’as conduit, autrement dit, dans la volonté qui émane
de toi et qui est selon toi. Dans une volonté qui entraîne
plus qu’elle ne se laisse traîner ». Puisque saint Benoît
nous a parlé non seulement de vêtements mais de chaussures
laissons nous conduire par la foi au lieu où le Seigneur passe
et nous saisit.
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55 b et Immaculée Conception : l'oeuvre de grâce
Où
« découvrir » en Marie, pour reprendre une expression
du passage de la Règle que nous venons d’entendre, «
quelque chose qu’elle n’ait pas reçu » ? Nous
le chantons dans l’hymne pour l’office du soir : « Aucune
peur, aucun refus ne vient troubler l’œuvre de grâce
».
Alors
que notre condition de pécheurs nous retient de nous livrer sans
réserve à Dieu, Marie, « préservée de
tout péché par une grâce venant déjà
de la mort de son Fils, du Fils de Dieu », ainsi que le rappelle
l’oraison du jour, a reçu du Très Haut la capacité
de s’ouvrir en plénitude à son action créatrice
et sanctificatrice : « Voici la servante du Seigneur, que tout se
passe pour moi selon ta parole », répond-elle à l’ange.
En
prenant cette « décision », que Saint Bernard, dans
l’un de ses sermons, présente comme attendue par l’ensemble
de la création, l’Immaculée s’est assurément
« souvenue que Dieu nous rendra selon nos œuvres ». Ce
don total d’elle-même est en effet conjointement don au monde
du Sauveur, œuvre d’une fécondité incomparable,
à l’opposé de l’enfermement destructeur des
envieux signalé par saint Benoît à la fin de ce chapitre
55.
« Qui pourrait concevoir, s’exclame Baudouin de Ford, la qualité,
l’abondance de cette grâce dont fut remplie celle qu’on
nomme la première entre toutes les femmes, la seule à être
pleine de grâce, celle qui a mis au monde le Fils unique, plein
de grâce et de vérité ? Marie, continue t’il,
la plénitude de sa grâce fut à la mesure de sa capacité
de l’accueillir. N’a-t-elle pas été capable
de contenir dans son cœur aussi bien que dans son âme l’auteur
même de la grâce, celui qui est si grand, si immense, que
l’univers entier ne peut le contenir ? »
Tout
cela non seulement pour elle, mais par elle pour nous, car « comment,
souligne encore Baudouin, le Christ serait il venu à nous, pour
être avec nous, s’il n’était venu d’abord
à la Vierge, s’il ne l’avait prévenue pour être
avec elle, et en elle, et tirée d’elle ; pour être,
par elle, avec elle, avec nous, lui, notre défenseur, le Dieu de
Jacob ? Si le Dieu de Jacob a pris d’elle notre nature, c’est
pour être toujours avec nous. Il a dit en effet : Mes délices
sont d’être avec les enfants des hommes. »
Que
nos délices, à nous aussi, soient d’être avec
Lui en ce jour de fête, en ce temps de l’Avent qui nous prépare,
à l’école de Marie, à L’accueillir par
une ouverture toujours plus grande de notre misère au salut qu’il
nous offre jour après jour.
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55 b bis et 19ème dimanche C : nous réjouir des mêmes
choses que le Christ
Nicolas
Cabasilas note au début du livre VI de « La vie en Christ
», que « celui qui a résolu de vivre en Christ doit
en conséquence être rattaché à ce cœur
et à cette tête – car ce n’est pas d’ailleurs
que nous vient la vie - ; or, comme cela n’est possible que si l’on
veut la même chose, il faut nécessairement, autant qu’il
est possible à des hommes, exercer sa volonté à vouloir
ce que veut le Christ, et s’entraîner à désirer
la même chose que lui et à se réjouir de même
».
La parabole du « serviteur qui, connaissant la volonté de
son maître, n’a pourtant rien préparé ni accompli
cette volonté » ne dit pas autre chose, puisqu’à
son retour le maître ne peut que « se séparer de lui
et le mettre parmi les infidèles ».
Du
reste, Nicolas Cabasilas ajoute : « Que des désirs contraires
montent d’un seul et même cœur, c’est une chose
impossible : l’homme mauvais, du mauvais trésor de son cœur,
ne saurait rien tirer d’autre que du mal, et l’homme bon du
bien … Celui (donc) qui ne partage pas la volonté du Christ
mais rejette et renie ce qu’il a commandé, ne règle
pas sa vie sur le même cœur que lui mais de toute évidence
dépend d’un autre cœur ; au contraire Dieu trouva David
un homme selon son cœur parce qu’il disait : je n’ai
pas oublié tes commandements ».
Jésus nous avertit : « Là où est votre trésor,
là sera votre cœur ». Notre trésor est-il bien,
c’est encore Cabasilas qui parle, « de ne pas entrer en guerre
contre la volonté du Christ, mais de conformer notre vie à
ce qui lui plaît en observant ses préceptes de toutes les
façons » ?
Et il insiste : de cela « aucun prétexte, quel qu’il
soit, ne peut affranchir les négligents, ni l’âge ni
la profession ni le sort quel qu’il soit, ni la maladie ni la santé,
ni l’éloignement ni le désert ni les cités
ni le tumulte, ni aucune des excuses qu’ont coutume d’alléguer
les accusés, du fait que rien ne peut s’y opposer et qu’il
est possible pour tous ».
Où
est notre cœur au matin de ce 19ème dimanche ? Si saint Benoît,
dans le passage de la Règle que nous venons d’entendre, demande
à l’abbé de « faire souvent la visite de la
couche des frères », ce n’est pas pour y rechercher
le « trésor inaltérable » dont parle l’évangile,
mais au contraire pour débusquer ce qui, loin de nous enrichir,
ronge le cœur comme la mite.
L’évocation de « la mauvaise disposition des envieux
» nous fait voir que le péril ne réside pas du côté
des objets – il est deux fois question de « tout ce qui est
nécessaire » et des «besoins de chacun » –
mais du côté de l’attitude – la crainte porte
sur « l’appropriation de quelque objet ». Le «
vice de la propriété » referme les mains et le cœur
de l’homme sur ce qu’il a ou convoite au point de le rendre
incapable de recevoir.
Ce verbe « recevoir » revient 4 fois dans ce chapitre 55,
comme pour mieux marquer l’ouverture qui seule peut faire place,
de la place, au trésor véritable. Celui qui reçoit,
nous dit encore la liturgie du jour, c’est « le serviteur
fidèle et sensé » qui « garde allumée
la lampe » de la foi afin d’accueillir à toute heure
le salut. « La foi », en tant que « moyen de posséder
déjà ce qu’on espère et de connaître
des réalités qu’on ne voit pas » verse dans
le coeur le trésor inépuisable de la vie en Christ.
En guise de conclusion, nous pourrions faire nôtre ce que se proposait
Nicolas Cabasilas : « S’il n’est pas possible de vivre
sans dépendre de ce cœur, et s’il n’est pas possible
de dépendre de ce cœur sans vouloir les mêmes choses
que lui, examinons, afin de pouvoir vivre, comment nous pourrons nous
éprendre et nous réjouir des mêmes choses que le Christ
».
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56 et jeudi saint : la table d'un si grand mystère
Saint
Benoit nous parle ce matin de « la table de l’Abbé
». Ce soir, c’est le Seigneur lui-même qui nous accueillera
« à la table du si grand mystère de son corps livré
et de son sang versé pour nous et pour la multitude en rémission
des péchés ».
Nous
ne sommes « pas » plus « dignes » que les disciples
« de le recevoir », ainsi que nous le répéterons
au moment de la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne de
te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guérie ».
La
parole qui nous est adressée dans la liturgie de ce jeudi saint
est pour nous dire que, quand bien même nous ne sommes pas plus
perspicaces que Simon-Pierre pour accueillir ce que le mystère
pascal veut déployer dans nos vies, nous sommes fortifiées
et purifiées par cette offrande que Jésus fait de lui-même
pour notre salut.
L’accomplissement
vers lequel nous porte l’amour du Christ rend plus perceptibles
encore nos pesanteurs. Au seuil du triduum, il serait anormal de ne pas
éprouver notre insuffisance face à ce qui s’opère
ici : la Pâque de Jésus, son passage de ce monde au Père,
l’œuvre de notre rédemption.
Pourtant
la liturgie ne craint pas de nous engager à sa suite. Nos autem,
chanterons nous tout à l’heure : « Pour nous, il faut
nous glorifier dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, en
qui est notre salut, notre vie et notre résurrection, par qui nous
avons été sauvés et libérés ».
Il faut : ce n’est pas une option de nous tourner vers la croix
du Christ, de prendre part au mystère de sa mort pour ressurgir
avec lui dans la gloire que notre foi entrevoit déjà au
matin de Pâques. En elle-même la croix n’est qu’un
instrument de supplice, mais le Christ la retourne en en faisant le lieu
de la révélation de son amour du Père et des hommes
jusqu’à l’extrême ; elle devient la clé
qui nous ouvre le salut, la vie, la résurrection.
Jésus
est au milieu de ses disciples à la place de celui qui sert ; aux
croyants qui s’avancent pour avoir part au sacrement de la nouvelle
alliance, il livre son corps et son sang dans le pain et le vin partagés,
afin qu’ils deviennent eux mêmes ce qu’ils reçoivent.
Au terme du carême nous pourrions être tentées par
le découragement en voyant combien peu finalement nous avons profité
de ce temps de conversion, mais la grâce nous tire en avant, elle
nous donne d’oser ce pas autrement impossible pour entrer dans la
démarche pascale que l’église nous propose d’accomplir
ensemble une nouvelle fois.
Nos autem : que le chant de nos lèvres engage l’offrande
de nos vies, qu’il marque l’adhésion de notre cœur
à la plénitude de ce mystère qui nous concerne autant
qu’il nous dépasse.
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56 bis et 19ème dimanche B : le pain que je donnerai
En
quoi consiste ce « bon ordre de la discipline » sur lequel
se termine ce chapitre 56 ? Le latin ne parle d’ailleurs que de
discipline. La disciplina, c’est avant tout l’action d’apprendre,
de s’instruire, autrement dit, ce qui caractérise le fait
d’être disciple. Ce passage de la Règle nous rappelle
que notre manière de vivre, y compris d’être à
table, doit être marquée par notre qualité de disciples
du Christ.
Les
conseils donnés par saint Paul en seconde lecture de la messe gardent
leur pertinence en tout temps et en tout lieu. Ils placent nos comportements
sous le signe du respect de soi et de l’autre, d’une charité
et d’un pardon puisés dans le Christ qui nous a aimés
et s’est livré pour nous.
Alors
que saint Benoît évoque la diversité des convives
– abbé, frères, anciens, hôtes, pèlerins
–, la liturgie attire notre attention sur la seule nourriture qui
peut tous et chacun nous soutenir au long de la route. « Moi, je
suis le pain qui est descendu du ciel … Celui qui croit en moi a
la vie éternelle », continue d’annoncer Jésus
à ceux que le Père attire vers lui pour qu’ils deviennent
en tout ce qu’ils font ses disciples d’aujourd’hui.
« Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour
que le monde ait la vie ».
Si,
face aux difficultés du chemin, nous sommes parfois tentées
de dire, comme Elie : ‘Maintenant, Seigneur, c’est en est
trop’, ce dernier nous répond en nous invitant à regarder
tout ce qui nous est donné. « Les aliments ne nous manquent
pas, observe saint Bernard dans son sermon III pour la Dédicace.
Nous entendons fréquemment des sermons, plus souvent encore la
lecture de passages des Ecritures, et, parfois, nous goûtons les
délices d’un élan spirituel fervent, comme de petits
chiens qui mangeraient les miettes tombant de la table de leurs maîtres
– je veux parler des convives du ciel qui profitent largement de
l’abondance de la maison de Dieu.
Nous
avons en outre le pain des larmes qui, pour s’avérer moins
savoureux, il est vrai, n’en affermit pas moins parfaitement le
cœur de l’homme. Et nous avons encore le pain de l’obéissance,
dont le Seigneur parle à ses disciples en ces termes : Ma nourriture
est de faire la volonté de mon Père. Enfin, par-dessus tout,
nous avons le pain vivant venu du ciel, le corps du Seigneur et Sauveur,
nourriture dont la puissance renverse toute la puissance du parti adverse
».
Il
y a bien là de quoi « faire grandir en nos cœurs l’esprit
filial » et nous rendre « capables d’entrer un jour
dans l’héritage qui nous est promis », ainsi que le
demande l’oraison du jour.
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56 ter et 19ème mardi
ordinaire : une discipline de vie
Quelle
est cette « discipline » sur laquelle se conclut ce chapitre
56 de la Règle ? L’énumération de la Constitution
7 sur « l’observance régulière » s’achève
pareillement : «La ‘conversatio’ dans l’Ordre
Cistercien de la Stricte Observance est une vie consacrée à
Dieu, qui s’exprime dans la communion fraternelle, dans la solitude
et le silence, dans la prière et le travail et dans une discipline
de vie ».
Dans
ce contexte, la discipline apparaît comme une manière de
vivre, qui nous enseigne à devenir disciples de « Celui qui
nous appelées dans son royaume », pour reprendre une expression
du Prologue de la Règle. La visée de saint Benoît
est en effet non de nous contraindre, mais de nous conduire « à
cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, bannit la crainte ».
Pour
cela, il nous a placées, dès le début du chapitre
7, devant un certain nombre de «degrés d’humilité
ou de discipline (et non de perfection, comme il est traduit) à
gravir ». «Etre soumis ou se soumettre à la discipline
régulière », formule qui revient plusieurs fois dans
la Règle, équivaut alors à suivre le Christ dans
son mystère de mort et de résurrection. Le
mouvement inverse est apparu au chapitre 2, dans un parallèle entre
«haïr la discipline » et « rejeter les paroles
de Dieu ».
La
discipline a quelque chose à voir avec l’écoute, elle
est une attitude du cœur, elle marque une orientation de l’être
vers Dieu, dans un retour-retournement exprimé dans des comportements
qui en découlent et le favorisent. On pourrait la définir
comme un art d’apprendre et de pratiquer, d’apprendre en le
pratiquant, ce qui plaît à Dieu, grâce à quoi
nous devenons peu à peu et en vérité des disciples
du Christ.
Le
chapitre 62 que nous lirons prochainement rapprochera « l’obéissance
à la Règle et la discipline » du fait « d’avancer
de plus en plus vers Dieu ». L’un ne va pas sans l’autre.
Comment pareille discipline s’inscrit-elle concrètement dans
notre quotidien personnel et communautaire ? Est-elle pour nous un chemin
de conversion, autrement dit une manière effective de laisser «
grandir en nos coeurs l'esprit filial », comme nous le demandons
là Dieu dans l'oraison de cette 19ème semaine ?
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57 et 2ème jeudi de l'Avent : qu'en tout Dieu soit glorifié
«
Les petits et les pauvres … moi, le Seigneur, je les exaucerai »,
vient de proclamer le livre d’Isaïe, et Jésus, dans
l’évangile du jour, nous a rappelé la grandeur du
« plus petit dans le Royaume des cieux ». Le mystère
de l’incarnation que nous nous apprêtons à commémorer,
met devant nos yeux l’humilité de Dieu dans son Verbe fait
chair pour nous sauver.
Ce
passage de la Règle se situe dans une perspective semblable lorsqu’il
nous rappelle que la façon dont les choses sont faites pèse
davantage que le profit qu’on en retire. Certes, le résultat
a son importance, car nous ne vivons pas de l’air du temps, mais
il est des attitudes auxquelles il faut savoir dire non, ça suffit,
car elles portent atteinte au fondement même de notre être
ensemble monastique.
Entre
l’interdiction d’exercer son métier faite à
l’homme axé sur la glorification de sa propre personne et
le commandement final d’y retourner, il y a tout un chemin de conversion,
dont on pourrait dire qu’il est à la fois coûteux et
profitable, le temps de parvenir jusqu’à cette humilité
qui exprime notre capacité à nous resituer face à
l’unique nécessaire pour lequel nous sommes ici.
Saint
Benoît nous dit ce matin qu’il est indispensable de remettre
sans cesse les choses dans leur juste orientation : rien ne vaut que ce
qui contribue à consolider l’œuvre de Dieu en nous et
entre nous. Où en sommes nous de nous y prêter, de nous y
donner, de nous y livrer chaque jour ?
«
Qu’en tout Dieu soit glorifié ». Ce chapitre 57 souligne,
une fois de plus, que c’est dans l’épaisseur de nos
occupations journalières que cela se joue. Comment accomplissons
nous ce service de Dieu qui seul justifie notre présence ici ?
Notre manière d’être et de faire nous le révèle
et le révèle aux autres, non dans l’idéal,
mais dans la réalité du labeur quotidien.
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57 bis et 5ème dimanche carême A : qu'as-tu que tu n'aies
reçu ?
Saint
Benoît termine ce chapitre 57 par le vœu « qu'en tout
Dieu soit glorifié ». Indépendamment du contexte,
le latin permettrait aussi de traduire : « afin qu'en tous Dieu
soit glorifié ». Le cas envisagé ne montre-t’il
pas, en effet, que ce n'est pas tel métier, tel ouvrage ou bien
quelconque du monastère, qui est bon ou répréhensible
en soi, mais l'attitude humble ou orgueilleuse de l'homme en action et,
partant, en relation aux choses, aux autres, mais avant tout à
lui-même et à Dieu.
Il y a là un terrain d'application concrète pour les repères
fournis dès le prologue de la Règle par saint Benoît
à quiconque désire progresser vers la demeure du Seigneur.
Il s'agissait alors d'accomplir la justice, de dire la vérité
du fond de son cœur, de ne pas faire de tort au prochain, de rejeter
les tentations du malin, de ne pas s'enorgueillir de sa bonne observance
mais de se glorifier dans le Seigneur par la grâce duquel nous sommes
ce que nous sommes.
Le
passage d'aujourd'hui souligne que c'est dans l'épaisseur de nos
occupations quotidiennes que tout cela passe, se passe. Si notre relation
à Dieu ne prend pas corps là, elle risque fort d'être
illusoire et les circonstances se chargeront vite de nous mettre devant
les suites, mais il faudrait plutôt dire les impasses, de nos incohérences.
Ramener et arrêter toute chose à soi est pour l'âme
une mort assurée, nous avertit saint Benoît. Glorifier Dieu,
c'est au contraire se référer en tout à Lui et ouvrir
ainsi un chemin de vie.
«
Qu'as-tu que tu n'aies reçu », dit ailleurs saint Paul. Saint
Benoît nous presse ce matin de nous remettre sans cesse en attitude
d'accueil, c'est à dire sous le regard de Dieu : tout alors peut
devenir don de sa grâce. Cela est loin d'être évident
: nos égoïsmes, nos calculs, nos susceptibilités, nos
dépits, nous montrent à quel point nous ne voyons trop souvent
pas plus loin que nous et rien que nous ! Le don de Dieu ne peut fructifier
que si nous gardons les mains et le cœur ouverts : de quel tombeau,
de quel enfermement avons-nous à sortirr aujourd'hui pour qu'en
tout Dieu soit glorifié ?
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57 ter et 2ème vendredi de l'Avent : l'art de l'humilité
L'artisan,
comme son nom l'indique, arti-fex, est celui qui fait, qui exerce son
art, son habileté, dans le cadre d'un métier. Or, dans ce
chapitre, saint Benoît souligne que l'art propre du moine est d'un
autre ordre, que le domaine dans lequel peut se développer le talent
à lui confié n'est pas celui du profit matériel ou
de la gloire humaine.
Le
problème envisagé n’est pas qu’il y ait des
artisans dans le monastère, c’est-à-dire des personnes
avec un talent, un savoir faire, une habilité en quelque domaine
que ce soit – et chacun, chacune de nous possède quelque
adresse en quelque matière. La véritable question est la
manière dont nous l’exerçons : « Ils exerceront
leur métier, leur art dit le latin, en toute humilité »,
autrement dit, non comme un pouvoir mais comme une capacité reçue,
un don au service de.
Où
puisons nos forces, où trouvons nous nos ressources : ni dans quelque
profit extérieur, ni dans l'exercice d’un savoir faire plus
ou moins habile, nous dit saint Benoît, mais dans une vigilance
quotidienne pour nous engager, à travers nos diverses occupations,
à la suite du Christ humble et obéissant. L’humilité
du disciple est de se laisser enseigner par Dieu parce que c’est
« de Dieu, comme l’écrit saint Paul aux Corinthiens,
que chacun reçoit un don particulier, l’un celui-ci, l’autre
celui-là ».
