Règle et liturgie

 

RB Prol a et sainte Marie, Mère de Dieu : le chemin de la liberté véritable

En ce premier jour de l’année où saint Benoît nous exhorte à « écouter les préceptes du Maître avec l’oreille de notre cœur », la liturgie offre aux regards de notre foi l’exemple de Marie, la Mère de Dieu, qui « retenait et méditait dans son coeur tous les événements » ayant entouré la naissance de son fils.

Quel enseignement y a-t-il là pour nous ? Pour répondre, je reprendrai l’un ou l’autre passage de l’homélie du pape Benoît XVI à Lourdes le 14 septembre dernier. «Aujourd’hui, disait-il, Marie vient à notre rencontre pour nous indiquer les voies d'un renouveau de la vie de nos communautés et de chacun de nous. En accueillant son Fils, qu'elle nous présente, nous sommes plongés dans une source vive où la foi peut retrouver une vigueur nouvelle, où l'Église peut se fortifier pour proclamer avec toujours plus d'audace le mystère du Christ. Jésus, né de Marie, est le Fils de Dieu, l'unique Sauveur de tous les hommes, vivant et agissant dans son Église et dans le monde. L'Église est envoyée partout dans le monde pour proclamer cet unique message et inviter les hommes à l'accueillir par une authentique conversion du cœur ».

« Marie, continue le pape un peu plus loin, est cette femme de notre terre qui s'est remise entièrement à Dieu et qui a reçu le privilège de donner la vie humaine à son Fils éternel. Voici la servante du Seigneur, que tout se passe en moi selon ta parole. Elle est la beauté transfigurée, l'image de l'humanité nouvelle. En se présentant ainsi dans une totale dépendance de Dieu, Marie exprime en réalité une attitude de pleine liberté, fondée sur l'entière reconnaissance de sa véritable dignité. Ce privilège nous concerne nous aussi, car il nous dévoile notre propre dignité d'hommes et de femmes, marqués certes par le péché, mais sauvés dans l'espérance, une espérance qui nous permet d'affronter notre vie quotidienne. C'est la route que Marie ouvre aussi à l'homme. S'en remettre pleinement à Dieu, c'est trouver le chemin de la liberté véritable. Car, en se tournant vers Dieu, l'homme devient lui-même. Il retrouve sa vocation originelle de personne créée à son image et à sa ressemblance ».

La lecture des premiers mots du prologue de la Règle en ce jour où l’Eglise célèbre Marie, Mère de Dieu, nous porte à « ne pas avoir peur de dire oui à notre tour aux appels du Seigneur, lorsqu’il nous invite à marcher à sa suite », elle nous presse d’ouvrir au salut de Dieu les portes de notre cœur et de notre vie. Bonne année à chacun(e).

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol a bis et 22ème jeudi ordinaire : écoute et tu parviendras

Commencer une nouvelle lecture de la Règle, ainsi que nous le faisons trois fois par an, début janvier, début mai et début septembre, nous replace face à un itinéraire. Saint Benoît va nous inviter, tout au long du prologue et des 73 chapitres qui la constituent, à nous mettre sous la conduite de l’Evangile pour avancer de plus en plus vers Dieu jusqu’à parvenir ensemble dans la demeure de son royaume.

Le dernier mot de la conclusion entendue hier était d’ailleurs, du moins en latin, « tu parviendras », pervenies. Le premier mot, ce matin, nous ramène au fondement d’une telle progression, à son essence profonde : « écoute », obsculta. « Ecoute, nous dit en substance saint Benoît, et tu parviendras ». Certains puristes ont voulu corriger obsculta par ausculta, qui a donné en français ausculter, écouter avec attention. Mais aussi bien les manuscrits que les commentaires ont conservé la forme courante.

Qu'y a-t-il donc de si important dans ce préfixe ob, à quelle profondeur spirituelle renvoie-t-il, pour que la tradition se soit constamment opposée au normatisme des écoles afin de le conserver ? Ob signifie « devant, à cause de, en retour de ». L’écoute à laquelle nous sommes conviées nous situe en face de quelqu’un, elle procède d’une relation, nous introduit dans une réciprocité. En jouant sur les mots on pourrait dire qu’elle n’est pas un en soi mais un en Lui, un en Lui observé, recherché, selon le sens de scultare et scultari.

Ecouter, c’est vivre sous le regard de Dieu. « Ouvrons les yeux à la lumière divine, ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu », nous incitera demain le passage suivant du prologue. Ecoute transformante, puisqu’elle fait de nous des fils. Smaragde de Saint-Mihiel note que « l’appellation de fils peut s’entendre de quatre manières : par nature, par imitation, par adoption, par enseignement. Mais ici ce n’est ni par nature ni par adoption, mais par enseignement ou par imitation qu’il appelle fils celui qu’il exhorte à écouter les préceptes du maître … le Christ ».

Les enseignements du maître nous viennent à travers la parole de Dieu : c’est elle qui tisse la trame du texte. Quant aux invitations à imiter le Seigneur, elles retentissent au chapitre 5 et au chapitre 7 dans un contexte d’obéissance. Pour suivre le Christ, notre maître et modèle en obéissance, il s’agit aussi bien d’incliner l’oreille de notre cœur et d’accueillir l’exhortation qui nous est faite que de la mettre en œuvre, de l’accomplir efficacement.

Pareille écoute est efficace en tant qu’elle nous engage dans un acte de foi, une foi agissante, par quoi nous recevons du Fils le pouvoir de devenir enfants de Dieu, « qui que nous soyons ». « Ecoute », ne cesse de nous dire saint Benoît au commencement de chaque aujourd’hui.

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol a ter et sainte Marie, Mère de Dieu : manger le pain du Verbe divin

Le premier janvier nous ramène à un début de la Règle singulièrement éclairé par les textes de la liturgie du jour. « Que le Seigneur nous bénisse et nous garde, qu’il fasse briller sur nous son visage, qu’il se penche vers nous, qu’il tourne vers nous son visage et nous apporte la paix, et ainsi que son nom soit prononcé sur nous », saint Benoît va nous le redire tout au long du prologue.

Ce matin il nous appelle à re-commencer ce chemin toujours nouveau qui nous ramène, «qui que nous soyons », sous le regard favorable de Dieu, pourvu, et la plupart du temps, pour peu, si peu, que nous « retournions par le labeur de l’obéissance à celui dont nous avait éloigné la lâcheté de la désobéissance » !

« Tu n’es plus esclave, mais fils », souligne à son tour saint Paul. Fils : le terme scande le passage de la règle que nous venons d’entendre, opposé finalement, après sa troisième apparition, à celui de serviteurs, qui plus est, de « très mauvais serviteurs ». A quelle meilleure conduite sont au contraire invités, pour ne pas être « privé de leur héritage », ceux que le Seigneur « a déjà daigné admettre au nombre de ses enfants » ?

« Ecoute, fils », répond saint Benoît ; écoute pour mieux devenir ce que tu es déjà : fils ; «prête l’oreille de ton cœur », à l’exemple de Marie, dont l’évangile nous dit qu’elle «retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». « L’enseignement qu’elle recevait là volontiers, ne le mettait-elle pas aussitôt en pratique » ?

La prière sur les offrandes nous invite à poursuivre cette application des propos de saint Benoît à la Mère de Dieu. « Tu es l’origine de tous les biens, Seigneur, et tu les mènes à leur plein développement … ». Qui, plus que Marie, « avant tout autre chose, demandait à Dieu, par une très instante prière, qu’il mène à bonne fin tout bien qu’elle entreprenait », et qui, mieux qu’elle, « avait un tel soin, en tout temps, d’employer à son service les biens que le Seigneur avait mis en elle » ?

« … Puisque cette fête de Marie, Mère de Dieu, nous fait célébrer notre salut dans son germe, donne-nous la joie d’en recueillir tous les fruits ». Fruits de vie promis à ceux qui, soutenus par la prière, la présence et l’exemple de « celle qui nous permit d’accueillir l’auteur de la vie », ont « renoncé à leurs volontés propres afin de combattre pour le Seigneur Christ et de le suivre jusqu’à la gloire ».

A propos de ce modèle que demeure pour nous l’écoute féconde de Marie, Guerric d’Igny écrit dans son troisième sermon pour l’Annonciation : « Voilà l’occupation à laquelle tu te livreras toi aussi dans ton silence, si tu es raisonnable : manger le pain du Verbe divin en présence du Seigneur, en gardant comme Marie ce qui est dit du Christ et en le méditant dans ton cœur. Ce pain, le Christ fera ses délices de le manger avec toi ; celui qui te nourrit se nourrira lui-même en toi ; ce pain qu’il est lui-même sera servi d’autant plus largement qu’il sera mangé davantage, car user de la grâce, ce n’est pas la réduire mais l’accroître ».

Les bergers de l’évangile nous attendent au seuil de l’année nouvelle pour nous parler de « ce qu’ils ont entendu et vu à Bethléem », la maison du pain : écoutons et « découvrons, nous aussi, Marie et Joseph, avec le nouveau né couché dans une mangeoire ». Bonne année !

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol a quater et 5ème dimanche C temps pascal : parole de vie

Pour signifier l’obéissance, la Bible parle d’écouter et de mettre en pratique. Le premier verset de la Règle nous réfère à cette formulation traditionnelle, mais précisée, développée en 4 temps. Au point de départ – 1er temps –, il n’est plus simplement question d’écouter, mais d’ausculter (obsculta ou ausculta), verbe qui nous avertit que l’écoute se cultive avec l’oreille (auris en latin).

Pas n’importe qu’elle oreille, puisque – 2ème temps – il nous est aussitôt enjoint d’«incliner l’oreille de notre cœur ». Pareille écoute engage l’être profond et l’ouverture qui s’ensuit – 3ème temps – exprime l’accueil de la parole entendue : « reçois », … qui plus est « volontiers », de bon gré, avec plaisir. Au terme – 4ème temps –, peut advenir une mise en pratique à la fois effective et efficace. Ecoute … incline … reçois … mets en pratique : voilà ce à quoi saint Benoît nous invite ce matin, afin de ranimer au vif des années qui se succèdent le désir d’une mise, d’une remise en route.

Le 2nd verset décrit un tel processus en terme de retour, de retournement annonciateur d’une naissance, comme le suggèrent au long du passage les mots « fils » (3 fois) et « père » (2 fois), de notre renaissance dans le Christ, puisqu’il s’agit de « le suivre jusqu’à la gloire ». L’entreprise se révèle labeur et combat, avant de devenir service du Seigneur. Une très instante prière à celui qui peut « mener à bonne fin tout bien que nous entreprenons » assure le passage de l’un à l’autre.

Obsculta, écoute, commence par nous dire saint Benoît. La nécessité de « renoncer à ses volontés propres » vient rappeller que, dans l’obéissance, il y va de ce qui tient ou ne tient pas en face de Dieu, et donc, d’un ajustement incessant pour vivre en sa présence, puisque tel est notre désir, la cause qui relance et creuse notre écoute. En échange, ou plutôt en héritage, nous recevrons la vie véritable et éternelle. Par quel accueil et quel engagement, car l’un ne va pas sans l’autre, allons-nous permettre à ces mots de la Règle, que nous risquons de ne plus entendre à force de les savoir par cœur, de se révéler parole de vie ?

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol b et 4ème dimanche B temps pascal : le seul nom qui puisse nous sauver

« Ouvrons les yeux à la lumière divine », venons-nous d’entendre. Expérience transformante s’il en est, puisque cette « deificum lumen », cette lumière qui est le fait de Dieu, est aussi, selon le double sens de l’adjectif, une lumière qui fait dieu. Saint Jean, en seconde lecture de la messe, nous le redira : « Lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu’il est ».

Telle est la plénitude en germe, et donc en croissance, dans cette condition d’enfants de Dieu qui est la nôtre. « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu », nous qui avons accueilli, par la foi, le Verbe fait chair, « vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme ». Ainsi, saint Benoît ajoute t’il aussitôt : « Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu ».

L’avertissement prend une résonnance particulière en ce 4ème dimanche de Pâques où le bon pasteur nous appelle à passer avec lui, dans ce don qu’il a fait de lui-même, des ténèbres de la mort à la lumière de la vie. Pour « parvenir là où il est entré victorieux », il s’agit, si l’on se reporte à ce passage de la Règle, non seulement de ne pas endurcir nos cœurs et d’écouter les enseignements du Seigneur, mais de courir. « Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent ».

Courir non comme des brebis dispersées par le loup, mais comme l’infirme guéri par le nom de Jésus. De ce « nom, donné aux hommes et qui est le seul qui puisse nous sauver», saint Bernard, dans son quinzième sermon sur le Cantique, dit qu’il est à la fois une lumière, une nourriture et un remède. « Il éclaire lorsqu’on le publie, il nourrit quand on le rumine, il oint et adoucit les maux lorsqu’on l’invoque ». De quoi parvenir, malgré notre faiblesse, à ce bonheur du ciel vers lequel l’oraison du jour demande à Dieu de nous guider.

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol b bis et 2ème mardi de pâques : sortir de notre sommeil

« Qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises. » Saint Benoît nous révèle ce matin qui est ce maître dont il nous a enjoints hier d’écouter les préceptes. Le passage d’aujourd’hui demande comme en écho : « Et que dit-il ? - Venez mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur ».

Que fait le Maître, sinon éveiller ses disciples ? Nous venons encore de l’entendre : «Levons-nous donc, enfin, l’Ecriture nous y incite ». C’est de la part de Dieu que saint Benoît nous parle tout au long de ce prologue. En témoignent les nombreuses citations de l’Ecriture par lesquelles il nous réfère à Celui dont le Christ a promis qu’ « il nous enseignerait toutes choses ».

Porté par l’Esprit Saint, Benoît se fait donc plus instant : « L’heure est venue de sortir de notre sommeil. Ouvrons les yeux à la lumière divine. Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu ». Répercutée de génération en génération son exhortation parvient jusqu’à nous, et c’est encore la force de l’Esprit Saint qui lui donne de traverser l’épaisseur de nos léthargies spirituelles.

Isaac de l’Etoile nous adjure dans l’un de ses sermons : « Que dans la barque de notre homme intérieur, pour qui l’homme extérieur est comme la mer, jamais ne dorme le Verbe de Dieu, qui, en lui-même, jamais ne dort ou n’a sommeil ». Et il ajoute : « A moins que tu n’aies commencé à t’endormir pour lui, il demeurera toujours éveillé pour toi ». Nous endormir pour lui, qu’est-ce que cela signifie, sinon, comme le note ce passage de la Règle, endurcir nos cœurs. « Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ».

Le contraire du cœur dur, c’est un cœur qui écoute. Comment aujourd’hui allons-nous ouvrir notre cœur à la lumière ? Car « l’Esprit dit encore aux Eglises : Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent ». «Ce qui appartient à la nuit et aux ténèbres, commente Isaac de l’Etoile, n’est pas action mais passion : cela seul est action qui appartient au jour et à la lumière ».

De tout ce que Dieu peut et veut faire pour notre salut, rien ne se fera sans nous. Il convient donc, non seulement d’être éveillées, d’ouvrir les yeux et d’écouter, mais plus encore d’avancer dans ses chemins. Quelle est, ce matin, notre disponibilité à nous laisser enseigner par Celui qui se sert pour cela de toute chose ?

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol b ter et Epiphanie du Seigneur : ouvrons les yeux à la lumière divine

Que pouvaient se dire ces trois mages venus d’Orient pour s’encourager à persévérer dans leur quête ? Les mots qui nous sont adressés ce matin par saint Benoît, leurs conviennent au mieux, tout comme nous pouvons les reprendre à notre compte afin de progresser nous aussi vers l’« endroit où se trouve l’enfant avec Marie, sa Mère ».

« Levons-nous donc, enfin, l’Ecriture nous y incite : L’heure est venue, dit-elle, de sortir de notre sommeil. Ouvrons les yeux à la lumière divine. Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu qui nous crie chaque jour cet avertissement : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ».

Parce que le cœur des mages était ouvert, « les ténèbres de la mort ne les ont pas saisis, mais ils ont couru » en « rendant grâce à la lumière véritable », dont Guerric d’Igny rappelle que « c’est précisément pour illuminer tout homme venant en ce monde, qu’elle est venue comme homme en ce monde ».

Comment allons-nous, à notre tour, transmettre la lumière qui nous est donnée en ce temps de Noël, alors que l’éclat de sa splendeur nous fait ressentir plus fort encore notre propre fragilité ? L’or du don de soi-même, l’encens du désir spirituel, la myrrhe du renoncement, pour reprendre l’interprétation de saint Bernard, nous n’en avons pas lourd dans nos bagages. Pourtant, il nous faut avancer, et nous le pouvons en pleine confiance, puisque « le Dieu de qui tout vient et vers qui nous allons » a voulu « se faire pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté ».

« Levons-nous donc ». Pour assurer notre chemin, une étoile nous guide, la parole même du Seigneur, renfermée comme un trésor dans les Ecritures, accessible à tous ceux qui l’écoutent et la mettent en pratique. Nous voici conviées par Melchior, Gaspard et Balthazar, puisque tels sont les noms que leur a donné par la suite la tradition, à « fixer plus instamment notre regard sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’astre du matin se lève dans nos cœurs ».

Oui, comme nous le redira tout à l’heure la bénédiction solennelle, « Dieu nous appelle dans notre nuit pour que nous entrions dans sa lumière ». Et elle ajoute aussitôt : « Qu’il bénisse en vous la foi, l’espérance et l’amour, qu’il les fasse croître et donner leurs fruits». Ainsi pourrons nous « marcher avec le Christ » et accueillir en nous sa lumière.

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol c et 22ème jeudi ordinaire : sous la conduite de l'Evangile

Saint Benoît nous dit que le bonheur a quelque chose à voir avec la découverte, ou plutôt la révélation, du chemin de « la vie véritable et éternelle », autrement dit, de la relation vivante avec Celui qui « avant même que nous l’invoquions nous dit : Me voici ».

Le Seigneur sans cesse nous devance, telle est la source de notre bonheur, et c’est encore lui qui suscite et relance inlassablement notre quête par le désir qu’il éveille en nous de demeurer et de marcher en sa présence. « Vouloir la vie et désirer voir des jours heureux » va alors se décliner dans un agir qui n’est autre que l’inscription de notre réponse dans le vécu le plus quotidien.

Chaque fois que « nous interdisons le mal à notre langue et à nos lèvres toute parole trompeuse » ; chaque fois que « nous nous détournons du mal et faisons le bien » ; chaque fois que « nous cherchons la paix avec ardeur et persévérance », nous signifions au Seigneur notre « c’est moi », c’est vraiment moi, telle que je peux être par ta grâce, quand ma volonté est accordée à la tienne.

Nous savons le côté dépouillant, le caractère pascal d’un tel labeur, car c’est bien « son ouvrier que le Seigneur cherche » ! En même temps, souligne saint Benoît, « quoi de plus doux ? » : douceur qui vient du mystère de communion avec Dieu qui s’opère là.

Nous voici invitées, au point de départ d’une nouvelle lecture de la Règle, à prendre « le chemin de la vie que le Seigneur lui-même nous montre dans sa bonté ». Par quels engagements, au sens fort, allons nous exprimer notre « c’est moi » et le rejoindre concrètement ?

La règle, au fil des jours, nous présentera un certain nombre de ces chemins toujours à reprendre : celui de l’humilité, de l’obéissance, du silence, de la charité fraternelle, de la prière, de la lectio, etc. Par « la foi et la pratique des bonnes œuvres », remettons nous donc avec courage « sous la conduite de l’Evangile ».

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol c bis et Epiphanie du Seigneur : une source inépuisable

Saint Bernard, au paragraphe 5 de son premier sermon pour Noël, fait remarquer à propos du Christ Seigneur, dont nous fêtons aujourd’hui la manifestation aux nations : « Même si c'est en petit enfant, qu'il est venu à nous, ce qu'il nous a apporté n'est vraiment pas petit, ce qu'il met à notre disposition est loin d'être modeste.

Tu demandes ce qu'il apporte ? En tout premier lieu la miséricorde, en vertu de laquelle - l'Apôtre en témoigne - il nous a sauvés (Tt 3.5). Car il n'a pas constitué un bienfait seulement pour ceux qu'il a rencontrés lors de sa présence sur la terre, mais il est une source inépuisable ».

Les présents des mages sont peu de choses en comparaison d’un tel don. En fait, tout leur prix réside dans ce qu’ils signifient de remise de soi. L’or, l’encens et la myrrhe offerts à l’enfant viennent en effet au terme d’un chemin de foi et d’obéissance, de conversion qui mène à la vie véritable et éternelle, comme nous le redit une nouvelle fois la règle.

Ces hommes, dont l’évangile ne précise pas s’ils étaient trois et rois, se sont mis à l’écoute d’abord, puis en route, pour aller vers celui qui leur parlait dans le message silencieux d’une étoile, dans la sentence des Ecritures délivrée par les autorités d’Israël, dans l’avertissement reçu en songe.

En écho aux formules de Benoît, on pourrait dire qu’ayant entendu le Seigneur crier : «Quel est l’homme qui veut la vie et voir des jours heureux », ils ont compris qu’il s’agissait dès lors pour eux de « ceindre leurs reins de la foi et de la pratique des bonnes œuvres, d’avancer dans ses chemins sous la conduite de l’évangile, afin de mériter de voir celui qui les avait appelé dans son royaume ».

Ils arrivent à Bethléem à la suite des bergers : aux uns comme aux autres, comme à nous, Dieu n’apporte pas de preuves, d’explications, d’assurance. Il donne un signe qu’il s’est approché, qu’il demeure avec nous, au milieu de nous. Pour découvrir sa présence, pour le reconnaître, il faut se laisser conduire. Pour chacun, le chemin se déploie entre une parole et un visage, un visage d’autant plus proche que la parole est accueillie, accomplie.

L’adoration des bergers et l’adoration des mages nous invitent à nous prosterner nous aussi devant cet enfant, en tant qu’elles marquent l’accès à la source inépuisable de la miséricorde de Dieu, ouverte et offerte en lui pour le salut du monde.

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol c ter et 5ème mardi de Pâques : le Seigneur cherche son ouvrier

« Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? » : une fois de plus, le Seigneur vient d’interpeler cette foule du peuple, dont nous sommes. Mais ce passage de la Règle que nous connaissons par cœur, atteint-il encore notre cœur au point de retourner nos vies ?

Si, presque spontanément, nous savons répondre à cette proposition de vie heureuse : «C’est moi », ne passons-nous pas trop vite sur la suite ? Le bonheur ne consiste pas à réaliser ce que nous préférons, mais à avancer sur les chemins de Celui à qui saint Benoît nous disait, il y a quelques jours, de ne préférer absolument rien.

« Le Seigneur cherche son ouvrier ». Où le trouver parmi « tous ces hommes qui, sans exception, comme le souligne Isaac de l’Etoile, désirent la béatitude, mais ont sur elle des idées différentes ? Aussi, poursuit-il, le docteur de tous les hommes, que la seule charité rend débiteur des sages et des insensés, commence par redresser ceux qui s’égarent, dirige ensuite ceux qui sont sur la route, enfin accueille ceux qui frappent à la porte ».

A ce stade du Prologue, nous en sommes aux premiers pas. C’est donc le b-a-ba de la route qui nous est proposé : « Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue et à tes lèvres toute parole trompeuse ; détourne-toi du mal et fais le bien ; cherche la paix avec ardeur et persévérance ».

Que faisons-nous de ce peu à qui le tout est promis, puisque, « lorsque nous agirons de la sorte, les yeux du Seigneur seront sur nous et ses oreilles attentives à nos prières, et avant même que nous l’invoquions, il nous dira : Me voici ». Nos insatisfactions nous montrent, elles aussi, à leur manière, le chemin de la vie, dans la mesure où, en répondant à notre attente de bonheur : « Ce n’est pas nous », elles nous poussent à regarder vers le Seigneur qui nous invite et à écouter sa parole qui nous sauve.