A
la fin du psaume 127 que nous chantons le mercredi à None, l’oraison
psalmique demande à « Dieu qui donne sans compter à
ceux qui comptent sur lui », à la fois de « nous apprendre
à travailler comme si tout dépendait de nous » et
de « nous apprendre à nous dépenser en attendant tout
de sa grâce ». C’est dans ce va et vient incessant entre
la grâce et l’exercice de nos capacités que se joue
notre cheminement vers Dieu … et son chemin vers nous.
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58 a et 19ème mardi : la porte qui s'ouvre à lui
Saint
Benoît nous dit ce matin qu’il n’y a pas trente six
raisons d’être au monastère, même si les personnes
qui y demeurent et les chemins qui les y ont amenées diffèrent
beaucoup. « On examinera avec attention si le novice cherche vraiment
Dieu ». C’est parce que Dieu, le premier, a frappé
à notre porte intérieure que nous sommes venues frapper
à celle du monastère, afin d’y chercher celui qui
nous a d’abord trouvées.
«
Il m’a prévenue, fait dire Gilbert de Hoyland à l’épouse
du Cantique, vide que j’étais alors des dons de la grâce.
Il m’a trouvée pour que ce ne soit pas moi qui le choisisse,
mais lui ; il m’a prévenue pour être le premier à
aimer ».
Plusieurs
fois, la Règle désigne le monastère comme «
la maison de Dieu ». Non que Dieu ne soit nulle part ailleurs, mais
le monastère apparaît comme l’espace spécifique
où nous apprenons à nous ouvrir à celui dont le premier
degré d’humilité nous rappelle le regard en tout temps
et en tout lieu, à nous laisser habiter par sa présence
et son action en nous.
« Reçois moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai et ne
me confonds pas dans mon attente », entendrons-nous demain. Le verbe
suscipere, « recevoir, accueillir », littéralement
« prendre par-dessous, soutenir », revient cinq fois au long
de ce chapitre 58. A noter que le terme est notamment utilisé pour
signifier l’adoption : le père soulevait l’enfant qui
venait de naître pour témoigner qu’il le reconnaissait
comme son fils et qu’il voulait l’élever.
« Si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants,
vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. Mais celui qui
sera petit comme cet enfant, c’est celui-là qui est le plus
grand dans le royaume des cieux », dit Jésus à ses
disciples dans l’évangile du jour.
Saint
Benoît explicite les modalités d’une telle transformation
quand il parle d’être « attentif à l’Œuvre
de Dieu, à l’obéissance et aux humiliations ».
L’expérience que nous faisons de Dieu dans l’action
liturgique, de l’autre dans l’obéissance, de nous-même
dans les humiliations, nous provoque à un retournement pascal où
notre condition d’enfant de Dieu prend consistance.
«
Tiens bon et sois fort … Le Seigneur marchera devant toi, il sera
avec toi, il ne te lâchera pas, il ne t’abandonnera pas. Tu
n’auras ni crainte ni frayeur ». Les paroles du Deutéronome
entendues en première lecture de la messe ne peuvent que nous encourager
à ouvrir la porte au Seigneur qui frappe.
«
La porte qui s’ouvre à lui, écrit Gilbert de Hoyland,
c’est essentiellement celle qui se ferme à toute autre affaire
». Et encore : « Il savait ouvrir la porte, celui qui s’est
écrié : Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon
cœur est prêt ».
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58 a bis et 2ème dimanche de Pâques : se laisser ressaisir
par le Christ
«
On n’accordera pas facilement l’entrée du monastère
à celui qui vient s’y engager dans la vie religieuse ; mais
on fera ce que dit l’apôtre : ‘Eprouvez les esprits
pour discerner s’ils sont de Dieu ». Comme ce chapitre 58
de la Règle, l’évangile du 2ème dimanche de
Pâques s’ouvre par une porte fermée. « Les disciples
avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient,
car ils avaient peur des Juifs ».
Mais
c’est sans difficulté que Jésus vient au milieu d’eux.
A leurs esprits éprouvés par sa passion et lents à
discerner, par la foi, sa résurrection, « il dit : La paix
soit avec vous ! … Ayant ainsi parlé, il répand sur
eux son souffle et il leur dit : Recevez l’Esprit Saint ».
«
Certains d'entre vous, si je ne me trompe, écrit Guerric d’Igny,
le savent d'expérience : souvent Jésus, qu'ils ont cherché,
sans le trouver, auprès des autels des chapelles, comme les femmes
au tombeau, est venu de manière inespérée à
leur rencontre sur le chemin de leurs travaux ».
Les
Douze, eux, ne sont pas en chemin, aussi le Ressuscité vient-il
à leur rencontre pour les remettre en route : « De même
que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie
». Ils ne sont pas occupés à leurs travaux, ils sont
paralysés par la peur, alors qu’ils sont appelés à
participer à l’œuvre même de Dieu : « Tout
homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront
remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés,
ils lui seront maintenus ».
Jésus
vient faire brèche dans les cœurs, à l’image
de son côté à jamais ouvert, pour que nous avancions,
que nous traversions nos doutes, et croyions : « Mon Seigneur et
mon Dieu ». « C’est par ses blessures que nous sommes
guéris », annonçait Isaïe bien des siècles
plus tôt. Thomas veut toucher pour croire, mais croire n’est
ce pas plutôt se laisser toucher par Dieu jusque dans ce qui, en
nous, lui dit encore non.
«
Jésus vient alors que les portes sont verrouillées »,
souligne Jean par deux fois pour nous redonner confiance. C’est
de l’intérieur, par la seule grâce de sa présence,
qu’il renverse nos réticences et nos résistances les
mieux établies, qu’il ouvre les yeux de notre foi par la
vertu de sa parole salutaire. Les prescriptions de saint Benoît
au sujet de « la manière de recevoir les frères »
veulent établir les meilleures conditions pour que celui qui vient
apprenne avant tout à se laisser ressaisir par le Christ.
«
Moi en effet, écrit Guillaume de saint Thierry au début
de son traité sur la contemplation, vraiment tout entier au péché
jusqu’ici, je n’ai encore pu mourir à moi-même
pour vivre à toi. Cependant, selon ton précepte et par un
don de toi, je me tiens sur la pierre de la foi en toi, de la foi chrétienne,
au lieu qui est vraiment près de toi ».
La
foi est un don de la « miséricorde infinie » de Dieu
à son peuple. Il la « ranime, nous dit l’oraison du
jour, par les célébrations pascales ». Demandons lui,
avec la «persévérance» signalée tout
au long de ce passage de la Règle, d’«
augmenter en nous sa grâce pour que nous comprenions toujours mieux
quel baptême nous a purifiés, que Esprit nous a fait renaître,
et quel sang nous a rachetés ».
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58 a ter et 19ème jeudi ordinaire : épreuves
«
Nos esprits sont-ils de Dieu ? » Ce qui le révèle,
dit saint Benoît au début de ce chapitre 58, ce sont les
épreuves. « Eprouvez les esprits pour discerner s’ils
sont de Dieu ». Les épreuves ne manquent pas au long d’un
itinéraire monastique ; il y a, signale t’il d’emblée
au commençant, « toutes les choses dures et âpres par
lesquelles on va à Dieu ». La
plupart du temps ces choses ne présentent rien d’extraordinaire,
d’excessif, elles nous attendraient plutôt dans l’ordinaire
énuméré juste avant : « Etre attentif à
l’œuvre de Dieu, à l’obéissance et aux
humiliations ».
Là,
il nous faut non seulement persister mais progresser, jour après
jour : dans « l’œuvre de Dieu », où il nous
est donné de connaître que Dieu fait tout mais avec nous,
dans « l’obéissance », par laquelle nous entrons
peu à peu puis de plus en plus dans cette dynamique de conformation,
dans « les humiliations » enfin, qui nous apprennent à
nous ajuster aux vues de Dieu pour notre salut. Il
n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’un des
critères de discernement soit la persévérance. «
Si le postulant persévère à frapper à la porte
… s’il promet de persévérer en sa résolution
… »
«
Il examinera avec attention si le novice cherche vraiment Dieu ».
Le rôle de l’ancien député à une telle
vigilance est significatif : il n’enseigne pas comment devenir vraiment
moine, cela, c’est là Règle, lue à plusieurs
reprises, qui l’énonce ; lui, il accompagne le vécu,
l’engagement, regardant si la personne tient debout dans son propos,
l’amenant à vérifier l’authenticité de
son désir dans la réalité d’une manière
de vivre : « Voici la loi sous laquelle tu veux militer. Si tu peux
l’observer, entre ; sinon, tu es libre de te retirer ».
Le
chemin que trace la règle nous presse d’aller vers Dieu dans
le quotidien de nos activités, que nous « méditions,
mangions ou dormions », selon les trois lieux d’assimilation
cités par saint Benoît pour nous rappeler que notre capacité,
ici, vient de Dieu. Le chercher vraiment sera, encore et toujours, «
employer à son service les biens qu’il a mis en nous ».
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58 b et 5ème mardi de carême : attentes
Dès
le prologue, saint Benoît stipulait que « le Seigneur attend
de nous que nous répondions chaque jour par nos œuvres à
ses saintes leçons ». Au chapitre 7, il a de même souligné
que Dieu « est bon et attend que nous nous corrigions ».
Ce
matin, c’est de notre attente à nous qu’il s’agit,
telle qu’elle s’exprime au moment de l’engagement dans
la communauté : « Le novice entonnera ce verset : ‘Reçois-moi,
Seigneur, selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds pas dans mon
attente’. Toute la communauté répétera trois
fois ce verset, et conclura par le Gloria Patri ».
«
Reçois-moi selon ta parole » : cette parole du Seigneur,
le temps du carême nous rappelle qu’elle est placée
devant nous chaque jour telle une nourriture pour soutenir notre marche
vers Pâques. « C’est en elle, écrit Guerric d’Igny
dans l’un de ses sermons, qu’est totalisée toute parole
nécessaire au salut ». Et ailleurs il déclare : «
Seigneur, mon âme, il est vrai défaille dans l’attente
de ton salut, mais je déborde d’espérance en ta parole
».
C’est
sur la solidité, la permanence de cette parole de Dieu que prend
appui notre attente, comme c’est sur elle que se fonde le don de
nous même à Dieu dans la « promesse de stabilité,
de vie religieuse et d’obéissance que nous avons faite publiquement
dans l’oratoire ».
Dieu
ne cesse de venir à nous, d’envoyer inlassablement sa parole
qui nous sauve : à nous de ne pas le confondre dans son attente
et de progresser dans cet accueil salutaire de sa Parole. Alors notre
attente sera véritablement une « attente de la sainte pâque
avec la joie du désir spirituel ».
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58b bis et fête de Pâques : le chemin de la vie
«
Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds
pas dans mon attente ». Ce verset du psaume 118 aurait pu servir
à l’un ou l’autre discours des Actes des Apôtres
pour évoquer le passage par la mort et la résurrection du
Christ. Demain, en première lecture de la messe, nous entendrons
Pierre reprendre ainsi « le psaume de David » : « Ma
chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux
pas m’abandonner à la mort … Tu m’as montré
le chemin de la vie, tu me rempliras d’allégresse par ta
présence ».
De
telles citations ne sont pas simplement destinées à montrer
que le dessein de Dieu annoncé par les Ecritures est pleinement
accompli en Jésus. Reprises à la lumière de la résurrection,
ces paroles des psaumes veulent entraîner l’humanité
dont elles sont pétries dans le mouvement pascal. C’est bien
à une telle démarche que saint Benoît convie le novice,
en lui demandant d’entonner ce verset, et la communauté,
en le lui faisant répéter trois fois.
La
constitution 8 souligne que lors de la profession monastique, «
la consécration reçue au baptême et à la confirmation
est rénovée et vivifiée ». Dans le baptême,
nous avons été mis au tombeau avec le Christ, afin qu’avec
lui nous vivions d’une vie nouvelle. «Reçois-moi, Seigneur,
selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds pas dans mon attente »
: le mystère pascal confère à ces paroles une force
de salut. Elles font appel à notre foi, car l’Ecriture ne
prouve rien ; de génération en génération,
elle annonce au monde la bonne nouvelle du Christ à jamais vivant
et de notre délivrance.
«
Il vit et il crut », dit du disciple bien-aimé l’évangile
du jour. Dès lors, ce qui témoigne de la résurrection
du Christ, c’est le déploiement de cette vie nouvelle qu’il
nous donne : «Voici que le Christ, notre agneau pascal a été
immolé. Célébrons donc la fête, non pas avec
de vieux ferments : la perversité et le vice ; mais avec du pain
non fermenté : la droiture et la vérité ».
« Le chrétien, dit Guerric d’Igny dans son deuxième
sermon pour la résurrection, est celui qui n’a pas eu seulement
connaissance de la puissance de la résurrection du Christ et de
la communion à sa passion, mais qui les a mises en œuvre et
s’est rendu conforme à la mort du Christ pour parvenir à
la résurrection d’entre les morts ». Christ est ressuscité
! Recevons cette parole de grâce que les disciples proclament depuis
le premier matin de Pâques : elle nous montre le chemin de la vie
nouvelle où le Seigneur lui-même nous reçoit.
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58b ter et 3ème dimanche Avent A : préparation du coeur
«
Reçois moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds
pas dans mon attente ». Ce verset du psaume 118, que saint Benoît
fait « entonner au novice » qui s’engage et «
répéter trois fois par la communauté », prend
un relief particulier en ce temps d’Avent. Quelle est notre attente,
celle qui ne sera, qui n’est jamais confondue, sinon « l’attente
de la venue bienheureuse du Fils de Dieu, l’attente du jour glorieux
de sa naissance et du renouveau » qu’elle apporte, pour reprendre
l’une ou l’autre expression des prières d’ouverture
?
«
De même, dit saint Bernard dans son premier sermon pour l’Avent,
que pour accomplir le salut sur la terre, le Seigneur est venu une fois
visiblement dans la chair, ainsi tous les jours, pour sauver chacune de
nos âmes, vient-il en esprit et invisiblement ». En nous ramenant
à notre propre engagement dans la communauté, ce chapitre
58 nous rappelle que l’exaucement d’une telle attente passe
par le don de nous même que nous avons fait alors et que nous réitérons
jour après jour en réponse à l’appel incessant
du Seigneur.
A
travers l’image du « cultivateur qui attend les produits de
la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la
première et la dernière récoltes », saint Jacques,
en deuxième lecture, nous exhorte à nous laisser travailler
au cœur par cette « attente de la venue du Seigneur».
Comme agents de ce travail, il indique « l’endurance et la
patience », deux vertus bien présentes dans la première
partie de ce chapitre 58 : « … s’il supporte patiemment
… s’il persiste … s’il promet de persévérer
… s’il persiste … s’il persévère
toujours … », autant d’expressions significatives qui
ont scandé le passage lu hier. Patience,
endurance, persévérance, disent la préparation du
cœur, le temps et l’espace nécessaires à sa réorientation.
«
On examinera avec attention si le novice cherche vraiment Dieu …
On lui fera connaître toutes les choses dures et âpres par
lesquelles on va à Dieu ». L’évangile du jour
nous provoque à nous examiner à notre tour, il nous éprouve
: « Que sommes nous donc allées voir » en « nous
engageant dans la vie religieuse » ? Mais n’est-ce pas plutôt
le Seigneur qui nous le découvre ? « Tu le vois, Seigneur
», prions nous aujourd’hui, « ton peuple se prépare
à célébrer la naissance de ton Fils ; dirige notre
joie vers la joie d’un si grand mystère : pour que nous fêtions
notre salut avec un cœur vraiment nouveau ».
C’est
bien là déjà le rencontrer, que de demander ainsi
à celui que nous nous disposons à accueillir, de nous recevoir.
Attente dépouillante parce qu’elle dit à la fois l’absence
et la présence de l’autre. Qu’attendons-nous, au fond
? Question porteuse de vie, de joie, si nous consentons à nous
laisser déplacer et remettre par elle face à Celui qui vient.
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59 et 19ème jeudi : me voici devant toi
Il
est six fois question d’offrir ou d’offrande dans ce chapitre
59. Offrir, c’est ob-ferre, porter devant, et plus particulièrement
ici porter devant Dieu. Il n’y a plus d’enfants offerts à
Dieu dans les monastères, mais dans la liturgie, dont on voit qu’elle
servait de cadre à cette donation, c’est nous même
qui nous unissons au Christ afin d’offrir à Dieu le sacrifice
de louange et d’intercéder pour le salut du monde entier.
Les paroles des psaumes continuent de nous porter devant lui : «
Seigneur, tout mon désir est devant toi et rien de ma plainte ne
t’échappe », disons nous avec le psaume 37, et le psaume
61 nous invite : « Devant lui épanchez votre cœur :
Dieu est pour nous un refuge».
Nous
chantons encore dans le psaume 118 : « Toutes mes voies sont devant
toi … Que mon cri parvienne devant toi », et au début
du psaume 140 : « Que ma prière devant toi s’élève
comme un encens, et mes mains comme l’offrande du soir ».
La tonalité du psaume suivant est plus grave : « Je répands
devant lui ma plainte, devant lui, je dis ma détresse ».
Pour finir le psaume 142 s’écrie : « Je tends les mains
vers toi, me voici devant toi comme une terre assoiffée ».
Quand bien même nous sommes ailleurs, Dieu est sans cesse devant
nous, comme l’arche précède le peuple d’Israël
pour passer le Jourdain. Que lui offrirons-nous en retour? Dans l’évangile
du jour, Jésus nous appelle à pardonner comme nous sommes
pardonnés.
Le
seul don, précieux tant pour Dieu que pour nous et que nous pouvons
porter devant lui à tout moment, sera toujours de l’accueillir
et de le laisser croître dans la réalité de notre
être et de notre vie.
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59 bis et 3ème dimanche Avent C
: que devons-nous faire ?
Nous
voici déjà au troisième dimanche de l’Avent,
appelé traditionnellement dimanche de Gaudete, en référence
au texte de l’Introït, qui n’est autre que le passage
de l’épître aux Philippiens que nous entendrons en
seconde lecture : « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur.
Je le répète réjouissez-vous ».
Dimanche
que, vu l’évangile prévu pour cette année C,
on pourrait aussi bien désigner comme dimanche du questionnement.
Une même interrogation revient trois fois : « Que devons nous
faire ? ». Les foules, puis des publicains, puis des soldats, la
posent à Jean, nous amenant à interroger, à nous
interroger à notre tour. «Que devons-nous faire?».Tout
cela parce qu’Il vient, Celui qui n’est pas encore là
et déjà remet tout en cause, mais c’est pour mieux
nous remettre en route, et, par suite, en joie.
Gaudete
in Domino semper. Allégresse qui découle de la joie même
du Seigneur en ceux qu’il sauve, note le prophète Sophonie
en première lecture : « Réjouis-toi … Le Seigneur
ton Dieu est en toi, c’est lui le héros qui apporte le salut.
Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par
son amour, il dansera pour toi avec des cris de joie ». De quoi
demander au Seigneur, avec l’oraison du jour : « Dirige notre
joie vers la joie d’un si grand mystère, pour que nous fêtions
notre salut avec un cœur vraiment nouveau ».
«
Que devons nous faire ? » La question arrive comme signe que la
Bonne Nouvelle nous interpelle en nos profondeurs. Car la joie qui nous
attend n’est pas une joie de surface ou à bon compte. La
réponse que nous donne ce matin saint Benoît est bien dans
la ligne de l’invitation de Jean au partage et à la justice.
Ce chapitre 59 parle en effet d’une offrande à Dieu, possible
aussi bien aux pauvres qu’aux riches.
La
pratique visée « offrir son fils à Dieu » n’a
plus court, mais la réponse reçue par le prophète
Michée garde une actualité singulière : « Avec
quoi me présenter devant le Seigneur … Donnerai-je mon premier
né pour prix de ma révolte, l’enfant de ma chair pour
mon propre péché ? On t’a fait connaître, ô
homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : rien d’autre
que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer
à marcher avec ton Dieu ».
Si
nos engagements en ces domaines ont toujours besoin d’être
relancés, l’approche de Noël vient nous rappeler que
c’est Dieu, le premier, qui s’offre à nous en son Verbe
fait chair pour notre salut. De quoi conforter notre marche et nous laisser
conduire, par cette joie qui vient de Lui, et non de nous, jusqu’à
l’enfant de Bethléem.
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PERVENIES |
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60 et Avent - 3ème dimanche B : la joie d'un si grand mystère
Nous
voici déjà au troisième dimanche de l’Avent,
appelé traditionnellement dimanche de Gaudete, en référence
au texte de l’épître aux Philippiens repris par l’Introït
: « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur. Je le répète
réjouissez-vous ».
Par suite, c’est toute la liturgie de la messe qui se situe dans
la même tonalité : la prière d’ouverture en
demandant au Seigneur de « diriger notre joie vers la joie du si
grand mystère de la naissance de son Fils que nous nous préparons
à célébrer », la première lecture en
exprimant la joie dont tressaille le peuple de Dieu à l’annonce
du salut, la seconde lecture en relayant jusqu’à nous l’invitation
de saint Paul à « être toujours dans la joie, à
prier sans cesse et à rendre grâce en toute circonstance,
car c’est ce que Dieu attend de nous dans le Christ Jésus
».
Par
contre, « les prêtres et les lévites envoyés
à Jean par les juifs de Jérusalem » font plutôt
grise mine. Au regard de ce passage d’évangile, de même
qu’en entendant le chapitre de la Règle prévu pour
ce matin, ce 3ème dimanche de l’Avent pourrait aussi bien
s’appeler dimanche du questionnement. « Mon ami, dans quel
dessein es-tu venu ? », est-il demandé au prêtre qui
demande à être reçu dans le monastère. «
Qui es-tu ? Es-tu le grand prophète ? Que dis-tu sur toi-même
? Pourquoi baptises-tu ? », est-il demandé à Jean
qui baptise à Béthanie de Transjordanie.
Autant
de questions qui manifestent à quelle profondeur d’être
travaille la présence du Sauveur lorsqu’il entre dans notre
histoire. Car la joie qui nous est proposée n’est pas une
joie de surface ou à bon compte. Elle passe par des chemins que
nous ne prendrions peut-être pas spontanément. « Il
ne doit se prévaloir de rien, sachant qu’il est soumis à
l’observance régulière et qualifié pour donner
à tous des exemples d’humilité », notifie saint
Benoît. Et Jean répond aux pharisiens : « Au milieu
de vous se tient celui que vous ne connaissez pas : c’est lui qui
vient derrière moi, et je ne suis même pas digne de défaire
la courroie de sa sandale ».
Qui
sommes nous ? Dans quel dessein sommes nous venues ici ? Ces questions,
mieux que des réponses toutes faites, nous « préparent
à célébrer la naissance du Fils » de Dieu et
à renaître en Lui, en tant qu’elles viennent retourner
nos cœurs et nos vies vers Celui dont Guerric d’Igny, dans
son sermon III pour Noël, dit qu’il « assume notre propre
nature, terre vide et déserte », « transvasant en l’homme
toute la plénitude de sa divinité». Jusqu’où
oserons nous leur donner la possibilité de nous interpeller, de
renouveler notre regard et nos comportements, de nous ouvrir à
« la paix de Dieu qui nous sanctifie pour la venue de notre Seigneur
Jésus Christ » ? Chacune de nos réponses intensifiera
notre joie.
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60 bis et mardi dans l'octave de Pâques : l'oeuvre de sa grâce
«
Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ? », est-il demandé
au prêtre qui demande à être reçu dans le monastère.
Et saint Benoît de lui faire savoir qu’ « il est qualifié
plutôt pour donner à tous des exemples d’humilité
».
Dans
la première lecture de la messe, nous avons entendu une foule remuée
par les événements de Pâques, dire aux apôtres
: « Frères, que devons-nous faire ? ». Et Pierre d’exhorter
chacun à se convertir et à se faire baptiser au nom de Jésus
Christ pour être sauvé.
Quant
à l’évangile, il nous a montré une Marie Madeleine
interpellée aussi bien par les anges que par Jésus qu’elle
ne reconnaît pas, décontenancée qu’elle est
devant son tombeau vide : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu
? ». Et la voici envoyée porter aux disciples la bonne nouvelle
de la résurrection du Seigneur.
Laissons
ces questions que la Règle et la liturgie nous offrent ce matin,
nous rejoindre et ouvrir dans nos cœurs et dans nos vies les chemins
par où « Dieu nous fait passer de la mort à la vie
».
C’est
par de telles questions, en effet, et non par des réponses toutes
faites, qu’il vient répondre à la prière que
nous lui adressons en ce mardi de Pâques : « Poursuis toujours
l’œuvre de ta grâce ».
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60 ter et 5ème jeudi de carême : pour quoi ?
«
On ne l’acceptera pas trop vite », viennent de spécifier
les premiers mots de ce chapitre 60 à propos du « prêtre
qui demande à être reçu dans le monastère »,
de même qu’au chapitre 58 saint Benoît a commencé
par poser « qu’on n’accorderait pas facilement l’entrée
du monastère à celui qui vient s’y engager dans la
vie religieuse ».
A ceux et celles qui demeurent dans le monastère, le rapprochement
de ce « pas trop vite» et de ce « pas trop facilement
» vient rappeler que cette forme de vie dans laquelle ils sont pour
le coup engagés est un chemin difficile – « on lui
fera connaître les choses dures et âpres par lesquelles on
va à Dieu », disait le chapitre 58 – et qu’il
faut du temps, de la patience – « s’il persévère
», scande comme un refrain la partie probatoire de ce même
chapitre 58.
Si
parfois il n’est pas facile de simplement durer, le chapitre 62
soulignera que davantage encore nous est proposé : « avancer
de plus en plus vers Dieu ». C’est à cette lumière
qu’il faut entendre la question de ce chapitre 60 : « Mon
ami, dans quel dessein es-tu venu? ». Les difficultés et
la longueur du chemin sont là pour mieux nous placer face à
cette question essentielle : Dans quel dessein, plus littéralement
pour quoi, sommes nous venues ici ???
«
Il examinera attentivement si le novice cherche vraiment Dieu »,
disait en parallèle le chapitre 58. Nous cherchons celui qui, le
premier nous a cherchées. Les pas que nous faisons, les choix que
nous posons, s’évaluent en tant qu’ils nous rapprochent
peu à peu ou pas de Celui qui nous appelle sans cesse à
nous retourner vers Lui.
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60 quater et 20ème dimanche A : dans quel dessein es-tu venu ?
«
Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ? » Ad quod venisti ? C’est
la question que le jeune Bernard se posait dans les débuts de sa
vie monastique à Cîteaux pour ranimer sa ferveur. C’est
aussi la question que pose, à sa manière, la cananéenne
de l’évangile à ce Jésus qui déclare
n’avoir « été envoyé qu’aux brebis
perdues d’Israël », mais que sa foi sait venu pour le
salut de tous.
«
Mon salut approche, il vient, et ma justice va se révéler
», proclame le Seigneur dans le passage d’Isaïe que nous
entendrons en première lecture. Salut universel, comme Saint Paul
le rappelle à son tour : « Dieu a enfermé tous les
hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde
à tous les hommes ».
Pour quoi sommes nous venues ? Comme les étrangers évoqués
par le prophète, nous pourrions répondre que nous sommes
venues afin de nous « attacher au service du Seigneur pour l’amour
de son nom, d’observer ses commandements et de nous attacher fermement
à son alliance ». Ainsi pourra t’il nous « rendre
heureuses dans sa maison de prière ».
Pour
saint Benoît pareil propos se décline en « soumission
à l’observance régulière » et en «
exemples d’humilité donnés à tous ».
Voilà nos velléités de faire mises au défit
d’un apprentissage à nous laisser refaire, à nous
laisser « réconcilier, réintégrer, sauver »,
pour reprendre quelques termes forts de la seconde lecture.
On pourrait dire que le dessein dans lequel nous sommes venues ne se révèle
que progressivement à nous, à la mesure de la croissance
de notre foi. Comme la femme de l’évangile nous découvrons
l’importance de nous recevoir de l’autre, du tout autre, ce
qui ne peut jamais être qu’autrement, petitement, à
notre place.
Pour
revenir à saint Bernard, il s’étonne dans l’une
de ses lettres d’un tel chemin emprunté par le Seigneur lui-même
: « Je ne sais, écrit-il, comment il se fait que la divinité
a coutume de s’approcher toujours plus intimement de l’humilité.
Finalement elle s’en est revêtue pour se manifester aux hommes.
Elle a assumé une substance, une forme et un aspect humbles, nous
recommandant l’excellence de cette vertu qu’elle a voulu honorer
de sa présence particulière ».
La « promesse de garder la Règle et la stabilité »
sur laquelle s’achève ce chapitre 60 ne vise à rien
d’autre que de nous donner les moyens concrets de nous inscrire
dans ce dessein salutaire pour lequel le Seigneur est venu vers nous en
ami et non comme un étranger.
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61 a et Assomption de la Vierge Marie : comblée de grâce
Méditant,
dans l’un de ses sermons pour l’Assomption, sur « Marie
et l’Eglise », Isaac de l’Etoile note que « l’une,
hors de tout péché, a mis au monde la tête de ce corps
» et que «l’autre, dans la rémission de tous
les péchés, a donné le jour au corps de cette tête
». Et de conclure : « L’une et l’autre est mère
du Christ, mais aucune des deux ne l’enfante tout entier sans l’autre
».
C’est
dans le même sens que la préface de la messe dit de «
la Vierge Marie, la Mère de Dieu, élevée aujourd’hui
dans la gloire du ciel », qu’elle est « parfaite image
de l’Eglise à venir, aurore de l’Eglise triomphante
», et c’est à ce titre qu’elle « guide
et soutient l’espérance du peuple de Dieu encore en chemin
».
Que
nous soyons en chemin, ou, comme l’exprime l’épître
aux Hébreux, « étrangers et voyageurs sur la terre
», ce chapitre 61 nous le rappelle également, et cela par
le fait même de cette « misère contagieuse »
évoquée par saint Benoît, elle qui sait nous rendre,
à nos heures, « exigeants ou vicieux ».
Ce
n’est pas par hasard que la Règle revient une fois de plus
ce matin sur l’humilité : elle seule attire la grâce.
« Il s’est penché sur son humble servante »,
chante dans son magnificat la Comblée de grâce. Quoiqu’elle
fasse, elle aussi, et mieux que tous, elle « le fait avec raison
et avec l’humilité de la charité ». C’est
en nous laissant « édifier par son exemple », pour
reprendre une autre expression de ce chapitre 61, que nous apprendrons
à nous ouvrir à notre tour et de plus en plus à l’œuvre
de Dieu « qui veut faire pour nous, comme il fit pour elle, des
merveilles ».
«
Aujourd’hui, dit encore Isaac de l’Etoile, le Seigneur accueille
au ciel cette mère qui a accueilli ce fils sur terre ; et elle
qui l’a accueilli en son sein, est accueillie par lui en son royaume.
A quoi bon s’étendre ? Chacun comme il accueille sera accueilli
et comme il rejette sera rejeté. Pour elle, comme elle a accueilli
d’une manière unique, elle est accueillie d’une manière
unique ». Cet
accueil unique ne la rend pourtant pas solitaire mais solidaire, puisque,
« en tout lieu», et donc sur la terre comme au ciel, «
c’est un seul Seigneur que l’on sert, c’est sous un
seul Roi qu’on milite ».
«
Celui qui, comme le dit encore Isaac de l’Etoile, a maintenu la
stabilité de Marie, qui a guidé son progrès, qui
aujourd’hui accueille son esprit et également son corps »,
est le même « qui nous conduit d’une manière
profitable » pour peu, si peu parfois, que nous demeurions dans
sa volonté, et qui nous accueillera à notre tour dans sa
gloire. De quoi donc nous aussi, aujourd’hui et chaque jour, «
exalter le Seigneur et exulter en Dieu notre sauveur ».
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61 a bis et 3ème mardi de l'Avent : des maîtres de sa main
Au
début de ce chapitre 61, il est stipulé de ce « moine
étranger qui vient d’une région lointaine et veut
demeurer, comme hôte, dans le monastère », qu'il importe
« qu'il se contente de la vie qu'on y mène » ou encore
« qu'il s'accommode simplement de ce qu'il trouve ».
En
latin, on retrouve les deux fois le même verbe : « contentus
est ». Etre content, c'est, en profondeur, cum/tenere, tenir en
relation avec. En tout ce qui nous arrive et nous bouscule, nous ne serons
pas déstabilisées si nous demeurons en relation avec Dieu
et prenons les choses comme « des maîtres de sa main »,
pour utiliser une expression de Blaise Pascal ; c'est-à-dire, si
chaque événement nous devient comme un enseignement de sa
part, une occasion d'avancer de plus en plus vers Lui qui fait tout contribuer
au bien de ceux qui l'aiment, et même l'adversité peut dans
ce sens nous rapprocher de Lui.
Quand nous sommes mécontentes de tout et de rien, des autres ou
plus simplement de nous, nous tourner ainsi vers Celui qui seul peut assurer
notre stabilité, regarder les choses en relation avec lui, ne peut
que nous aider à les resituer à leur juste place et à
déplacer peut être, et même sans doute, nos exigences.
A travers la parabole des deux fils, l’évangile du jour ne
nous engage-t-il pas à « nous repentir pour croire à
la parole ? »
La
période de l’Avent nous redit que le Seigneur vient comme
un étranger d’une région lointaine et qu’il
veut demeurer comme hôte parmi nous : le recevoir autant de temps
qu’il le désire, le laisser fixer en nous sa stabilité,
voilà bien, finalement, de quoi être contentes.
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61 a ter et 2ème jeudi de Pâques : tournons nous vers le
Seigneur
En
nous « recréant, dans la résurrection du Christ, pour
la vie éternelle », Dieu a fait de nous « des étrangers
et des voyageurs sur la terre ». Parce que nous sommes ici dans
la maison de Dieu, nous ne pouvons y « demeurer que comme hôte
».
La
conduite demandée au moine pèlerin pour être «
agrégé au corps du monastère » nous dit comment
entrer dans cette nouveauté de vie en Christ : par deux fois il
est souligné qu'il doit être « contentus », autrement
dit tenu, dans sa manière de vivre, par une référence
autre que lui-même, sans quoi « il se montrera exigeant ou
vicieux ; superflu » dit le terme latin.
«
L'humilité de la charité » et la solidité de
la « raison » témoignent au contraire de la réceptivité
d'un cœur ouvert, par la foi, à la rencontre du Vivant et
enraciné, par autant d'ajustements à sa grâce, dans
l'essentiel de son amour rédempteur. Les constitutions nous rappellent
dans ce sens « qu'on ne peut trouver son contentement et persévérer
dans la vie simple, cachée et laborieuse du monastère, que
si on ne préfère absolument rien au Christ qui nous conduit
toutes ensemble à la vie éternelle ».
On
connaît le beau texte d'Augustin commentant l'alléluia dans
son 27ème sermon pour les fêtes de Pâques : «
Chantons ici bas l'alléluia au milieu des préoccupations
et du trouble, afin de pouvoir le chanter un jour en pleine tranquillité
et sécurité ... ici bas nous chantons les louanges de Dieu
dans l'espérance, au ciel ce sera dans la réalité;
ici bas nous sommes des voyageurs, alors nous serons dans la patrie.
Chantons
les donc maintenant, mes frères, non pour charmer notre repos,
mais pour alléger notre peine. Chantez comme chantent les voyageurs,
mais sans cesser de marcher; chantez pour soulager votre fatigue mais
gardez vous de vous laisser aller à la paresse ; chantez et marchez.
Qu'est-ce
à dire … marchez ? Avancez, faites des progrès dans
le bien ... Si vous avancez, vous marchez ; mais avancez dans le bien,
faites des progrès dans la foi, dans la pureté de votre
conduite ; chantez et marchez. Ne vous égarez point, ne retournez
pas en arrière, ne restez pas stationnaire. Tournons nous vers
le Seigneur ... »
Jusqu’à
la Pentecôte, le cierge pascal nous rappelle de le faire, lui qui
marque la présence du Christ Ressuscité à son église.
A nous de laisser fructifier tout au long de notre vie les grâces
qui nous sont offertes durant ce temps privilégié, comme
nous y invite l’oraison du jour.
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61 a quater et Assomption : le Règne des cieux s'est approché
«
Aujourd’hui, dit la préface de la fête, la Vierge Marie,
la Mère de Dieu, est élevée dans la gloire du ciel
». On pourrait remarquer, en écho au chapitre 61 de la Règle
que nous venons d’entendre, que cette assomption ne l’emmène
pas dans « une région lointaine ». « Le Règne
des cieux s’est approché, le Règne de Dieu est parmi
vous », proclamait Jésus et il déclarait aux pharisiens
sceptiques : « Le règne de Dieu ne vient pas comme un fait
observable ». Ce qui est observable, c’est la plénitude
de grâce remplissant quiconque l’accueille.
«
Tu n’es pas loin du royaume de Dieu », s’était
vu répondre le scribe qui avait fait preuve d’une telle sagesse
selon Dieu. Notre expérience des choses spirituelles, si imparfaite
soit-elle, nous le confirme : le royaume des cieux est d’autant
plus proche que nous nous y ouvrons davantage. Quant à Marie, rien
en elle n’a jamais fait obstacle à l’œuvre de
grâce. « Marie, commente Baudouin de Ford dans son traité
numéro 7, la plénitude de sa grâce fut à la
mesure de sa capacité de l’accueillir ».
L’évangile
de la Visitation, retenu par la liturgie, exprime combien son exultation
des premiers temps de la bonne nouvelle trouve son plein essor en ce jour
où son élévation par Dieu rencontre l’aspiration
en elle à toujours monter vers Lui. « De toute son âme,
avide, brûlante de se donner, écrit encore Baudouin, elle
s’offrit à Dieu en sacrifice d’agréable odeur.
Plus que toutes les filles de Sion qui exultent dans leur roi, son esprit
a exulté en Dieu son Sauveur ».
Et
il nous invite : « Arrête ton regard sur ce visage …
dont la grâce consiste dans la joie qu’il rayonne. Et ce n’est
pas son seul visage qui est beau : toute sa personne est belle, comme
l’atteste celui à qui il plait : Tu es belle, ma bien aimée
; en toi il n’y a aucune tache». Ce 15 août est tout
indiqué pour arrêter notre regard sur le visage de Marie.
Ce que l’on remarque surtout, avant tout, c’est son humilité,
le grand leitmotiv de saint Benoît, auquel il revient une fois de
plus ce matin : quoiqu’elle fasse, elle aussi, et mieux que tous,
elle « le fait avec raison et avec l’humilité de la
charité ».
«
Partout où il y a de la grandeur, affirme Baudouin, une grande
humilité est la dimension qui va de pair ». S’il nous
est si difficile d’être humble, c’est assurément
à cause de cette «misère contagieuse » évoquée
dans ce chapitre 61, elle qui sait nous rendre, à nos heures, «
exigeants ou vicieux ». Marie, pleine de grâce, est aussi
infiniment humble, autrement dit, toute compatissante à notre égard.
« Si elle a été pleine de grâce, souligne Baudouin,
avec bonne mesure tassée, secouée, débordante, c’est
pour que, par elle, la grâce de Dieu abonde en nous ».
En
effet, Marie, « montée jusqu’à la gloire du
ciel » n’est pas pour autant coupée de notre terre
: si elle partage désormais le triomphe du Christ et règne
pour toujours avec lui, c’est « afin que son exemple nous
édifie », au sens fort du terme, c'est-à-dire nous
aide à nous ouvrir à notre tour et de plus en plus à
l’œuvre de Dieu « qui fait pour nous comme il fit pour
elle des merveilles ».
« Elle a prêté seulement ses bons offices, conclut
Baudouin, elle a rempli son rôle de médiatrice, elle a mis
au monde, au centre du monde, le Médiateur qui lui, pourrait accomplir
le salut ». Ne nous privons pas du profit spirituel de sa fréquentation
puisque, nous rappelle saint Benoît, « en tout lieu, et donc
sur la terre comme au ciel, c’est un seul Seigneur que l’on
sert, c’est sous un seul Roi qu’on milite ».
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61 b et 3ème mardi de l'Avent : la règle d'or
«
Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui
». Cette maxime bien connue de l’Antiquité, notamment
dans le judaïsme (cf. Tobie 4, 15), est particulièrement chère
à saint Benoît, puisqu’il la cite deux autres fois,
au début de la Règle, chapitre 4, instrument 9, et à
la fin, au chapitre 70, toujours sous sa forme négative, alors
que Jésus (en Mt 7, 12) et après lui les écrits chrétiens
utilisent une tournure positive : « Tout ce que vous voulez que
les hommes fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour eux : voilà
la Loi et les Prophètes ».
Saint
Benoît est assurément chrétien. Le fait qu’il
opte pour la formulation négative montre qu’il a saisi tout
ce qu’elle permet de déploiement positif. La première
lecture de la messe de ce troisième mardi de l’Avent nous
aide à comprendre à notre tour comment les deux s’articulent.
« Ce reste d’Israël ne commettra plus l’iniquité.
Il renoncera au mensonge, on ne trouvera plus de tromperie dans sa bouche.