Car l’important, ce n’est pas ce que nous n’avons pas, mais ce qui nous est donné. « Ne laisse pas le doute entamer notre confiance en la promesse que toi-même nous as faite », demandons-nous dans l’oraison du jour à Celui « qui nous recrée pour la vie éternelle dans la résurrection du Christ ». Ce matin encore il nous ouvre la porte de la foi.

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol d et Epiphanie du Seigneur : il renouvelle quiconque se rapproche de lui

Saint Benoît nous parle ce matin de montagne, de route, de marche, de fleuves et de vents. Autant de réalités auxquelles les mages de l’évangile se sont trouvés confrontés au cours du voyage qui devait les mener à Jérusalem d’abord, puis à Bethléem dans un deuxième temps.

Mais il est aussi question, dans ce passage du prologue que nous venons d’entendre, de demeure et d’habitation, de repos. Le chemin de ces hommes venus d’Orient aboutit lui aussi à la paix d’une maison : « En entrant, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents ».

Du coup leur existence prend un autre sens et leur destinée change de direction : «Ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin ». Leur demeure est désormais fondée sur la pierre qu’est le Christ, révélé pour le salut de quiconque croit. Sur ce fondement, ils ont bâti avec de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Qu’est-ce à dire ?

Dans son troisième sermon pour l’Epiphanie, saint Bernard explique qu’il y a là pour nous un exemple à imiter. Cet or, dit-il, « nous l’offrons avec empressement lorsque, par la grâce du Sauveur, nous abandonnons totalement les biens de ce monde ». « La bonne odeur de l’encens », elle, se rapporte à la prière de qui « a résolu d’être juste et de ne pas détourner son oreille des commandements du Seigneur » : ainsi pénétrera t’elle jusqu’aux cieux. « La myrrhe du renoncement, enfin, bien qu’amère, conserve notre corps qui est mort en raison du péché et le préserve de se corrompre en se laissant aller au vice ».

Dans cet acte triple d’adoration, ce n’est pas contre les ruses d’Hérode que saint Benoît nous met en garde, mais contre « les suggestions de l’esprit malin qui nous tente ». Pour assurer notre chemin, une étoile nous guide, la parole même du Seigneur qui dit dans l’évangile : « Celui qui écoute mes paroles et les accomplit, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre ; les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et se sont déchaînés sur cette maison ; mais elle n’est point tombée, parce qu’elle était fondée sur le roc ».

Jésus à peine né, un vent d’inquiétude se lève sur tout Jérusalem, bientôt suivi par un fleuve débordant de colère, l’un et l’autre se déchaînant contre le frêle abri où le Verbe s’est fait chair. Ni Hérode ni les juifs, pourtant dépositaires des écritures, n’en trouveront le chemin. Seul ceux qui se mettent à l’écoute de la parole que l’écriture renferme comme un trésor, non pour la réduire à leurs fins, mais bien plutôt en vue de s’y conformer, y accèdent.

Devant nous, en ces premiers jours de l’année, nous n’entrevoyons peut-être que montagne, route, marche, fleuves et vents. Melchior, Gaspard et Balthazar, puisque tels sont les noms que leur a donné par la suite la tradition, témoignent aujourd’hui encore qu’il y a aussi, infiniment proche, un lieu où nous attend un enfant qui, comme le dit Guerric, renouvelle quiconque se rapproche de lui.

C’est grâce à l’écriture que les mages le découvrent. Nous voici conviées à fixer plus instamment notre regard sur elle comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs ».

« Dieu nous appelle dans notre nuit pour que nous entrions dans sa lumière », dira la bénédiction solennelle, demandant aussitôt « qu’il bénisse en nous la foi, l’espérance et l’amour, qu’il les fasse croître et donner du fruit ». Ainsi pourrons nous « marcher avec le Christ, pleines de confiance ».

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol d bis et 4ème mardi du temps pascal : Dieu trouvera en toi sa demeure

Saint Benoît commence par rectifier notre désir d’habiter dans la demeure du Seigneur en nous avertissant d’y courir par les bonnes actions. Pour finir, il nous amène à comprendre que c’est en fondant notre propre demeure sur l’écoute et la mise en pratique des paroles du Seigneur que notre repos en Lui s’affermira.

Le passage du désir à la réalité est balisé dans le texte par une série de « c’est celui qui : celui qui marche, celui qui dit, celui qui n’a pas fait, celui qui rejette, etc. », nous rappelant que cette construction s’opère au concret du quotidien.

Dans le Prions en Eglise du mois de mai, Sœur Emmanuelle Billoteau parle conjointement de « nous recentrer sur le Christ qui a donné sa vie pour nous et de poser les choix qui libèrent notre cœur ». Autrement dit, la proximité de ce royaume où nous désirons demeurer se manifeste dans notre conversion.

Conversion dont le temps pascal ne diminue ni l’actualité ni l’urgence ! Suite à l’annonce, par les frères dispersés, de « cette Bonne Nouvelle : Jésus est le Seigneur, … un grand nombre de gens devinrent croyants et se convertirent », rapporte la première lecture de la messe.

Ne soyons pas en reste, nous qui, en ce 4ème mardi du temps pascal, demandons au Seigneur de « nous accorder d’entrer dans la joie de notre salut alors que nous fêtons la résurrection de son Fils ». Quels choix vont nous permettre de « rester d’un cœur ferme attachées au Seigneur » et de grandir dans la joie de sa présence et de son action en nous qui avons « reçu le nom de chrétiens » ?

« Te demandes-tu, chrétien, où Dieu a mis son trône ? », écrit Angélus Silésius dans le Pèlerin chérubinique. Et de répondre : « Là où en toi-même Il t’engendre comme fils ». Et encore : « Chrétien, si tu aimes Jésus, si tu as sa mansuétude, Dieu trouvera en toi sa demeure, son repos et sa paix ».

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OBSCULTA PERVENIES

RB Prol d ter et mardi après l'Epiphanie : sur la pierre de la foi en lui

Il est question aujourd'hui de montagne, de route et de marche, mais aussi de demeure, d'inhabitation et de repos. Ce qui nous pousse à gravir la première pour parvenir aux seconds, c'est ce que saint Benoît a nommé hier « le désir de voir Celui qui nous a appelés dans son royaume».

Le Dieu qui se donne à voir est le Dieu avec nous : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire ». Dans son traité sur la contemplation, Guillaume de Saint Thierry observe ce qui se passe en l'homme quand Dieu passe ainsi à portée de vue et se fait « vie des cœurs et lumière des yeux intérieurs ». Pareil passage éveille et avive le désir de la rencontre.

« Seigneur mon Dieu, toi qui dis à mon âme, de la manière que tu sais : Ton salut, c'est moi, souverain maître, unique docteur pour voir ce que je désire voir, dis à ton aveugle, à ton mendiant : Que veux tu que je fasse pour toi ? » Tout l'itinéraire va consister pour l'homme à apprendre à recevoir de Dieu ce qui échappe à sa seule industrie, car Dieu est amour et l'amour ne peut être que de l'ordre du don gratuit, d'une part, du libre consentement et d'une collaboration à la fois désintéressée et reconnaissante à la grâce, d'autre part.

« Comment en effet sommes nous sauvés par toi, ô Seigneur de qui vient le salut et qui répands sur ton peuple ta bénédiction, demande Guillaume, si ce n'est en recevant de toi de t'aimer et d'être aimés par toi ? ». La perfection proposée aujourd'hui par saint Benoît - marcher sans tache et accomplir la justice, dire la vérité du fond de son cœur, ne pas prononcer de parole trompeuse, ne pas faire de tort au prochain ni accueillir de discours injurieux contre lui - est au dessus de nos forces. Il le sait et c'est pourquoi il met aussitôt devant nos yeux le rocher qu'est le Christ.

C'est « sur la pierre de la foi en Lui », pour reprendre une autre expression de Guillaume, qu'il convient de bâtir notre maison spirituelle, de fortifier l'homme intérieur dirait saint Paul, en brisant inlassablement contre Lui les suggestions du malin qui ne cesse de nous représenter nos failles et nos échecs, ou plus subtilement nos atouts et nos mérites ! Celui qui ne tombe pas mais au contraire suit Jésus sur la montagne, c'est celui qui reconnaît de plus en plus profondément que « c'est par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est », puisqu'il n'est pas d'autre issue pour notre faiblesse que sa force.

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RB Prol d quater et 23ème dimanche A : réunies en son nom

« Seigneur, qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? » « La réponse du Seigneur » qui se donne à « écouter » dans ce passage de la Règle rejoint la thématique développée dans la liturgie de ce 23ème dimanche. « Habiter dans la demeure du Seigneur et reposer sur sa montagne sainte », nous dit l’évangile du jour, c’est tout faire pour « gagner son frère ».

Mise en œuvre qui ne consiste pas à se transformer en prédicateur de bonne conduite, encore moins en redresseur de tort, mais, comme nous l’indique la seconde lecture, à nous acquitter envers le prochain de la seule « dette » qui compte, celle « de l’amour mutuel » : attitude que saint Benoît décline ce matin en invitation à « marcher sans tache et accomplir la justice, à dire la vérité du fond de son cœur, à ne pas prononcer de parole trompeuse, à ne pas faire de tort à son prochain, à ne pas accueillir de discours injurieux contre lui ».

Application pour nous de « ce que dit la Loi : tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras rien … Ces commandements et tous les autres, rappelle encore saint Paul, se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain».

On retrouve là le début de la liste des instruments des bonnes œuvres. « Si nous voulons habiter dans la demeure de ce royaume, vient encore de nous avertir Benoît, sachons qu’on n’y parvient que si l’on y court par les bonnes actions ». De fait, « si nous agissons de la sorte », nous attesterons que le Christ « est là, au milieu de nous », lui, qui le premier nous a aimés, et nous serons en vérité « réunies en son nom ».

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RB Prol e et mardi après l'Epiphanie : il est bon et attend

Qu'est-ce que le Seigneur attend de nous aujourd'hui ? Saint Benoît vient de nous le dire : « Que nous répondions par nos œuvres à ses saintes leçons ». Le Seigneur attend chaque jour notre réponse. Plus profondément, à travers ce que nous faisons pour nous conformer à sa volonté, c'est nous qu'il attend.

Il attend comme on attend quand on aime : avec infiniment de patience. « Parce qu'il est bon et attend que nous nous corrigions », entendrons nous à la fin du premier degré d'humilité dans des termes très proches du passage de ce matin. Comme souvent, la traduction fait perdre de sa force au texte original : littéralement « le Seigneur attend que nous nous convertissions, que nous soyons retournés en mieux ».

On trouve de même ici dans le prologue : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse, qu’il soit retourné, et qu’il vive ». La forme passive du verbe débouchant sur un sens actif rend bien le mouvement qui s'opère. Quelque chose se passe dont l'origine n'est pas nous ; l'initiative vient de Dieu : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés », vient de nous redire saint Jean.

Seule la parole de Dieu, son Verbe sauveur, a la force de nous retourner, de nous orienter vers lui, plus, de nous mettre en communion avec lui, puisque dans convertere, il y a «vertere, se tourner », précédé de « cum » qui en composition marque le rassemblement, l'accompagnement, la relation avec quelqu'un. Mais ce retournement ne s'opère pas sans la participation du sujet, elle demande le consentement de notre liberté à cet amour qui nous précède et nous attire.

Dieu attend notre réponse. Il ne peut dire plus et mieux : « Tu as fait cela et je me suis tu». Il nous appartient de faire le pas pour que sa parole devienne vivante en nous. Qu'avons-nous à laisser retourner en nous pour nous ouvrir à cet amour de Dieu et « être transformées par lui au plus intime de notre cœur », comme nous le lui demandons dans l’oraison du jour.

A sa manière toujours réaliste, très concrète, saint Benoît nous assure que, de nous, il peut sortir quelque chose de bon, simplement parce que c'est le Seigneur qui l'y a déposé: cette vie nous est donnée pour le laisser fructifier.

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RB Prol e bis et 23ème dimanche C : ne fuyons-nous pas celui qui nous aime ?

Il y a quelques jours, tout au début du Prologue, saint Benoît nous invitait à l’écoute. Ce matin, il s’agit pour nous de répondre. Ecouter … répondre. En posant les choses en termes de préférence, l’évangile de ce 23ème dimanche nous presse à son tour d’entrer plus avant dans ce dialogue qui engage tout l’être et l’ouvre au salut.

« Répondre par nos œuvres » : il était question, à la fin du passage précédent, et là encore nous rejoignons l’évangile, de « bâtir sa maison sur la pierre ». Notre propre vie, de même que la communauté, se construit par des actes qui marquent notre choix de « ne rien préférer à l’amour du Christ », comme le stipulera bientôt le chapitre 4 de la Règle.

« L’amendement de nos péchés » et « la mort du pécheur » renvoient à tout ce qui nous détourne de cette préférence et retarde notre réponse. Le livre de la Sagesse, en première lecture, évoque en ce sens les pesanteurs de notre condition : « Les réflexions des mortels sont mesquines et nos pensées chancelantes, car un corps périssable appesantit notre âme et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées ».

Rappel dont le but n’est pas de nous abattre mais de nous provoquer à lever les yeux, comme celui qui veut bâtir une tour doit commencer par prendre une vue d’ensemble de son projet. Ce qui nous permet d’avancer et d'aller jusqu’au bout de notre entreprise, ce n’est en effet pas nous, dans la faiblesse de nos moyens, mais c’est ce regard du Seigneur qui chaque jour ex-spectat, attend, littéralement regarde hors de, car ce n’est pas à lui que Dieu regarde, mais à nous.

Et nous, à qui regardons nous ? « Ne fuyons nous pas celui qui nous aime ? », demande Nicolas Cabasilas. Qu’il nous aime, voilà l’essentiel auquel saint Benoît veut nous ramener, puisque seul ce regard du Seigneur est capable de nous retourner, de nous renouveler dans sa grâce. « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie à la pénitence ? Car ce doux Seigneur affirme : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ».

Le Seigneur attend … et nous, qu’attendons nous pour nous laisser édifier, au sens fort du terme, dans notre cœur et toute notre vie, par la puissance de son amour ? C’est chaque jour qu’il nous faut nous remettre à lui, dans le concret de nos œuvres, en nous laissant interpeller, toucher, purifier, réorienter, transformer pas ses saintes leçons.

« Pour achever », dit en effet saint Benoît au début du passage, car il ne suffit a pas de commencer, il faut chaque matin nous remettre à l’ouvrage, à cette œuvre de Dieu en nous, au milieu de nous, y persévérer jusqu’au bout, non par nos propres forces, mais en nous laissant rejoindre là où nous sommes, là où nous en sommes, par Celui qui veut «nous sauver et faire de nous ses enfants d’adoption ».

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RB Prol f et mardi après l'Epiphanie : être transformés par lui

« Il faut donc préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements ». Il a déjà été question de combat au début du prologue, « de prendre les fortes et nobles armes de l’obéissance afin de combattre pour le Seigneur Christ », et il en sera encore question après demain, dans le chapitre 1, à propos de ceux qui « passent de l’armée fraternelle des cénobites au combat solitaire du désert », de ceux qui « peuvent soutenir, Dieu aidant, avec leur seule main et leur seul bras, la guerre contre les vices de la chair et des pensées » ; et de nouveau, d’ici quelque jour, dans le chapitre 2, avec la remarque que « nous portons tous les mêmes armes, au service d’un même Seigneur ».

Par là, saint Benoît nous dit de la vie spirituelle ce qu’un auteur tout à fait profane disait de la vie psychique, à savoir qu’ « il importe de ne pas perdre de vue le fait qu’elle est un champ de bataille et une arène où luttent des tendances opposées ou, pour parler un langage moins dynamique, qu’elle se compose de contradictions et de couples antinomiques ».

Dans une terminologie plus en phase avec celle de la Règle, saint Paul s’écriait à la fois : « Malheureux homme que je suis », en « découvrant dans ses membres une autre loi qui combat contre la loi que ratifie son intelligence », et : « Grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur », du fait de la libération, dans le mystère de son incarnation et de sa pâque, de cette loi du péché et de la mort. « Retourner par le labeur de l’obéissance à celui dont nous avait éloigné la lâcheté de la désobéissance » n’est autre chose que passer d’un pareil malheur à une telle grâce.

Grande chose à vrai dire que ce passage et qui n’a pas trop de toute une vie pour s’accomplir, s’affermir un peu plus chaque jour ! Pour cela, nous est-il spécifié ce matin, «il faut préparer nos cœurs et nos corps », autrement dit, il s’agit « de faire, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité ». Le verbe latin signifie proprement « dégager, délier, délivrer », d’où « être avantageux ». Comment allons nous nous situer dans cet espace dégagé, progresser dans l’expérience d’une délivrance, sinon en nous attachant au Christ qui a ouvert, à notre avantage éternel, cette voie du salut ?

« L’obéissance, affirmera bientôt le chapitre 5, convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que Lui ». En inscrivant dans le concret de notre relation à l’autre notre communion au Tout Autre, l’obéissance nous ouvre à sa présence et à son action en nous et autour de nous. A l’inverse, « l’esclavage de nos volontés propres » nous ramène de cet espace de vie dans celui du péché et de la mort, dans « les peines de l’enfer » dont parle ce passage de la Règle et qui sont attachées à cette « satisfaction de nos désirs qui nous sert alors de loi ».

Combattre, c’est choisir une autre loi, celle qui fait de nous des disciples dans cette «école du service du Seigneur » qu’est le monastère. Des disciples, c'est-à-dire des personnes qui ne cessent d’apprendre les choses qui plaisent à Dieu et par lesquelles on va à lui, jamais sans combat, mais toujours, au bout du compte, à notre avantage, parce qu’exauçant notre désir le plus profond qui est, selon les expressions de la première lecture de la messe, de vivre par le Christ en enfants de Dieu, ou, comme le formule l’oraison de ce mardi après l’Epiphanie, « d’être transformées par lui au plus intime de notre cœur ».

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RB Prol f bis et 23ème dimanche B : ouvre-toi

Saint Ephrem s’exprime ainsi dans un texte proposé par le missel en méditation de l’évangile de ce 23ème dimanche : « La puissance divine, que nous ne pouvons toucher, s’est revêtue, en descendant sur terre, de membres palpables, afin que notre faiblesse puisse parvenir à elle et sentir la divinité en touchant l’humanité. Le sourd-muet guéri par le Christ sentit des doigts de chair lui toucher les oreilles et la langue ; mais, lorsque sa langue fut déliée, lorsque ses oreilles furent débouchées, il atteignit, par l’intermédiaire de ces doigts accessibles à ses sens, l’inaccessible divinité …

C’est encore ainsi que le Seigneur agit avec nous, lorsque, sous la forme d’une nourriture offerte à tous, il se donne à manger lui-même aux mortels. Aux hommes incomplets, il complétait ce qui leur manquait ; aux mortels, c’est la vie qu’il donne ; et puisque c’est par son corps, où habitait toute perfection, qu’il voulut parfaire la nature inachevée, ne doutons pas que ce soit par ce même corps, où habite la vie, qu’il rend vivants ceux qui étaient sujets à la mort ».

C’est avec son cœur et son corps, pourrait on continuer en référence au passage de la Règle que nous venons de lire, que le Fils de Dieu accomplit le dessein de salut du Père. « Préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance aux commandements du Seigneur » n’est autre chose que nous ouvrir jour après jour à cette œuvre de régénération.

La prière après la communion nous rappellera combien nous sommes nourries et fortifiées par la parole et par le pain qui nous sont dispensées en chaque eucharistie. A ceux qui lui demandent : « accorde-nous de si bien profiter de ces dons que nous soyons associées pour toujours à la vie de ton Fils », le Seigneur répond : « Effata, ouvre-toi ». Ce que saint Benoît traduit en nous pressant de « faire, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité ».

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RB Prol f ter et jeudi après l'Epiphanie : il est temps encore

Saint Benoît nous dit ce matin qu’il y a un rapport étroit entre les actes que nous posons ici et maintenant et notre vie dans l’éternité de Dieu. « Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité ». L’éternité, par définition, n’a ni début ni fin. Elle n’est donc pas pour demain, mais s’offre à nous « dès ce moment » dans cette demeure où nous commençons d’habiter par l’accord de notre agir à la volonté de Dieu.

Cela ne se fait pas tout seul ni en un jour. « Il faut préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements », venons nous d’entendre. Et se préparer consiste à accomplir ce qui nous profitera. Le verbe en latin n’a pas la nuance intéressée que le français connote. Le terme évoque d’abord ce qui nous « dégage, nous met à l’aise, nous rend dispos », d’où il renvoie par suite à ce qui « est avantageux pour nous, de notre intérêt ».

Saint Benoît mentionne en sens inverse « les peines de l’enfer ». On pourrait traduire « tout ce qui, au contraire, nous entrave, nous alourdit, nous retarde ». Il s’agit là de savoir ce que nous voulons, ce que nous désirons vraiment : « pour parvenir à la vie éternelle » il y a des choses à « éviter ». Qu’en est-il de nos détours ?

Le chemin du salut est ouvert depuis qu’ « avec le Fils bien-aimé, l’aurore du jour éternel s’est levée sur toutes les nations », comme le rappelle l’oraison de ce jeudi après l’Epiphanie. Cette irruption de l’éternité dans notre histoire fait de chaque instant un moment favorable pour entrer dans le renouvellement que le Verbe incarné introduit dans nos réalités les plus quotidiennes.

« Accorde à ton peuple de reconnaître la gloire de son Rédempteur et de parvenir à la lumière qui ne s’éteint pas, continue l’oraison. Si « nous avons appris ce qu’il faut faire pour habiter dans la demeure du Seigneur », il nous reste encore à l’accomplir, à choisir ce qui met le cœur au large, nous dispose à « progresser dans la vie religieuse et dans la foi, à courir dans la voie des commandements de Dieu avec la douceur ineffable de l’amour », selon ce que nous entendrons demain dans la conclusion du prologue.

Le premier pas dans ce sens, nous dit Benoît, est de « prier le Seigneur d’ordonner à sa grâce de nous prêter son aide pour ce qui manque en nous aux forces de la nature ». L’éternité nous attend là où nous touchons le présent de notre insuffisance : maintenant et à l’heure de notre mort. Savons nous profiter, au sens défini plus haut, des événements, comme autant de moments où le Christ vient à nous, afin qu’en lui nous accédions à quelque chose de l’éternité de notre vie en Dieu ? « Il en est temps encore », nous assure saint Benoît.

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RB Prol g et 23ème mardi ordinaire : persévérer

Saint Benoît achève le prologue de la Règle en nous invitant à la persévérance. « Ne nous écartant donc jamais de son enseignement, et persévérant jusqu'à la mort dans sa doctrine au sein du monastère, participons par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d'avoir part à son royaume ».

Persévérer. Le verbe reviendra deux fois au chapitre 58 sur « la manière de recevoir les frères », là encore en lien avec la patience, pour évoquer la mise à l’épreuve du postulant - « s’il persévère à frapper à la porte et supporte patiemment les rebuffades et les difficultés qui lui sont faites à son entrée », ou du novice – « s’il promet de persévérer dans sa résolution, … on se remettra à éprouver de toute manière sa patience» - avant de l’engager plus avant dans la vie monastique.

Persévérer nous fait ainsi passer d’étape en étape. Les dernières lignes du prologue parlent de cette croissance en termes de « participation aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume ». C’est dire la dimension pascale d’un « itinéraire » dont le numéro 2 de la Ratio rappelle de même qu’il « a pour but la transformation progressive de la personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu ».

C’est pourquoi il est aussi question du monastère comme école : « C’est à cette fin, dit saint Benoît, que nous voulons fonder une école du service du Seigneur ». Nous avons sans cesse à nous remettre à l’école du Christ serviteur, à nous approcher de Lui qui veut que tous soient sauvés comme vient de nous le rappeler l'évangile du jour.