Il pourra paître et se reposer sans que personne puisse l’effrayer
». La
limitation vient pour préserver des excès et de la surenchère
; elle crée l’espace dans lequel le positif d’une édification
mutuelle peut advenir parce que le respect de soi et de l’autre
a été préalablement posé.
Le programme proposé dans le prologue à qui « veut
avoir la vie véritable et éternelle » constitue un
parallèle intéressant : « Interdis le mal à
ta langue et que tes lèvres ne profèrent pas de parole trompeuse
; détourne toi du mal et fais le bien ; recherche la paix et poursuis
la ». Il s’agit de s’entraider à croître
dans la grâce et les exigences d’une vie véritablement
commune, de communion. Cela
demande une conversion, de revenir de nos « je ne veux pas »
pour faire la volonté du Père, retournement dont l’évangile
du jour souligne qu’il est fondé sur l’adhésion,
par la foi, à la parole de Dieu.
Le
prophète Sophonie l’exprime en terme de transformation, de
purification, pour celle qui « n’a écouté la
voix de personne, qui n’a pas accepté de leçon, qui
n’a pas fait confiance au Seigneur et ne s’est pas présentée
pour servir son Dieu. » «
Avoir refuge dans le nom du Seigneur » ne renvoie pas à la
tranquillité d’un chacun chez soi, mais à la recherche
d’un accord dans la complémentarité : « Je vais
transformer les peuples et purifier leurs lèvres, pour qu’ils
invoquent tous ensemble le nom du Seigneur et le servent d’un seul
cœur ».
Le
contexte des deux autres apparitions de ce que l’on a nommé
« la règle d’or » nous place au carrefour décisif
: au chapitre 70, la citation arrive pour appuyer « que nul ne doit
se permettre de frapper à tout propos », et au chapitre 4
elle est associée au «renoncement à soi-même
pour suivre le Christ ». « Ce que tu ne veux pas qu’on
te fasse, ne le fais pas à autrui » : nous voici donc invitées,
non à fermer les yeux et à laisser faire, mais à
les ouvrir et à découvrir l’importance de notre comportement
pour la qualité de nos relations.
En
cette période de l’Avent, veiller à ne pas faire à
autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse, est un chemin
privilégié pour nous préparer à accueillir
celui qui vient comme un étranger au milieu de nous. C’est
de lui que nous apprenons à devenir « une créature
nouvelle, œuvre de la miséricorde de Dieu », et à
nous garder « de toute déchéance », comme nous
en demandons la grâce dans l’oraison du jour.
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61 b bis et jeudi octave de Pâques : participants du Christ
Par
deux fois dans ce bref passage de la Règle, il est question de
rang plus élevé en rapport avec le mérite de la vie.
Quelle vie plus méritoire que celle du saint et du juste dont Pierre
rappelle à ses auditeurs qu’ils l’ont pourtant rejeté
et tué, ceci non pour les accabler, mais pour qu’ils se convertissent.
De
même, en mettant sous nos yeux, de toutes les manières, le
premier rang tenu par le premier né d’entre les morts, la
liturgie de ce temps pascal veut nous enraciner dans la vie digne des
enfants de Dieu que le Christ nous a acquise dans le mystère de
sa mort et de sa résurrection. « C’est pour vous d’abord,
dit l’apôtre Pierre en finale de la première lecture
de la messe, que Dieu a fait se lever son Serviteur, et il l’a envoyé
vous bénir, en détournant chacun de vous de ses actions
mauvaises ».
C’est
par notre vie, en effet, que nous sommes témoins de sa résurrection.
Non en accomplissant des choses extraordinaires, ce dont nous sommes d’ailleurs
totalement incapables, mais tout simplement, en prenant soin de «
ne pas faire à autrui, ce que nous ne voulons pas qu’on nous
fasse », selon cette règle d’or sur laquelle saint
Benoît revient par trois fois.
Le
Christ, lui, veut nous faire du bien, comme le montre la guérison
en son nom de l’infirme de la Belle Porte ou encore la fraction
du pain qui révèle sa présence ; il veut notre salut.
Pour cela, il ouvre notre esprit à l’intelligence des Ecritures,
afin qu’en se mettant à leur écoute, notre cœur
et notre vie soient renouvelés. « Les remèdes de Pâques
vous ont changés en une nouvelle créature, marchez toujours
aussi dans une vie nouvelle », écrit Guerric d’Igny
dans son deuxième sermon pour la résurrection.
Et il poursuit en indiquant la source toujours actuelle d’une telle
nouveauté. « Vous êtes devenus participants du Christ
en entrant dans la communauté de la foi, en participant au sacrement,
en communiant à l'Esprit Saint : efforcez vous donc non seulement
de retenir fermement jusqu'à la fin le commencement de sa nature,
mais efforcez vous encore avec grand soin de l'augmenter ».
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61b ter et 20ème dimanche B : ne pas vivre comme des fous
Saint
Benoît a évoqué hier ce que nous mérite telle
ou telle conduite. Il revient ce matin sur le sujet. Qu’est-ce qu’une
vie digne ? Saint Paul, dans la seconde lecture de la messe, nous avertit
de « prendre bien garde à notre conduite, de ne pas vivre
comme des fous mais comme des sages ».
Pour cela, continue t’il, il importe « que nous comprenions
bien quelle est la volonté du Seigneur, que nous nous laissions
plutôt remplir par l’Esprit Saint ». Pas évident
: le passage précédent nous a rappelé notre misère,
nos vaines exigences et nos vices.
La liturgie de ce 20ème dimanche ordinaire répond fort à
propos en s’adressant à « ceux qui manquent de sagesse»,
à nous donc qui sommes dépourvus de cette intelligence qui
donne « à tout moment et pour toutes choses de rendre grâce
à Dieu ». C’est pour nous faire quitter notre folie
et vivre et suivre le chemin de l’intelligence que Jésus,
« en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse
et de la connaissance », nous invite une fois de plus à sa
table : « Venez manger mon pain et boire le vin que j’ai apprêté
».
«
Quand nous mangeons sa chair immolée pour nous, nous sommes fortifiés
; quand nous buvons le sang qu’il a versé pour nous, nous
sommes purifiés ». Ces paroles de la première préface
de l’eucharistie rendent compte de l’expérience du
salut qu’il nous est donnée de faire chaque fois que nous
communions au corps et au sang du Christ.
Que
faisons nous de la vie nouvelle que nous recevons là jour après
jour ? C’est pour qu’elle grandisse en nous et entre nous
que ce chapitre 61 de la Règle nous enjoint en finale : «
Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui
».
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62 et 20ème mercredi ordinaire : avancer de plus en plus vers Dieu
«
Il avancera de plus en plus vers Dieu ». C’est n’est
pas un programme tout tracé que saint Benoît place devant
nous à travers cette expression magnifique, c’est plutôt
une expérience qu’il nous convie à faire et à
refaire chaque jour de notre vie. « Ce parcours, comme le dit Gilbert
de Hoyland au début de son quatrième sermon sur le Cantique,
n’est pas errance mais recherche » et nous y « trouvons
réconfort » puisque « dans notre marche, ce sont les
lieux mêmes où Celui que nous aimons a l’habitude de
se tenir que nous visitons et foulons maintes fois ».
«
Les lieux dont il s’agit ici, précise aussitôt Gilbert,
ne sont pas matériels mais spirituels, invitant l’âme
aux exercices spirituels ». Ces lieux, ou plutôt les exercices
spirituels qui nous y mènent, ce chapitre 62 nous les indique également.
Il y est question d’obéissance et de discipline en référence
à la Règle. Qu’est-ce à dire, sinon que la
Règle, « interprétation concrète de l’Evangile
pour nous », nous engage à et dans une manière de
vivre qui fait de nous des disciples du Christ, à l’écoute
de l’Esprit, dans la volonté du Père.
Saint
Benoît ne manque pas de signaler également les voies sans
issues que sont l’élèvement et l’orgueil : elles
débouchent sur les deux impasses de la rébellion et de l’opiniâtreté.
Se bloquer là équivaut à s’exclure soi-même.
Le « il sera chassé du monastère » final est
aux antipodes du « il avancera de plus en plus vers Dieu »
initial.
Comment ne pas s’égarer ??? « Ce parcours, disait Gilbert,
n’est pas errance mais recherche » … Et plus loin dans
son commentaire il nous donne une indication précieuse pour progresser
sur la route quand il affirme : « La clé de toutes les actions
et ce qui détermine le but de la vie entière, c’est
l’espérance des réalités d’en haut. C’est
avec elle que la vie doit coïncider, vers elle qu’elle doit
tendre et par elle qu’elle doit être protégée
de toutes les tentations ».
Notre
vie coïncide t-elle avec le but que nous propose ce matin la Règle
: avancer de plus en plus vers Dieu. Y tendons nous vraiment dans le concret
de ce que nous pensons, disons, faisons. Garder un tel objectif devant
les yeux de notre cœur nous protègera de toutes les tentations
et fortifiera notre espérance en nous aidant à ajuster nos
voies pour goûter dès ici et maintenant quelque chose de
ces réalités d’en haut auxquelles nous aspirons.
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62 bis et dimanche des rameaux : sa faiblesse nous est aussi profitable
En
ce dimanche où nous commémorons l’entrée de
Jésus à Jérusalem, saint Benoît nous redit
ce qu’« avancer de plus en plus vers Dieu » signifie
d’humilité et d’obéissance. Comme son maître,
le prêtre de ce chapitre 62 n’a d’autre rang que celui
de serviteur. Ce qui lui est demandé met sous ses yeux l’abaissement
qu’il doit imiter.
En
nous redisant l’incroyable proximité de Dieu dans son Verbe
fait chair jusqu’à l’extrême de l’amour
pour nous sauver, les récits de la passion que nous allons relire
cette semaine, nous pressent de nous mettre à notre tour à
la suite du Christ serviteur. « Accorde nous cette grâce,
demande à Dieu l’oraison du jour, de retenir les enseignements
de sa passion et d’avoir part à sa résurrection ».
Au
terme du carême nous pourrions être tentées par le
découragement en voyant combien peu finalement nous avons profité
de ce temps de retournement, de conversion. L’Eglise, à travers
la liturgie de la semaine sainte, nous donne d’oser entrer dans
la démarche pascale. « Accorde-nous d’entrer avec le
Christ notre Roi dans la Jérusalem éternelle », demande
à Dieu la première des deux prières proposées
pour la bénédiction des rameaux; et la seconde : «
Pour que nous portions en lui des fruits qui te rendent gloire, donne-nous
de vivre comme lui en faisant le bien ».
Sur
cette voie salutaire, écrit saint Bernard, « sa faiblesse
nous est aussi profitable que sa majesté. Car si sa puissance divine
a brisé le joug du péché, l'infirmité de sa
chair mortelle a, dans sa mort, détruit les droits de la mort même
: aussi l'Apôtre dit-il très bien que l'infirmité
de Dieu est plus forte que les hommes ».
Sa
majesté, la procession commémorant l’entrée
à Jérusalem va l’évoquer. Mais il n’y
a pas que les disciples qui accompagnent Jésus. Comme nous l’entendrons
une fois entrées à l’église, les acclamations
vont vite être remplacées par les invectives d’une
foule excitée par les chefs des prêtres : « Crucifie-le
».
Par le raccourci saisissant de cette double célébration
qui inaugure la semaine sainte, la procession des rameaux suivie de la
messe de la passion, nous nous retrouvons coup sur coup plongées
dans la foule massée à l’entrée de Jérusalem
et au milieu du peuple présent devant chez Pilate puis au calvaire.
La majesté et la faiblesse de notre Sauveur sont mises simultanément
sous nos yeux pour éveiller nos cœurs à l’intelligence
du mystère pascal et nous porter à avancer à sa suite
de plus en plus vers Dieu.
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63a et 20ème jeudi ordinaire : du rang à garder
Alors
que saint Benoît nous parle « du rang à garder dans
la communauté », Jésus, à la fin de l’évangile
du jour, déclare à ses disciples : « Beaucoup de premiers
seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers ».
Il n’y a qu’un premier devenu dernier, celui qui, «
de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait
à Dieu, mais s'anéantit lui-même, prenant condition
d'esclave, et devenant semblable aux hommes ».
Et
il n’y a qu’un dernier devenu premier, celui qui, «
s'étant comporté comme un homme, s'humilia plus encore,
obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!
Aussi Dieu l'a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui
est au-dessus de tout nom … Il est le commencement, Premier-né
d'entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang ».
Nos grands biens ne pèsent pas lourds face à « l’humiliation
du Christ », cette « richesse» que l’épître
aux hébreux dit « plus grande que les trésors de l’Egypte
». Tout quitter pour le suivre, c’est recevoir beaucoup plus
que d’être avec lui, c’est qu’il soit avec nous
en tout ce qui nous arrive », selon la promesse du Seigneur à
Gédéon.
C’est
au cœur de ces événements petits ou grands de notre
vie qui nous remettent à notre place, qu’il nous fait entrer
plus profondément dans son mystère pascal pour notre salut.
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63 a bis et 2è dimanche de Pâques C : la meilleure des directions
Il
est cinq fois question de rang, ordo, dans ce chapitre 63 consacré
au sujet. Le contraire, c’est le désordre. L’ordre
établi par saint Benoît n’a rien d’arbitraire,
il a un sens, il dessine une direction, c'est-à-dire qu’il
n’est pas une fin en soi, mais un chemin pour parvenir au but. Il
veut ouvrir à la communion fraternelle et à l’union
à Dieu, inséparablement. « C’est selon le rang
que l’abbé aura établi, ou celui que les frères
tiennent de leur entrée, qu’ils iront au baiser de paix et
à la communion ».
En
établissant des priorités, saint Benoît prend soin
de souligner que la succession qu’elles déterminent n’a
rien à voir avec une question d’âge ou de dignité
: elles visent plus profondément à nous faire progresser
dans l’humilité et la charité, comme le passage de
demain le soulignera. Ce chapitre nous redit que nous tenons notre rang
de l’appel de Dieu et que la juste place de chacune est celle qui
lui permet de devenir une pierre appropriée pour la construction
de la communauté ainsi rassemblée, un membre vivant du corps
du Christ.
Dans
ce sens, le rapprochement de ce chapitre 63 de la Règle et de la
liturgie de ce 3ème dimanche de Pâques s’avère
éclairant. Alors que saint Benoît nous parle « du rang
à garder dans la communauté », la première
lecture met en effet sous nos yeux « Jésus pendu au bois
du supplice, que Dieu, par sa puissance, a élevé en faisant
de lui le Chef, le Sauveur, pour apporter à Israël la conversion
et le pardon des péchés ».
Parce
qu’il « n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait
à Dieu, mais qu’il s’est dépouillé, prenant
la condition de serviteur et se faisant obéissant jusqu’à
la mort sur une croix », le Christ est devenu « le premier
né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier
rang ». L’évangile du jour nous place à son
tour face au mystère du Ressuscité se manifestant à
ses disciples sous les traits d’un inconnu qui les attend sur le
rivage. « Suis-moi », dit-il en finale à Pierre, après
avoir éprouvé par trois fois la solidité de son amour.
Suivre le Christ ne va pas sans se convertir.
«
Notre ordre, notre place, notre rang, écrit saint Bernard dans
sa fameuse lettre 142, c’est l’abaissement, c’est l’humilité,
c’est la pauvreté volontaire, l’obéissance,
la paix, la joie dans l’Esprit Saint ». Nous sommes renvoyées
là à la dimension pascale du projet cistercien, les quatre
premiers termes nous engageant à la suite du Christ en route vers
sa passion, les deux derniers étant fruits de la résurrection
avec lui.
Et
pour couronner l’énumération, Saint Bernard ajoute
en finale : « [Notre ordre, notre place, notre rang], c’est
par-dessus tout de garder la meilleure des directions qui est la charité
». En toute circonstance, demandons-nous quelle place Jésus
prendrait-il ? C’est là assurément qu’il nous
attend et nous invite à le suivre.
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63b et 2è dimanche de Pâques B : la réponse de l'homme
raisonnable et libre
En
ce deuxième dimanche de Pâques, nous pourrions appliquer
à Thomas ce qu’Adolphe Gesché, dans son ouvrage sur
le Christ, dit de Paul : « Ce qu’il découvre, c’est
que le salut réside dans une relation personnelle. Que ce que Dieu
nous a envoyé, ce n’est pas un don abstrait, mais la communication
même de sa personne en quelqu’un qui est son propre fils.
Et ce que Dieu nous donne ainsi, ce n’est pas d’être
fils par décision, mais par participation de personne à
personne ».
Naître
à la foi demande que nous nous laissions rejoindre par Celui qui
vient, qui est là au milieu de nous, quand bien même nous
sommes verrouillées dans nos peurs ou nos refus, qui nous dit :
« La paix soit avec vous », qui répand sur nous son
souffle et nous donne le nom de frère et de sœur, pour reprendre
la thématique du passage de la Règle que nous venons d'écouter.
«
Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est
vraiment né de Dieu », entendrons nous en seconde lecture.
« Mon Seigneur et mon Dieu », s’écrie quant à
lui Thomas en passant de l’incrédulité à la
foi, laquelle, affirmait Jean Paul II, « est la réponse de
l’homme raisonnable et libre à la parole du Dieu vivant ».
La
première lecture nous montre les fruits qu’elle porte dans
la communauté rassemblée autour des Apôtres à
Jérusalem : « La multitude de ceux qui avaient adhéré
à la foi avait un seul cœur et une seule âme et personne
ne se disait propriétaire de ce qu’il possédait, mais
on mettait tout en commun ». L’attitude inverse a été
évoquée au début de ce chapitre 63 avec la mise en
garde contre les dispositions injustes, les avantages ou préjudices
dus à des considérations trop humaines.
Pareils travers soulignent combien la foi est un retournement. «
Dès l’origine, écrit Nicolas Cabasilas, c’est
pour le nouvel homme que la nature humaine fut constituée, et c’est
en vue de lui qu’intellect et désir ont été
structurés. Si nous avons reçu la pensée, c’est
pour connaître le Christ ; et si nous avons reçu le désir,
c’est pour courir vers lui ».
Il
ne nous reste plus qu’à demander, avec l’oraison du
jour, que « Dieu, dont la miséricorde est infinie, augmente
en nous sa grâce pour que nous comprenions toujours mieux quel baptême
nous a purifiés, quel Esprit nous a fait renaître et quel
sang nous a racheté », ainsi serons nous et vivrons nous
toujours davantage en cohérence avec la foi que nos lèvres
proclament.
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63b bis et 4ème dimanche de l'Avent A: on lui donnera le nom d'Emmanuel
Qu’
« il ne soit permis à personne de désigner quelqu’un
par son seul nom », on le voit déjà dans l’évangile
de ce 4ème dimanche de l’Avent. Lorsque l’Ange du Seigneur
apparaît en songe à Joseph, il s’adresse à lui
en l’appelant « fils de David ». De même Marie
est nommée « la mère de Jésus », ou l’«
épouse » de Joseph, ou encore, à travers la prophétie
d’Isaïe, « la Vierge ».
«
Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse
: l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit
Saint ». Le nom qualifie la personne, il dit quelque chose de son
être en relation, situé dans une histoire dont la Bible nous
révèle la dimension salutaire. Le nom que recevra l’enfant
de Marie constitue à cet égard tout un programme : «
Elle mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus,
c’est-à-dire, le Seigneur sauve, car c’est lui qui
sauvera son peuple de ses péchés ». Ou
encore : « Elle mettra au monde un fils, auquel on donnera le nom
d’Emmanuel, qui se traduit : Dieu avec nous ».
En
nous demandant de nous donner le nom de frères ou de soeurs, saint
Benoît nous rappelle cette référence à Dieu
sauveur, à Dieu avec nous, qui est au cœur même de notre
identité de créature rachetée. C’est à
ce niveau également, à cette profondeur, que saint Paul
s’adresse à nous dans la seconde lecture : « Vous les
fidèles qui, êtes, par appel de Dieu, le peuple saint ».
L’appellation de « fidèles », de « peuple
saint », exprime la grâce de notre appartenance à Dieu.
Quant à « l’obéissance de la foi » qui
en découle, elle est, comme le spécifie encore saint Paul,
« pour que son nom soit honoré ».
«
Que ta grâce, Seigneur notre Père, se répande en nos
cœurs », supplions nous aujourd’hui avec l’oraison
de ce dernier dimanche de l’Avent. Grâce attachée à
«l’incarnation », pour notre salut, « de son Fils
bien-aimé ». Commentant le verset du Cantique « ton
nom est une huile répandue », saint Bernard s’écrie
: « Le voilà le nom nouveau, que la bouche du Seigneur a
prononcé, et qui avait été révélé
par l’ange avant que l’enfant ne soit conçu dans le
sein de Marie. Ce nom, quiconque l’invoquera sera sauvé :
ce n’est pas vrai des Juifs seulement, car il s’est répandu
en tout lieu. C’est le nom que le Père a donné au
Fils, lui l’Epoux de l’Eglise, notre Seigneur Jésus-Christ,
qui est béni à jamais ».
Parce
qu’elle exprime notre lien au Christ et dans le Christ, Verbe fait
chair pour que nous devenions enfants de Dieu, l’appellation de
frère ou de sœur à laquelle ce chapitre 63 nous renvoie,
est aussi « le nom que le Père nous a donné ».
Quel pas cette fraternité dans le Christ nous presse t’elle
d’accomplir, à moins de huit jours de Noël, afin que
nos relations se déploient toujours davantage en Celui qui vient
nous sauver ? Pour mieux le voir, pour mieux le percevoir, ne craignons
pas, nous non plus, de prendre chez nous Marie : qui, mieux qu’elle,
peut nous apprendre à nous ouvrir à la grâce du nom
sauveur ?
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63b ter et mardi saint : lorsqu'ils se nommeront les uns les autres
La
façon de désigner l'autre dit comment nous nous situons
par rapport à lui. Rien d'étonnant donc à ce qu'il
soit question de la manière de se nommer dans ce chapitre qui traite
« du rang à garder dans la communauté ». Le
nom met en présence et en relation les personnes, il signifie également
leur différence. Saint Benoît évoque cette proximité
et cette distance inhérentes au nom quand il parle à la
fois d'« affection » et de « révérence».
Mais
surtout il indique pour cette relation une direction qui est en même
temps le lieu où elle s'origine. Le « seul nom » rend
compte du niveau humain préalable, mais l'ajout de « frère
» ou de « père » montre que chaque rencontre
appelle un troisième terme qui l'établit à un niveau
théologique, pourrait-on dire, puisque nos relations acquièrent
leur vérité, leur qualité en référence
à Dieu qui nous rend frères et sœurs, par qui nous
devenons fils et filles.
Une
relation est quelque chose de vivant, qui demande à être
cultivé, ordonné, orienté. Si saint Benoît
juge bon d'en parler et même de statuer sur le sujet, c'est que
cet enracinement en Dieu de nos rapports fraternels n'est pas évident
à notre nature centrée sur elle même. En nous signifiant
que l'interpellation de l'autre ne peut se faire sans ouverture à
la présence de Dieu au milieu de nous, entre nous, sans ajustement
mutuel sous son regard, ce chapitre 63 souligne que notre communion fraternelle
est intimement liée à notre relation personnelle à
Dieu.
Saint
Benoît parle du nom qu'on « ne s'arroge pas de soi-même
» mais qui est « reçu par honneur et amour du Christ
». Aborder l’autre comme un frère ou une sœur
dans le Christ nous entraîne à nous regarder mutuellement
non plus de notre point de vue trop humain mais de celui de Dieu qui nous
sauve.
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64 a et saint Bernard : l'amour du Verbe incarné
Les
oraisons de la messe du jour évoquent « la ferveur de l'esprit
» qui a fait de saint Bernard, « dans la maison de Dieu, une
lampe qui brûle et qui éclaire », lampe alimentée
par « l'amour du Verbe incarné » dont il était
rempli. Cette lumière venue de la proximité de Dieu vers
lequel il tendait, lui donnait une connaissance aiguë de tout ce
qui, en lui, n'était pas encore consumé par ce feu. «
Prie pour moi, je te le demande instamment, parce que je pèche
constamment », demande-t-il dans une lettre à son ami, Hugues,
archevêque de Rouen.
Dans
la première vie de Saint Bernard, Guillaume de Saint Thierry nous
révèle le point d'ancrage de ce travail incessant de la
grâce dans l'âme de son serviteur. Il raconte que, dès
son entrée à Cîteaux, le jeune Bernard fut «
tout entier à la garde de son cœur, à la persévérance
dans son projet de conversion ; il avait sans cesse à l'esprit
et sur les lèvres ces paroles : Bernard, Bernard, pour quoi es
tu venu ? »
Question
que le chapitre 60 de la Règle nous a rappelée dimanche
dernier à propos du « prêtre qui demande à être
reçu dans le monastère. Il saura, dit saint Benoît,
qu'il sera tenu à toute la discipline de la Règle, et qu'on
ne lui en relâchera rien. Il en sera comme il est écrit :
« Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ? ».
Ce
« ad quid venisti » vient en effet directement de l'écriture.
Question de la fidélité, posée par Jésus lui-même
dans l'évangile selon saint Matthieu. Le contexte est celui de
l'arrestation de Jésus et la question s'adresse à celui
qui le livre, à Judas. C'est le moment de l'épreuve, de
l'option décisive. Suivre le Christ requiert un choix de notre
volonté libre.
Bernard
inscrit ses pas dans les traces de ceux qui ont résolu de se mettre
à l'école du Christ par le moyen d'un attachement plus étroit
à la Règle. Cette dernière nous parle aujourd'hui
« d'agir dans une intention pure et par le zèle de Dieu ».
C'est chaque jour que nous avons à réaffirmer notre propos,
amenant ainsi nos intentions à se purifier et le zèle de
Dieu à se ranimer en nous. Que saint Bernard nous aide à
ne rien préférer à l’amour du Christ et, comme
le demande l'oraison du jour, « à vivre comme des fils de
la lumière ».
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64 a bis et 4ème dimanche
Avent C : heureuse celle qui a cru
Plusieurs
fois dans la Règle, et encore ce matin, saint Benoît parle
du monastère comme de « la maison de Dieu », expression
bien en situation en ce temps de l’Avent où nous nous préparons
à accueillir son Fils, notre Sauveur, qui vient faire sa demeure
parmi nous. La
maison de Dieu ne peut être en effet que « fondée sur
la pierre » qui est le Christ, selon l'image évangélique
rappelée par saint Benoît au centre du prologue. Le Seigneur
lui-même précisait alors que « bâtir sa maison
sur le roc » consiste à « écouter ses paroles
et à les accomplir ».
Elisabeth,
dont le nom signifie « maison de Dieu », sait ce qu’il
en est, elle qui, dans l’évangile de ce 4ème dimanche
de l’Avent, proclame « heureuse celle qui a cru à l’accomplissement
des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ». En évoquant
de même l’accueil du Verbe éternel par la Vierge devenue
le temple du Très-Haut, l’oraison prévue pour le 20
décembre demande au Seigneur de nous « aider à devenir
assez humbles pour faire comme elle sa volonté ».
On
ne peut rien construire qui tienne et qui dure sur les dérèglements,
les désordres, l'accord des méchants, la complicité
dans le péché dont il est question dans le passage de la
Règle que nous venons d'entendre. Le monastère ne sera en
vérité maison de Dieu que si nous nous laissons effectivement
habiter par lui, si nous consentons à tout ce par quoi il veut
nous déloger de notre égocentrisme viscéral et si
nous nous ouvrons à la vie nouvelle qu'il nous offre dans le Christ.
On
connaît le texte de Dorothée de Gaza sur « la maison
de l'âme que l'on bâtit par l'observance des commandements
de Dieu », sur le fondement de la foi, en posant tout à tour,
selon les circonstances qui se présentent, « une pierre d'obéissance,
une pierre de patience, une pierre de tempérance, une autre de
compassion ou de retranchement de la volonté propre ou de mansuétude
», sans oublier « la constance et le courage, qui sont les
pierres d'angle », le tout « posé sur le mortier de
l'humilité » et couronné par « le toit de la
charité ».
Notre
maison est elle bien la maison de Dieu ? Quels préparatifs avons
nous encore à faire pour recevoir dignement le Verbe fait chair,
quelle chose encore à réparer, à consolider, à
retrancher ou à ajouter pour qu'il soit vraiment l'Emmanuel, Dieu
avec nous, comme nous le chanterons à Noël ? Quels
murs entre nous nous empêchent d'édifier un lieu pour sa
présence au milieu de nous ? A nous de savoir profiter des multiples
occasions de chaque jour pour accueillir Celui qui se tient à la
porte et frappe, pour demeurer avec Lui comme il veut demeurer parmi nous.
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64 a ter et 3ème mardi de Pâques
: la maison de Dieu
Il
vient d’être question du monastère comme de «
la maison de Dieu » : « Ils pourvoiront eux-mêmes d’un
digne chef la maison de Dieu ». Nous avons déjà rencontré
l’expression il y a une quinzaine de jours : la fin du chapitre
53 stipulait que « la maison de Dieu sera sagement administrée
par des gens sages ». Avant, le chapitre 31 avait disposé
les choses « afin que personne ne soit troublé ni contristé
dans la maison de Dieu ».
Nos
Constitutions ont retenu l’image, puisque leur deuxième partie
s’intitule justement « la maison de Dieu ou le monastère
». La thématique est particulièrement d’actualité
en ce temps pascal. Nous sommes invitées à nous «
approcher de la pierre vivante rejetée par les hommes mais choisie
et précieuse devant Dieu, et à entrer nous-mêmes,
comme des pierres vivantes, dans la construction de la Maison habitée
par l’Esprit ».
S’approcher,
entrer, saint Benoît nous dit que cela consiste à «
agir dans une intention pure et par le zèle de Dieu ». «
Caste et zelo Dei », deux expressions que l’on retrouvera
au chapitre 72 : on y verra l’intention pure s’exercer dans
la « charité fraternelle » et le zèle de Dieu
apparaîtra comme ce qui nous « sépare des vices et
nous mène à la vie éternelle ». A l’inverse,
comme le montre ce chapitre 64, « l’accord des méchants
» produit « dérèglements et désordres
».
Nous
qui sommes « renées de l’eau et de l’Esprit »,
quel soin avons-nous de nous édifier sur le fondement solide qu’est
le Christ ressuscité ? Pour fortifier notre foi, il nous rappelle,
dans l’évangile du jour, qu’il est « le pain
de Dieu donné pour la vie du monde. »
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64 a quater et saint Bernard : marchez en enfants de lumière
«
Eu égard au mérite de la vie et à la doctrine spirituelle
» de l'abbé de Clairvaux, il convient mieux, en ce jour où
nous célébrons sa mémoire, d'écouter ce qu'il
a à nous dire que de dire quelque chose sur lui.
Nous
venons de chanter, comme antienne de Benedictus : « Au dernier mot
de son chant, Bernard, tel un prophète nous invite : Marchez en
enfants de lumière ». Nous sommes renvoyées là
au dernier paragraphe du sermon 85 sur le Cantique qui s'attache à
« scruter les mystères du lit » où l'épouse
cherche le Verbe au long des nuits.
Et saint Bernard d'expliquer : « Si vous consentez à voir
dans ce lit l'image de l'infirmité humaine, et dans les ténèbres
de la nuit, l'ignorance, il est naturel et juste de chercher contre ce
double mal originel le secours du Verbe qui est la vertu et la force de
Dieu. Quoi de plus convenable que la force et la sagesse opposées
à la faiblesse et à l'ignorance !
...
C'est cette ignorance, selon moi, dans laquelle le bienheureux apôtre
confesse être né, et dont il se glorifie d'avoir été
affranchi, quand il dit : ‘Il nous a arrachés à la
puissance des ténèbres’. C'est pourquoi il disait
encore : ‘Nous ne sommes pas les fils de la nuit ni des ténèbres’,
et s'adressant à tous les élus : ‘Marchez en enfants
de la lumière’».
Ces
ultimes paroles, adressées à ses moines de Clairvaux et,
par delà, à chacune de nous, nous pressent de chercher le
Verbe, « puisque, comme le dit le paragraphe précédent,
tout est en Lui. Là sont les remèdes à nos blessures,
et le secours de nos indigences, et la correction de nos défauts,
et les ressources de la perfection, enfin, tout ce qu'il nous est utile
de recevoir ou d'avoir, tout ce qui est de convenance ou de nécessité
».
« Marchez en enfants de lumière » : cette exhortation
qui clôt l'œuvre ici bas de saint Bernard nous montre le chemin
pour avancer chaque jour, « encouragées par ses exemples
et guidées par ses conseils », et être, à notre
tour, « saisies d'amour pour le Verbe incarné », comme
le demande au Seigneur la prière après la communion.
L'oraison
du jour nous rappelle, quant à elle, que « le Seigneur, a
voulu que saint Bernard, rempli d'amour pour son Eglise, soit dans sa
maison la lampe qui brûle et qui éclaire». Qu'il «
nous accorde, par son intercession, la même ferveur de l'esprit,
afin que nous commencions chaque jour à « marcher en enfants
de lumière ».
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64 b et 21 décembre : un fruit de bénédiction
Saint
Benoît attire ce matin notre attention sur « la discrétion,
cette mère des vertus ». A s’en tenir au sens premier,
la dis-cretio est la faculté de distinguer, de discerner entre
deux choses, et par suite de décider. Alors
qu’arrive le jour où Marie va enfanter l’Emmanuel,
Dieu avec nous, il importe plus que jamais de discerner et de décider.
Elle-même nous montre à le faire par sa réponse de
foi qui donne à la parole de Dieu, au Verbe de vie, de se faire
chair en elle.
«
Heureuse, celle qui a cru à l’accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur ». Si Marie vient aujourd’hui
jusqu’à nous, c’est pour nous entraîner à
laisser le fruit béni de ses entrailles déployer, en nous
aussi, son œuvre de salut, pour nous apprendre à discerner
sa présence dans nos vies et à nous décider en acte
de foi.
Un
tel chemin, à l’instar de celui du saint patriarche Jacob
évoqué par ce chapitre 64 de la Règle, ne se fait
pas tout seul ni en un jour. Saint
Benoît parle d’ « avoir toujours notre propre faiblesse
devant les yeux », non pour nous y complaire mais pour l’ouvrir
à Celui qui nous manifeste par sa venue toute l’étendue
de sa miséricorde.
«
Quel fruit y a-t-il pour nous dans ce fruit, demande Baudouin de Ford
? Bien sûr un fruit de bénédiction qui vient de ce
fruit béni. De cette semence, de ce germe, de cette fleur est sorti
un fruit de bénédiction, et il est parvenu jusqu’à
nous. D’abord comme en semence, dans la grâce du pardon ;
ensuite comme en germe, par le progrès dans la vie spirituelle
; enfin en fleur, par l’espérance et la possession de la
gloire ». Comment allons-nous durant ces quelques jours qui nous
séparent de Noël, l’accueillir et le faire fructifier
à notre tour ?
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64 b bis et 21ème dimanche : la parole de son propre salut
Il
vient d’être question d’ « avoir toujours devant
les yeux sa propre faiblesse ». Que ce soit au niveau du monde ou
de la société qui nous entoure, comme à celui plus
restreint de notre communauté ou de nos personnes, les événements
ne manquent pas qui nous rappellent notre fragilité, nous la font
très concrètement éprouver.
Si saint Benoît souligne l’importance d’ « avoir
cette nôtre faiblesse toujours devant les yeux », n’est-ce
pas du fait qu’elle est un lieu privilégié pour entendre
la question que Jésus pose à ses disciples dans l’évangile
de ce 21ème dimanche, et pour y répondre, non « d’après
ce que disent les hommes », mais en l’envisageant «
pour nous ». « Et vous, que dites vous ? Pour vous, qui suis-je
? ».
«
Prenant la parole, Simon Pierre déclara : Tu es le Messie, le Fils
du Dieu vivant ! » Une note de la TOB relève que «
dès ses premières confessions de foi, le christianisme primitif
a souligné le caractère unique et décisif de la personne
de Jésus : il est celui qui entretient avec Dieu une relation filiale
sans pareille, celui à qui fut confiée une mission sans
égale pour le salut des hommes ».
Cette
grandeur incommensurable du dessein salutaire de Dieu, évoquée
dans la seconde lecture – « quelle profondeur dans la richesse,
la sagesse et la science de Dieu » – se révèle
à nous dans sa toute aussi incroyable proximité en la personne
de Jésus. En lui, Dieu nous rejoint dans notre propre faiblesse
pour y déployer la force de son amour.
«
Pour vous, qui suis-je ? », continue de demander le fils du Dieu
vivant, le Verbe fait chair, aux disciples de tous les temps, à
nous ce matin. « Dieu vient aux hommes et ils ne se lèvent
pas, remarque Guerric d’Igny dans l’un de ses sermons. Celui-là
se lève, ajoute t’il, qui se laisse soulever par un peu de
dévotion pour rendre gloire à la grâce de Dieu ; celui-là
se lève qui, tout au moins, accueille avec joie la parole de son
propre salut ».
Cette parole, nous dit par deux fois ce chapitre 64, est une parole de
miséricorde : c’est en laissant cette « miséricorde
du Seigneur agir » au cœur de notre propre faiblesse «
et nous guérir entièrement », comme nous le lui demanderons
dans la prière après la communion, que nous serons «
transformées par sa grâce » et « pourrons lui
plaire en toute chose ».
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65 a et 4ème mardi de l'Avent : tu n'as pas supporté
«
Tu n’as pas supporté, Seigneur, que l’homme soit abandonné
à la mort », commence par poser l’oraison de ce 22
décembre, ce qui, au regard du passage de la Règle que nous
venons d’entendre, pourrait se traduire : « Tu n’as
pas supporté que nous nous abandonnions à l'orgueil, aux
conflits, aux dissensions, aux jalousies, aux détractions, rivalités,
cabales, discordes, oppositions, bref, comme le résume saint Benoît,
aux pires désordres ».
Avec son réalisme habituel, il nous rappelle que nous ne sommes
pas à l'abri de la division, simplement parce que nous sommes pécheurs
et fragiles comme tout un chacun. Le salut qui vient n’a rien d’automatique.
L’incarnation n’est pas un coup de baguette magique que Dieu
donnerait pour changer la face du monde.
S’il
y a du merveilleux dans la venue du Fils unique de Dieu, elle réside
en ceci : c’est à cette humanité défigurée,
la nôtre, qu’en prenant chair de la Vierge Marie, il a voulu
se lier pour toujours. A
nous encore de recevoir, et donc d’implorer plus instamment la miséricorde
de Dieu, notre Sauveur, « son amour qui s’étend d’âge
en âge sur ceux qui le craignent ».
«
Tu n’as pas supporté, Seigneur, que l’homme soit abandonné
à la mort, mais tu as voulu le racheter en lui envoyant ton Fils
unique ». Nos relations fraternelles nous préparent-elles
effectivement à « nous incliner devant l’enfant de
Bethléem » ? Comment, à travers elles, y compris dans
ce qu’elles ont de plus difficile, nous disposons nous à
l’accueillir ?
Demain il sera question des mesures à prendre « pour conserver
la paix et la charité ». Tout ajustement en ce domaine nous
donnera « de communier à la vie d’un tel Rédempteur
», comme le dit encore l’oraison du jour. Alors, nous pourrons
chanter en vérité le magnificat de Marie.
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65 a bis et 3ème jeudi de Pâques : conserver la paix et la
charité
Ce
chapitre qui parle de « conflits, de jalousies, de détractions,
de rivalités, de cabales et autres discordes », nous rappelle
que moines et moniales sont, comme tout un chacun, des êtres de
chair et de sang.
A
la base d'un « pareil dérèglement », saint Benoît
indique « un méchant esprit d'orgueil » qui met le
désordre partout où il passe du fait qu'il ne permet plus
de voir les choses et les personnes correctement. En tout cela le regard
est faussé, il n'y a plus de recul pour appréhender l'autre
ou la situation dans leur réalité objective, si bien que
la rencontre ou l'événement, lorsqu'on ne peut les récupérer
à son profit, génèrent vite ressentiment ou dissensions.
Une expression de ce chapitre pointe une « opposition de sentiments
». Dans la seconde partie du chapitre qu'on lira demain, il sera
question d'une manière inverse d'envisager les choses et les autres.
Il y sera parlé une nouvelle fois de la crainte de Dieu qui caractérise
ceux qui tiennent compte de sa présence vivante, disposition qui
se traduit extérieurement dans l'obéissance à ses
préceptes, sous forme ici d'une manière de voir et d'agir
en référence à la Règle.
Tout
cela nous interpelle quant à notre propre façon de nous
positionner. Savons-nous suffisamment être en relation sans entrer
dans des réactions plus ou moins incontrôlables? Sans quoi,
comme le dit saint Benoît, « il est impossible que nos âmes
ne se trouvent pas en danger ».
Parce
que Dieu est le Tout Autre de qui tout vient et vers qui nous allons,
nous remettre sous son regard ne peut que nous aider à dépasser
ce que nos premiers mouvements ont de désordonné, en nous
demandant ce qu’Il attend de nous dans cette circonstance et quelle
attitude convient « afin de conserver la paix et la charité
», comme Saint Benoît le soulignera demain.