« Chercher cette face (de Dieu) continuellement, durant cette vie, écrit Guillaume de Saint Thierry dans sa Lettre d’or, par l’innocence des mains et la pureté du cœur, c’est la piété, laquelle, dit Job, est le culte de Dieu. Qui ne la possède point a reçu son âme en vain : il vit sans but ; il ne vit même pas du tout, puisqu’il ne vit pas de la vie dont il doit vivre et pour laquelle son âme lui a été donnée. »

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RB 01 a et jeudi après l'Epiphanie : notre véritable origine

S’« il y a quatre espèces de moines », les termes de « combat, d’épreuve, de lutte, d’armée, de guerre », qui reviennent avec force dans ces 5 premiers versets du chapitre 1 de la Règle, à l’intérieur même des deux premières catégories positives, nous rappellent que les frontières entre les divers genres ne sont jamais assurées.

« Le démon », ou encore « les vices de la chair et des pensées », puisque tels sont les ennemis mentionnés par saint Benoît, ont tôt fait, si nous n’y prenons garde et ne résistons pas, de nous faire basculer de l’une dans l’autre classe, de la « vie en commun, dans un monastère, sous une règle et un abbé », pour les cénobites que nous affirmons être, à « la satisfaction de nos désirs, plaisirs et autres préférences », ce qui, nous le verrons demain, est le propre des sarabaïtes, ou encore à « l’esclavage de nos volontés propres », à l’instar des gyrovagues.

Espèce, catégorie, genre, classe, traduisent un unique mot latin, genus, qui renvoie à l’origine, à la naissance. Ceux qui « tiennent pour saint tout ce qu’ils pensent ou préfèrent», qui « demeurent fidèles au monde dans leur conduite, et, visiblement, mentent à Dieu par leur tonsure », ainsi que les décrira la seconde partie du chapitre, ne sont assurément pas « nés de Dieu ».

Pour l’apôtre saint Jean, dans la première lecture de la messe, pareille naissance se manifeste en effet dans l’amour de Dieu, l’amour du frère et la foi au Christ, le tout se traduisant par la garde des commandements. C’est à cette origine que saint Benoît veut nous ramener lorsqu’il se propose d’ « organiser la si puissante catégorie des cénobites ». Fortissimum genus : de même a-t-il parlé au début du prologue des fortissima arma, des très fortes armes de l’obéissance.

Le titre de ce premier chapitre de la Règle est d’ailleurs précédé d’une incise significative : « Ici commence le texte de la Règle, elle est ainsi nommée parce qu’elle règle la conduite de ceux qui vivent dans son obéissance ». Etre moines, moniales, c’est apprendre à vivre jour après jour dans l’obéissance à une règle qui est interprétation concrète de l’évangile pour nous. C’est en cela que nous trouverons notre véritable origine et que nous manifesterons que nous sommes nés de Dieu.

Qu’en est-il ? Comment allons nous choisir de naître à Dieu aujourd’hui à travers le genre de vie qui est le nôtre ? De notre réponse persévérante dépend que le monastère ne soit pas « notre propre bergerie » mais bien « celle du Seigneur ».

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RB 01 a bis et nativité de la Vierge Marie : Dieu aidant

Le fait que Marie, dont nous fêtons aujourd'hui la nativité, ait été conçue immaculée, ne la rend pas étrangère à « la guerre contre les vices de la chair et des pensées » évoquée ce matin par Saint Benoît. On pourrait même dire qu'elle est en première ligne dans cette «lutte contre le démon » que l'on ne « peut soutenir » que « Dieu aidant », pour reprendre d'autres expressions de ce premier chapitre de la Règle.

Parce qu'elle se reçoit sans cesse de Dieu qui l'a préservée de tout péché, elle perçoit mieux que quiconque toutes les occasions, extérieures et intérieures, qui éloignent les créatures que nous sommes de demeurer dans la grâce du salut qui nous est offerte en Jésus. Tout en Marie est ordonné au Christ et cette suite du Fils éternel de Dieu, né de sa chair dans le temps, l'a « formée par une longue épreuve », de celles qui transforment « la simple ferveur du début » en expérience profonde de communion.

En ce sens, elle continue de soutenir ceux qui s'engagent dans ce « combat pour le Seigneur Christ » évoqué dès les premières lignes du Prologue. De cette « seule main et ce seul bras » avec lesquels il est mené, saint Paul, dans l'épître aux Ephésiens, dit qu'ils « reçoivent le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu ».

« La demeure digne de son Fils préparée par Dieu en Marie » reste à jamais grande ouverte au souffle de l'Esprit, habitée par cette Parole où Dieu se révèle avec nous tous les jours jusqu'à la fin des temps. Célébrer la nativité de la Vierge nous renvoie à notre propre attitude spirituelle, nous interroge sur la place donnée à la Parole de Dieu dans nos journées, nous interpelle sur son impact dans notre vie de prière et de relation.

Regarder Marie dans l'humilité et la grâce de ses commencements ne peut être qu'un encouragement à ne pas baisser les bras mais à les armer de la fidélité à ce pour quoi nous « vivons en commun dans un monastère » : c'est à dire, comme l'exprime la constitution 45, pour « progresser, aidés par la sollicitude maternelle de la Mère de Dieu, dans la voie monastique, en sorte de parvenir peu à peu à la taille du Christ dans sa plénitude ».

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RB 01 a ter et 6ème dimanche Pâques C : des armes spirituelles

Le thème du combat, de l'épreuve, est bien présent dans ces premières pages de la Règle pour souligner la dimension pascale de la vie monastique. La mémoire du mystère de Pâques que nous faisons appelle en effet notre conformation au Christ.

Au début du prologue il a été question de « prendre les fortes et nobles armes de l’obéissance, afin de combattre pour Lui, notre véritable Roi ». Ce matin, saint Benoît parle de « combat sous un règle et un abbé, de longue épreuve dans le monastère, de lutte contre le démon, d’armée fraternelle, de guerre contre les vices de la chair et des pensées».

« Cette maison, écrit saint Bernard dans son sermon III pour la Dédicace, est la forteresse du Roi éternel, mais elle se trouve assiégée par des ennemis. Tous tant que nous sommes qui avons juré de combattre pour lui et nous sommes dédiés à son service, nous avons, sachons-le, trois sortes de préparatifs à assurer pour la défense de cette place forte: des fortifications, des armes, des vivres ».

Demandant « en quoi consistent donc les fortifications », il explique : « Le mur, c'est la maîtrise de soi, l'avant-mur, la patience. Efficace est le mur de la maîtrise de soi: il forme alentour une enceinte pour que la mort ne trouve d'accès ni par les fenêtres des yeux ni par les autres sens. Efficace aussi l'avant-mur de la patience: il fait front aux premiers assauts des ennemis pour que, au milieu de si nombreuses tentations, nous tenions le coup avec courage et persévérions, inébranlables ».

Puis il continue : « Il faut aussi préparer des armes, mais des armes spirituelles, puissantes au service de Dieu, non seulement pour résister, mais aussi pour attaquer et mettre en fuite courageusement l'Ennemi … Redoutable, en effet, est la tentation que l'Ennemi met en œuvre contre nous, mais bien plus redoutable encore, contre lui, notre prière. Son iniquité et sa ruse nous blessent, mais notre simplicité et notre miséricorde lui valent combien bien plus de tourments. Notre humilité lui est insupportable, notre amour le brûle, notre douceur et notre obéissance le mettent au supplice ».

Quant aux vivres à prévoir, il relève que « la faim même ne saurait nous tourmenter au point de nous forcer à livrer la place-forte à l'Ennemi. Car … les aliments ne nous manquent pas: nous entendons fréquemment des sermons, plus souvent encore la lecture de passages des Ecritures, et, parfois, nous goûtons les délices d'un élan spirituel fervent …Et nous avons encore le pain de l'obéissance …Enfin, par-dessus tout, avons le pain vivant venu du ciel, le corps du Seigneur et Sauveur, nourriture dont la puissance renverse toute la puissance du parti adverse ».

De quoi ne pas être bouleversées et effrayées par toutes ces choses qui arrivent, pour reprendre les expressions de l’évangile de 6ème dimanche de Pâques. C’est par notre foi et notre fidélité à la parole du Christ que nous demeurerons dans la paix qu’il nous donne.

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RB 01 b et 23ème jeudi : ce que tu élis et tu désires

« La satisfaction de leurs désirs leur sert de loi », venons-nous d’entendre au sujet des sarabaïtes, la troisième des catégories de moines recensées par ce chapitre premier de la Règle. Les moines, en effet, et quelle que soit d’ailleurs la catégorie à laquelle ils appartiennent, ne sont pas sans désir. Sinon, ils seraient encore plus « mous que le plomb», et peut être même ne seraient-ils pas du tout.

Ce qui fait la différence, puisque catégories il y a, c’est le genre de désir qui les habite et les meut. Dis moi quel est ton désir et je te dirai qui tu es … Le 46ème instrument des bonnes œuvres parlera de « désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de l’esprit » et le 1er degré d’humilité, à l’inverse, de « se garder du désir mauvais ».

Ce qui caractérise le désir, c’est sa direction, son orientation. Le chapitre 49 sur l’observance du Carême nous enjoindra d’« attendre la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel ». Le désir spirituel, c’est le désir de l’Esprit qui nous tourne vers le Père en nous conformant au Fils. Le désir mauvais, par contre, est égocentrique, centré sur soi. Nous venons de l’entendre : « Ils tiennent pour saint tout ce qu’ils pensent ou préfèrent, et regardent comme illicite ce qui leur déplaît … esclaves de leurs volontés propres et des plaisirs de la bouche ».

Les sarabaïtes et les gyrovagues que nous sommes à nos heures ne peuvent alors dire au Seigneur, comme le moine du premier degré d’humilité : « Tous mes désirs sont devant toi ». Ce qui est grave, en effet, ce n’est pas tant que ces désirs soient bons ou mauvais, raisonnables ou insensés, c’est qu’ils ne soient pas devant Celui qui seul peut les purifier, les exhausser pour mieux les exaucer.

« Tu portes en toi le ciel, et également les supplices de l’enfer, rappelle Angelus Silesius : ce que tu élis et tu désires, est tien, et ce partout. » Au début et à la fin de ce premier chapitre saint Benoît évoque l'aide de Dieu : « Dieu aidant ». C’est parce qu’il ne cesse de nous venir en aide que nous pouvons passer de « notre propre bergerie » à « celle du Seigneur » et entrer dans la catégorie des cénobites, si nous désirons vraiment l’être.

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RB 01 b bis et baptême du Seigneur : un baptême nouveau

Quel contraste entre le portrait des sarabaïtes et des gyrovagues dressé ce matin par la Règle, et la figure du Christ serviteur que nous présente la liturgie en cette fête du baptême.

Si ces « esclaves de leurs volontés propres et des plaisirs de la bouche » sont « toujours en route », on ne peut leur appliquer ce que Pierre dit du Nazaréen : « Là où il passait, il faisait le bien ». Loin d’œuvrer avec lui à la « guérison de ceux qui sont sous le pouvoir du démon », ils contribuent au contraire à « contaminer tout le troupeau ».

C’est pour sauver les brebis malades que nous sommes, que Jésus vient aujourd’hui à Jean et se fait baptiser par lui, qu’il vient à nous aussi et nous dit : « Laisse-moi faire ; c’est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste ». Qu’est que cela peut signifier pour nous de laisser faire le Christ, sinon de nous laisser « transformer par lui au plus intime de notre cœur », comme l’exprime la seconde oraison proposée par la liturgie ?

Au début de cette seconde partie du chapitre 1 saint Benoît parle d'être « éprouvé, comme l’or dans la fournaise, par une règle, maîtresse d’expérience ». D’ici peu, le chapitre 7 nous donnera une vue d’ensemble de cette probation, qui n’est jamais une épreuve en soi, mais un chemin d’humilité, forcément pascal puisqu’il nous mène au Christ, à la vie en Lui.

La préface nous rappelle qu’en ce jour Jésus est « consacré par l’Esprit pour aller annoncer la bonne nouvelle aux pauvres » que nous sommes, quelle que soit par ailleurs la catégorie dans laquelle nous nous rangeons ou, occultant qu’ils nous reflètent, nous classons les autres ! Pour mieux nous déclasser l’un et l’autre, le terme latin, « genus », nous renvoie bien plutôt à l’origine, à la naissance. « Accorde à ceux qui sauront écouter ton Fils unique de mériter le nom de fils de Dieu et de l’être vraiment », demande la prière après la communion.

Au fil des événements et des rencontres, c’est Jésus qui nous appelle à trouver en lui notre véritable origine, à manifester que nous sommes vraiment nées de Dieu. De notre réponse persévérante à cette grâce d’un « baptême nouveau », à ce don de « l’Esprit attestant que la Parole, le Verbe même de Dieu, habite chez les hommes », dépend que nous vivions dans « notre propre bergerie » ou dans « celle du Seigneur ».

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RB 02 a et baptême du Seigneur : voilà le baptême du Christ pour nous

« Il ne suffisait pas, écrit Isaac de l’Etoile au numéro 1 de son sermon 45, que le Fils de Dieu nous fût donné, selon la parole : ‘Un enfant nous est né, un fils nous a été donné’ ; il fallait encore que l’Esprit Saint nous fût également accordé. Et le Père lui-même ne nous sera-t-il pas donné un jour, pour que nous, qui ne sommes rien recevions le tout, nous qui avons perdu toute l’humanité soyons enrichis de toute la divinité ? »

Et il poursuit au numéro 2 : « Nous étions aveugles : dans les ténèbres est née la lumière qui venait nous illuminer. Voilà la naissance du Christ pour nous, de nous, chez nous. Cette naissance qu’il a acceptée pour nous, il nous l’a donnée, à nous. Voilà le baptême du Christ pour nous, comme une autre naissance qui nous fît naître en lui qui était né en nous … Nous étions de mauvais serviteurs assujettis au péché : lui a bien servi à notre place, obéissant au Père dans la justice, acquittant par son obéissance la dette de notre service. Voilà la vie du Christ pour nous ».

Jean Baptiste pensait sans doute être un disciple obéissant, lui qui, pour reprendre les expressions de ce chapitre 2 de la Règle, « n’enseignait, n’établissait ou ne commandait rien qui s’écarte des préceptes du Seigneur ». Mais quand « celui qui est plus puissant que lui » et dont il affirme « n’être pas digne de se courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales », vient pour se faire baptiser par lui dans le Jourdain, le passage parallèle de l’évangile selon saint Matthieu rapporte qu’ « il voulait l’en empêcher: ‘Laisse faire, lui répond Jésus ; c’est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste’ ».

Renaître en celui qui est né pour nous ne va pas sans consentir à nous ajuster. « Accorde à tes fils adoptifs, nés de l’eau et de l’Esprit, de se garder toujours dans ta sainte volonté», demande à Dieu l’oraison du jour. La finale du passage de la Règle que nous venons d’entendre nous interroge : quel cas faisons-nous de la vérité et du salut qui nous sont annoncés ? Chaque fois que nous « écoutons le Fils unique afin de mériter le nom de fils de Dieu, et de l’être vraiment », la voix du Père continue de se faire entendre : « Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ».

« De-ci de-là s’élèvent les vagues, commente une ode de Salomon ; mais les traces de notre Seigneur Christ sont fermes, elles ne sont ni effacées ni supprimées, le chemin est frayé pour qui passe après lui, pour ceux qui parfont le chemin de sa foi et adorent son nom ».

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RB 02 a bis et 6ème mardi de Pâque : la dignité de fils de Dieu

Nous demeurons des cœurs lents à croire . « Je leur ai dit ta vérité et ton salut, mais ils n’en ont fait aucun cas », venons-nous d’entendre à la fin de ce passage de la Règle. Isaac de l’Etoile écrit dans l’un de ses sermons : « Même après avoir vu la vérité, ils ne la reçoivent pas dans l’affection du cœur et la dilection qui vient du Père ; mais dans le désir de leur âme, ils aspirent le vent, s’attachant à la vanité, ils deviennent vains, et ce qu’ils ont acquis en s’élevant, ils le perdent en retombant ».

Il y a peu, Pilate demandait : « Qu'est-ce que la vérité ? », et ce n'est pas répondre de façon simpliste que de dire qu'elle est l'inverse de l'erreur, du mensonge, du péché, qui, dans la bible, évoquent d'abord le but manqué, la déviation, l'égarement. Le contraire de la vérité, c'est un chemin qui tourne à l'impasse et aboutit à la mort. Pour mieux nous le rappeler, saint Benoît déploie un vocabulaire des plus suggestifs : il parle aujourd'hui de «troupeau turbulent et indocile, de brebis rebelles », comme les jours suivants de « cœurs durs, de négligents, de délinquants, de méchants, d'opiniâtres, de superbes, de désobéissants, etc. ».

Sujet à toutes sortes de « maladies spirituelles », pour reprendre une autre expression de cette première partie du chapitre II, l'homme est vite ramené aux limites de sa propre nature : la vérité qui lui est annoncée se présente alors comme un chemin de sens et de libération. Cette parole, accueillie dans la foi, l’ouvre au salut, comme vient de l’illustrer l’épisode des Actes des Apôtres rapporté en première lecture de la messe.

Jésus ressuscité donne à ceux qui le reçoivent, à ceux qui croient en son nom, le pouvoir de devenir enfants de Dieu et saint Benoît nous montre par quelles voies d’ajustement il nous faut passer pour vivre en communion avec celui qui nous a rendu la dignité de fils de Dieu. « Je n'ai point caché ta justice dans mon cœur », dit le psaume : et nous, comment, dans les circonstances de la journée, coopérons-nous à notre propre guérison et nous laissons-nous engendrer à une vie nouvelle dans le Christ mort et ressuscité pour nous ?

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RB 02 b et 1er mardi ordinaire : aux disciples réceptifs

Hier, saint Benoît nous rappelait nos « maladies spirituelles » et parlait d’un « troupeau turbulent et indocile ». Ce matin, il évoque les « cœurs durs ». Il souligne également que nos actes ne sont pas forcément en accord avec ce que nous « prêchons aux autres » ; que nos manières de considérer ces derniers souffrent de déformation et que notre regard sur nous même frise l’aveuglement !

Les deux versets de l’Ecriture cités en finale de ce passage sont imparables : « Pourquoi proclames-tu mes lois et déclares tu mon alliance par ta bouche, alors que tu hais la discipline et que tu as rejetés mes paroles ? » Et encore : « Toi qui voyais un fétu dans l’œil de ton frère, tu n’as pas vu la poutre dans le tien ? ».

Pareille mise à nu de nos incohérences n’est pas pour nous y enfoncer davantage, elle veut plutôt nous servir de leçon, autrement dit, ce n’est pas pour rien que des termes comme « enseigner, faire voir, apprendre » traversent le passage que nous venons d’entendre. Il s’agit, en parole et surtout en actes, de devenir disciples, et la première qualité du disciple est d’être réceptif : « Aux disciples réceptifs, il enseignera par ses paroles les commandements du Seigneur ». Ce que le prologue, il y a une dizaine de jours, formulait ainsi : « Ecoute … prête l’oreille de ton cœur … reçois volontiers l’enseignement … mets le en pratique ».

Les actes, mentionnés deux fois ici avec une insistance particulière, contribuent en effet à ouvrir notre cœur à la parole de Dieu en la laissant s’inscrire dans la réalité qui est la nôtre sous la forme d’une discipline de vie. Sans cet engagement du vécu, nos propres paroles, si élevées soient elles, resteront sans effet pour notre croissance personnelle et communautaire. Quel terreau allons-nous offrir aujourd’hui à l’enseignement nouveau du Christ ?

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RB 02 c et 1er mardi ordinaire : oui, j'exulte en ton salut

On pourrait dire que les bonnes actions ou les bonnes œuvres mentionnées au début et à la fin du passage que nous venons d’entendre, sont la voie sur laquelle progresse notre unité, mentionnée au centre. Mais c’est l’obéissance et l’humilité qui les accompagnent, qui enracinent cette unité dans le Christ.

« Etre plus avancé dans les bonnes actions et l’obéissance, être plus riches que d’autres en bonnes œuvres et en humilité », n’est-ce pas là ce qu’Aelred de Rielvaux, fêté en ce jour, entendait par préparer nos demeures pour accueillir le Seigneur selon l’esprit en notre âme » ?

Voici ce qu’il affirme dans un sermon, certes écrit pour l’Assomption, mais bien dans la ligne de cet avènement intermédiaire, dans l’ordinaire du temps, dont parle Bernard de Clairvaux ou Guerric d’Igny. « Qui d'entre vous, si notre Seigneur revenait sur terre et se proposait de lui rendre visite, n'en éprouverait une joie immense et indicible ? Parce qu'il n'est plus corporellement sur terre, parce que nous ne pouvons plus l'accueillir en son corps, allons nous dire que nous devons à jamais désespérer de sa venue ? Non, frères, au contraire ! Préparons nos demeures, et notre Seigneur viendra vers nous sans aucun doute mieux qu'il ne l'aurait fait corporellement.

Marthe et Marie furent certes heureuses de le recevoir en son corps, mais elles furent encore plus heureuses de l'avoir accueilli selon l'esprit, en leur âme. Beaucoup, en ce temps-là, le reçurent corporellement, bien des gens ont mangé et bu avec lui, mais ne l'ayant pas reçu en esprit, ils sont restés dans leur misère. Qui fut plus malheureux que Judas ? Il a pourtant servi le Seigneur corporellement.

Je dirai davantage : la bienheureuse Vierge Marie elle-même fut comblée parce qu'elle reçut dans son corps le Fils de Dieu, mais son bonheur fut encore plus grand de l'avoir reçu selon l'esprit, en son âme. Je ne mens point, le Seigneur en personne le déclare. On lit dans l'évangile qu'une femme lui ayant dit : " Heureuses les entrailles qui t'ont porté et les seins qui t'ont nourri ", il lui répondit : " Bien plus heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique ". Préparons donc, frères, une demeure spirituelle, afin que le Seigneur puisse venir en nous. » Nous pourrons alors reprendre en vérité le cantique d’Anne au Dieu qui exauce : « Oui, j’exulte en ton salut » !

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RB 02 c bis et ascension du Seigneur : nous sommes les membres de son corps

Quelle est cette « même discipline pour tous, appliquée selon les mérites de chacun », sinon celle qui nous entraîne à la suite du Christ dont saint Bernard dit, dans son sermon III pour l’Ascension, qu’il « voulait faire passer ses disciples de la chair à l’esprit, car Dieu est Esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité ».

C’est elle qui nous enseigne ces « bonnes œuvres » et cette « humilité qui nous distinguent aux yeux de Dieu », pour reprendre une autre expression de ce chapitre II de la Règle. « C’est pourquoi, dit encore saint Bernard dans son sermon II pour l’Ascension, persévérez dans la discipline de vie que vous avez acceptée, pour monter par l’humilité vers la hauteur de la gloire : c’est là le chemin et il n’y en a pas d’autre.

Qui emprunte une autre voie tombe plutôt qu’il ne monte, car il n’y a que l’humilité qui élève, il n’y a qu’elle qui conduise à la vie. Pensez au Christ : de par la nature de sa divinité, il n’aurait su vers quoi grandir ou monter, car au-delà de Dieu, il n’y a rien. C’est alors en descendant qu’il a trouvé comment grandir – oui, en venant prendre chair, souffrir et mourir, afin que nous ne mourions pas pour l’éternité. Voilà pourquoi Dieu l’a exalté, car il est ressuscité, il est monté au ciel, il a pris place à la droite de Dieu ».

Et saint Bernard de conclure : «Va, et toi aussi fais de même. Tu ne peux, en effet, monter, à moins d’être descendu ; c’est ce que la loi éternelle a fixé : qui s’élève sera humilié, qui s’humilie sera exalté ». Saint Benoît nous exhorte dans le même sens à « garder notre place, car nous sommes tous un dans le Christ » : parce que « nous sommes les membres de son corps », comme nous le rappelle l’oraison de cette fête de l’Ascension du Seigneur, ce que nous vivons à cette place qui est la nôtre, est à jamais rempli de sa présence salutaire.

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RB 02 c ter et 24ème dimanche C : nous sommes tous un dans le Christ

« Libres ou esclaves, nous sommes tous un dans le Christ ». Cette brève notation nous rappelle que la condition sociale n’a rien à voir avec l’identité du moine, de même qu’au chapitre 59, à propos « des fils de notables ou de pauvres qui sont offerts », la possession ou l’absence de biens ne conditionne en rien la donation de l’enfant.