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65 a ter et 21ème dimanche C : se désarmer
Alors
que, dans la première lecture de la messe, le Seigneur annonce
qu’il « vient rassembler les hommes de toute nation et de
toute langue », saint Benoît, dans ce chapitre 65, nous entretient
à l’inverse de « graves conflits, dissensions, jalousies,
détractions, rivalités, cabales », bref, des «
pires désordres ». Dès
les premières lignes il en dénonce la source : « un
méchant esprit d’orgueil » qui enfle l’imagination.
Mais surtout il invite à prévenir « pareil dérèglement
» en évitant les « manières de faire qui donnent
matière à s’enorgueillir », les qualifiant d’
« absurdes ».
L’unité
de la communauté concerne chacun de ses membres et c’est
parce que rien de ce qui est humain ne nous est étranger, que la
lettre aux Hébreux nous exhorte pareillement : « Mon fils
ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage
pas quand il te fait des reproches … Quand on vient de recevoir
une leçon, on ne se sent pas joyeux, mais plutôt triste.
Par contre, quand on s’est repris grâce à la leçon,
plus tard, on trouve la paix et l’on devient juste ».
L’évangile
de ce 21ème dimanche nous rappelle la réplique de Jésus
à ceux qui protestent: « Nous avons mangé et bu en
ta présence et tu as enseigné sur nos places » : «
Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez vous de moi,
vous tous qui faites le mal ». Que
nous faut il faire alors pour être sauvées ? » «
Il faut, répondait le patriarche Athénagoras dans un texte
célèbre, mener la guerre la plus dure qui est la guerre
contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer ».
Et
il ajoutait : « J’ai mené cette guerre, pendant des
années. Elle a été terrible. Mais maintenant, je
suis désarmé. Je n'ai plus peur de rien, car l’amour
chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d'avoir
raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur
mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J'accueille et
je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées,
à mes projets. Si l'on m'en présente de meilleurs, je les
accepte sans regret. Ou plutôt non pas meilleurs, mais bons. J’ai
renoncé au comparatif ... Ce qui est bon, vrai, réel, où
que ce soit, est toujours pour moi le meilleur. C'est pourquoi je n'ai
plus peur. Quand on n'a plus rien, on n'a plus peur. Si l'on se désarme,
si l'on se dépossède, si l'on s'ouvre au Dieu homme qui
fait toutes choses nouvelles, alors Lui efface le mauvais passé
et nous rend un temps neuf où tout est possible ».
Quelles
armes avons-nous à déposer pour passer de la peur de l’autre
à la paix et à la charité ? Pour nous aider à
faire l’unité en nous et entre nous, nous pouvons reprendre
à notre compte l’oraison du jour et demander à «
Dieu qui peux mettre au cœur de ses fidèles un unique désir,
de nous donner d’aimer ce qu’il commande et d’attendre
ce qu’il promet, afin qu’au milieu des changements de ce monde,
nos cœurs s’établissent fermement là où
se trouvent les vraies joies ».
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65 b et 21ème dimanche B : établir fermement nos coeurs
«
Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir », nous dit,
à nous aussi, Josué dans la première lecture de ce
21ème dimanche. Et Jésus, dans l’évangile,
interroge les disciples que nous déclarons être: «
Voulez-vous partir, vous aussi ? ». Nous voici face à des
options déterminantes et il convient de ne pas répondre
trop vite, non pas pour donner place au doute, mais pour rejoindre notre
désir profond.
«
Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres
dieux ! C’est le Seigneur notre Dieu qui nous a fait monter, nous
et nos pères, du pays d’Egypte, cette maison d’esclavage
», répond le peuple à Josué, et Pierre s’écrie
au nom des Douze : «Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu
as les paroles de la vie éternelle ». Servir le Seigneur
apparaît comme la réponse libre et responsable de ceux qui
ont fait l’expérience du salut et comme le moyen d’inscrire
ce salut dans le concret de leur existence.
Ce
salut, note saint Paul dans la deuxième lecture, nous est offert
en plénitude dans la foi au « Christ qui a aimé l’église
et s’est livré pour elle, voulant la rendre sainte en la
purifiant par le bain du baptême et la Parole de vie ». L’amour
du Christ nous presse, à notre tour, de tout quitter pour nous
attacher à lui. Si le suivre n’est pas réellement
pour nous une question de vie, de vie véritable, nous n’irons
pas bien loin, tel Israël qui, après avoir protesté
: « Nous aussi, nous voulons servir le Seigneur, car c’est
lui notre Dieu », n’a pas tardé à s’en
écarter.
C’est que la sincérité de notre engagement ne se vérifie
pas dans les grandes déclarations, mais dans l’ordinaire
du vécu quotidien. Ce chapitre 65 nous signifie qu’il est
de notre responsabilité de construire notre présent dans
la paix et la charité. Cela ne peut se faire que si, « au
milieu des changements de ce monde », nous apprenons à «
établir fermement nos cœurs là où se trouvent
les vraies joies ».
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65 b bis et 23 décembre : le messager de l'Alliance que nous désirons
Depuis
deux jours, saint Benoît nous parle de conflits et de dissensions.
A la source d’un tel dérèglement, il a mentionné
hier, et il le souligne encore aujourd’hui, le fait de « s’enfler
d’orgueil », d’être « enflé d’un
méchant esprit d’orgueil ». Manière, pour ce
chapitre 65, de nous rappeler, à la veille de Noël, que nous
ne sommes jamais à l’abri de la division, simplement parce
que nous sommes des êtres de chair et de sang, pécheurs et
fragiles, comme tout un chacun. Il suffit pour nous en convaincre de considérer
nos propres réactions face à ce qui, de près ou de
loin, nous demande un acte d’humilité.
Le
salut qui vient n’a rien d’automatique. L’incarnation
n’est pas un coup de baguette magique que Dieu donnerait pour changer
la face du monde et qu’on pourrait alors lui reprocher d’avoir
raté, vu tant de désordres qui malmènent notre humanité.
S’il y a du prodigieux dans la venue du « messager de l’Alliance
que nous désirons », elle réside en ceci : c’est
à cette humanité défigurée, la nôtre,
que le Fils de Dieu, en prenant chair de la Vierge Marie, a voulu se lier
pour toujours. A nous encore de recevoir, et donc d’implorer plus
instamment, cette « miséricorde que Dieu montre aux pauvres
serviteurs que nous sommes ».
Malachie
nous la présente à l’œuvre dans nos existences
sous forme de purification, d’affinage, et saint Benoît, dans
le même sens, de correction et d’amendement. Par quels moyens,
par quels chemins allons nous revenir des discordances que l’orgueil
génère dans notre âme et dans nos vies à un
cœur accordé à la paix et à la charité
qui viennent de Dieu ? Le dernier chapitre des coulpes de l’année,
demain, peut en être un. Mais il y en a d’autres, comme autant
d’étoiles qui nous mènent à Bethléem.
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65 b ter et 21ème mardi ordinaire : pour conserver la paix et la
charité
Le
contraire de la paix et de la charité dont saint Benoît vient
de souligner à quel point il importe de les conserver dans le monastère,
c’est un méchant esprit d’orgueil qui transforme celui
qui en est enflé en agent de dissension. En fait, le latin parle
d’esprit malin, comme pour mieux souligner qu’il s’agit
d’un piège qui guette chaque membre dans la communauté.
Il ne nous manque souvent que l’occasion pour y tomber. «
Satan est un parfumeur : refusez vous à lui acheter de l’huile.
Car beaucoup moins qu’un créateur, c’est un corrupteur
d’aromates », écrit Gilbert de Hoyland dans son sermon
XVII sur le Cantique.
Face
à l’orgueil qui se situe sur le registre du pouvoir, de la
manipulation, saint Benoît vise à établir les conditions
favorisant des relations justes entre les personnes. C’est pourquoi
un des lieux privilégiés où se manifeste l’humilité
est l’obéissance, cette référence à
autre que soi qui permet l’exercice adéquat de la responsabilité,
de l’autorité, à quelque niveau que ce soit. «
Plus il est élevé au-dessus des autres, plus il doit observer
consciencieusement les préceptes de la Règle », est-il
encore souligné.
Pour
saint Benoît, être humble, c’est se situer en tout temps
et en tout lieu sous le regard du Tout Autre, de Dieu, replacer sans cesse
les choses en sa présence vivante. L’humble n’est pas
quelqu’un qui ne se trompe jamais, mais qui sait, ou plutôt
apprend chaque fois à revenir de ses erreurs. A lui comme à
chacun – puisque rien de ce qui est humain ne nous est étranger
- il arrive de tomber, plus ou moins profond, plus ou moins longtemps,
dans tel ou tel des défauts énumérés dans
ce chapitre 65 de la Règle. Toute la différence tient en
ce qu’il consent à repartir du Christ en ajustant ses voies
aux vues de Dieu.
Ce n’est pas pour rien si, dès le premier degré d’humilité,
saint Benoît nous présente Dieu qui, dans sa bonté,
attend que nous nous convertissions, littéralement que nous soyons
changés en mieux ! Il n’est jamais trop tard pour bien faire,
remarque avec beaucoup de justesse le proverbe ! L’absurde serait,
face aux déploiements de l’orgueil, de désespérer
de soi ou des autres ; l’humus est toujours prêt à
produire du fruit, le plus petit de nos actes d’humilité
est à coup sûr pour notre bien et celui de tous.
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66 et 21ème mardi ordinaire : nous empresser de donner réponse
Dans
ce chapitre 66 de la Règle, il est question en premier lieu du
« portier, placé à la porte du monastère pour
répondre à ceux qui frappent », puis, en seconde partie,
des moines pour lesquels tout doit être « disposé à
l’intérieur de la clôture, de sorte qu’ils n’aient
pas besoin de se disperser au dehors, ce qui, souligne saint Benoît,
n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes ».
Au-delà
des considérations matérielles, nous pourrions nous demander
plus profondément quelle est cette porte dont l’avantage
est de fonctionner de l’extérieur vers l’intérieur.
« Voici, dit le Seigneur Jésus dans l’Apocalypse, je
me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma
voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène
avec lui et lui avec moi ». Que va signifier pour nous aujourd’hui
de « nous empresser de donner réponse » à Celui
qui frappe ainsi ?
Jésus
dans l’évangile selon saint Jean déclare à
ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle
à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez
lui, nous irons demeurer auprès de lui ». « Se disperser
au dehors », c’est au contraire fermer la porte à la
grâce que Dieu offre à chacun dans l’accueil, par la
foi, de sa parole de salut.
A
propos de la voix du Bien-aimé qui frappe, Gilbert de Hoyland écrit
au chapitre 43 de son commentaire sur le Cantique : « L’ennemi,
dans un premier temps, attaque timidement. Craignant d’être
surpris dans la manière dont il organise la tentation, il tâte
au lieu de frapper. Ton Bien-aimé, lui, voulant se faire reconnaître,
frappe avec aplomb. Ouvre-moi, dit-il, car j’arrive tout rempli
de cette rosée qu’est la grâce ; ouvre-moi, prépare-toi
à accueillir une telle présence ».
Un
peu auparavant il avait avancé cette comparaison: « C’est
un peu comme si la lumière disait à l’œil : ouvre-moi,
et que, à partir de la perception limitée qu’il en
a, elle engendrait en lui une avidité, et ainsi une plus grande
participation de sa part ». Qu’attendons-nous
pour ouvrir à Celui de qui tout vient, par qui et pour qui nous
sommes ? Seul peut vraiment répondre à l’attente de
« ceux qui viennent frapper à la porte du monastère
», ce que nous avons d’abord reçu de Dieu dans la persévérance
de chaque jour.
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66 bis et fête de pâques : la sortie victorieuse
Pour
partir de la terminologie du passage que nous venons d’entendre,
on pourrait dire que le Christ est le portier du ciel. En ressuscitant
d’entre les morts, il ouvre à notre humanité ce que
Adolphe Gesché nomme « la sortie victorieuse ».
«
En quittant le séjour des morts, écrit-il, comme le montrent
superbement les icônes où il tire Adam et Eve par les poignets,
Jésus entraîne victorieusement dans son propre accès
à la Vie et en même temps que lui, ceux qui sont morts. La
résurrection de Jésus est, dans le même temps, sa
résurrection et celle des autres.
Elle
n’est pas seulement victoire personnelle (« Dieu l’a
délivré des affres de la mort »), mais victoire qui
« empoigne » ceux qui étaient déjà morts
et victimes de la perdition. Jésus, en ressuscitant, est en même
temps le Ressuscité et le Ressuscitant, celui qui est arraché
et celui qui arrache au Mal et à la mort, pour entraîner
victorieusement dans la Vie ceux qui restaient éloignés
».
Par
conséquent, poursuit-il : « Ce n’est pas seulement
la Croix qui est un combat et un arrachement au mal. La Résurrection
aussi est un combat et un arrachement au mal … Ce qui serait exprimé
par le thème de la Droite (c'est-à-dire la force, la puissance)
du Père nécessaire pour l’arracher et par celui de
la Puissance de l’Esprit qui l’investit alors … Le salut
trouve ainsi vraiment, grâce à cette thématique des
Enfers, l’expression de son accomplissement dans la Résurrection.
Et
ne comprend-on pas mieux dès lors comment et pourquoi la Résurrection
est partie intégrante de l’œuvre du salut, et non simple
couronnement ou récompense, comme le dira si longtemps la théologie
occidentale ? … La Résurrection fut bel et bien cette victoire
sur la mort, et dont Adam et Eve furent les premiers bénéficiaires
».
L’exultet
l’a chanté cette nuit : « Voici la nuit où le
Christ, brisant les liens de la mort, s’est relevé victorieux
des enfers. A quoi servirait-il de naître sans le bonheur d’être
sauvé ? Merveilleuse condescendance de ta grâce ! ».
Nous n’aurons jamais fini en effet de nous émerveiller de
ce qui s’accomplit là pour nous dans le Christ.
«
Quelqu’un d’entre les morts, dit encore Adolphe Gesché,
et non pas seulement quelqu’un de mort, sort de la mort, du séjour
(de l’état) où elle exerce sa puissance. Du coup,
il ne s’agit plus, et pour le Christ, et pour nous, d’un simple
épisode, mais d’un événement, voire d’un
avènement ».
«
Aujourd’hui », en effet, et chaque jour est un aujourd’hui,
« Dieu notre Père nous ouvre la vie éternelle par
la victoire de son Fils sur la mort ». Comme le demande l’oraison
du jour, « que son Esprit fasse de nous des êtres nouveaux
pour que nous ressuscitions avec le Christ dans la lumière de la
vie ». Bonne et sainte fête de Pâques.
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67 et nativité du Seigneur : il est venu comme l'un de nous
«
Aller en voyage », selon la thématique de ce chapitre 67
de la Règle, nous le devons particulièrement en ce jour
de fête où tout un concours de peuple « se hâte
vers le nouveau-né couché dans une mangeoire ». A
la suite des bergers, et bientôt des mages, nous sommes nous aussi
envoyées pour aller voir ce qui nous a été annoncé.
Comment
tarder à nous mettre en route quand toute la liturgie nous oriente
vers la lumière du Verbe fait chair ? La prière d’ouverture
de la messe de l’aurore, pour ne citer qu’elle, parle de sa
nouveauté qui nous envahit et demande, « puisqu’elle
éclaire déjà nos cœurs, qu’elle resplendisse
dans toute notre vie ». Itinéraire de taille que d’avancer
ainsi et de plus en plus vers Dieu, ou plutôt, de l’accueillir
et de le laisser progresser en nous !
Dans
son deuxième sermon pour l’Avent, saint Bernard nous invite
à ne pas craindre et nous enfuir, car, dit-il, « Dieu est
avec nous. Avec nous par une chair semblable à la nôtre,
avec nous pour notre bien : c’est pour nous qu’il est venu
comme l’un de nous, semblable à nous, vulnérable ».
La
vulnérabilité de « l’enfant né dans la
nuit au bout d’un long voyage », comme nous le chanterons
prochainement, est apparue à chaque ligne du passage de Luc proclamé
cette nuit : à travers l’évocation du recensement
décrété par l’occupant romain ; des familles,
comme celle de Joseph dont l’épouse est enceinte, lancées
sur les routes, afin de se faire inscrire dans leur ville d’origine
; de l’afflux des voyageurs faisant que, faute de place dans la
salle commune, le nouveau né est déposé dans une
mangeoire ; de la découverte des bergers, ces sans loi de la société.
Mais
la réalité essentielle pour l’évangéliste,
c’est l’œuvre de Dieu en train de s’accomplir au
cœur même de cette précarité. « Dieu vient
comme l’un de nous, semblable à nous, vulnérable »
… pour nous enrichir de sa pauvreté. « Aujourd’hui
vous est né un Sauveur … Et voilà le signe qui vous
est donné : vous trouverez un nouveau né emmailloté
et couché dans une mangeoire ».
Que
nous soyons vulnérables, ce chapitre 67 de la Règle nous
le rappelle d’une autre façon. Au cours de notre voyage,
de notre « pèlerinage de vie humaine », nous «commettons
des écarts par nos regards, ou en écoutant de mauvaises
choses ou de vains propos » ; de même qu’en «
nous permettant de rapporter sans discernement à autrui ce que
nous avons vu ou entendu nous produisons de très grands dégâts
». Si loin que tout cela puisse nous emmener, ce sur quoi saint
Benoît insiste, c’est la prière qui vient ressaisir
notre départ et notre retour, autrement dit, ouvrir notre fragilité
à l’œuvre purifiante de la grâce.
Notre pauvreté est devenue, depuis qu’en elle Dieu nous a
rejoints, notre plus grande chance d’accueillir son salut : c’est
là que se creuse notre capacité de Lui, là qu’il
nous fait semblables à lui en nous apprenant à nous recevoir
sans cesse de sa bonté. « C’est lui notre Dieu, s’exclame
Guerric d’Igny dans son 3ème sermon pour Noël, mais
il s’est anéanti, vidé, pour te remplir, et il a voulu
en quelque sorte défaillir pour te restaurer ». Que notre
cadeau en ce jour de Noël soit d’offrir notre indigence à
une telle plénitude.
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67 bis et 21ème mardi ordinaire : reviens !
S’en
aller – revenir : le prologue de la Règle nous a dit que
cela n’était pas une affaire de kilomètres. On s’éloigne
par la lâcheté de la désobéissance, on revient
par le labeur de l’obéissance.
La première lecture de la messe nous a présenté un
Paul à l’écoute de l’Evangile, attentif à
le mettre en pratique. Ses nombreux voyages l’ont entraîné
à mettre ses pas dans les pas du Christ.
Au
contraire, dans l’évangile du jour, Jésus stigmatise
l’hypocrisie des scribes et des pharisiens qui s’attachent
à des pratiques extérieures et négligent ce qu’il
y a de plus grave dans la Loi : la justice, la miséricorde et la
fidélité ».
En
nous interpelant sur les dégâts que produit en nous et chez
les autres ce que nous rapportons sans discernement dans nos allées
et venues journalières, ce chapitre 67 de la Règle nous
rappelle que Dieu continue aujourd’hui de mettre notre cœur
à l’épreuve. A l’écoute de qui, de quoi
sommes-nous ? Où nous mène ce que nous disons et faisons
?
«
Si parfois tu l’as oublié, nous dit Isaac de l’Etoile
dans son sermon VII pour nous ramener à l’Œuvre de Dieu,
si tu l’as laissé par négligence, commence par te
souvenir de lui pour retrouver sa présence. Le souvenir met en
fuite l’oubli, amène le repentir ; le repentir provoque la
conversion, la conversion répare l’éloignement : de
la distance même dont tu étais éloigné reviens
! »
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67 ter et nativité du Seigneur : il est né dans la nuit
au bout d'un long voyage
Ce
chapitre 67 traite fort à propos, en ce jour de Noël, des
« frères qui doivent aller en voyage ». « Où
est le roi des Juifs qui vient de naître ? », demanderont
bientôt les mages. L'image du chemin est le symbole de la quête
inscrite au plus profond de l'être, à la racine de notre
désir.
Il
y a une semaine nous entendions la belle expression du chapitre 62 : «
II avancera de plus en plus vers Dieu ». Concernant
cet itinéraire spirituel, force est de constater que nous n'avançons
guère, jusqu'au jour où nous comprenons que ce qui nous
est demandé est, par un mouvement inverse, de laisser la grâce
progresser en nous. « Un enfant a paru, il est né dans la
nuit au bout d'un long voyage », chanterons nous prochainement.
Il
faudrait relire ici les numéros 8 et 10 du premier sermon de saint
Bernard pour l'Avent : «Je voudrais savoir, s'interroge t'il, quelle
signification donner à ce fait : c'est lui qui est venu à
nous ; pourquoi n'est ce pas nous qui sommes allés à lui
? C'était là, en effet, notre besoin. Il n'est pas dans
l'habitude des riches de venir vers les pauvres, même avec l'intention
de les secourir.