Dans le même sens, le chapitre 60 souligne que la dignité ecclésiale n’entraîne pas de considération particulière : le « prêtre qui demande à être reçu dans le monastère … ne doit se prévaloir de rien ». On peut également relever, au chapitre 61, que la nationalité n’est source d’aucune prévention : le « moine étranger qui vient d’une région lointaine est reçu dans le monastère autant de temps qu’il le désire, pourvu simplement qu’il se contente de la vie qu’on y mène ».

La position générationnelle non plus ne change quoi que ce soit : « Nulle part, souligne le chapitre 63, il n’y aura avantage ou préjudice du simple fait de l’âge ». Enfin, le chapitre 69 avertit qu’un quelconque lien ou « degré de parenté » à l’intérieur de la communauté ne saurait justifier « en aucune circonstance » ni « d’aucune manière » une protection particulière.

En écrivant sa Règle, saint Benoît « s’adresse à toi, qui que tu sois » dans la seule référence au Christ : il l’a dit dès les premières lignes du prologue et le redira à la fin du dernier chapitre. L’identité du moine ne se définit pas en arrière. Elle se construit en avant, « dans le Christ Jésus qui est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, et moi, le premier, je suis pécheur ».

C’est saint Paul qui l’écrit dans la première épître à Timothée, mais le fils prodigue de la parabole du jour pourrait faire sienne cette déclaration et Moïse lui-même en appelle à la miséricorde du Seigneur. « Auprès de Dieu, en effet, il n’y a pas acception de personnes », continue le passage de la Règle que nous venons de lire. « La seule chose qui nous distingue à ses yeux, c’est le fait d’être plus riches que d’autres en bonnes œuvres et en humilité ».

Toute la générosité manifestée par le Dieu qui pardonne, nous pousse à la conversion. Ce que nous sommes advient en avant, dans ce retournement salutaire auquel nous invite toute la liturgie de ce 24ème dimanche, et dans lequel nous sommes progressivement transformées à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu », ainsi que l’exprime le n°2 de la Ratio.

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RB 02 d et 1er mardi ordinaire : sortons et rencontrons Dieu notre sauveur

Les catégories de moines énumérées par ce passage de la Règle sont autrement plus nombreuses que celles mentionnées il y a quelques jours par le chapitre premier. Saint Benoît, dans une alternance de termes négatifs, d’ailleurs plus nombreux, et de vocables positifs, nomme « les indociles et les turbulents », les « obéissants, doux et patients », «les négligents et les rebelles, les délinquants », « les âmes plus délicates et intelligentes», « les méchants, les opiniâtres, les superbes et les désobéissants ». Comment gérer pareil troupeau, selon l’image qu’utilisera le passage suivant ?

« Reprendre, supplier de progresser, menacer, corriger » n’aboutissent à rien si manque l’essentiel qui pointe dans la citation finale lorsqu’elle parle de « fils », bien en consonance avec la première lecture de la messe. Il s’agit pour chacun, qui que nous soyons comme disait le Prologue, de se laisser sanctifier par le Christ, notre frère, lui qui seul peut faire de nous, mais jamais sans nous, cette « multitude de fils et de fille que le créateur et maître de tout voulait avoir à conduire jusqu’à la gloire ».

« Il est venu jusqu’au pécheur, mais non jusqu’aux péchés, ce qu’il ne devait ni ne pouvait», dit Isaac de l’Etoile dans son sermon 33, ajoutant aussitôt : « Sortons donc, frères, sortons chacun pour notre part du lieu de notre propre iniquité. Sortons du milieu de Babylone et rencontrons à ses frontières Dieu notre sauveur ».

Comment allons nous sortir de nos indocilités, opiniâtretés et autres turbulences, sinon par l’obéissance à la parole vivante du Christ ? L’évangile de ce premier mardi du temps ordinaire nous interroge très opportunément. Savons nous encore « être frappées par l’enseignement de celui qui enseigne en homme qui a autorité et non pas comme les scribes » ?

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RB 02 d bis et 24ème dimanche B : montrer notre foi par nos actes

Quel est cet « insensé qui ne se corrige point par des paroles » ? Saint Jacques, dans la liturgie de ce 24ème dimanche, interpelle celui qui « prétend avoir la foi alors qu’il n’agit pas » et Jésus reprend Pierre qui lui « fait de vifs reproches » après qu’il ait laissé entrevoir à ses disciples le chemin pascal qui l’attend.

« Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celle des hommes ». C’est « par des actes plus encore que par des paroles », comme le soulignait un passage précédent de ce chapitre 2, qu’il nous faut suivre le Christ donnant sa vie pour nous sauver.

« Montrer notre foi par nos actes, marcher derrière Jésus, n’est pas évident à notre nature, dont saint Benoît nous rappelle les fluctuations : notre obéissance n’est jamais totalement à l’abri de l’indocilité et autres turbulences. « Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé », proclame le serviteur de Dieu dans la première lecture : toute son attitude découle de cette écoute.

« Quelqu’un songe t’il à s’installer dans l’héritage du Seigneur ? demande Baudouin de Ford dans son cinquième petit traité. Le Dieu créateur, et donc plein de pitié, vient à sa rencontre, comme on va accueillir un malheureux qui s’est égaré ; il reçoit son esclave fugitif, qui revient à lui et se soumet à son maître et, pour qu’il puisse trouver le repos par l’obéissance, il lui enjoint un commandement ».

Il commence ce matin par nous adresser la même question qu’à ses disciples : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? ». C’est en revenant à cette profondeur de relation où elle peut nous conduire si nous l’écoutons vraiment, que pourront se réordonner dans la foi nos pensées, nos paroles et nos actes. « Personne en effet, continue Baudouin, ne peut se reposer en Dieu, si Dieu ne repose pas d’abord en lui ».

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RB 02 d ter et 1er jeudi ordinaire : malgré nos lourdeurs

Le passage de la Règle que nous venons d'écouter se termine par deux citations tirées du livre des Proverbes. Face à la première, nous pouvons nous demander quel est cet «insensé qui ne se corrige point par des paroles » ? Auparavant il a été question d'indociles, de turbulents, de désobéissants, trois termes qui, en latin, commencent par un « in » privatif, marquant ici l'absence de discipline - indisciplinati -, là celle de repos - inquieti -, ou encore d'obéissance - inoboedientes -, autant d'attitudes caractérisées par un manque. L'insensé, lui, a perdu le sens, privé qu'il est de ce qui lui permettrait de progresser dans la bonne direction : l’orientation vers Dieu.

Le latin parle plus exactement de « sot », le terme sous-jacent évoquant la lourdeur et l'inertie de la pierre. Ce qui va le faire bouger et repartir dans le bon sens, nous dit saint Benoît, ce ne sont pas des paroles mais des actes. Tout au long de ce chapitre 2 il a été question du rapport entre les deux. Vient un moment en effet où il faut faire le pas, s'engager, sinon toute parole se vide faute de reposer sur une réalité qui lui donne sa consistance, sa vie.

« Les négligents, les rebelles, les méchants, les opiniâtres, les superbes » qu’évoque ce passage, c'est nous aussi, lorsque nous nous refusons à franchir ce seuil d'un retournement dans nos agissements qui seul peut « délivrer nos âmes de la mort » et nous ouvrir à la vie des enfants de Dieu. « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice : le reste vous sera donné par surcroît », entendrons nous demain, et encore : « Rien ne manque à ceux qui le craignent ». Ce que nous avons à vivre ne nous appelle pas à des résolutions sans lendemain ou à des regrets stériles, mais à une fidélité qui se construit patiemment, malgré nos lourdeurs.

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RB 02 e et fête de la croix glorieuse : tout ce que Dieu a fait pour toi

Les textes de la liturgie du jour nous disent qu’exalter la croix consiste en rien moins que nous tourner, du plus profond de notre être marqué par le péché, vers le Sauveur du monde. « Que notre seule fierté soit la croix de notre Seigneur Jésus Christ. En lui nous avons le salut, la vie et la résurrection ; par lui, nous sommes sauvés et délivrés », avons-nous chanté en ouverture de la messe.

Ce retournement, nous dit l’évangile selon saint Jean, c’est dans la foi qu’il s’accomplit : «Tout homme qui croit en lui ne périra pas mais il obtiendra la vie éternelle ». A la fin du prologue, saint Benoît n’a pas manqué de parler de cette « progression dans la foi », qui nous donne de « participer par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume ».

Au centre du passage de la Règle que nous venons d’entendre, il est encore question du « salut des âmes ». « Conduire les âmes » c’est donc les diriger vers le salut en mettant sous leurs yeux, les yeux de la foi, le Christ Jésus, dans son mystère d’abaissement et de relèvement. C’est ce que fait saint Bernard, lorsqu’il s’exclame dans le sermon XI sur le Cantique : « Tout ce que Dieu a fait pour toi, ô homme, est plus éclatant que le jour : de maître il est devenu esclave, de riche, pauvre ; de Verbe il s’est fait chair, et de fils de Dieu fils de l’homme.

Ah ! n’oublie pas, si tu as été fait de rien, tu n’as pas été racheté de rien. Dieu a fait en six jours et l’univers et toi-même ; mais pour opérer ton salut, il a travaillé pendant trente années sur la terre. Quelles fatigues n’y a-t-il pas endurées ! Aux nécessités de la chair, aux tentations de l’ennemi, se sont ajoutées les ignominies de la croix et les horreurs de la mort. Ainsi fallait-il, Seigneur, que vous sauviez les hommes et les êtres vivants et que vous dilatiez l’étendue de votre miséricorde.».

Ce qui nous est proposé en ce jour de fête c’est de nous laisser davantage rejoindre et saisir par ce mouvement pascal qui nous fait passer de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, du péché à la gloire de Dieu dans le Christ. Récriminations, inconstance, infidélités, … la morsure brûlante des serpents revêt de multiples formes au long d’une existence. Où est notre foi pour nous tourner plus instamment vers celui qui nous aime et nous lave de nos péchés ?

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RB 02 f et 1er jeudi ordinaire : trouver les chemins du Seigneur

« Nous sommes devenus les compagnons du Christ », vient de nous rappeler la première lecture de la messe. Le terme grec désigne ceux qui ont part à. Si l’on se reporte à la Règle, il y est trois fois question de participation.

Le dernier verset du Prologue nous a exhorté à « participer par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume », ceci en « ne nous écartant jamais de l’enseignement [de Dieu] et en persévérant jusqu’à la mort dans sa doctrine au sein du monastère ». Les chapitres 24 et 43 parleront, pour le frère négligent ou fautif, d’une « privation de sa participation à la table commune ».

Quant à nous, si nous avons part chaque jour au corps et au sang du Christ à la table eucharistique, nous ne devons pas oublier qu’à ceux qui lui disaient : « Nous avons mangé et bu devant toi, et c’est sur nos places que tu as enseigné », Jésus a répondu : «Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez vous de moi, vous tous qui faites le mal ».

« Etre devenus les compagnons du Christ » ne va pas sans cette « correction de ses propres défauts » sur laquelle s’achève ce chapitre 2 de la Règle. Vivre en Christ ne peut que nous encourager « à promouvoir cette construction de la communion fraternelle » évoquée par la constitution 14, ce qui commence, comme le souligne saint Benoît, par une « attention sur soi-même ».

« Ne vous préoccupez pas de ce que sont les autres, écrit Guillaume de Saint Thierry aux frères du Mont-Dieu, mais, pour autant qu’il est possible, songez à ce que deviendront, sous votre influence, non seulement vos compagnons actuels de vie, mais aussi ceux qui viendront après vous ». Et encore : « Dieu nous a appelés dans la paix. Il faut veiller à faire le bien, non seulement devant lui, mais encore devant les hommes, et, pour autant qu’il dépend de nous, rester en paix avec tous ».

« Ne pas endurcir notre cœur et trouver les chemins du Seigneur » ne consiste pas à donner aux autres des leçons de bonne conduite mais à nous convertir jour après jour en nous mettant à l’écoute de la parole de Dieu, sans « nous laisser tromper par le péché ».

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RB 02 f bis et Notre Dame des 7 douleurs : le bon pasteur

Les images pastorales ne manquent pas dans ces premiers chapitres de la Règle. Le chapitre 1 a fustigé ceux qui « vivent deux ou trois ensemble, ou même tout seuls, sans pasteur, renfermés dans leur propre bergerie, et non dans celle du Seigneur ».

Au début de ce chapitre 2, saint Benoît a parlé « d’imputer à la faute du pasteur tout ce que le père de famille trouvera de mécompte dans ses brebis », mais aussi de « sollicitude pastorale consacrée à un troupeau turbulent et indocile », de « soins dépensés pour guérir leurs maladies spirituelles », de « mort frappant ces brebis rebelles aux soins de leur pasteur ».

Hier, il s’agissait pour l’abbé, « non seulement de préserver de tout dommage le troupeau qui lui est confié, mais encore de se réjouir de l’accroissement de ce bon troupeau ». Ce matin il est à nouveau question de « l’examen qui attend le pasteur au sujet de ses brebis».

Le tableau n’a rien de bucolique. Il y aurait même de quoi devenir chèvre sans la venue de Celui qui n’a pas craint de « descendre du haut des demeures royales du Père jusque dans les crèches des animaux », comme l’écrit Guerric d’Igny dans l’un de ses sermons.

Marie, à travers la liturgie du jour, nous presse de nous retourner vers la croix de son Fils. Lui, le bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, nous rejoint jusque dans nos enclos les plus reculés, nous appelant à quitter nos pâturages stériles pour nous ouvrir à la vérité et au salut qu’il nous offre.

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RB 02 f ter et 7ème dimanche Pâques C : une âme vivante

Trois fois dans le passage que nous venons d'entendre il est question d' « âmes ». « Qu'il sache donc bien que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire … Il devra rendre compte au Seigneur de toutes ces âmes, et de plus, sans nul doute, de la sienne propre».

Le terme est apparu une première fois à la fin du passage lu vendredi – « Frappe des verges ton fils et tu délivreras son âme de la mort » – et nous l’avons retrouvé trois fois hier – « Qu'il considère combien difficile et laborieuse est la charge qu'il a reçue de conduire des âmes ... Qu'il se garde de négliger ou de compter pour peu le salut des âmes qui lui sont confiées ... Qu'il pense sans cesse que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire » : en tout sept occurrences !

Anima, si l'on se reporte au dictionnaire, désigne le « principe de vie », le « souffle vital ». Le livre de la Genèse raconte qu'au commencement « le Seigneur modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant » (Gn 2, 7), ou, comme l'ont traduit plus littéralement les versions, « une âme vivante ».

En écho à ce texte et le portant à sa plénitude, l'apôtre Jean, à l'autre bout de la Bible, nous a montré Jésus ressuscité au milieu de ses disciples, le soir du premier jour de la semaine : « II souffla sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit saint ». L'Esprit saint, dont nous implorons plus instamment la venue, durant ce temps entre Ascension et Pentecôte, est la nouvelle respiration de l'homme racheté.

Prendre soin de notre âme, c'est nous mettre à l'école du Fils mort et ressuscité pour notre salut et apprendre de lui à chercher et trouver, en toute circonstance, notre respiration profonde en Dieu, son Père et notre Père. Notre âme, le souffle qui nous anime, est là pour entraîner la totalité de ce que nous sommes, « pensées, langue, mains, pieds, volonté, désirs, chair », comme l’énumérera bientôt le premier degré d’humilité, dans une alliance transformante avec notre créateur et sauveur. Si « mon souffle s’épuise … Ton souffle est bienfaisant : qu’il me guide en un pays de plaine », chantons nous au psaume 142.

La bonne nouvelle du salut est que tout désormais peut nous être occasion de nous ouvrir au don que Dieu nous fait en son Fils et de devenir dans l'Esprit qu'il nous envoie en son nom une âme vivante, vivant pour Dieu en Jésus Christ. « Voici que je viens sans tarder », nous redit-il en ce 7ème dimanche de Pâques. Et nous, où sommes-nous, où en sommes-nous de venir vers lui par la foi en sa parole et notre unité en lui ? Il n'est jamais trop tard pour commencer à avoir soin de notre âme.

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RB 03 a et 6ème dimanche B temps pascal : c'est moi qui vous ai choisis

Saint Benoît a le souci non seulement de l’utile, mais, nous venons de l’entendre, de ce qui est « plus utile, mieux, plus sain », comme le dit le troisième comparatif latin «salubrius». Comment définir ce plus utile, qui est meilleur, et par suite plus sain, plus salutaire ? Il y a quelques trois semaines le chapitre 72 spécifiait : « Nul ne recherchera – littéralement : ne suivra – ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ». C’est donc au cœur de nos relations fraternelles que nous avons à rechercher ce qui est plus utile.

Tel est le chemin que saint Benoît nous indique par ce verbe « suivre » que nous retrouverons deux fois demain, au début de la seconde partie de ce chapitre 3 : « Tous suivront cette maîtresse qu’est la Règle » et « Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre cœur ». Le choix du plus utile, du meilleur, du plus sain, passe par notre référence commune à cette interprétation de l’Evangile qu’est pour nous la Règle.

A suivre ce que saint Benoît nomme ailleurs notre volonté propre, nous risquerions de nous retrouver au nombre de ces « brebis de moindre utilité » dont parlait le chapitre 2, 7. Du moins dans le texte latin. D’où la vigilance à laquelle sera exhorté le frère utile – « utilis frater » – du chapitre 7,18, de peur qu’il ne devienne inutile en se détournant du regard de Dieu vers le mal (7,29). Le plus utile nous remet et nous garde en la présence du Seigneur qui nous a rassemblées.

Comme à ses disciples dans l’évangile de ce 6ème dimanche de Pâques, Jésus ne nous commande pas simplement de nous aimer les unes les autres, il nous rappelle où s'enracine notre charité fraternelle : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure ».

« Que le mystère de Pâques dont nous faisons mémoire reste présent dans notre vie et la transforme », demande l’oraison du jour. C’est dans la mesure où ils nous situent à cette profondeur pascale que nos discernements et nos choix seront vraiment plus utiles, meilleurs, plus sains. Ce chapitre de la Règle souligne que c'est ensemble que nous contribuons chacune à cette œuvre de Dieu dans notre communauté.

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RB 03 a bis et 2ème dimanche A : la grâce de la paix

L’oraison de ce deuxième dimanche très ordinaire demande à Dieu de « faire à notre temps la grâce de la paix ». Voilà, sans nul doute, en lien avec le passage de la Règle que nous venons d’entendre, « ce qui est le plus utile, le meilleur, le mieux » pour nous. « Que la grâce et la paix soient avec vous, de la part de Dieu notre Père et de Jésus Christ le Seigneur », renchérit la seconde lecture de la messe.

« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. Dans le livre est écrit pour moi de ce tu veux que je fasse. Mon Dieu, voilà ce que j’aime : ta loi me tient aux entrailles ». Les paroles du psaume 39 conviennent éminemment au Christ Jésus, le serviteur de Dieu annoncé par Isaïe. En les mettant aujourd’hui dans notre bouche, la liturgie nous rappelle que nous avons été sanctifiées en lui pour nous édifier dans la grâce et la paix de l’appel de Dieu.

« Le plus utile, le meilleur, le plus parfait, » advient chaque fois que nous choisissons concrètement de demeurer dans la grâce et la paix de cet appel, d’y revenir si nous nous en sommes écartées, de les rétablir si nous les avons mises à mal, d’y aspirer si, pour un temps, elles semblent avoir disparus de l’horizon de nos hauts et bas relationnels.

« Si donc vous n’avez pas la paix, nous lance saint Bernard au n°1 du 2ème sermon pour la Vigile de Noël, - plus : parce que vous ne pouvez posséder en ce monde la paix parfaite, mais seulement la voir, fixez alors sur elle votre regard, votre attention, votre désir. Que dans cette direction soient tournés les yeux de votre cœur, que vers la paix se dirige votre volonté : ainsi, tout ce que vous ferez, vous le ferez par désir de cette paix qui surpasse toute intelligence ; en tout vous n’aurez qu’un but : être réconciliés pour avoir la paix avec Dieu ».

Sommes nous de ces personnes dont il stipule au sermon divers 98 qu’elles « reçoivent la paix, qu’elles la retiennent, qu’elles la construisent », les qualifiant de « pacifiées, de patientes, de pacifiques, selon le degré de la paix dans lequel elles cheminent ». Il remarque encore au début du sermon divers 17 : « Tous, nous nous plaignons de ce que la grâce nous manque ; plus justement peut-être serait-ce à la grâce de se plaindre que beaucoup d’entre nous lui manquent ».

Comment allons nous, cette semaine, permettre à Dieu d’ « exaucer, en sa bonté, la prière » que la liturgie nous fait lui adresser ? « Pour ne pas nous priver du don » du Seigneur, saint Bernard nous exhorte à ne pas « refuser en nous même un lieu où le recevoir », et pour cela, précise-t-il toujours au numéro 1 du sermon divers 17, il s’agit d’ « avoir souci de notre cœur, d’être attentives à notre bouche, de veiller sur nos mains ». Autant de conseils qui rejoignent ceux que saint Benoît nous adresse dans ce chapitre 3, lorsqu’il oppose le poids d’une parole d’humilité à la vanité de l’effronterie.

« Qu’on ne s’étonne pas de ne pas connaître l’achèvement, poursuit l’abbé de Clairvaux, alors qu’on n’a même pas entamé le commencement. Qu’on ne s’en étonne pas non plus, si, après avoir paru commencer, on n’a pas continué ». Commencer et continuer, en toutes choses, de nous demander « ce qui est le plus utile, le mieux, le meilleur » est le chemin qui nous est proposé ce matin pour connaître l’achèvement de la grâce et de la paix.

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RB 03 b et 24ème jeudi ordinaire : ce qui fait le sage

« Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre cœur ». Le cœur, à se borner aux 31 occurrences de la Règle, apparaît comme un organe spirituel extrêmement vivant. Sans passer en revue toutes les citations recensées, nous avons vu, dès le premier verset du Prologue, que le coeur est doté d’une oreille. « Ecoute, mon fils, les préceptes du Maître et prête l’oreille de ton cœur ».

Capable d’écoute, le coeur est ordonné à une parole autre, invité à la recevoir et à la mettre en pratique (Prol.1). Source de « progrès dans la vie religieuse et dans la foi », cet accueil de la parole divine accroît à son tour la capacité du cœur : « il se dilate », comme le stipule saint Benoît à la fin du Prologue (Prol.49). Le grand danger est donc de faire la sourde oreille, de refuser d’entendre la voix qui nous parle, au cœur justement, car le cœur, alors, s’endurcit (Prol.10).

Au chapitre 2, saint Benoît a souligné la force des actes pour amener les cœurs ainsi fermés à un retournement (2, 12). L’acte salutaire par excellence, et ce sera l’objet du chapitre 7, a pour sceau l’humilité : le cœur qui s’humilie (7,8), s’élève vers le Ciel, autrement dit, se rapproche de Dieu. Au contraire, le cœur qui s’exalte (7,3) s’abîme.

« S’écarter de la Règle à la légère, suivre la volonté de son propre cœur, contester insolemment », appartiennent à ce registre de la fermeture où l’homme se fait sourd à tout autre. Au livre III du De consideratione, saint Bernard remarque que « c’est le propre d’un esprit aussi bas qu’orgueilleux, que de vouloir agir non selon les lumières de la raison, mais suivant son caprice, comme s’il n’était pas un être raisonnable, et de se laisser conduire, non par le jugement, mais par l’instinct, à l’exemple de la brute ».

A l’inverse « tout homme vraiment spirituel qui s’applique à juger sainement des choses afin de n’être lui-même jugé par personne, fera précéder toutes ses actions des trois considérations suivantes : Est-ce permis ? est-ce convenable ? est-ce utile ? ». Saint Benoît parlait hier de discerner ce qui est « le plus utile, ce qui est meilleur, le mieux ».

Le moine qui « murmure non seulement de bouche mais encore dans son cœur » (5,17-18) n’entre assurément pas dans cette visée du conseil qui est de resituer les choses dans une fidélité toujours plus grande à l’appel de Dieu, de discerner ensemble ce qui convient ici et maintenant pour que s’établisse une véritable communion.

Qu’est-ce qui habite ordinairement notre cœur ? « Ce qui fait le sage, note Isaac de l’Etoile, ce n’est pas seulement la connaissance des choses, mais aussi le choix de celles qui sont bonnes et la réprobation de celles qui sont mauvaises ». Demandons à Dieu de creuser notre capacité de choisir ensemble, et d’abord au concret de nos occupations et relations quotidiennes, ce qui est le plus utile, le meilleur, le mieux.

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RB 03 b bis et 2ème dimanche ordinaire C : recevoir, retenir, construire la paix

L’oraison de ce deuxième dimanche très ordinaire demande à Dieu de « faire à notre temps la grâce de la paix ». Dans son sermon divers 98, saint Bernard note que « certains sont dits recevoir la paix, d’autres la retenir, d’autres enfin la construire. Et il les qualifie ainsi : les premiers sont pacifiés, les deuxièmes patients, les derniers pacifiques.

Ces qualificatifs, explique-t-il, correspondent aux divers degrés de la paix dans lesquels ils cheminent. Les pacifiés possèdent cette terre qu’est leur corps, car ils sont doux. Mais, ajoute-t-il un peu plus loin, du fait qu’ils sont craintifs et très facilement troublés par les scandales, ils perdent bien vite cette paix qu’ils avaient reçue. Les patients, eux, possèdent leur âme : ils gardent la paix reçue et ne sont pas près de la perdre, même si les injures les poussent à bout.

Les pacifiques possèdent non seulement leur âme, mais celle des autres, en qui ils ont fait naître la paix : non seulement ils construisent la paix en eux et dans les autres, mais ils vont jusqu’à aimer ceux qui veulent la leur ôter. Tels sont ceux, conclut Bernard, en qui Dieu repose, ceux en qui il établit sa demeure. Tels sont ceux que Dieu aime comme ses fils et qui sont les pierres vivantes dont la Sagesse bâtit son temple.

Dans cet édifice, dont Dieu lui-même est l’habitant aussi bien que le constructeur, pour qu’aucun choc ne puisse les faire glisser et tomber, ils sont taillés, à la manière d’une pierre, sur quatre faces : dessus, dessous, à droite, à gauche. Dessus, lorsqu’avec humilité et sagesse ils soumettent leur propre volonté à celle de Dieu ; dessous, lorsqu’ils ont maîtrisé la chair et la gouvernent avec le sens de la mesure ; à droite, en se solidarisant comme il convient avec les hommes de bien ; à gauche, en supportant courageusement les méchants ».

C’est assurément pour nous aider à « recevoir la paix, à la retenir, à la construire », que saint Benoit nous enjoint dans ce chapitre 3 de « ne pas suivre la volonté de notre propre cœur » mais de rechercher en tout « ce qui est jugé le plus utile, ce qui est meilleur, ce qui est le mieux ».

Comment allons-nous laisser le « faites tout ce qu’il vous dira » de Marie dans l’évangile du jour nous rendre plus pacifiées, patientes et pacifiques ? Elle qui, pour reprendre une expression de saint Paul en seconde lecture, a « reçu le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous » ne peut nous conseiller que ce qui fait naître la paix en nous et dans les autres.

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RB 04 a et 2ème dimanche ordinaire B : voici, je viens

Ni théorie ni recette dans les propos que Jésus adresse aux deux disciples qui lui ont demandé où il demeure. Le « venez, et vous verrez » qu’il leur répond, les renvoie à une expérience, à une suite et un vécu qui engagent et qui continuent de nous être proposés.

« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse ». Ce passage du psaume 39 que nous chanterons tout à l’heure à la messe, est appliqué au Christ par le chapitre 10 de l’épître aux Hébreux. Dans le même sens, saint Paul, au début de la 2ème épître aux Corinthiens, dit du Fils de Dieu qu’il « n’a jamais été que oui » et que « toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur oui dans sa personne ».

En contraste, le « où es-tu » adressé par Dieu à Adam au début de la Genèse, après le non et la faute, nous rappelle que nous sommes loin d’être établis dans ce oui où Jésus demeure. Mais il fait aussi ressortir tout le bienfait de ces instruments que saint Benoît commence de nous présenter ce matin comme autant d’aides pour apprendre à dire, à l’exemple de celui qui nous invite à l’accompagner et à rester auprès de lui en les mettant en œuvre : « Voici, je viens, dans le livre est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse ».

Le prologue de la Règle le signifiait déjà : « Lorsque nous avons demandé au Seigneur, mes frères, qui habitera dans sa demeure, nous avons appris ce qu’il faut faire pour y demeurer ». Comme Eli, saint Benoît nous encourage à nous mettre à l’écoute de la parole du Seigneur, puisque la plupart de ces 74 outils, qui sont autant de formules pratiques d’un programme de vie chrétienne, reprennent des versets d’Ecriture.

Ils nous convient aujourd’hui, « avant tout à aimer le Seigneur Dieu et ensuite le prochain comme nous-même, à ne point faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse et à se renoncer à soi-même pour suivre le Christ », autrement dit à « rendre gloire à Dieu » non seulement « dans notre corps », comme le stipule l’apôtre en seconde lecture, mais dans nos actes et toute notre vie. « Puissions-nous, ajoutait le prologue, accomplir ce qui est exigé de cet habitant ».

Si « aucune des paroles de Samuel ne demeura sans effet », c’est parce qu’en tout il demeurait à l’écoute de la parole de Dieu : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Où en sommes-nous de venir vers celui qui nous appelle à demeurer auprès de lui, de trouver celui qui est toujours là parce que toujours il nous précède ? Si saint Benoît met à notre portée autant d’instruments, c’est aussi pour mieux nous faire comprendre que les chemins sont innombrables pour nous approcher de la demeure du Seigneur.

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RB 04 b et 2ème mardi ordinaire : mes biens, ce sont tes dons

« Si l’on voit en soi quelque bien, l’attribuer à Dieu et non à soi-même. Se reconnaître, au contraire, toujours comme auteur du mal qui est en soi et se l’imputer ». Gilbert de Hoyland avait-il à l’esprit ces deux instruments des bonnes œuvres lorsque, dans son sermon 3 sur le Cantique, il faisait dire à l’âme en quête de celui qu’elle aime : « Toi, tu n’as pas besoin de mes biens, car mes biens, ce sont tes dons. Voici pourquoi la désolation fond sur moi dès lors qu’il m’arrive d’être séparée de toi. C’est toi ma force, c’est toi la lumière de mes yeux ».

« Rompre avec les affaires du monde, ne rien préférer à l’amour du Christ, ne point se mettre en colère, ne point se réserver un temps pour la vengeance, ne pas nourrir de fausseté dans son cœur, etc. », autant d’instruments qui permettent à la force et à la lumière de Dieu de faire brèche dans ce qui nous sépare de lui. D’où l’importance de les mettre en œuvre, en « bonnes œuvres », pour reprendre le titre de ce chapitre 4, ou encore, comme le dira la conclusion, de « s’en servir, jour et nuit, sans relâche ».

Une note de la Règle fait remarquer que presque toutes ces formules pratiques d’un programme de vie chrétienne sont empruntées, plus ou moins littéralement, à l’Ecriture. L’injonction de Gilbert de Hoyland, au numéro 7 de son sermon 16 sur le Cantique, n’en acquiert que plus de pertinence : « Ne supporte pas, nous dit-il, que l’argent de la parole divine, laissé à l’abandon, ne s’altère et ne se noircisse, oxydé par l’oubli ».

Le chantier demeure toujours ouvert : comment, aujourd’hui, nous laisserons nous travailler par Dieu dans tout ce que nous ferons, puisque, pour reprendre une dernière formule de Gilbert au numéro 3 du sermon 45, les outils de ce chapitre 4 sont autant de manières de « proposer à la grâce une occasion » ?

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RB 04 b bis et 7ème jeudi de Pâques : nous laisser travailler par Dieu

Comme un bon ouvrier récapitulerait les outils nécessaires au travail qu’il veut accomplir, saint Benoît, dans ce chapitre 4 qui recense « quels sont les instruments des bonnes œuvres », passe en revue les moyens à notre disposition pour « faire dès ce moment ce qui nous profitera pour toute l’éternité », selon une expression de la fin du prologue.

Ces 74 « formules pratiques d’un programme de vie chrétienne », comme les désigne une note de l’édition que nous utilisons, sont énoncées soit de façon positive : « aimer ses ennemis », soit de façon négative : « ne point rendre le mal pour le mal », balisant ainsi les deux côtés de « la voie du salut ».

A la lumière des deux instruments qui terminent le passage lu ce matin, on pourrait dire que les formulations négatives nous rappellent que nous sommes « auteurs du mal qui est en nous » et que nous avons à le reconnaître et à nous l’imputer, c'est-à-dire à ne pas rejeter la colère, la vengeance, la fausseté, la fausse paix, le parjure, l’injustice, l’orgueil, la paresse, le murmure et les vices en tout genre qui nous habitent sur les autres ou sur les choses.

« Se reconnaître toujours comme auteur du mal qui est en soi et se l’imputer ». «Toujours», souligne le texte. Entre telle personne, ou telle chose, et moi qui voudrais la rendre responsable de mes faux pas, le précepte négatif permet un espace pour un repositionnement plus adéquat, c'est-à-dire qu’il donne place à la conversion qui mène à la vie.

Reste à nous de choisir. Pas facile, pourrait-on dire ! Mais n’oublions pas que saint Benoît a stipulé juste avant : « Si l’on voit en soi quelque bien, l’attribuer à Dieu et non à soi-même ». Autrement dit, « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu ». La mise en œuvre des préceptes, positifs cette fois, vient en quelque sorte rendre possible ce déploiement de notre liberté dans la volonté de Dieu.

« Dire la vérité de cœur comme de bouche, aimer ses ennemis, souffrir persécution pour la justice, mettre en Dieu son espérance », etc., tout cela demande de prendre de la hauteur, non celle de l’orgueil mais bien plutôt celle de l’humilité, puisque nous dira bientôt le chapitre 7 c’est par elle que l’on monte comme c’est par l’autre que l’on descend.

Ce « quelque bien que nous voyons en nous » est en effet d’autant plus précieux qu’il est « attribuable, non à nous-même, mais à Dieu ». Il est l’inscription en notre être et notre vie de sa présence et de son action. « Mes biens, ce sont tes dons », déclare Gilbert de Hoyland au sermon III sur le Cantique.

Et il poursuit un peu plus loin : « Car, sans la grâce de l’Esprit et hors de la foi au Christ, l’effort de la volonté reste sans effet, ce qui paraît vertu n’est que fausse apparence, et l’œuvre n’est pas suivie de ce fruit que constitue la récompense éternelle ». Le don de Dieu par excellence, c’est l’Esprit Saint, dont nous appelons la venue : qu’il nous enseigne à nous laisser travailler par Dieu dans tout ce que nous entreprenons.

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RB 04 b ter et 25ème dimanche C : digne de confiance

Jésus, dans l’évangile de ce 25ème dimanche, rappelle à ses disciples de tous les temps que « celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande affaire et que celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande ».

On pourrait résumer cette deuxième partie du chapitre 4 de la Règle en une formule parallèle : « Celui qui ne se met point en colère, ne se réserve point un temps pour la vengeance, ne nourrit pas de fausseté dans son cœur, ne donne point une fausse paix, etc. dans une toute petite affaire, mettra aussi en Dieu son espérance dans une grande, et celui qui néglige d’attribuer à Dieu le bien qu’il voit en lui dans une toute petite affaire devra aussi s’imputer le mal qu’il découvrira en lui dans une grande ».

La grande affaire de notre vie, saint Benoît nous le redit d’emblée, c’est de « ne rien préférer à l’amour du Christ ». Or, cette grande affaire se mène dans les toutes petites qui, à longueur de jour, nous demandent de choisir quel maître nous allons servir : les affaires du monde ou celles du Seigneur.

Dans son 72ème sermon divers, saint Bernard parle du bonheur de l’homme qui « ne préfère pas les choses visibles aux invisibles et ne fait pas passer les biens terrestres avant les célestes », mais « engage sa volonté dans la loi du Seigneur ». « De fait, continue-t-il, comme en témoigne saint Grégoire, avancer, pour l’esprit, c’est vouloir. Sur cette voie s’avancent, comme s’ils participaient à une course, trois genres d’hommes : l’esclave, le salarié, le fils.

Deux chevaux sont attelés au même char : ils ont pour nom la menace et la promesse. La menace est montée par l’esclave et la promesse par le salarié. Tous deux entraînent le char, l’un au nom de la crainte, l’autre au nom du désir ; l’un et l’autre stimulés par son propre aiguillon. Le fils est seul à n’être ni sous l’emprise de la crainte ni sous la mouvance du désir, mais à agir dans un esprit d’amour. Aussi, sans peine ni dommage, se laisse-t-il emporter par le char : en effet, tous ceux qu’anime l’Esprit sont fils de Dieu, et, inversement, tous ceux qui sont fils de Dieu se laissent conduire par l’Esprit ».

L’oraison du jour ne dit pas autre chose lorsque, après avoir souligné que « toute la loi consiste à aimer le Seigneur et à aimer son prochain, elle demande à Dieu de « nous donner de garder ses commandements » et de « parvenir ainsi à la vie éternelle ». Comment « avancer de plus en plus vers Lui » sans aller dans le même sens ?

Les méfaits dénoncés par Amos en première lecture de la messe constituent autant de contresens. Chacun de ces instruments des bonnes œuvres ou de l’art spirituel nous mène au contraire à « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » et s’il nous arrive de dévier, il reste toujours possible, avec leur aide, de nous corriger.

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RB 04 c et 2ème mardi ordinaire : une expérience à notre portée

En référence à l’évangile de ce 2ème mardi ordinaire qui nous présente deux manières de considérer les choses : celle des pharisiens qui enferme l’homme dans le carcan de la loi mosaïque - « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat, cela n’est pas permis » -; et celle de Jésus qui en ordonne les prescriptions à l’épanouissement de l’homme - « Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat » -, on pourrait dire que saint Benoît n’a pas en vue, dans ce passage de la Règle que nous venons de lire, de nous transformer en modèles parfaits, qui, à vrai dire, seraient moins réussis que réduits à force d’être balisés entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.

N’oublions pas le titre de ce chapitre 4 : « les instruments des bonnes œuvres » ne constituent pas une fin en eux-mêmes, ils nous sont proposés comme autant de moyens pour nous aider à ne pas perdre de vue le but de notre vie, mieux pour nous y accorder dans le plus concret du quotidien. Saint Benoît n’édicte pas un règlement, mais il nous indique un chemin, comme vient de le faire l’épître aux Hébreux en première lecture de la messe : « Ne vous laissez pas aller, imitez ceux qui, par la foi et la persévérance, obtiennent l’héritage que Dieu a promis ».

« Veiller à toute heure sur les actions de notre vie, tenir pour certain qu’en tout lieu Dieu nous regarde, briser contre le Christ les pensées mauvaises sitôt qu’elles naissent dans le cœur, garder notre langue de tout propos mauvais ou pernicieux, entendre volontiers les saintes lectures, nous appliquer fréquemment à la prière », etc., n’est pas pour nous enfermer dans la lettre des préceptes, mais pour nous ouvrir à « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment », selon que le formulera demain la conclusion.

« Voilà ce que je suis et voilà ce que je fais, et je le suis parce que le fais, et je le fais parce que je le suis », peut-on lire au n°7 du sermon 47 d’Isaac de l’Etoile pour la nativité de saint Jean Baptiste. Où en sommes nous d’une telle cohérence ? Ce chapitre 4 de la Règle nous montre comment y progresser dans une expérience à notre portée.

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RB 04 c bis et Ascension du Seigneur B : une activité simple

« Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? ». Sans nul doute, saint Benoît pourrait reprendre l’interpellation alors qu’il nous présente ces 74 « instruments des bonnes œuvres ». Les vrais désirs ne restent pas en l’air, qui plus est lorsqu’il s’agit de « désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de l’esprit ». Le prologue nous a déjà averties : « Si nous voulons habiter dans la demeure de ce royaume, sachons qu’on n’y parvient que si l’on y court par les bonnes actions ».

Ce chapitre 4 de la Règle met donc entre nos mains une série d’instruments pour nous aider « à vivre dans la vérité de l’amour », comme saint Paul nous y engage dans la seconde lecture, et « grandir ainsi dans le Christ pour nous élever en tout jusqu’à lui, car il est la Tête ». C’est en nous laissant travailler par eux que nous « recevrons une force, celle du Saint Esprit, qui viendra sur nous. Alors nous serons les témoins » de Celui qui nous a précédées dans la gloire auprès de Dieu.

Ce qui caractérise ces « instruments de l’art spirituel », c’est avant tout leur précision. Ils frappent juste, pourrait-on dire, c'est-à-dire là où nous avons besoin d’être ajustées aux vues de Dieu. « Tenir pour certain qu’en tout lieu Dieu nous regarde », annonce justement le 49ème. Les instruments suivants arrivent pour nous rappeler que cela ne se fait pas en « restant là à regarder vers le ciel », mais passe par « garder notre langue de tout propos mauvais ou pernicieux, ne pas aimer beaucoup parler, ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire, entendre volontiers les saintes lectures, nous appliquer fréquemment à la prière, haïr notre volonté propre, etc. ».

Si « le Seigneur Jésus, en s’élevant au plus haut des cieux, ne s’évade pas de notre condition humaine », c’est pour nous appeler à nous y ancrer plus concrètement afin de le rejoindre un jour. « Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour tout l’éternité », concluait le prologue. « Courir, assure Paul Wilson, est une activité simple, qui n’exige pas d’entraînement spécifique et dont les effets commencent à se faire sentir au bout de 200 mètres ». Que nous reste-t-il à faire, ou à ne pas faire, pour être des membres vivants du corps du Christ ?

Les effets sur la qualité de notre vie et de nos relations fraternelles ne tarderont pas à nous dire si nous courons dans la bonne direction, celle qui nous prépare à recevoir « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».

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RB 04 c ter et 25ème dimanche B : de là sortira la vie

Les textes de la liturgie de ce 25ème dimanche ordinaire sont aux antipodes de l’amour de Dieu et du prochain dans lequel « consiste toute la loi », comme le rappelle l’oraison du jour.

Alors que le livre de la Sagesse nous rapporte ce que « se disent en eux-mêmes ceux qui méditent le mal » : « Attirons le juste dans un piège … Soumettons-le à des outrages et à des tourments … Condamnons-le à une mort infâme », saint Jacques dénonce les ravages générés par « la jalousie, les rivalités, et tous ces instincts qui mènent leur combat en nous-mêmes ». Quant à l’évangile, il nous montre combien les disciples de Jésus eux-mêmes ont vite fait de se fourvoyer : ils ne trouvent rien de mieux à faire « sur la route que de discuter entre eux pour savoir qui est le plus grand ».

« Donne-nous de garder tes commandements, et de parvenir ainsi à la vie éternelle », demande au Seigneur l’oraison du jour. Ces commandements, saint Benoît les décline ces jours-ci en 74 instruments des bonnes œuvres. C’est « en nous en servant sans relâche, en travaillant diligemment avec eux », comme le dira demain la finale de ce chapitre 4, que nous apprendrons à revenir de nos pensées ineptes et de nos désirs désordonnés vers «la sagesse qui vient de Dieu » et fait de nous ses enfants.

Guerric d’Igny observe : « La sagesse, selon son propre témoignage, se promène sur les sentiers de la justice. Si tu as à te plaindre de ce qu’elle ne vient à toi que rarement ou jamais, examine si tu n’aurais pas corrompu ta voie ». « Les actes et les discours coupables, les pensées néfastes et les jouissances mortelles », comme il le note ailleurs, ont pour effet caractéristique d’« étouffer sûrement la divine semence ».

« Gardez-donc vos cœurs avec toute vigilance, continue-t-il, car de là sortira la vie : ceci lorsque, le fruit arrivé à terme, l’enfantement s’accomplira, et que la vie du Christ, qui pour l’instant est cachée dans vos cœurs, se manifestera dans votre chair mortelle ». Les instruments de l’art spirituel nous montrent à accueillir cette vie du Christ au milieu de nous. Quel terrain leur offrons-nous ?

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RB 04 d et 2ème jeudi ordinaire : de la discorde à la miséricorde

« Se réconcilier avant le coucher de soleil avec qui on est en discorde. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu ». Rappelons-nous la parabole du serviteur à qui le maître, pris de pitié, a remis sa dette de dix mille talents et qui fait jeter en prison son compagnon qui lui doit cent pièces d’argent.

« Alors, conclut l’évangile selon saint Matthieu, le faisant venir, son maître lui dit : ‘Mauvais serviteur, je t'avais remis toute cette dette, parce que tu m'en avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ?’ Et, dans sa colère, son maître le livra aux tortionnaires, en attendant qu'il eût remboursé tout ce qu'il lui devait. C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

Comment se tourner en vérité vers la miséricorde de Dieu sans s’être au préalable sincèrement réconcilié avec qui on est en discorde ? Les deux derniers instruments des bonnes œuvres renvoient aux deux premiers : « Avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force. Ensuite, le prochain comme soi-même ».

Entre ces doubles piliers les soixante dix autres instruments déclinent autant de manières de « revenir en paix » - expression latine pour « se réconcilier » - avec soi-même, avec le prochain, avec Dieu, inséparablement. Discorde et miséricorde disent que ce chemin passe par le cœur. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, va nous aider à passer d’un cœur divisé, discordant, à un cœur qui, parce qu’il reconnaît sa propre misère, peut s’ouvrir à la l’amour de Dieu, de l’autre, de soi ?

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RB 04 d bis et 2ème vendredi ordinaire : par amour de ton amour

Le rapprochement des deux premiers et des deux derniers « instruments de l’art spirituel», comme saint Benoît les désigne ce matin, est éclairant. Mardi, il nous été recommandé «avant tout, d’aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force », et « ensuite, le prochain comme nous-même ». Ce matin, il vient d’être question pour terminer de « nous réconcilier avant le coucher de soleil avec qui on est en discorde » et « de ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu ». Le raccourci est saisissant. « Aimer Dieu, c’est ne jamais désespérer de sa miséricorde ».

Il nous suffit de regarder où nous en sommes de ce chemin sous son regard que la Règle nous propose depuis quatre jours, pour voir que « tout notre cœur, toute notre âme et toute notre force » sont en déficit constant. La miséricorde de Dieu, c’est son amour qui nous rejoint au cœur de notre misère et nous rend espoir, nous sauve, en nous accordant à sa volonté. « Avant tout, aimer le Seigneur Dieu » et « ensuite, le prochain comme soi-même » : les deux premiers instruments des bonnes œuvres sont pareillement indissociables.

En parallèle avec l’avant dernier des instruments énumérés ce matin, on voit que le prochain par excellence est fort éloigné, puisque il est celui dont tout nous sépare, celui « avec qui on est en discorde ». Et l’aimer consiste à « se réconcilier avec », qui plus est «avant le coucher de soleil », tant il est urgent de « revenir en paix », comme dit l’expression latine ; en paix avec lui, avec soi-même, avec Dieu, puisque tout cela est profondément lié. Ne pas revenir expose au contraire à désespérer, de soi, de l’autre, et de Dieu finalement.

Le jeu des sonorités l’exprime à lui seul. Au début : Dominum, proximum, seipsum (le Seigneur, le prochain, soi-même). Et à la fin : in pacem redire / numquam desperare (revenir en paix /ne jamais désespérer). Mais il y a aussi discordante et misericordia : c’est dans la mesure où notre propre misère s’ouvrira à l’amour du cœur de notre Dieu que nous pourrons faire le pas qui nous sauve vers ce prochain avec qui on est en discorde, avec qui notre cœur n’est justement pas accordé parce que d’abord il est divisé, non uni et entier.

C’est pourquoi saint Benoît insiste dans cette conclusion sur la nécessité de nous laisser travailler, « jour et nuit, sans relâche, diligemment », par ces outils que le Seigneur nous offre pour nous ouvrir à son Esprit d’amour et porter un fruit qui demeure. Puissions nous, en toute occasion, lui dire avec Guillaume de saint Thierry : « C’est par amour de ton amour que je fais cela : vois-le, tout comme tu me vois, moi qui ne te vois pas ».