Tel
est notre cas, frères : il aurait été plus convenable
pour nous de nous rendre vers lui. Mais un double obstacle s'y opposait.
Nos yeux, d'une part, étaient enténébrés,
alors qu'il habite, lui, une lumière inaccessible. Et d'autre part,
gisant, paralysés sur un grabat, nous étions incapables
d'atteindre à cette hauteur qui est celle de Dieu. Voilà
pourquoi le Sauveur plein de bonté, le médecin des âmes,
est descendu de sa hauteur, en même temps qu'il tempérait
son éclat à cause de la faiblesse de nos yeux »
Et il conclut : « Point n'est besoin pour toi, ô homme, de
traverser les mers, de pénétrer dans les nuées, de
franchir les alpes. Elle n'est pas longue, dis-je, la voie qui t'est montrée:
avance jusqu'à toi même pour rencontrer ton Dieu. Proche,
en effet, est la Parole, dans ta bouche et dans ton cœur. Avance
jusqu'à la repentance profonde du cœur et jusqu'à la
confession que prononce la bouche ».
Telle
est la bonne nouvelle qui nous est annoncée aujourd'hui : la venue
lumineuse du Sauveur au plus fort de nos ténèbres et de
notre misère, nous offrant le pouvoir de devenir enfants de Dieu
dans la reconnaissance, ouverte à sa grâce, de ce que nous
sommes. Un enfant est né pour nous, et, ajoute Guerric, «
chaque être vieillit dans la mesure où il s'éloigne
de lui, et tous sont rajeunis dans la mesure où ils se rapprochent
de lui ».
Mettons-nous
donc en route vers le Verbe fait chair en qui une lumière nouvelle
nous envahit. En demandant à Dieu, avec l'oraison de la messe de
l'aurore : « Puisqu'elle éclaire déjà nos cœurs
par la foi, fais qu'elle resplendisse dans toute notre vie », puissions
nous découvrir, émerveillés, ce cadeau qu'il veut
nous offrir en ce jour et chaque jour. Joyeux Noël à toutes
et à tous !
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67 quater et 4ème dimanche de Pâques C : il suffit de savoir
le chemin
Le
thème du chemin, de la route, du voyage (le même mot en latin),
revient un certain nombre de fois dans la règle (dix huit si l’on
s’en tient aux seules occurrences du terme «via»), surtout
au début, dans le prologue et les chapitres 5, 6, 7, puis à
nouveau vers la fin, dans les chapitres 50, 55, 67 et 71.
Dans
son livre « Où va la vie consacrée », Noëlle
Hausman écrit : « Qui veut partir au loin doit savoir d’où
il vient ; mais du lieu où il va, il suffit qu’il sache le
chemin ». Dans le passage de la Règle que nous venons d’entendre,
il ne s’agit pas des frères qui veulent mais de ceux qui
doivent partir au loin : ils sont envoyés en voyage, et la fin
du chapitre marquera la différence à travers la correction
de ceux qui sortiraient sans autorisation.
Par contre, ce « qui veut » de la citation de Noëlle
Hausman nous renvoie aux interrogations du prologue : « Seigneur,
qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? ».
« Si nous voulons habiter dans la demeure de ce royaume, nous disait
saint Benoît, sachons qu’on n’y parvient que si l’on
y court par les bonnes actions », c'est-à-dire, que si «
l’on court dans la voie des commandements de Dieu avec la douceur
ineffable de l’amour ».
Un
tel voyage, oui, il faut le vouloir, jour après jour, car si notre
désir s’étiole ou s’éteint, nous serons
d’autant plus vulnérables aux égarements signalés
par ce chapitre 67 : «Ecarts commis par nos regards ou en écoutant
de mauvaises choses ou de vains propos», et il n’est pas besoin
d’aller fort loin pour tomber dans de tels travers.
C’est
pourquoi aussi il importe de savoir d’où nous venons. D’entrée,
saint Benoît nous ramène à ce point de départ
fondamental lorsqu’il parle « de retourner par le labeur de
l’obéissance à celui dont nous avait éloigné
la lâcheté de la désobéissance ».
Il
insistera à nouveau au chapitre 7 sur la nécessité
« de ne pas faire notre volonté » mais de « demander
à Dieu que sa volonté se fasse en nous ». «
Par là, précise-t-il, nous prenons garde à ce que
dit l’écriture : il y a des voies qui semblent droites aux
hommes et dont le terme aboutit au fond de l’enfer ».
Comment
ne pas se fourvoyer ? Noëlle Hausman terminait sa considération
par : « Mais du lieu où il va, il suffit qu’il sache
le chemin ». Saint Benoît nous dit quant à lui : «
Voyez comme le Seigneur lui-même, dans sa bonté, nous montre
le chemin de la vie ».
Et
un peu plus loin il nous invite : « Mes frères, écoutons
la réponse du Seigneur ; il nous montre la route de cette demeure
». Certes, « les débuts de la voie du salut sont toujours
difficiles », car « étroite est la voie qui conduit
à la vie », mais « ils sauront, entendrons nous au
début du chapitre 71, que c’est par cette voie de l’obéissance
qu’ils iront à Dieu ».
Obéir
convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ.
L’évangile de ce 4ème dimanche nous rappelle qu’il
est le bon Pasteur qui donne la vie éternelle à qui écoute
sa voix et le suit. Et si l’oraison du jour souligne notre faiblesse,
c’est pour mieux la ressaisir dans la victoire du Ressuscité.
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68 et 21ème jeudi ordinaire : la condition de l'amour
Dans
l’analyse qu’ils font du discours d’adieu dans l’évangile
selon saint Jean, Jean Calloud et François Genuyt soulignent qu’«
obéir à un commandement donné, c’est rendre
présent en son absence celui qui a donné le commandement
», et que « la garde des commandements est, dans le temps
de l’absence, la condition de l’amour ».
« II n'y a pas d'amour, continuent-ils, sans la garde des commandements.
Le propos se comprendrait facilement s'il s'agissait du commandement nouveau
: ‘comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres’.
On ne peut désirer l'amour pour soi et le refuser aux autres. Mais
il s'agit des commandements. Le commandement nouveau est unique; les commandements
multiples … : c'est qu'ils recouvrent, autant qu'on puisse en juger,
l'ensemble des activités signifiantes où s'investit l'existence
historique du sujet … L'amour s'engendre et se transmet à
cette obéissance des commandements. »
Cette
obéissance par amour a été soulignée dès
le chapitre 5 : « L’obéissance sans délai …
convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ
». Chaque acte d’obéissance est toujours un acte de
préférence : « Ils ne préféreront absolument
rien au Christ », entendrons nous d’ici quelques jours à
la fin du chapitre 72. Cette préférence ne se joue pas dans
un héroïsme mal placé, elle s’inscrit dans les
petites choses de l’ordinaire.
Dans
le cas où « des choses difficiles ou impossibles seraient
enjointes », la manière dont ce chapitre 68 stipule que «
les raisons de notre impuissance doivent être représentées
» : « avec patience et à propos, sans témoigner
ni orgueil ni résistance ni contradiction », vise à
nous aider à un regard objectif, dépassionné, sur
la situation. Assurément, il y a là pour nous une occasion
de faire un pas vers une plus grande liberté.
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68 bis et sainte famille A : faites tout ce qu'il vous dira
L’évangile
du jour nous montre la disponibilité de Joseph à la parole
de Dieu. Averti trois fois en songe, il se lève et va où
l’ange du Seigneur l’envoie : de Bethléem, où
l’enfant est né, jusqu’en Egypte, d’Egypte en
Israël, de Judée en Galilée, à Nazareth. Quant
à Marie, elle avait répondu à l’ange de l’annonciation
: Voici la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi selon ta parole
».
C’est à cette double école que Jésus enfant
apprendra à « recevoir en toute mansuétude et obéissance
le commandement qui lui est fait », à « obéir
par amour, en mettant sa confiance dans l’aide de Dieu »,
comme le demande le début et la finale de ce chapitre 68. Si bien
que Marie pourra dire un jour à son propos : « Faites tout
ce qu’il vous dira ».
«
C’est par cette voie de l’obéissance, que, nous aussi,
nous irons à Dieu, ainsi que nous le répétera bientôt
le chapitre 71. Dans ce chapitre 68, il est question de l’obéissance
dans les « choses difficiles ou impossibles ». Sur ce registre,
la sainte famille, dans son ensemble aussi bien qu’en chacun de
ses membres, a été bien au-delà de ce qu’aucune
de nous ne pourra jamais connaître.
A
sa suite, elle nous enseigne à transformer « les raisons
de notre impuissance » en «humilité, douceur, patience
», pour reprendre les termes de la seconde lecture faisant écho
à ce passage de la RègleRègle : « Il représentera
les raisons de son impuissance avec patience et à propos, sans
témoigner ni orgueil, ni résistance, ni contradiction ».
Saint Benoît stipule également que « la chose »,
au bout du compte, peut se révéler «avantageuse »,
en ce sens que chaque oui dit à Dieu nous introduit un peu plus
profondément dans une relation vivante avec lui.
Que la célébration de la fête de la sainte famille
nous aide à progresser dans cette obéissance qui n’est
pas une fin en soi, mais le moyen par excellence de grandir dans l’amour.
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68 ter et mardi octave de Pâques : choisir
le bien qui te plaît
Les
choses difficiles ou impossibles dont il est question ce matin sont moins
des choses démesurées que ces petites choses sur lesquelles
nous butons chaque jour, simplement parce qu'elles ne sont pas comme nous
voudrions qu'elles soient. En fait, très souvent, la difficulté
ou l’impossibilité ne réside pas dans les choses mais
en nous !
Si
bien que « recevoir en toute mansuétude et obéissance
le commandement qui nous est fait », nous oblige en premier lieu
à prendre du recul, à considérer la réalité
de la chose, à sortir de son impact fantasmatique. La constatation
après coup est alors que « ça n’était
pas si terrible que ça ». Ce qui était terrible, c’était
ce que cela avait remué en nous de représentation, d’appréhension,
d’attache à nos fausses sécurités, etc.
Si,
comme le dit saint Benoît, l’expérience peut finalement
se révéler « avantageuse », c’est justement
en ce sens où elle nous aura en quelque sorte acculées à
nous découvrir vraiment, autrement, dans cette « obéissance
par amour où l’on met sa confiance dans l’aide de Dieu
».
Dieu
est à l'œuvre dans ce genre d’épreuve, c'est
à dire qu'on ne peut passer qu'en lui, en déposant en lui
« le poids du fardeau » évoqué au début
de ce passage. Sinon nos prétextes trop humains de ne pas faire
ce qui est enjoint, ou de le faire autrement, en y retrouvant notre compte,
vont se dresser en montagne infranchissable, nous empêchant d’entrer
dans cette attitude pascale qui nous donne de participer à la mort
et la résurrection du Christ en obéissant par amour afin
de devenir en Lui créature nouvelle.
«
L’obéissance est un joug sans en être un, car elle
délivre de l’esclavage et rend la liberté »,
remarque Baudouin de Ford dans l’un de ses petites traités.
Et un peu plus loin, il s’adresse ainsi à Dieu : «
Tu m’as donné le libre arbitre qui me permet de rejeter ce
qui te déplaît, de choisir le bien qui te plaît, et,
par ce bon choix, de te plaire, de m’unir à toi, de participer
à ce que tu es, de te posséder en moi, de t’aimer
comme tu le mérites, au dessus de moi ».
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69 et sainte Famille C : efforcez-vous à l'humilité
«
Quoi de plus inconvenant, demande saint Bernard au début de son
premier sermon pour Noël, quoi de plus abominable, et de plus gravement
punissable, pour un homme, que de voir le Dieu du ciel se faire petit
enfant, et de continuer soi-même à se grandir au-dessus de
la terre ? Quelle insupportable impudence, alors que la Majesté
s'est anéantie elle-même, si le vermisseau s'enfle et se
gonfle d'importance ! »
«
Que nul dans le monastère ne se permette d’en défendre
un autre », nous prescrit saint Benoît en cette fête
de la sainte Famille, et demain il renchérira : « Que nul
ne se permette de frapper à tout propos ». A
travers les contre exemples de ces chapitres 69 et 70, saint Benoît
nous signifie que si Dieu n’est pas au point de départ de
nos relations, ce n’est pas la charité ni l’humilité
qui se manifestent et il ne peut en résulter que du trouble, voire,
comme il le souligne, aller jusqu’à « de très
graves occasions de conflits ».
«
Quelle nécessité, demande encore saint Bernard, poussait
le Seigneur de majesté à s'anéantir de la sorte,
à s'humilier pareillement, à s'abréger ainsi, sinon
celle de vous voir agir de même ? Déjà il crie, par
son exemple, ce que, par la suite, sa parole proclamera : Apprenez de
moi que je suis doux et humble de cœur …. C'est bien pourquoi
je vous en supplie, frères, et que je multiplie mes instances :
ne supportez pas qu'un si précieux modèle vous soit montré
en vain, mais rendez-vous conformes à lui par la rénovation
spirituelle de votre esprit. Efforcez-vous à l'humilité,
car elle est le fondement et la gardienne de toutes les vertus ; suivez-la
à la trace, car elle seule peut sauver vos âmes.»
Le
chapitre 71 nous montrera à croître dans l’humilité
du Verbe fait chair en nous indiquant la voie de l’obéissance
mutuelle : c’est par elle, stipule saint Benoît, que les frères
iront à Dieu. Que l’exemple de la sainte famille nous aide
à y progresser à notre tour pour mieux découvrir
l’amour dont nous sommes comblés en Celui qui nous donne
de pouvoir devenir enfants de Dieu.
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69 bis et 4ème mardi de Pâques : permettre à son oeuvre
de s'accomplir
«
Que nul dans le monastère ne se permette d’en défendre
un autre ». « Praesumat », dit le latin : qu’il
n’ait pas l’audace. « Il faut éviter dans le
monastère toute occasion de présomption », entendrons
nous pareillement au début du chapitre suivant, intitulé
de façon analogue : « Que nul ne se permette, n’ait
l’audace, de frapper à tout propos ».
Le
praesumptor, c’est, explique le Gaffiot, l’usurpateur, le
possesseur illégitime. « Corriger sans discrétion
», et surtout sans en avoir « reçu pouvoir »,
comme le stipulera encore saint Benoît demain, et tout autant «
défendre un autre moine ou lui servir comme de protecteur »,
comme nous venons de l’entendre ce matin, c’est usurper une
place qui n’est pas la nôtre.
On
le voit avec évidence dans le premier cas, celui du redresseur
de torts, beaucoup moins dans le second, celui du protecteur, ce qui rend
la chose d’autant plus préjudiciable. D’où la
vigueur de la mise en garde qui transparaît dans le vocabulaire
: « Il faut veiller – praecavendum, dit le latin, empêcher
par des mesures préventives – … personne … en
aucune circonstance … d’aucune manière … très
graves occasions de conflits … on punira très sévèrement
qui transgresse ».
C’est
que pareille interférence constitue une main mise sur l’autre
qui l’empêche de s’assumer lui-même, d’accéder
à la plénitude de son identité humaine et spirituelle.
Dans notre besoin de reprendre ou d’assister, il y a souvent beaucoup
de recherche de soi, et nous risquons alors d’en rester au niveau
des sympathies ou antipathies naturelles au lieu de nous situer en vérité
selon Dieu. Nous positionner adéquatement sera toujours permettre
à son œuvre de s’accomplir en nous et entre nous.
Saint
Benoît ne nous demande pas de faire preuve d’indifférence,
mais de veiller au fondement de nos relations fraternelles. En nous appelant
à l’obéissance mutuelle, le chapitre 71 soulignera
que c’est par cette voie que nous iront à Dieu. Et après
nous avoir engagées à ne préférer absolument
rien au Christ, le chapitre 72 ajoutera : « Qu’il nous amène
toutes ensemble à la vie éternelle ».
En
toute situation, prendre appui sur Lui, notre défenseur, et, avec,
sa grâce, commencer par nous corriger nous-mêmes de ce qui
nous détourne de Le suivre, c’est ainsi que nous pourrons
contribuer au bien spirituel de ceux et celles qui nous entourent.
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70 et jeudi octave de pâques : saisir les bonnes occasions
«
Il faut, venons nous d’entendre, éviter dans le monastère
toute occasion de présomption». Il a déjà été
question d’occasions hier, à la fin du chapitre 69 : «
Que nul dans le monastère ne se permette d’en défendre
un autre », car, soulignait saint Benoît, «il peut en
résulter de très graves occasions de conflits ». «
Occasion de présomption, occasions de conflits » ou autres
tentations … y céder, cela s’appelle aux chapitres
43 et 54 « donner occasion au malin ».
Etymologiquement, l’occasion est ce qui tombe devant, « ob
- cadere », autrement dit ce qui arrive sans que nous nous y attendions.
Le dictionnaire donne à ce qui survient ainsi un sens positif :
« occasio = occasion, moment favorable, temps propice, circonstance
favorable, opportunité ». Bien des occasions se présentent
tout au long de la journée. N’en détournons pas le
bon sens, le sens propice, en tombant dans la présomption, les
conflits ou autres pièges du malin !
Saint
Benoît conclut ce passage de la Règle en nous invitant, à
chaque occasion qui se présente, et afin qu’elle devienne
un moment vraiment favorable, à « ne pas faire à autrui
ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse ». C’est
la troisième fois qu’il cite cette sentence de l’Ecriture.
Nous l’avons entendue récemment, à la fin du chapitre
61 sur l’accueil des moines étrangers. Mais elle est apparue
dès le chapitre 4, entre « honorer tous les hommes »
et « se renoncer à soi-même pour suivre le Christ »,
comme pour mieux nous rappeler que le respect de l’autre et l’amour
du Christ sont inséparables.
Dans
les multiples occasions de la journée, ce qu’on a appelé
la « règle d’or » survient pour nous apprendre
à être conséquentes avec notre désir de ne
rien préférer à l’amour du Christ et d’engager
nos pas sur ses chemins.
Pour saisir les bonnes occasions et déjouer les mauvaises, nous
ne sommes pas laissées à nos seules forces : à travers
les textes de la liturgie le temps pascal nous rappelle à tout
appuyer, ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous vivons,
sur le Christ, pierre angulaire.
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70 bis et mardi octave de Noël : la grâce de sa naissance a
été offerte à tous
«
Les enfants, vient de nous dire ce chapitre 70 de la Règle, seront
sous la garde et la surveillance de tous les frères », cela
« jusqu’à l’âge de 15 ans ». Jésus
n’a pas quinze ans, du moins liturgiquement, puisque nous venons
de célébrer le mystère de sa nativité. A la
suite de Marie et de Joseph, il nous revient donc de le prendre sous notre
garde et surveillance, entendu, comme le stipule encore saint Benoît,
que « cette vigilance doit s’exercer avec mesure et intelligence
».
Qu’est-ce
à dire ? Guerric d’Igny, dans son sermon III pour Noël,
nous indique comment procéder adéquatement : « Veille,
dit-il, à prendre soin du nouveau né jusqu’à
ce que soit formé en toi le Christ, né pour toi. Car plus
son âge est tendre, plus facilement il peut périr pour toi,
lui qui pour lui-même jamais ne périt … Veille, je
le répète à prendre soin du nouveau né, te
souvenant que c’est en dormant que ta rivale a étouffé
le fils qui lui avait été donné. Or, quelle est cette
rivale, sinon l’âme charnelle qui par son inertie et sa négligence
éteint l’Esprit ».
L’âme
charnelle, saint Benoît nous la montre à l’œuvre
ce matin en celui qui « se permet de frapper à tout propos
», oubliant qu’ « il est écrit : ce que tu ne
veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui ».
C’est pour nous rappeler d’ouvrir notre propre vulnérabilité
à sa grâce et nous faire participer à sa divinité
que le Fils de Dieu a voulu prendre notre humanité.
«
La grâce de sa naissance a été offerte à tous
», dit encore Guerric dans son sermon II pour Noël , ajoutant
aussitôt « mais elle n’a pas été reçue
par tous. La foi en effet n’est pas en tous ». Il en déduira,
au sermon III : « Ainsi, mes frères, vous en qui l’Esprit
Saint agit par l’amour, protégez la, nourrissez la, élevez
la, comme Jésus tout petit, jusqu’à ce que soit formé
en vous l’Enfant qui est né pour nous ».