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RB 04 d ter et 5ème dimanche pâques A : comme des pierres vivantes

Le titre de ce chapitre 4 de la Règle nous aurait fait attendre une panoplie d’outils plus efficaces les uns que les autres pour accomplir une variété d’actions généreuses. Or, à les considérer de près, ces « instruments des bonnes œuvres » se révèlent plutôt du type sécateur : « Ne haïr personne, ne pas avoir de jalousie, ne pas agir par envie, ne pas aimer à contester, fuir l’élèvement, etc. ».

Autrement dit, ils ne sont pas là pour nous garantir la réussite d’actes charitables et quelque part gratifiants, mais pour nous élaguer d’importance et rendre effective cette parole de Jésus au chapitre 10 de l’évangile selon saint Jean : « Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, mon Père l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore ».

Leur fonction est de nous travailler, et cela à tous les niveaux, personnel et communautaire, afin d’élargir notre capacité, nous ouvrir toujours davantage à « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».

Alors qu’à longueur de célébrations et de lectures nous sommes instruites du mystère pascal du Sauveur, nous ressemblons souvent aux disciples qui récriminent les uns contre les autres et doivent sans cesse apprendre à accueillir le Christ présent au milieu d’eux à la place de celui qui sert.

« Ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être, mais le devenir d’abord, alors on le sera appelé avec plus de vérité ; accomplir tous les jours, par ses œuvres les préceptes de Dieu … Par amour du Christ, prier pour ses ennemis ; se réconcilier avant le coucher du soleil, avec qui on est en discorde ; et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu ».

Les moyens mis à notre disposition ne manquent pas pour nous inciter à passer par le Christ, qui est « le chemin, la vérité et la vie » et avancer à sa suite dans l’accord de notre volonté avec celle du Père. Tel est la voie à reprendre sans cesse pour grandir dans cette « vraie liberté » et parvenir à cette « vie éternelle » que demande l’oraison du jour.

Par le moyen de ces 74 instruments de base, c’est Dieu lui-même qui veut se faire proche pour nous amener jusqu’à lui. Cette conclusion du chapitre 4 nous rappelle que les prendre un à un et nous laisser bonifier par eux jour après jour ne fait rien moins que nous introduire, comme des pierres vivantes, dans la construction du Temple spirituel.

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RB 05 a et 25ème mardi ordinaire : Dieu aime celui qui donne joyeusement

Qu’est-ce que l’obéissance ? Ce chapitre 5 de la Règle souligne la profondeur de communion avec Dieu à laquelle elle est ordonnée, c’est-à-dire, qu’elle suppose et en même temps fait croître. « Lève donc ton cœur vers le ciel », dit saint Augustin dans son commentaire du psaume 58. « Comment, demandes-tu ? » A quoi il répond : « Le corps monte en changeant de lieu ; le cœur monte en changeant de vouloir ».

Saint Benoît, lui, cite l’évangile : « Qui vous écoute m’écoute ». L'obéissance est avant tout acte de foi. Voie étroite puisqu'elle nous introduit dans la réalité d'une relation vivante, concrète avec Dieu, ici et maintenant, au moyen de cette exigence particulière par laquelle nous sommes invitées à passer pour trouver en Lui notre liberté. Si Dieu se communique dans sa Parole, obéir c’est reconnaître sa voix à travers ce qui nous est demandé, c’est attester aussi qu’il parle en nous et le rendre présent en mettant en œuvre la parole reçue de lui.

Au contraire, comme on le verra dans le passage de demain, celui qui n'obéit pas de bon gré mais exécute l'ordre à contre cœur, se bouche les oreilles et n’écoute plus que sa mauvaise volonté qui, elle, n'entend faire que ce qui lui plaît. Dieu ne parle que pour se donner. L’écouter nous situe dans la grâce de cet appel qu’il ne cesse de nous adresser.

« L'obéissance sans délai constitue le premier degré d'humilité », affirme d'emblée Benoît. C'est dire qu'elle nous remet à notre place, en présence de Dieu, dans le Christ, à la place même du Christ « venu faire non pas sa volonté mais la volonté de celui qui l'a envoyé ». Elle fait de nous des disciples de Celui qui, pour nous dire Dieu, s'est fait obéissant et qui nous donne d'entrer, par lui, avec lui et en Lui, dans le plan du salut de Dieu.

Cela demande de l'ardeur, de la trempe, dit Benoît, mais surtout de l'amour, de « n'avoir rien de plus cher que le Christ ». Ce n'est qu'en nous laissant saisir par lui que nous pouvons ces évidements, pour reprendre le sens du mot kénose, où notre être profond se construit en référence à Dieu, cette sortie de nos impasses pour progresser dans les voies déroutantes par lesquelles il nous attire à lui.

« Dieu aime celui qui donne joyeusement », entendrons nous encore demain. Façon de nous signifier que ce chemin parfois dur à notre nature avant tout centrée sur elle même, est un chemin de libération dont la joie est justement le signe, parce qu'alors nous trouvons notre accomplissement véritable dans un amour qui ne se paie pas de mots mais se vit en acte et en vérité. La tristesse, au contraire, vient comme la conséquence, la marque d'une incapacité à s'ouvrir à autre que soi.

Saint Benoît nous montre, non à faire pour être en règle, mais comment, à travers nos choix et nos engagements de chaque jour, nous laisser transformer intérieurement par ces actes agréables à Dieu qui contribuent à nous unir au Christ et, partant, à nous unifier personnellement et communautairement.

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RB 05 a bis et Pentecôte C : par l'action de l'Esprit de Dieu

« Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé ». En évoquant ce matin l’excellence de l’obéissance du Christ, saint Benoît nous rappelle que la Pentecôte n’est pas séparable de Pâques.

La préface de la messe le soulignera : « Pour accomplir jusqu’au bout le mystère de la Pâque, tu as répandu aujourd’hui l’Esprit Saint sur ceux dont tu as fait tes fils en les unissant à ton Fils unique ». Vivre sous la conduite de l’Esprit, c’est communier à la mort et à la résurrection du Christ.

Ce chapitre 5 de la Règle nous montre dans l’obéissance la voie privilégiée pour cette «transformation progressive de notre personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu » (cf. Ratio 2). Dans son 41ème sermon divers, saint Bernard parle de «cet Esprit que le Seigneur Jésus, après avoir obéi au Père jusqu’à la mort de la croix, envoya à ses Apôtres, autrement dit à ceux qui lui obéissent ».

Et dans son 2ème sermon pour la Pentecôte, il demande : « Que recherche-t-il donc de ta part, lui qui t’a recherché avec tant de soin, sinon que tu prennes soin de marcher avec ton Dieu ? Or ce soin, nul ne le met en œuvre sinon l’Esprit saint : c’est lui qui scrute les profondeurs de notre cœur, qui en examine les pensées et les projets. Il ne supporte pas la moindre paille dans le cœur qu’il possède pour sa résidence, mais il la brûle aussitôt au feu de son attention subtile à l’extrême, lui, l’Esprit de douceur et de tendresse, qui plie notre volonté – ou bien plutôt, la redresse et l’oriente davantage vers la sienne. Ainsi sommes-nous en mesure de la comprendre en vérité, de l’aimer avec ferveur et de la mettre effectivement en pratique ».

Le terme d’imitation du Seigneur employé par saint Benoît signifie la recréation à l’image et à la ressemblance de Dieu qui s’opère dans ce passage de notre volonté dans la sienne par la grâce de l’Esprit saint.

Saint Paul, en seconde lecture, nous rappellera que nous avons une dette, non envers la chair pour vivre sous son emprise, mais envers l’Esprit que nous avons reçu pour nous laisser conduire par Lui et vivre en enfants de Dieu. Que le peu qui germe déjà en nous nous aide à laisser fructifier davantage entre nous ces dons du Saint Esprit que Dieu continue de répandre sur l’immensité du monde. Alors notre âme pourra exalter le Seigneur et notre esprit exulter en Dieu notre Sauveur.

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RB 05 b et 7è dim temps pascal B : l'homme intérieur se révèle par sa volonté

« Comme on connaît l’homme extérieur à son visage, dit saint Bernard au n°8 de son sermon III pour l’Ascension, ainsi l’homme intérieur se révèle-t-il par sa volonté ». L’obéissance sans délai dont saint Benoît nous a parlé hier est en quelque sorte le visage de l’homme extérieur, mais, précise t’il ce matin, il faut encore que le disciple obéisse de bon cœur, cum bono animo, avec ce bon esprit qui révèle que l’homme intérieur est accordé à la volonté de Dieu.

A l’opposé, il y a le murmure de celui qui accomplit peut être extérieurement la même chose, mais qui intérieurement fait du mauvais esprit, obéit cum malo animo. Opposition qui ne renvoie pas à deux catégories, les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, mais souligne la distance, à l’intime de notre propre personne, qui sépare encore notre volonté, souvent hésitante, chancelante, rétive, de celle du Seigneur qui nous appelle à demeurer en lui comme il demeure en nous.

« Envoie ton Esprit, dit le psaume, et ils seront créés : tu renouvelleras la face de la terre. A l’envoi de l’Esprit, commente saint Bernard, la face de la terre est donc créée et renouvelée – autrement dit la volonté terrestre devient céleste, prête au moindre signe à obéir plus vite même que le signe ». Puis il conclut : « Heureux les êtres qui en sont là : non seulement ils ne ressentent pas le mal, mais ils demeurent dans une sorte de dilatation du cœur ».

« Dieu aime celui qui donne avec joie », venons nous d’entendre en référence aux «hommes de cette trempe qui imitent le Seigneur » du passage lu hier. Au contraire, concernant ceux qui sont charnels, Saint Bernard relève : « Dieu affirme : Non, mon Esprit ne demeurera pas dans ces hommes, puisqu’ils sont chair : tout ce qu’il y avait d’esprit en eux s’est dissipé dans la chair ».

C’est pour nous affermir sur ce chemin qui nous fait passer de la dissipation dans la chair à la dilatation du cœur, que l’Eglise, entre Ascension et Pentecôte, nous invite à implorer plus instamment la grâce de l’Esprit Saint. « Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière … Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé, assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé », en sorte que notre préférence pour le Christ grandisse dans la fidélité à sa parole.

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RB 05 b bis et 3ème dimanche A : ils le suivirent

L’évangile du jour « nous offre un grand exemple d’obéissance parfaite », comme le souligne saint Bernard au début de son 2ème sermon pour la fête de saint André. Commentant le texte de saint Matthieu, il dit de Pierre et de son frère : « Eux aussitôt, sans discuter ni hésiter, sans se préoccuper de quoi ils vivraient ni se demander comment des hommes sans culture et sans lettres pourraient devenir des prédicateurs, sans donc poser aucune question ni apporter le moindre retard, laissant leurs filets et leur barque, ils le suivirent ».

Puis il ajoute : « Reconnaissez-le, frères, c’est pour vous que ce récit a été écrit et qu’on le relit chaque année dans l’Eglise. Ainsi, en apprenant quelle forme revêt l’obéissance, vous rendrez vos cœurs chastes par l’obéissance de l’amour. Car l’amour seul donne sa valeur à cette pièce d’argent qu’est l’obéissance ». Nous l’avons entendu hier : «L’obéissance sans délai convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ ». Elle est comparée à une pièce d’argent, en tant qu’elle est due à Dieu et parce qu’en retour nous recevons de lui la vie.

Le passage lu ce matin nous met en garde contre ce que saint Bernard nomme les falsifications : « Car, précise t’il, si nous nous mettons à discuter, à établir des distinctions, à obéir à tel précepte, oui, mais pas à tel autre, la pièce est brisée … En outre, si l’on obéit, certes, mais de manière feinte, parce qu’on se sent regardé, et en murmurant en cachette, dans ce cas la pièce est fausse ».

Pour saint Benoît, ce qui fausse la monnaie, c’est bien le murmure, lourd comme le plomb évoqué par l’abbé de Clairvaux. Le terme revient 4 fois en quelques lignes : il est d’abord question d’un « ordre exécuté sans murmure » ; puis du moine qui « murmure non seulement de bouche mais encore dans son cœur » ; de « Dieu aussi qui voit le murmure dans sa conscience » et, pour finir, de « la peine des murmurateurs ». Sortir du murmure, c’est dire avec le Seigneur : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé ».

Pierre, André, Jacques et Jean, pour mieux s’alléger, laissent leurs filets, leur barque et leur père. Mais ce n’est pas tout, « ils le suivirent », conclut par deux fois le texte évangélique. Il n’y a pas d’autre raison à notre obéissance ; elle est la voie qui nous mène à la suite du Christ « sur la terre des vivants » dont parle le psaume graduel, et nous y fait « voir les bontés du Seigneur ».

« Ainsi agissent ceux qui aspirent ardemment à la vie éternelle », disait encore hier Benoît. A quoi aspirons nous lorsque nous agissons de mauvais gré ? Ou plutôt, qu’est-ce qui nous aspire alors? Si, comme le rappelle saint Paul dans la seconde lecture, le Christ n’est pas divisé, nous le sommes, quant à nous, dans ce cas. Ouvrir notre volonté à celle de Dieu nous ramène à l’unité.

« Dirige notre vie selon ton amour », autrement dit selon ta volonté, demandons nous à Dieu dans la prière d’ouverture de ce troisième dimanche, et l’oraison continue : « afin qu’au nom de ton Fils bien-aimé », ce que nous pourrions traduire, afin qu’en le suivant par l’obéissance de l’amour, « nous portions des fruits en abondance ». La fin de ce chapitre 5 nous désigne le premier de ces fruits agréés de Dieu : la joie du cœur. Que nous la trouvions jusque dans les actes d’obéissance les plus petits, les plus secrets, que nous posons en réponse aux appels de Dieu.

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RB 05 ter et 5ème mardi ordinaire : de bon coeur

En quelques lignes il est question d’une chose et de son contraire : « obéir de bon cœur » ou « murmurer dans son cœur ». Le passage que nous venons d’entendre nous signale en effet qu’il y a cœur et cœur, ou plutôt, que le cœur est le lieu de la décision libre de l’homme face à Dieu : la relation, la communion se joue, si l’on peut dire, selon qu’il s’ouvre ou se ferme à la grâce.

« C’est de bon cœur que les disciples doivent obéir parce que Dieu aime celui qui donne joyeusement » … « Si le disciple murmure non seulement de bouche mais encore dans son cœur, même s’il exécute l’ordre reçu, cet acte ne sera pas agréé de Dieu ». Quel esprit anime notre cœur, là réside finalement toute la question ?

« L’esprit raisonnable, note Isaac de l’Etoile dans son 25ème sermon, a été créé pour se réjouir et se délecter avec Dieu, de Dieu et de toutes choses en lui ». Et au sermon 26 il ajoute : « L’esprit qui désire autre chose que Dieu seul, plus il boit, plus il est assoiffé ». Le cœur se dilate dans la mesure où notre esprit est accordé à ce que Dieu attend de nous ; au contraire, le murmure s’élève dans l’espace du cœur insatisfait, lorsque toute une discussion intérieure, entre ce que nous voulons et ce que Dieu veut, vient comme parasiter notre esprit.

« L’obéissance sans délai convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ », avons-nous entendu hier, et au chapitre 71, Saint Benoît affirmera de nouveau « que c’est par cette voie de l’obéissance que les frères iront à Dieu ». Si le moine est appelé à avancer de plus en plus vers Dieu, cela ne peut être sans coopérer activement à la grâce qui lui est offerte de multiples manières à travers la parole où s’exprime la volonté de Dieu pour lui ici et maintenant.

« C’est de son propre état que chacun reçoit profit ou dommage », disait Dorothée de Gaza. Saint Benoît ne parle pas d’état, mais d’esprit, ce qui revient au même. Pour lui le grand dommage qui guette le moine est le murmure. « C’est l’avertissement que nous donnons avant tout, stipulera t’il au chapitre 40 : qu’ils s’abstiennent de murmurer ».

« Se corriger et faire satisfaction », c’est nous mettre à l’écoute de ce que l’Esprit de Dieu murmure en nos cœurs pour notre salut. Si notre cœur demeure orienté vers Lui, s’il revient à lui chaque fois qu’il s’en est écarté, tout concourra à nous rapprocher de Lui.

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RB 06 et 25ème jeudi ordinaire : de quoi discutiez-vous en chemin ?

« La mort et la vie sont au pouvoir de la langue », venons-nous d’entendre. En insistant ce matin sur notre qualité de disciple, saint Benoît nous rappelle que l’orientation de notre être profond et la réalité de notre progression monastique dépendent de cette attitude d’écoute, de cette aptitude à nous laisser enseigner par le seul Maître, le Verbe qui se dit à nous de mille et une manières tout au long du jour, pour peu que nous soyons réceptives, ouvertes à sa grâce. En sommes nous vraiment persuadées?

En requérant notre vigilance, ce chapitre 6 de la Règle nous redit que la discipline du silence reste une façon privilégiée d’avancer à la rencontre de Celui qui est, qui était et qui vient. « On ne saurait éviter le péché en parlant beaucoup ». Nous ne le savons que trop, simplement parce qu’alors nous restons collées à l’immédiat de nos réactions et de nos impressions. Se taire et écouter ouvre un espace pour prendre du recul et envisager ou ramener toute chose sous le regard de Dieu.

Jésus pourrait nous demander, comme à ses disciples dans l’évangile de dimanche dernier : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Autrement dit : qu’est-ce qui parle en nous ? L’égoïsme, les convoitises, l’ambition, mais aussi leurs contraires, l’insatisfaction et le défaitisme, toutes choses dont il ne peut résulter que « la peine due au péché », ou bien le désir de Dieu qui nous appelle « à l’aimer et à aimer notre prochain », ainsi que nous y invite l’oraison de cette semaine, ce qui se manifeste non par des déclarations mais en gardant ses commandements.

Comment, aujourd’hui, allons-nous laisser le silence nous enseigner l’attitude juste et la parole vraie qui font de nous des disciples du Christ ? Comment allons-nous avancer ensemble dans cette écoute à travers laquelle Dieu pourra s’exprimer entre nous ? Le respect des temps et des lieux n’a rien perdu de son actualité ni de son efficacité pour influencer sur la qualité de notre relation à nous même, aux autres et à Dieu.

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RB 06 bis et 3ème dimanche ordinaire C : la retenue dans le langage

Evoquant Jésus dans la foule, Isaac de l’Etoile écrit dans son premier sermon : « Il est debout, il marche, il agit, il se fatigue, on le presse, de sorte qu’il n’est guère loisible, ni à lui ni à ses disciples, de manger le pain de la vie et de l’intelligence, de boire l’eau de la sagesse, qu’on boit dans le calme et que puisent ceux qui sont libres d’affaires, car le puits est profond ».

Dans ce chapitre 6, saint Benoît nous montre à accéder à ce puits profond au cœur même de nos activités par ce qu’il appelle la taciturnitas, que cette édition de la Règle traduit « la retenue dans le langage ». Le terme latin est ce qu’on appelle un mot dérivé, fait d’un radical qui exprime une idée générale, ici celle de garder le silence (tacere), et d’un suffixe, tas, qui signifie une qualité. Il ne s’agit donc pas de mutisme, mais d’un art de se taire.

Saint Benoît souligne que cette retenue a du poids, de la gravitas. Elle confère au silence sa qualité, car de lui peut alors découler une parole vraie, qui elle aussi a du poids. En effet, ce n’est pas pour nous réduire que la règle nous enjoint une telle modération. Nous venons de l’entendre : « Il est écrit : tu n’éviteras pas le péché en parlant beaucoup. Et ailleurs : la vie et la mort sont au pouvoir de la langue ». Plus profondément, cette retenue dans le langage vise à faire de nous des disciples (le terme revient trois fois), elle veut nous apprendre à mieux écouter le Verbe fait chair pour nous sauver.

Dans son cinquième sermon pour Noël, Guerric d’Igny relève : « Descendue en une telle profondeur de silence du haut des demeures royales du Père jusque dans les crèches des animaux, ta toute puissante Parole, ô Seigneur, nous parle mieux pour l’instant par son silence … Qui a des oreilles pour entendre entende ce que nous dit ce saint et mystérieux silence du Verbe éternel, car si mon oreille ne me trompe, entre autres choses dont il parle, il parle de paix au peuple de saints à qui un religieux silence est imposé par révérence pour le sien et à l’exemple du sien ».

Et Guerric demande un peu plus loin : « Y a-t-il rien qui inculque la règle du silence avec autant de poids et d’autorité ; rien qui réprime le mal inquiet de la langue et les tempêtes de la parole par autant de crainte, que la parole de Dieu silencieuse parmi les hommes ? » Car, si « la Parole a été abrégée, c’est en elle pourtant qu’est totalisée toute parole nécessaire au salut ». Quel espace offrons-nous à l’accomplissement aujourd’hui des paroles de l’Ecriture que nous entendons ?

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RB 06 ter et 8ème mardi ordinaire : à cause du Christ et de l'évangile

Le chapitre 4 a détaillé les instruments des bonnes œuvres par lesquels donner forme à cette quête spirituelle indispensable à la vitalité de notre identité personnelle et communautaire. Les chapitres suivants vont reprendre les grands axes sur lesquelles elle se déploie : l'obéissance, hier et avant-hier, aujourd’hui la retenue dans le langage, l'humilité à partir de demain.

On pourrait dire, en reprenant une expression des constitutions à propos du silence, que ce sont là les principales valeurs de la vie monastique. Cette notion de valeur nous amène au cœur de la perspective évangélique de ce 8eme mardi du temps ordinaire. Il y est question de tout quitter en vue du bien véritable.

En soulignant que l'obéissance convient à ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ, en montrant dans le silence l'attitude qui convient au disciple à l'écoute du seul maître, en présentant les humbles comme ceux qui imitent dans leur conduite les paroles du Seigneur, saint Benoît nous presse à son tour d’agir en tout à cause du Christ et de l’évangile.

L'obéissance, la retenue dans le langage, l'humilité, sont là pour nous apprendre jour après jour à développer une relation vraie à la personne du Christ et à progresser à sa suite. Elles tirent d'ailleurs leur valeur de cette visée ultime. Qu’en faisons-nous ?

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RB 07 a et 3ème dimanche ordinaire B : marcher humblement avec le Seigneur

Si la concordance signale une trentaine de termes relatifs à l’humilité dans ce chapitre 7 de la Règle, dont 9 dans le passage que nous venons d’entendre, seul le dernier verset du psaume de la messe parle (deux fois de suite) des humbles.

Mais c’est bien d’une telle réalité qu’il s’agit dans toute la liturgie de ce 3ème dimanche ordinaire, aussi bien lorsqu’elle nous présente la conversion des habitants de Ninive à la parole de Jonas, que lorsque, par la bouche de l’apôtre Paul, elle nous appelle au détachement de ce qui est passager, ou encore lorsqu’elle fait retentir l’appel de Jésus à tout quitter pour le suivre.

« Seigneur, enseigne moi tes voies, fais moi connaître ta route, dirige moi par ta vérité », demande au Seigneur celui qui sait que « sa justice dirige les humbles et qu’il enseigne aux humbles son chemin ». L’humilité est fille de cette foi dont Jean Paul II disait qu’elle « est la réponse de l’homme raisonnable et libre à la parole du Dieu vivant ». « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu », est-il stipulé suite à la proclamation du message du Seigneur par le prophète.

Saint Benoît parle ce matin des « divers degrés d’humilité et de perfection que l’appel divin a disposé à gravir » et nous verrons demain que le premier de tous, « fuir toute négligence et se rappeler sans cesse tout ce que Dieu a commandé », repose justement sur la « foi ferme que Dieu nous est toujours présent ».

« Marcher humblement avec le Seigneur notre Dieu », pour reprendre une expression du prophète Michée, c’est signifier concrètement notre foi en sa bonté : « Dirige notre vie selon ton amour », demande au Seigneur la prière d’ouverture, ce qu’il fait en nous appelant aujourd’hui encore à la conversion, à « rompre avec les affaires du monde et à ne rien préférer au Christ », ainsi que le formulait le chapitre 4 il y a quelques jours. Alors, « au nom de ce Fils bien-aimé », nous « porterons des fruits en abondance ».