Pour
un autre de nos pères, Isaac de l’Etoile, il ne s’agit
plus seulement de naissance mais de croissance. On peut lire dans son
sermon VII pour l’Epiphanie : « L’Ecriture dit du fils
d’Abraham, Isaac, qui signifie rire, qu’il grandit jusqu’à
devenir très grand. Frère, que le Fils de Dieu, déjà
formé en toi, grandisse en toi, jusqu’à devenir pour
toi immense, et qu’il soit pour toi rire, exultation, plénitude
de joie que personne ne t’enlèvera ! ».
En
ce temps de Noël, sachons saisir les occasions qui nous sont offertes
de laisser naître et grandir en nous et entre nous Celui qui nous
« a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu ».
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70 ter et 22ème dimanche A : ce qui est capable de plaire à
Dieu
Ce
chapitre 70 de la Règle tout comme la liturgie de ce 22ème
dimanche nous parlent de violence. Au « que nul ne se permette de
frapper à tout propos » de Saint Benoît, font écho
la plainte de Jérémie, en première lecture de la
messe : « A longueur de journée, je suis en butte à
la raillerie, tout le monde se moque de moi » – et, dans l’évangile
attenant, l’annonce par Jésus des souffrances qui l’attendent
à Jérusalem.
Comment
traverser pareille épreuve, sortir vainqueur d’un tel combat
? La réponse nous est donnée par saint Paul en seconde lecture
: « Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu,
à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable
de plaire à Dieu ». Et il explique en quoi consiste cette
« adoration véritable » : « Ne prenez pas pour
modèle le monde présent, mais transformez vous en renouvelant
votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est
la volonté de Dieu, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est
parfait ».
Dans
le concret de nos relations, cela devient, aux antipodes de la violence
initiale : « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais
pas à autrui ». C’est la troisième fois que
saint Benoît cite cette sentence de l’Ecriture. Nous l’avons
entendue récemment, à la fin du chapitre 61. Mais elle est
apparue dès le chapitre 4, en conclusion de la première
série d’instruments des bonnes œuvres se rapportant
à l’amour de Dieu et du prochain comme soi-même. L’instrument
qui suit : « Se renoncer soi-même pour suivre le Christ »
rejoint l’injonction de Jésus à ses disciples : «
Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce
à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me
suive ».
«
Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui
» : le conseil qui clôt le passage de la Règle lu ce
matin survient pour nous permettre d’être conséquentes
avec notre désir de ne rien préférer à l’amour
du Christ et d’engager nos pas sur ses chemins. Quel profit savons
nous tirer de pareils encouragements ?
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71 et 29 décembre : bien et labeur de l'obéissance
Alors
que nous approchons de la fin de la Règle, saint Benoît nous
parle du « bien de l’obéissance ». Dès
les premières lignes du Prologue, il l’avait déjà
qualifiée de « labeur », nous exhortant à «
retourner, par ce labeur de l’obéissance, à celui
dont nous avait éloigné la lâcheté de la désobéissance
».
«
Labeur de l’obéissance » et « bien de l’obéissance
» : les deux expressions ne sont pas contradictoires. Elles vont
dans le même sens, puisque, ce matin aussi, saint Benoît nous
dit pareillement que « c’est par cette voie de l’obéissance
que nous irons à Dieu ». C’est en raison de cette fin
qu’elle est appelée un « bien », comme c’est
en raison de la difficulté du chemin qu’elle est nommée
un « labeur ».
Qu’est-ce
qui rend l’obéissance laborieuse ? Serait-ce du fait de cette
mutualité qu’elle requiert ? « Que les frères
s’obéissent mutuellement », dit le titre de ce chapitre
71. Cela demande en effet de se donner de la peine que de « s’obéir
les uns aux autres », plus exactement, cela demande une préférence
: « Nous ne permettons pas de préférer les directives
d’origines privée », avons-nous entendu ; et demain,
il sera question, à la fin du chapitre 72, de « ne préférer
absolument rien au Christ ».
« Ne rien préférer », c’est, littéralement,
« ne rien placer avant, ne rien poser devant ». Que de choses
plaçons-nous devant, avant, entre le Christ et nous, entre les
autres et nous, qui rendent d’autant plus laborieux ce retournement
bénéfique vers Dieu auquel nous sommes appelées !
L’obéissance s’interpose, fait passer avant, devant,
celui est venu accomplir au milieu de nous le dessein du Père.
Que
sa grâce nous donne de « courir, le cœur dilaté,
dans la voie des commandements de Dieu », ainsi que le disait la
finale du prologue, et, dans cette préférence du Christ,
«nous amène ensemble, comme le conclura le chapitre 72, à
la vie éternelle ».
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71 bis et 22ème dimanche C : une oreille qui écoute
«
Préférer les directives d’origine privée, avoir
l’esprit de contestation, demeurer opiniâtre», autant
d’expressions qui montrent que l’obéissance, qui plus
est mutuelle, n’a rien d’une évidence. Paradoxe, puisque,
saint Benoît le souligne dès les premiers mots de ce chapitre
71, elle est un bien. De même qu’à la fin de cette
phrase initiale, il précise qu’elle est une voie : «
Ils sauront que c’est par cette voie de l’obéissance
qu’ils iront à Dieu ».
Tout
est dit en quelques mots. Si l’obéissance est un bien ce
n’est pas en tant que fin : obéir pour obéir. Le bien
de l’obéissance réside dans le moyen qu’elle
nous offre d’avancer de plus en plus vers Dieu. « Vous êtes
venus vers Dieu … Vous êtes venus vers la montagne de Sion
et vers la cité du Dieu vivant … Vous êtes venus vers
Jésus » … nous rappellera tout à l’heure
l’épître aux Hébreux en une sorte de refrain
ascensionnel, avant que l’évangile nous redise le comment
d’une telle progression : « Qui s’élève
sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé ».
L’obéissance
forcément nous déplace et la première lecture nous
entretiendra à son tour de l’unique place heureuse : «
Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras
aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut
t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur »
… pour conclure par « l’idéal du sage »,
qui « est une oreille qui écoute ». Dans le verbe obéir,
il y a en effet audire, écouter. Le préfixe ob ajoute que
cette écoute - « avec l’oreille du cœur »,
comme le précise encore le prologue -, est « devant, à
cause de ».
L'obéissance
confère à nos relations la profondeur d'une expérience
spirituelle, en tant qu'elle exprime que nous nous situons devant Dieu,
que nous agissons à cause de Lui. Au
sommet, gravi dans un abaissement, elle nous ouvre à la lumière
et à la joie du Verbe incarné faisant voir aux hommes le
salut de Dieu. Bel idéal pour lequel nous manquons trop souvent
de sagesse ! Pour nous remettre en route et en grâce, l’oraison
du jour prie le « Dieu puissant d’enraciner en nos cœurs
l’amour de son nom ». Qui ferait la sourde oreille et fermerait
son cœur à celui « de qui vient tout don parfait »
?
Si
l’obéissance, que saint Benoît nomme ailleurs «
le premier degré d’humilité », est bien le moyen
le plus adéquat de « resserrer nos liens avec lui et développer
ce qui est bon en nous », qu’est-ce qui nous retient de «
progresser », par elle, « dans la foi et la pratique des bonnes
œuvres » ? Que la méditation des textes de la liturgie
nous aide à nous demander à quelle place Jésus se
mettrait dans les diverses circonstances de nos relations quotidiennes
et à choisir de demeurer au rang de ses amis.
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72 et 30 décembre : nous préparer à recevoir tes
grâces
La
liturgie du jour constitue une bonne illustration de ce chapitre 72 de
la Règle. D’où vient le « mauvais zèle,
amer, qui sépare de Dieu et mène à l’enfer
», sinon, comme le dit l’oraison pour ce 30 décembre,
du « péché qui nous retient encore sous sa loi »,
et quelle est la source du « bon zèle qui sépare des
vices et mène à Dieu et à la vie éternelle
», sinon cette « prodigieuse et nouvelle naissance en notre
chair du Fils unique de Dieu par laquelle nous est donnée la délivrance
» ?
Saint
Jean vient de nous le rappeler en première lecture de la messe
: « Vos péchés sont pardonnés à cause
du nom de Jésus … Vous connaissez celui qui existe depuis
le commencement … Vous avez vaincu le mauvais ». « Pratiquer
ardemment le bon zèle » est signe que « la parole de
Dieu demeure en nous et que nous faisons sa volonté ». Comment
nous honorer, nous supporter, nous obéir, nous aimer mutuellement,
comme saint Benoît nous y invite ce matin, si règnent encore
en nous « les désirs égoïstes de la nature humaine,
les désirs du regard, l’orgueil de la richesse, qui viennent
du monde et non du Père » ?
La prophétesse Anne à la fois « proclame les louanges
de Dieu et parle de l’enfant à tous ceux qui attendent la
délivrance de Jérusalem », car c’est le dévoilement
du mystère de notre salut qui nous donne la force de « ne
rien préférer au Christ » et de progresser ensemble
dans la vie éternelle et véritable qu’il nous offre.
«
Seule ta grâce peut nous préparer à recevoir tes grâces
», concluait la prière après la communion. Puissions-nous,
comme l’enfant né pour nous, grandir et nous fortifier dans
cette grâce de Dieu qui, par lui, est venue sur nous.
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72 bis et 3ème jeudi du temps pascal : aucun de nous ne vit pour
soi-même
Ce
chapitre qui traite du bon et du mauvais zèle, nous rappelle, comme
le souligne dans un autre contexte l'épître aux Romains,
« qu'aucun de nous ne vit pour soi-même et que personne ne
meurt pour soi-même ». Parce
que, dit encore Saint Paul, « à plusieurs nous sommes un
seul corps en Christ, étant tous membres les uns des autres, chacun
pour sa part », les actes que nous posons pour nous séparer
des vices et avancer de plus en plus vers Dieu, de même qu'à
l'inverse ceux par lesquels nous nous séparons de lui et déclinons
dans le mal, ont leur répercussion sur la communauté. Le
passage que nous venons de lire se termine d'ailleurs par la mention de
ce cheminement ensemble. Cela commence au niveau personnel, par les choix
que nous faisons et les actes que nous posons en référence
à ce qui nous anime en profondeur.
Abordant
le souci que les sœurs ont de l'état spirituel de leur communauté,
la constitution 16 parle dans ce sens du « bien que procure à
toutes le bon zèle d'une seule mais aussi du mal que peut causer
un zèle amer ». Chaque effort que nous faisons pour nous
ajuster à ce que le Seigneur attend de nous, ici et maintenant,
chaque dépassement de nos égoïsmes et de nos étroitesses
pour nous ouvrir à la plénitude de vie qu'il nous offre,
non seulement construit notre être en Lui, mais consolide également
la communauté ; comme toute régression, tout repli sur soi,
toute amertume, sape l'un et l'autre dans leur dynamisme.
C’est
assurément le bon zèle qui a donné à l’eunuque
éthiopien le désir de comprendre la parole de Dieu puis
de recevoir le baptême. Cet épisode des Actes des Apôtres,
rapporté en première lecture de la messe, nous révèle
également la source du bon zèle dans l’Esprit du Seigneur
qui pousse Philippe à rejoindre le char du haut fonctionnaire et
à annoncer à ce dernier la bonne nouvelle de Jésus
à partir du passage qu’il lit. «Comprenons-nous
vraiment ce que nous lisons ? ». Saint Benoît nous renvoie,
pour la réponse, à nos pratiques les plus quotidiennes :
c’est là que se vérifie où mène le zèle
qui nous anime et que nous pouvons passer d’une vie qui tombe en
ruine à la vie nouvelle dans le Christ, ainsi que nous en demandons
la grâce à Dieu dans la prière après la communion.
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72 ter et 22ème dimanche B : le bon zèle
Qu’en
est-il de ce « bon zèle qui sépare des vices et mène
à Dieu et à la vie éternelle » ? Suffit-il
d’observer les commandements, comme Moïse y exhorte le peuple
dans le passage du Deutéronome que nous entendrons en première
lecture ?
«
Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, nous redira
dans quelques jours le prologue, interdis le mal à ta langue et
à tes lèvres toute parole trompeuse ; détourne toi
du mal et fais le bien ; cherche la paix avec ardeur et persévérance
».
La réponse de Jésus aux pharisiens et aux scribes, dans
l’évangile du jour, souligne le danger d’une pratique
extérieure coupée de ce lieu du cœur, où Dieu
se fait proche de ceux qui l’invoquent en vérité.
« Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur
est loin de moi ».
C’est
au cœur que nous ramène ce chapitre 72 de la Règle
lorsqu’il conclut en nous enjoignant de « ne préférer
absolument rien au Christ ». Tant que nos pratiques ne s’enracinent
pas dans cette relation vivante, elles demeurent vides de sens et relèvent
plutôt de ce « mauvais zèle, de ce zèle amer
qui sépare de Dieu et mène à l’enfer »
: « Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ; les doctrines
qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains ».
En
évoquant l’ébullition, le mot zèle nous interroge
sur la source d’où procède ce que nous faisons. «
Le Christ n’est-il pas un creuset ? fait remarquer Gilbert de Hoyland
dans son sermon 14 sur le Cantique. Ta parole, dit le psalmiste est de
feu violent. De ce creuset, la créature ne peut ressortir que nouvelle
et comme transformée ».
C’est
en vue d’une telle régénération que l’oraison
de ce 22ème dimanche demande au «Dieu puissant de qui vient
tout don parfait d’enraciner en nos cœurs l’amour de
son nom, de resserrer nos liens avec lui pour développer ce qui
est bon en nous, de veiller sur nous avec sollicitude pour protéger
ce qu’il a fait grandir ». C’est encore lui qui nous
donne le bon zèle pour laisser sa parole semée en nous porter
du fruit.
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73 et 31 décembre : la grâce de commencer chaque jour
Il
n’est pas indifférent que le premier mot de ce chapitre désigne
la règle, dont nous achevons aujourd’hui la lecture, comme
Benoît en termine l’écriture. Quant au dernier mot,
dans le texte latin du moins, il en spécifie le but : pervenies,
tu parviendras. La règle n’est pas une liste de choses à
faire ou à ne pas faire, elle n’a de sens que par ce à
quoi elle nous permet d’accéder.
Saint
Benoît, dans le langage monastique de son époque, l’exprime
en termes de sommets, de hautes cimes, auxquels sa mise en pratique conduit
l’homme. Façon imagée de nous signifier que notre
aspiration la plus fondamentale excède nos capacités ordinaires.
Si l’on peut accomplir cette règle, c’est avec l’aide
du Christ, avec la protection de Dieu.
La
perfection visée est celle de la conversion, un retournement de
tout l’être vers Dieu évoqué dès le prologue.
Retournement progressif : pour que l’ampleur de la tâche ne
nous décourage pas, il est précisé qu’il s’agit
d’une toute petite règle, écrite pour des débutants.
Les pas des débutants que nous sommes sont tout petits, mais indispensables,
en tant qu’ils inscrivent dans la réalité l’orientation
de notre volonté, le consentement de notre liberté à
une œuvre que Dieu seul peut amener à son terme, mais pas
sans notre engagement et notre collaboration.
Cet
adjectif « petit » revient au paragraphe 3 du premier sermon
de saint Bernard pour Noël : « Toi, qu'as-tu à craindre,
ô homme ? Pourquoi trembler devant la face du Seigneur parce qu'il
vient ? Il ne vient pas juger la terre mais la sauver … Oui, il
s'est fait petit enfant ; la Vierge, sa mère, enveloppe de langes
ses membres délicats : et toi, tu tremblerais encore d'effroi ?
A ce signe du moins tu sauras qu'il est venu non pour te perdre mais pour
te sauver, pour te délivrer, non pour t'enchaîner ».
Dieu s’est fait petit, il s’est mis à notre portée
pour nous sauver. Benoît nous trace un chemin à notre portée
pour que nous puissions parvenir à Celui qui s’est ainsi
rendu accessible. Au début, la règle nous avait incité
à demander à Dieu de mener à bonne fin tout bien
entrepris. Chacun des chapitres nous a montré les chemins par où
entreprendre concrètement ce bien, par où aussi apprendre
à nous appuyer sur celui qui nous prête son aide en ce qui
manque en nous aux forces de la nature et grâce à qui nous
arriverons au but.
Saint
Benoît évoque quelques grandes figures de la tradition pour
nous dire que nous ne sommes pas laissés seuls sur ce chemin. D’autres
nous y ont précédé dont les écrits et les
exemples demeurent comme autant d’encouragements, de repères,
pour ajuster notre propre route. Face à ces modèles, saint
Benoît ajoute : « Il y a là pour nous, relâchés,
inobservants et négligents, de quoi rougir de confusion ».
C’est
dire qu’au terme de cette règle, et plus encore au terme
de l’année, nous sommes invitées à faire le
point et surtout à ne pas baisser les bras. La lecture que nous
en faisons matin après matin aura d’autant plus rempli son
rôle si elle nous ouvre à la grâce de commencer chaque
jour.
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73 bis et 22ème mardi ordinaire : avec l'aide du Christ
Aux
deux extrémités de ce chapitre de conclusion, saint Benoît
nous parle de commencement. Il nous dit, dès le premier verset,
qu’il « suffira d’observer cette règle qu’il
vient d’écrire pour faire preuve d’une certaine rectitude
morale et d’un commencement de vie monastique ». Et il termine
en nous enjoignant d’ « accomplir, avec l’aide du Christ,
cette toute petite règle, écrite pour les débutants
».
Au
terme d’un parcours ayant abordé tout ce qui constitue l’observance
régulière : « une vie consacrée à Dieu,
qui trouve son expression dans la communion fraternelle, dans la solitude
et le silence, dans la prière et le travail et dans une discipline
de vie », pour reprendre la définition de la constitution
7, nous n’en sommes donc qu’au début. Que dire alors
face aux « sommets de la perfection » et aux « instruments
de vertus » légués par l’Ecriture et les Pères,
qui sont mentionnés entre deux ?
«
Il y a là pour nous, souligne saint Benoît, relâchés,
inobservants et négligents, de quoi rougir de confusion ».
Pourtant, pareil tableau n’est pas pour nous enfoncer davantage.
Bien au contraire. A ces débutants que nous sommes, saint Benoît
assure pour terminer, qu’en accomplissant cette toute petite règle
écrite pour eux, ils « parviendront, avec la protection de
Dieu, aux plus hautes cimes de la doctrine et des vertus, qu’il
vient de rappeler ».
C’est
que, dans cette entreprise, nous ne sommes pas livrées à
nos seules forces. Nos limites ne nous laissent pas devant le vide de
nos insuffisances, elles nous ouvrent au don de Dieu. Notre capacité
vient de Lui. Saint Benoît nous l’avait déjà
rappelé au début du Prologue : « Avant tout, demande-lui
par une très instante prière qu’il mène à
bonne fin tout bien que tu entreprennes ». « Tu parviendras
», tel est le dernier mot qui nous dit que le plus petit de nos
efforts, « accompli avec l’aide du Christ », ne reste
jamais vain.
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73 ter et 2ème dimanche pâques : tu parviendras
«
Pervenies, tu parviendras » : le dernier mot de la règle
nous rappelle que nous sommes en route. Face à la nécessité
de progresser « si nous voulons la vie », comme le prologue
le dira dans quelques jours, nous prenons très vite conscience
de la distance entre la destination – il est question, au début,
des « sommets de la perfection », et à la fin, des
«plus hautes cimes de la doctrine et des vertus » –
, et nos capacités : l’affirmation que «nous sommes
relâchés, inobservants et négligents » n’a
rien d’une figure de style !
Le
constat pourrait être décourageant si les choses s’arrêtaient
là. Elles sont là au contraire pour nous aider à
aller de l’avant, puisque la perfection visée consiste en
notre conversion, dans le retournement de tout notre être vers Dieu.
« Accomplis avec l’aide du Christ, … tu parviendras
avec la protection de Dieu … »
Saint
Benoît évoque quelques grandes figures de la tradition pour
nous rappeler que d’autres nous ont précédées
sur ce droit chemin que l’appel de Dieu trace patiemment à
travers les lignes courbes de nos insuffisances. Leurs écrits et
leurs exemples demeurent comme autant d’encouragements, de repères
pour orienter notre propre route.
Arrivées
à la dernière page de la règle, nous sommes invitées
à faire le point et surtout à ne pas baisser les bras. La
lecture que nous en faisons matin après matin aura rempli son rôle
si elle nous donne de commencer chaque jour. Son dernier mot, «
tu parviendras », nous assure que le plus petit de nos pas ne reste
jamais vain.
Pour
l’accomplir, l’oraison du jour nous invite à demander
à « Dieu, dont la miséricorde est infinie, d’augmenter
en nous sa grâce pour que nous comprenions toujours mieux quel baptême
nous a purifiés, quel Esprit nous a fait renaître et quel
sang nous a racheté ». Ainsi serons-nous et vivrons-nous
toujours davantage en cohérence avec la foi que nos lèvres
proclament.
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