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RB 07 a bis et 3ème mardi ordinaire : l'homme humble peut seul monter

Nous venons de l’entendre une nouvelle fois : « on descend par l’élèvement et on monte par l’humilité ». Mais où s’agit-il de monter ainsi sans tomber ? Saint Benoît, au prologue, a parlé de monter sur la montagne du Seigneur. Il emploie dans ce chapitre 7 l’image de l’échelle dressée vers le ciel avec ses 12 degrés à gravir.

Le paragraphe 3 de la lettre 393 de saint Bernard est tout entier consacré à cette thématique. « L’homme humble, écrit-il à son correspondant, peut seul monter avec assurance [sur la montagne du Seigneur] ; car l’humilité ne courra aucun risque de tomber. L’orgueilleux, même s’il y monte, n’y peut rester longtemps ; car il n’a pas voulu s’appuyer sur ses pieds, mais il a pris un pied étranger, celui dont le prophète dit avec horreur : ‘Que le pied de l’orgueil ne vienne pas à moi’ ».

Et saint Bernard d’expliquer : « L’orgueil, pour ainsi dire, n’a qu’un pied, l’amour de sa propre excellence ; c’est pourquoi le superbe ne peut pas longtemps se soutenir, comme l’homme qui ne s’appuie que sur un pied ». « Pour que notre démarche ne soit pas ébranlée », il importe donc que nous « nous tenions, non sur le pied solitaire de l’orgueil, mais sur les pieds de l’humilité. L’humilité, en effet, continue saint Bernard, a deux pieds : la considération de la puissance divine et celle de notre propre faiblesse ».

En nous apprenant à nous tenir sous le regard de Dieu toujours et partout présent, le premier degré nous fera avancer le premier pied, mais dix autres degrés seront nécessaires pour nous faire bouger le second pied, tant il est difficile d’abandonner notre propre excellence, pour reprendre l’expression de saint Bernard. L’humilité, en effet, ne consiste pas à faire état-étalage de tout ce que nous n’avons ou ne sommes pas, mais, comme l’illustrera le 12ème degré, à ouvrir notre misère à l’action purifiante de Dieu. C'est parce qu'il l'a appris d'expérience, que saint Paul, dont nous fêtons aujourd'hui la conversion, continue de nous l'enseigner dans ses lettres.

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RB 07 a ter et 5ème jeudi de pâques : la divine écriture nous crie

Ce chapitre 7 de la Règle commence par un cri : « Clamat ». « La divine Ecriture, mes frères, nous crie ». C'est elle, déjà, qui, au début du Prologue, nous a incitées à sortir de notre sommeil, à ouvrir les oreilles de notre cœur, à marcher dans la lumière en nous engageant sur la voie des commandements. Degré après degré, elle va maintenant accompagner de façon très active quiconque désire progresser dans la grâce de l'appel de Dieu.

Le relevé rapide de ses multiples interventions (9 occurrences dans ce chapitre 7) est à lui seul révélateur d'une pédagogie vivante et vivifiante. Pendant la quinzaine à venir, nous verrons ainsi que l'Ecriture ne se contente pas de crier à notre adresse (v.1), elle nous montre aussi le chemin, n’hésitant pas, au premier degré, à nous barrer les routes sans issues de notre volonté propre (v.19) ou de nos convoitises (v.21), nous mettant en garde contre celles qui sont piégées : « Il y a des voies, dit-elle, qui semblent droites aux hommes et dont le terme aboutit au fond de l’enfer » (v.25).

Elle nous encouragera, au second degré, à suivre le Christ, nous rappelant que si « le plaisir encourt la peine, l’effort procure la couronne » (v.33). Lorsque surviennent les épreuves de toutes sortes, et c’est le quatrième degré, elle sera là encore pour nous assurer que « celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé » (v.36).

Elle vient donner sens à notre vécu en nous apprenant à nous laisser transformer par l’amour du Seigneur au cœur même de l’adversité ; alors elle parle dans notre existence, dans notre personne même (l'Ecriture dit au nom de ceux qui souffrent, entendrons nous au verset 40). Elle nous exhortera encore, au cinquième degré, à confesser nos égarements et la miséricorde du Seigneur qui nous ramène à Lui (v.45). Bref, elle nous enseigne en toutes choses l’humilité (v.57).

« Si tu ne fréquentes pas l'Ecriture, jusqu'à devenir son familier, dit Guerric d’Igny, quand voudrais tu qu'elle se révèle à toi ? Qui a l'amour de la parole, est-il écrit, l'intelligence lui sera donnée et en abondance, mais qui ne l'a pas, même ce qu'il a par nature lui sera enlevé à cause de sa négligence». Tout au long de ce chapitre 7, saint Benoît nous introduit à cette fréquentation de l'Ecriture, il nous montre que devenir ses familiers ne va pas sans la mettre en pratique jour après jour.

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RB 07 b et saints fondateurs de Cîteaux : sous le regard de Dieu

Ce premier degré d’humilité nous ramène aux origines du Nouveau Monastère. « Se remettant toujours devant les yeux la crainte de Dieu, il consiste, vient de nous dire saint Benoît, à fuir toute négligence et à se rappeler sans cesse tout ce que Dieu a commandé». N’est-ce pas ce que raconte le Petit Exorde, quand, au chapitre III, il présente les vingt et un premiers moines de Cîteaux « venant dans cette solitude pour être pleinement fidèles à leur profession par l’observance de la sainte Règle » ?

Mais suffit-il de changer de lieu pour changer de vie ? Ce premier degré d’humilité nous dit que la réponse est ailleurs, non pas en dehors, mais en profondeur, dans ce changement de regard, cette mise et remise de nous-même sous le regard de Dieu à laquelle nous sommes instamment invitées ce matin. Pour « que sa volonté se fasse en nous », entendrons nous demain, et qu’ainsi, en ce lieu où l’appel de Dieu nous a rassemblées, nous soyons « progressivement transformées à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit Saint ».

Dans son commentaire du Cantique, Gilbert de Hoyland dit que « pour demander une grâce, il ne faut pas s'exprimer avec violence, mais proposer à cette grâce une occasion ». « L’homme qui, dans l’évangile de cette fête, vient vers Jésus, lui demande » bien une grâce : « celle d’avoir la vie éternelle ». Mais l’occasion que lui propose Jésus est déroutante : cet homme pensait « devoir faire » quelque chose, en plus, et voilà qu’on lui parle de se dépouiller de tout et de suivre un autre.

Quels sont ces « grands biens » qui nous font croire que sans eux nous ne sommes plus rien et qui nous empêchent de nous laisser entraîner à sa suite par le regard de Jésus sur nous ? Saint Benoît nomme tout cela qui nous retient et nous égare, « les péchés et les vices des pensées, de la langue, des mains, des pieds et de la volonté propre, ainsi que les désirs de la chair », et il nous presse de « nous en garder, à toute heure », tant il est facile de revenir en arrière.

C’est pour être « pauvres avec le Christ pauvre », que nos Pères « se sont dirigés avec entrain vers une solitude appelée Cîteaux » : pauvres d’eux-mêmes, mais riches de ce «trésor dans le ciel » que sont la miséricorde et la foi évoquées par les deux premières lectures de la messe. La nouveauté du monastère que les fondateurs de Cîteaux construisent tient en ce que, comme le dit encore le Petit Exorde, « ayant dépouillé le vieil homme, ils se réjouissent d’avoir revêtu le nouveau » ; à l’inverse du jeune homme riche qui « devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens ».

« Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? Qui habitera sur ta sainte montagne ? », chanterons-nous dans le psaume. Et saint Benoît continue de nous répondre : « Celui qui, à tout moment, estime, au sens fort d’apprécier parce qu’il en reconnaît la valeur, que Dieu, du haut du ciel le regarde ». Là, dans cette optique pourrait-on dire, nous apprenons, au long du jour et des jours, comment « avancer de plus en plus vers Lui », à l’exemple de nos Pères.

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RB 07 b bis et saints fondateurs de Cîteaux : le lieu où Dieu voit et est vu

Evoquer nos saints fondateurs, c’est indissociablement évoquer un lieu, celui où justement ils ont implanté le nouveau monastère. Si l’on quitte les considérations géographiques pour se placer à un niveau plus spirituel, on pourrait parler, comme Guillaume de Saint Thierry au début de son traité sur la contemplation de Dieu, du « lieu où le Seigneur voit et est vu ».

Que le Seigneur voit, nous voit, et même nous regarde, saint Benoît vient également de nous le rappeler : « L’homme estimera que Dieu, du haut du ciel, le regarde à tout moment, qu’en tout lieu le regard de la divinité voit ses actes et que les anges les lui rapportent à tout moment ».

Pourquoi Dieu nous regarde-t-il ainsi ? La réponse figure un peu plus loin : la finale de ce premier degré d’humilité nous dira que, « du haut du ciel, le Seigneur regarde continuellement les enfants des hommes pour voir s’il en est un qui ait l’intelligence et qui cherche Dieu ». Cherchons nous vraiment Dieu ? Le chapitre 58 soulignera que la question est à la base du discernement de toute vocation.

Le Seigneur, lui, en tout cas, est en quête de l’homme : le prologue nous l’a présenté «cherchant son ouvrier dans la foule du peuple », lui proposant rien moins que « la vie véritable et éternelle ». Le regard de Dieu est, en effet, pour nous donner la vie, sa vie. Guillaume parle encore du « lieu où le Seigneur est vu ».

Comment le Seigneur est-il vu ? Il est mal vu si nous l’envisageons comme un surveillant à l’affût, « à toute heure, des péchés et des vices des pensées, de la langue, des mains, des pieds et de la volonté propre, ainsi que des désirs de la chair ». Tout cela que saint Benoît mentionne est en fait ce qui nous bouche la vue, ce qui nous empêche de voir, de Le voir.

Que voyons nous de nos Pères ? En quittant Molesmes, Robert, Albéric, Etienne et leurs compagnons ne se sont pas mis en route vers un lieu où Dieu soit vu. C’est plutôt la question de Dieu au début de la Genèse : « Homme, où es-tu », qui les a amené à tout quitter pour se laisser davantage rejoindre par Lui et plus profondément transformer sous son regard.

« Le lieu où Dieu voit et est vu » réside dans cette ouverture, il n’est nulle part ailleurs, et nous ne le trouverons pas tant que nous n’aurons pas répondu comme nos pères se faisant pauvres à la suite du Christ pauvre : « Me voici, Seigneur, pour faire ta volonté ». C’est ce que saint Benoît appelle « se remettre toujours devant les yeux la crainte de Dieu».

« Craindre Dieu, en effet, et observer ses commandements, c’est tout l’homme », résume encore Guillaume de Saint-Thierry. Non pas un regard de peur, mais une vigilance pour «fuir toute négligence » - autrement dit, ce qui nous éloigne de la vie véritable et éternelle - et « se rappeler sans cesse tout ce que Dieu a commandé » - c'est-à-dire, ce qui nous rapproche de Lui.

En ce jour où nous les fêtons solennellement, nos saints fondateurs nous interrogent sur le lieu où nous sommes aujourd’hui. Leur fidélité à la Règle nous rappelle que le premier degré d’humilité que nous avons à gravir consiste à nous ouvrir au regard de Celui qui veut que nous ayons la vie et à tout considérer ou reconsidérer à la lumière de sa présence, ici et maintenant. Alors nous aussi nous verrons que, « de peine en grâce, l’arbre de Cîteaux refleurit ».

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RB 07 b ter et 26ème dimanche C : l'humilité du coeur

Dans l’un de ses sermons, saint Bernard demande à ses frères « quel est le vase où la grâce est versée de préférence ? », précisant que « la grâce, est un baume d’une pureté exquise » et qu’ « elle demande un vase très solide ». « Or, continue t-il, qu’y a-t-il d’aussi pur, d’aussi solide que l’humilité du cœur ? C’est donc avec raison que Dieu donne la grâce aux humbles … Pourquoi, me direz vous ? Parce qu’un cœur humble n’est occupé par aucun mérite humain qui empêche la plénitude de la divine grâce d’y descendre à flots».

« Mais, ajoute t’il en bon disciple de saint Benoît, il nous faut arriver à cette humilité par certains degrés ». Nous sommes rendues ce matin, non au pied du mur, mais de l’échelle. « Voici, venons nous d’entendre, le premier degré d’humilité : se remettant toujours devant les yeux la crainte de Dieu, il consiste à fuir toute négligence et à se rappeler sans cesse tout ce que Dieu a commandé ».

Le riche de la parabole de ce 26ème dimanche, trop occupé de son paraître et de son bien-être, l’avait, quant à lui, tout à fait oublié. La réponse d’Abraham, lorsqu’il le supplie d’avertir ses frères pour qu’ils se convertissent avant qu’il ne soit trop tard, le dit bien : «S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus ».

« Le Seigneur des seigneurs » ne peut conduire à la gloire de la résurrection, accueillir dans « la lumière inaccessible qu’il habite », celui qui n’a pas su le reconnaître dans l’obscurité et la pauvreté de son incarnation. Les plaies de Lazare appelaient le riche à «garder le commandement du Seigneur », comme le stipule Paul à Timothée en seconde lecture.

Pour nous y encourager, saint Benoît, dans les degrés suivants, mettra devant nos yeux l'abaissement du Christ afin que nous imitions Celui qui « n’est pas venu faire sa volonté mais celle de celui qui l’a envoyé » dans une « obéissance jusqu’à la mort ». « Cette majesté souveraine, dit saint Bernard dans un autre sermon, ne méprise point dans notre nature un cœur contrit et humilié, elle qui n’a pas dédaigné de lui emprunter un corps si bien fait pour l’humilier ».

Et il poursuit : « Je ne sais comment il se fait que la divinité est accoutumée de se communiquer plus familièrement à l’humilité. Ce fut sous un vêtement d’humilité qu’elle apparut aux hommes : substance, forme, extérieur, elle affecta de tout emprunter à l’humilité, nous recommandant l’excellence d’une vertu qu’elle avait voulu honorer de sa présence spéciale ».

Le but de ce premier degré d’humilité est justement de nous établir, « en tout lieu et à tout moment », en cette présence spéciale de Dieu, sous son regard qui nous appelle à la vie éternelle. C'est dans sa seule grâce que nous pouvons « chercher à être juste et religieuse, à vivre dans la foi et l’amour, la persévérance et la douceur ». « Devant celui qui pèse si exactement les mérites, qui voit si clairement les secrets des cœurs, qui se flattera d’avoir un cœur irréprochable ? », interroge encore Bernard.

Face « aux péchés et aux vices des pensées, de la langue, des mains, des pieds et de la volonté propre, ainsi qu’aux désirs de la chair », « il n’y a que l’humilité », comme il le souligne en réponse, « qui trouvera grâce aux yeux de la divine bonté ». Pour continuer à monter cette échelle de l’humilité, considérons ce que Jésus veut nous montrer à travers l’histoire de Lazare dont le nom signifie « secours de Dieu ». Etre humble, ce sera toujours, d’une manière ou d’une autre, trouver dans les plaies de Celui « s’est tourmenté du désastre de son peuple », notre guérison.

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RB 07 c et 7ème jeudi du temps pascal : devant Dieu

Dans ce passage central du premier degré d’humilité, saint Benoît commence par nous dire quelque chose au sujet de nos pensées (le mot revient 5 fois), puis il poursuit en nous parlant de volonté (4fois) et de désir (3 fois). Le tout est encadré par une double référence à « Dieu qui nous est toujours présent ».

Au 26ème degré de son échelle sainte, Jean Climaque prend l’image de « cultivateurs qu’il voit semer une semence identique, mais chacun a un but particulier : l’un pense à acquitter ses dettes, l’autre désire s’enrichir, un autre veut honorer le Seigneur de ses offrandes, un autre souhaite être loué pour son bon travail par ceux qui passent sur le chemin de la vie, un autre veut affliger son ennemi qui l’envie, un autre ne veut pas que les hommes l’accusent de paresse ».

La caractéristique des cénobites que nous sommes est de vivre en commun dans un monastère. Les graines identiques que nous semons ont pour nom : « communion fraternelle, solitude et silence, prière et travail, discipline de vie » (cf. Constitution 7). Mais, ce faisant, est-il bien sûr que nous marchons dans la même direction ?

Le passage suivant, demain, nous montrera « le Seigneur regardant continuellement les enfants des hommes pour voir s’il en est un qui ait l’intelligence et qui cherche Dieu ». Ce matin saint Benoît nous avertit du danger des pensées perverses qui, en sens inverse, nous entraînent à faire notre volonté propre et à suivre nos convoitises. « Il y a des voies qui semblent droites aux hommes et dont le terme aboutit au fond de l’enfer ».

S’il importe de faire ce que nous avons à faire, il importe plus encore de le faire « devant Dieu », en « croyant fermement qu’il nous est toujours présent ». C’est en nous remettant sans cesse et partout sous son regard que nous discernerons où nous mènent nos pensées et nos actes, et, qu'avec son aide, nous pourrons les rectifier, les ajuster.

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RB 07 d et 3ème vendredi ordinaire : tu as fait cela et je me suis tu

« Tu as fait cela et je me suis tu ». Ce silence de Dieu qui met le point final au premier degré d'humilité, dit paradoxalement beaucoup. D'abord, que le « regard continuel du Seigneur, du haut du ciel, sur les enfants des hommes », ainsi que le décrit le passage que nous venons d’entendre, a en vue de nous attirer vers Celui « qui est bon et qui attend », qui nous attend, comme saint Benoît prend soin de le souligner.

Car « les yeux du Seigneur considèrent également les bons et les méchants », ce qui nous assure, d’une manière ou de l’autre, d’être toujours du lot. Les bons, ce sont ceux «qui ont l'intelligence et qui cherchent Dieu ». En fait, le latin n'utilise pas ici un « et » de coordination, mais un « ou » d'alternative, d'équivalence : la véritable intelligence, c'est de chercher Dieu, et chercher Dieu commence encore et toujours par un acte d’humilité, car ne l'oublions pas, nous sommes au premier barreau de l'échelle.

Les méchants, quant à eux, sont loin d'y poser le pied puisqu'ils se sont « dévoyés », mis hors voie, « dans le péché ». Face à leurs agissements, Dieu se tait, et ce silence, précise saint Benoît n'est pas de réprobation, de colère contenue et guettant l'heure de la rétribution : il exprime l' « indulgence, parce que Dieu est bon », mais sans faiblesse, puisqu'il « attend que nous nous corrigions », que nous soyons, littéralement « retournées en mieux », et cela justement par la grâce ainsi faite là.

Mais le silence de Dieu est plus que de la patience, il prend tout son poids lorsqu'on se rappelle les premiers mots de ce chapitre 7 : « La divine écriture, mes frères, nous crie ». Plus on progresse dans l'humilité, plus on avance sous le regard de Dieu, et mieux on entend ce que l'écriture nous dit, nous crie. A l'inverse, plus on s'écarte des voies de Dieu, moins on le cherche, moins aussi on perçoit ses appels, plus aussi on devient sourd à sa parole.

Pour formuler les choses en un raccourci : Dieu se tait dans la mesure où nous ne l'écoutons plus. Au contraire ses paroles sont esprit et elles sont vie pour ceux qui se corrigent, ceux qui, comme l'exprime le psaume 118, « examinent la voie qu'ils ont prise et que leurs pas ramènent à ses exigences », qui « ont choisi la voie de la fidélité et s'ajustent à ses décisions ». Etre vigilant va donc consister à laisser la parole de Dieu résonner dans nos vies et nous ramener sans cesse sous son regard pour nous accorder à ce qu'il attend de nous.

Si loin que nous soyons de correspondre à ses vues, ce premier degré nous dit qu'un retournement est toujours possible. Que faisons-nous de cet espace de liberté que l’amour de Dieu nous offre pour notre conversion, autrement dit pour notre salut ? La question nous est posée ce matin afin de nous aider à lever les yeux et à regarder celui qui nous regarde pour nous garder en sa présence.

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RB 07 d bis et 6ème dmanche pâques A : le Seigneur regarde

« Le Seigneur regarde continuellement les enfants des hommes », venons-nous d’entendre. Méditant sur cette présence de Dieu, saint Bernard, dans le sermon 4 sur le Cantique, en note le côté paradoxal : « En effet, dit-il, si l’on parle de ce qu’il est en lui-même, il habite une lumière inaccessible … Non pas qu’il soit loin d’aucune créature, lui qui est l’être de toutes et sans qui tout est néant. Mais pour faire grandir ton émerveillement, rien n’est plus présent que lui et rien n’est plus insaisissable ».

Comment l’atteindre, pouvons-nous nous demander en mettant le pied au premier barreau de cette échelle d’humilité ? Où trouver Celui que notre propos est de chercher vraiment ? La réponse de saint Benoît est simple, directement opérante : au long de ce chapitre 7 où il nous entraîne dans un renversement de perspective (on monte en descendant) ; il nous montre, degré après degré, à nous laisser saisir, rejoindre, transformer, puisque, comme il vient de le souligner, Dieu « est bon et attend de nous que nous nous corrigions ».

« Que recherche t’il donc de ta part, (ce)lui qui t’a recherché avec tant de soin, sinon que tu prennes soin de marcher avec ton Dieu ? », demande saint Bernard au sermon 2 pour la Pentecôte, après avoir rappelé les œuvres de la miséricorde de Dieu pour nous dans le Christ. Car son amour nous précède ; le nôtre vient en réponse, sous forme d’un retournement de notre être et de notre vie pour nous y ouvrir et le laisser agir en nous ; plus, pour être et agir désormais en Lui.

En nous invitant à considérer qu’en tout lieu et en tout temps Dieu nous regarde, ce premier degré d’humilité n’a d’autre but que de nous faire prendre conscience, comme le dit encore saint Bernard au 4ème sermon divers, que « c’est lui qui est présent ici, et moi qui ne le suis pas ». Et il continue : « Je ne suis ni ici ni ailleurs car j’ai été réduit à rien, sans même m’en être aperçu. A rien, oui, vraiment, c’est-à-dire au péché ». Saint Benoît, lui, vient d’évoquer la « crainte que Dieu ne nous surprenne à quelque moment dévoyés dans le péché et devenus mauvais ».

« Alors, interroge Bernard, quelle participation, quelle association possible entre celui qui n’est pas (nous) et celui qui est (Dieu) ? » Autrement dit : quelle issue ? « Tu as fait cela et je me suis tu » : conclusion forte qui nous met face à notre responsabilité, à notre liberté. Le seul lien capable de nous sortir de l’inutilité à laquelle nos actes nous ont réduits et de nous rattacher à Dieu est l’amour. Nous corriger consiste à prendre la direction qui nous donne d’adhérer à lui dans un amour en acte et en vérité, orientation qui, aux degrés suivants, nous entraînera dans une conformation au Christ.

En traitant de l’humilité saint Benoît nous enseigne les chemins par lesquels accorder notre volonté à celle de Dieu jusqu’à « parvenir à cet amour de Dieu qui, devenu parfait, banni la crainte ». Nous ouvrir à cette présence de Dieu en tout ce que nous sommes, faisons, pensons, disons, tel est le premier pas auquel il nous convie.

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RB 07 e et 3ème jeudi ordinaire : une avancée pleine de bonheur

« Le plaisir encourt la peine, l’effort procure la couronne ». Plus précisément, le latin oppose ici à la voluptas, au plaisir d’avoir ce que l’on veut, la necessitas, ce qui au contraire ne cède pas, l’inéluctable, l’inévitable, la nécessité. Ce faisant, saint Benoît ne se pose pas en rabat-joie, il nous avertit plutôt de ne pas nous tromper de chemin si nous voulons goûter ce qu’il nommera au chapitre 49 « la joie du désir spirituel ».

Le plaisir qui renferme son propre châtiment, c’est celui qui corrompt le désir : « Ils se sont corrompus et se sont rendus abominables par leurs passions », avons-nous entendu au premier degré. Et encore : « Il faut se garder du désir mauvais, parce que la mort est placée à l’entrée même du plaisir ». Le chapitre 1 nous a fait voir la « très misérable condition » de ces « esclaves de leurs volontés propres » à qui « la satisfaction de leurs désirs sert de loi ».

A l’inverse, en nous ouvrant à la volonté d’un autre, la necessitas nous apprend où puiser notre véritable contentement ; loin d’éteindre le désir, elle le réfère, dans un retournement pascal, certes, mais profondément libérateur, à celui dont le prologue nous a dit qu’il cherche « qui veut la vie et désire voir des jours heureux ». Pour parcourir ce chemin nous ne sommes pas laissées à nos seules forces. Ce second degré d’humilité nous engage à « imiter dans notre conduite cette parole du Seigneur : Je ne suis pas venu faire ma volonté mais celle de celui qui m’a envoyé ».

C’est dans la mesure où elle nous renvoie, si nous voulons la traverser, à la parole du Seigneur, que chaque nécessité se révèle cause, non de peine, mais de joie, nous apprenant que le bonheur n’est pas une destination, mais un voyage, celui de notre vie, de notre vie en Christ, puisque, comme l’a rappelé l’épître aux Hébreux en première lecture de la messe, Jésus, dans son mystère pascal, a inauguré pour notre humanité une voie nouvelle et vivante vers son Père et notre Père.

« Les plaisirs de ce monde, écrit Gilbert de Hoyland dans son sermon 37 sur le Cantique, offrent partout et toujours une fausse apparence de rafraîchissement et, sur le moment, ils apaisent les convoitises d’ici-bas. Mais, à peine jaillis, ils se dessèchent et n’émanent pas d’une source continuelle. Comme un torrent, ils passent brièvement : impossible de trouver des eaux vives dans ce torrent-là ».

Et plus loin, au sermon 40, il s’exclame : « N’est-ce pas une avancée pleine de bonheur et véritablement de délices que d’entrer dans le jardin du Christ, d’entrer dans les plantations du Seigneur par un certain regard fixé sur ses vertus et qui va de l’une à l’autre ? Un regard, dis-je, car je n’ose parler ici de progrès : qui peut se flatter de progresser jusqu’à la vérité et la plénitude de ses vertus ? Heureux passage, assurément, et avantageux, à n’en pas douter. Nulle part la prétention de l’esprit n’est davantage rabattue par l’humilité, nulle part le dégoût davantage ressaisi par l’émulation, nulle part la faim davantage rassasiée par la contemplation ».

Comment allons-nous faire un pas de plus dans cette suite bienheureuse de celui qui nous indique chaque aujourd’hui : « Je ne suis pas venu faire ma volonté mais celle de celui qui m’a envoyé ».

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RB 07 e bis et la sainte Trinité C : vers le Père par le Fils dans l'Esprit

La prière d’ouverture de ce premier dimanche après la Pentecôte demande à « Dieu notre Père de nous donner de professer la vraie foi en reconnaissant la gloire de l’éternelle Trinité, en adorant son Unité toute puissante ». La Trinité n’est pas une abstraction. Notre adoration prend sa source dans la révélation que Dieu nous fait de lui-même. « Dieu notre Père, tu as envoyé dans le monde ta Parole de vérité et ton Esprit de sainteté pour révéler aux hommes ton admirable mystère ».

Cet admirable mystère est avant tout celui d’une relation et c’est en cela qu’il n’est pas de l’ordre de la compréhension : il convient ici d’adorer, c'est-à-dire de nous laisser saisir, rejoindre. La fête de ce jour nous y entraîne à travers un triple mouvement qu’on pourrait résumer en trois prépositions : vers, par et dans, qui caractérisent respectivement notre relation au Père, au Fils et à l’Esprit. Nous allons vers le Père, par le Fils, dans l’Esprit.

Saint Paul l’écrit aux Corinthiens : « Il n'y a pour nous qu'un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et vers qui nous allons, et un seul Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes » ; de même aux Ephésiens : « C’est grâce à lui – au Christ Jésus – que les uns et les autres, dans un seul Esprit, nous avons l’accès auprès du Père ».

L’invitation de ce 2ème degré d’humilité à imiter dans sa conduite cette parole du Seigneur: « Je ne suis pas venu faire ma volonté mais celle de celui qui m’a envoyé », tire toute sa force d’un tel enracinement, à la fois triple et un. Depuis que l’un de la Trinité, ayant « pris la condition de l’homme », « est monté au ciel pour nous rendre participants de sa divinité », la voie nous est définitivement ouverte.

« C’est pourquoi, écrit Guillaume de Saint Thierry dans son traité sur la contemplation de Dieu, nos oraisons, nos vœux, nos sacrifices et tout ce qui est nôtre, nous te l’offrons assidûment, Père, par notre Seigneur Jésus Christ, ton Fils, car nous croyons et comprenons que tout ce qui est bon en nous est de toi, par toi et pour toi, en passant par lui, de qui nous avons reçu l’être même. Et tout cela, par le ministère de ton Saint Esprit qui habite en nous, nous le croyons et le comprenons autant qu’il est permis de le comprendre … Car il est lui-même notre amour par lequel nous parvenons jusqu’à toi ».

Les degrés d’humilité de ce chapitre 7 n’ont pas d’autre fin que d’affermir notre foi, puisque c’est par elle, saint Paul nous le rappellera en seconde lecture, que « le Christ nous a donné accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis ». « Après les avoir gravi, nous dira saint Benoît d’ici quelques jours, le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu qui, devenu parfait, bannit la crainte. Grâce à cet amour, … il n’agira plus sous la menace de l’enfer, mais par amour du Christ ». Et tout cela, « le Seigneur daignera le manifester dans son serviteur purifié de ses défauts et de ses péchés grâce à l’Esprit Saint ».

Bref, comme le remarque Paul Claudel, « la Trinité, ce n’est pas du mort, de l’inerte, c’est quelque chose de vivant qui opère, qui respire, qui fonctionne », et, pourrions-nous ajouter, qui nous transforme. Ce qui fait dire encore à Guillaume de St Thierry : « Principe vers qui nous refluons, forme que nous suivons, grâce par laquelle nous sommes réconciliés, nous t’adorons et nous te bénissons ».

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RB 07 f et 4ème dimanche ordinaire A : un don de soi

Dans un raccourci saisissant, ce 3ème degré d’humilité établit un lien entre la soumission du moine et l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, manière pour saint Benoît de souligner l'importance de cette mise en relation avec la volonté d'un autre. Là se joue la réalité même de notre expérience de Dieu.

Nous ne sommes pas branchés en direct sur le ciel, nous avons besoin de médiations. Pour les cénobites, le chapitre 1 a évoqué les exigences de la vie commune, dans un monastère, sous une règle et un abbé. Autant d'occasions de prendre conscience qu'il nous faut constamment opérer ce retournement grâce auquel nous reconnaîtrons le Seigneur à l'œuvre dans ce qui nous est demandé en telle circonstance, à travers tel événement.

Cela n'est pas évident et nous dérange, au sens propre du terme, parce que nous avons, pour répondre à cet appel d'en haut, à dépasser notre positionnement, à mourir quelque part et que notre nature a souvent plus que moins de mal à se soumettre. Le verbe employé ici est des plus significatifs. Saint Benoît parle de se subdare : se soumettre, consiste littéralement à « se donner sous ». L'obéissance n'est pas une capitulation, une démission, mais un don de soi.

Pro Dei amore : elle est l’expression de notre amour pour Dieu, la manifestation que nos pensées, notre volonté, nos désirs sont orientés vers Lui et non pas repliés, bloqués sur quelque quant à soi. Dans ses sermons sur le Cantique, saint Bernard définit l'amour comme l'union de deux volontés. Aimer relève d’un engagement libre, où la mutualité grandit à la mesure de la gratuité de ce don de soi. Il s’agit là, spécifie saint Benoît, d'imiter le Christ obéissant jusqu'à la mort, c'est-à-dire exprimant son amour du Père par le don total de sa vie.

Notre obéissance trouve sa source et son approfondissement dans cette suite du Christ qui fait de nous ses disciples et nous donne part à son mystère pascal où l'homme se reçoit non comme esclave mais comme fils de Dieu. C'est dans les plus petites choses que nous apprenons à dire oui, à nous ouvrir à son œuvre de salut. De même que reconnaître nos insuffisances et combien nous sommes souvent loin du compte, est encore une façon de nous rapprocher du royaume qui vient.

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RB 07 g et 4ème dimanche ordinaire C : grâce à celui qui nous a aimés

En lien avec la seconde lecture de ce quatrième dimanche ordinaire, nous pourrions nous interroger sur le sens de la patience que saint Benoît préconise au début et à la fin de ce passage de la règle que nous venons d’entendre : « Voici le quatrième degré d’humilité : la conscience embrasse la patience … Ainsi par la patience … ».

A quoi peut bien servir « d’obéir silencieusement, quelque durs et contrariants que soient les ordres reçus, et fût-on même victime de toutes sortes d’injustices » ? De fait, « nous aurions beau tout supporter, sans nous lasser ni reculer, cela ne nous sert à rien s’il nous manque l’amour », et plus précisément, l’amour de « celui qui nous a aimés ». L’impact de l’affirmation se trouve renforcé par sa position au centre du passage : « Mais en toutes ces épreuves nous remportons la victoire grâce à celui qui nous a aimés ».

De ce dessous où il s’agissait, de part et d’autre, de tenir, de sustinere, de supporter – le Seigneur, les adversités, les faux frères – nous passons au-dessus, superamus, dans cet amour du Seigneur qui « ne passera jamais ». Car c’est son amour à lui qui, fondamentalement, c’est-à-dire au fondement, « prend patience, supporte tout, espère tout, endure tout ». Le nôtre ne vient jamais qu’en réponse à cet amour premier, qui nous précède et nous relève.

« Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé », cite encore saint Benoît. Au plus extrême de l’épreuve s’ouvre un chemin de conformation : « C’est pour toi – propter te – que nous sommes livrés à la mort durant tout le jour … Mais en toutes ces épreuves nous remportons la victoire grâce à celui – propter eum – qui nous a aimés ». Comment ne pas entendre ici comme un écho du « propter nos et propter nostram salutem » du Credo ? Ce faisant, le quatrième degré d’humilité nous invite à avancer sur la voie de la foi, de l’espérance et de la charité que le Christ Sauveur continue de tracer au milieu de nous.

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RB 07 h et 4ème mardi ordinaire : le secours que Dieu envoie à l'homme

Dans toute la tradition monastique la manifestation des pensées apparaît comme une pratique fondamentale pour progresser dans la voie du salut. Un apophtegme dit : « Dans la mesure où l’on cache ses pensées, elles se multiplient et prennent de la force. De même en effet qu’un serpent qui sort de son trou s’enfuit aussitôt, ainsi la pensée mauvaise manifestée se dissipe aussitôt. Et comme un ver dans du bois, ainsi la mauvaise pensée corrompt le cœur. Qui manifeste ses pensées est rapidement guéri, mais qui les cache fait une maladie d’orgueil ». Un des instruments des bonnes œuvres, au chapitre 4, parlait déjà de « briser contre le Christ les pensées mauvaises, sitôt qu’elles naissent dans le cœur, et de les découvrir à un père spirituel ».

« Découvrir … révéler … confesser … faire connaître … ne pas cacher … proclamer » : le vocabulaire qui traverse ce 5ème degré d’humilité signale à notre attention l’importance d’extérioriser, non en exprimant tout ou n’importe quoi à n’importe qui, mais en reconnaissant la miséricorde de Dieu à l’œuvre dans notre faiblesse même. « Confessez vous au Seigneur, parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est à jamais », avons-nous entendu au centre de ce passage de la Règle.

Un tel aveu est qualifié de « humble ». Comment le Seigneur pourrait-il agir en qui refuse de se tourner, ou plutôt de se retourner vers lui ? « Je proclamerai contre moi mes transgressions au Seigneur, et tu m’as pardonné l’impiété de mon cœur ». Seule l’humilité est capable d’ouvrir notre cœur à la miséricorde du Seigneur qui veut notre guérison. Dans l’alliance de cette humilité et de cette miséricorde, « toutes les pensées mauvaises qui viennent à l’âme », « les fautes qu’on aurait commises en secret », nos « péché, iniquité, transgressions ou impiété du cœur » peuvent se changer en autant de lieux de l’expérience du salut.

Un père du désert disait : « Ce qui nous condamne, c’est n’est pas que des pensées entrent en nous, mais que nous en usions mal ; en effet, nous pouvons faire naufrage à cause de nos pensées, et être couronnés à cause de nos pensées ». Et à un frère qui demandait : « Que dois-je faire, Père, pour combattre les pensées qui viennent des passions ? », un autre ancien répondait : « Prie le Seigneur pour que les yeux de ton âme voient le secours que Dieu envoie à l’homme pour lui faire un rempart et le protéger ».

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RB 07 h bis et 9ème mardi ordinaire : les pensées qui viennent à notre coeur

Pour la 7ème fois dans ce chapitre sur l’humilité, il est question des pensées. Cogitare, c’est, littéralement, cum-agitare, remuer avec. De fait, ce 5ème degré d’humilité nous dit qu’il y a de l’agitation dans nos pensées, ou plutôt, qu’elles mettent de l’agitation dans notre cœur, lorsqu’il parle de « toutes les pensées mauvaises qui viennent », non pas à l’âme, ainsi qu’il est traduit, mais « à notre cœur ».

Pareille agitation est aux antipodes de cette habitation et de ce repos en Dieu évoqués par le Prologue. L’une des conditions pour y demeurer était justement de « rejeter loin des regards de son cœur l’esprit malin tentateur, …, de saisir les premiers rejetons de la pensée diabolique et de les briser contre le Christ ». La consigne a été reprise par le 50ème instrument des bonnes œuvres : « Briser contre le Christ les pensées mauvaises, sitôt qu’elles naissent dans le cœur – littéralement qu’elles viennent à notre cœur, comme dans ce 5ème degré d’humilité – et les découvrir à un père spirituel ».

Le passage lu ce matin parle de cette manifestation des pensées en terme de confession. Confession qui est en même temps aveu des péchés : « Je t’ai fait connaître mon péché, je n’ai pas caché mon iniquité », et louange de la miséricorde de Dieu : « Confessez-vous au Seigneur, parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est à jamais ». Le grand combat du moine, signalé au chapitre un, « contre les vices de la chair et des pensées », s’achève dans la louange, cette œuvre de Dieu qui est la grande affaire à laquelle il ne doit rien préférer.

S’il n’est pas question de bonnes pensées dans la règle, le chapitre 19 sur le maintien pendant la psalmodie soulignera l’importance pour notre esprit d’être en accord avec notre voix. La liturgie est en effet le canal privilégié par lequel la mémoire sans cesse ravivée des miséricordes du Seigneur vient purifier les pensées de notre cœur pour nous ramener au Christ, le roc de notre vie.

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RB 07 h ter et ascension du Seigneur : l'espérance de le rejoindre un jour

Dans son sermon II pour l’Ascension, Saint Bernard souligne qu’ « il n’y a que l’humilité qui élève, il n’y a qu’elle qui conduise à la vie. Pensez au Christ : de par la nature de sa divinité, il n’aurait su vers quoi grandir ou monter, car au-delà de Dieu, il n’y a rien. C’est alors en descendant qu’il a trouvé comment grandir – oui, en venant prendre chair, souffrir et mourir, afin que nous ne mourions pas pour l’éternité. Voilà pourquoi Dieu l’a exalté, car il est ressuscité, il est monté au ciel, il a pris place à la droite de Dieu ».

En ce jour où nous fêtons l’Ascension, toute la liturgie insiste sur le fait que cet élévement du Christ par l’abaissement initie pour l’église un déploiement. Après avoir énoncé que « le Seigneur Jésus, vainqueur du péché et de la mort, est aujourd’hui ce Roi de gloire devant qui s’émerveille les anges », la première préface de la fête précise que s’ « il s’élève au plus haut des cieux », ce n’est pas pour « s’évader de notre condition humaine » : « en entrant le premier dans le Royaume, il donne aux membres de son corps l’espérance de le rejoindre un jour ».

La seconde préface affirme pareillement qu’ « il est monté au ciel pour nous rendre participants de sa divinité ». Le corps du Christ qu’est l’Eglise prend forme et stature lorsque sa tête, le Fils de Dieu descendu jusqu’en bas sur la terre, monte au plus haut des cieux afin de remplir l’univers, étendant la mission de ses disciples depuis Jérusalem jusqu’aux extrémités de la terre et leur promettant d’être avec eux tous les jours jusqu’à la fin des temps. Croissance qui se poursuit « jusqu'à ce que nous parvenions tous ensemble à l'unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'adultes, à la taille du Christ dans sa plénitude ».

Les trois oraisons de la messe se font l’écho de ce « pour nous » de la fête célébrée au 40ème jour après Pâques. Dans chacune il est question de cette vie avec le Christ auprès de Dieu que nous ouvre la victoire du Ressuscité. « Nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés auprès de toi et c’est là que nous vivons en espérance ».

Comme les disciples réunis dans la chambre haute, nous sommes en effet dans l’attente. « Gens de Galilée » ou d’ailleurs, nous pourrions demander face à de si grandes promesse et plus encore face à la mission qui nous confiée : « Comment cela va-t-il se faire ? ». Le réponse de Jésus à ceux dont il fait ses témoins est la même que celle de l’ange annonçant à Marie l’incarnation du Verbe : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ».

Le « rameau sorti de la souche de Jessé, sur qui repose l'Esprit du Seigneur » continue de nous faire part de sa plénitude, au service de son corps qui est l’Eglise. Que la neuvaine préparatoire à la Pentecôte nous aide à ouvrir notre radicale pauvreté à la miséricorde du Seigneur, « parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est à jamais », afin de devenir toujours davantage, par cet « humble aveu » auquel saint Benoît nous convie ce matin, des membres vivants du corps du Christ.

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RB 07 i et 9ème jeudi ordinaire : mon bien suprême, c'est de m'attacher à toi

Ce sixième degré d’humilité n’est pas évident à assimiler : comment, et qui plus est à l’heure actuelle, « être satisfait de tout ce qu’il y a de vil et de bas … s’estimer incapable et indigne … être réduit à rien … ne rien savoir … devenir comme une bête de somme … ». Et pourtant … nos Constitutions, approuvées et confirmées par Rome en 1990, ne disent pas autre chose. Un parallèle éclairant peut être fait entre le passage que nous venons d’entendre et le numéro 5 de la très fondamentale Constitution 3 qui traite de « l’esprit de l’Ordre ».

De même que saint Benoît pose que « le moine », à cette étape, « se trouve satisfait » (contentus sit), elle parle des « sœurs qui trouvent leur contentement » (contentae erunt). Le contexte où ce contentement s’enracine est marqué de part et d’autre par le dépouillement. La Règle utilise ici les termes de vilitas (l’absence de valeur, l’insignifiance – celle du « serviteur quelconque qui n’a fait que son devoir ») et d’extremitas (l’extrémité, ce qui est en dernier – sa place à la suite du Maître) ; la constitution 3 évoque, quant à elle, « une vie simple, cachée et laborieuse ».

Dans les deux cas, le dépouillement apparaît comme un puissant moyen d’union : « Je suis toujours avec toi », conclut le moine parvenu au 6ème degré d’humilité, et ce vers quoi tend chacune des moniales que nous sommes en s’engageant dans un tel style de vie, c’est l’ « intimité de l’union au Christ », l’ « attachement d’amour au Seigneur Jésus ».

Pour y accéder saint Benoît nous dit qu’il y a un pas à faire, un degré à franchir. Le « j’ai été réduit à rien » du Prophète, en nous tournant vers le Christ en sa passion, nous invite à entrer dans sa démarche pascale, à passer par lui, avec lui et en lui : là est la source profonde du contentement du moine, non d’être « devenu comme une bête de somme », mais, « devenu comme une bête de somme, d’être toujours avec lui ». Ce que la constitution 3 exprime en terme de préférence : « Les sœurs ne trouvent leur contentement, en persévérant dans une vie simple, cachée et laborieuse, que si elles ne préfèrent absolument rien au Christ qui les conduise toutes ensemble à la vie éternelle ».

Pour revenir à l’image de la bête de somme, le latin ne la positionne pas « devant toi », mais « apud, auprès de toi », autrement dit, sous le même joug que le Christ « doux et humble de cœur », afin de mieux s’accorder à le suivre. Dans son premier sermon pour le Carême, saint Bernard peut ainsi déclarer : « Pour moi, mon bien suprême c’est de m’attacher à toi, ô Tête glorieuse et bénie pour les siècles … Je te suivrai partout où tu iras : passerais-tu par le feu, je ne te quitterai pas et je ne craindrai aucun mal puisque tu es avec moi. C’est toi qui portes mes souffrances, et c’est pour moi que tu souffres. Tu passes le premier à travers l’étroit passage de la Passion pour offrir un large accès à tes membres engagés à ta suite ».

« Si nous supportons l’épreuve avec lui, avec lui nous régnerons », nous assure saint Paul en première lecture de la messe. Et Jésus lui-même répond dans l’évangile du jour à qui s’engage par amour sur la voie des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu ».

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RB 07 j et 4ème jeudi ordinaire : j'ai été élevé, puis humilié

« Non seulement se proclamer des lèvres le dernier et le plus vil de tous, mais aussi le croire fermement du fond de son cœur ». Il y a une fausse humilité, une dépréciation stérile et malsaine de soi, qui ne vaut pas mieux que l’orgueil. Ce n’est pas cela qui nous est demandé ce matin. Avec ce 7ème degré, saint Benoît ne nous invite pas à nous complaire dans nos faiblesses, pas plus qu’il ne nous accule à nous exaspérer de nos limites ; il nous appelle à une vue de foi, c’est-à-dire à l’appréciation, devant Dieu, d’une évidence, au double sens de ce qui devient clair et dans le même temps évide, celle de notre incapacité radicale à parvenir à quoi que ce soit d’essentiel par nos propres forces.

« En toutes les occupations qu’on lui donne, le moine s’estime comme un ouvrier incapable et indigne d’y réussir », disait dans ce sens le 6ème degré. Le même éprouve aujourd’hui combien la réalité le ramène encore et toujours à sa situation de pécheur : «J’ai été élevé, puis humilié et couvert de confusion ». Mais ce n’est pas pour en rester là. La citation finale : « Il m’est bon d’avoir été humilié par toi, afin que j’apprenne tes commandements », nous donne d’entrevoir le retournement que la grâce veut opérer en ce creux pour le transformer en réceptacle.

Le cheminement de celui qui avouait dans le passage précédent : « J’ai été réduit à rien et je ne sais rien » et se voit maintenant comme « un ver et non un homme, l’opprobre des hommes et le rebut du peuple », nous introduit en pleine expérience pascale. Le « je suis toujours avec toi » du 6ème degré comme le « il m’est bon d’avoir été humilié par toi » d’aujourd’hui prennent là tout leur sens, le sens d’une conformation progressive au Christ, d’un passage qui débouche par lui, avec lui et en lui dans la lumière. Expérience déroutante, mais fondamentale, pour qu’un autre chemin se dessine, non plus le nôtre, mais celui de Dieu, ou plutôt le sien devenu le nôtre dans le Christ qui nous l’a définitivement ouvert.

Accéder à ce 7ème degré d’humilité où nous sommes remises à notre juste place, sous le regard de Dieu, c’est non seulement apprendre à nous situer en tout en référence à Lui en nous mettant à l’écoute de la parole de salut qu’Il nous adresse à travers l’événement qui nous pousse à ce sursaut de foi, mais avant tout comprendre que nous nous recevons sans cesse de sa main, de son amour. Guerric d’Igny nous en avertit : « Quelques soient nos efforts pour nous élever des choses visibles aux invisibles, notre bassesse n’atteindra rien, si cette majesté ne s’abaisse pas ».

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RB 07 j bis et 27ème mardi ordinaire : croire

C’est la deuxième fois qu’il est question de croire dans ce chapitre 7 sur l’humilité. Au premier degré (v.27), saint Benoît nous a enjoint de « croire que Dieu nous est toujours présent ». Dans ce septième degré, il s’agit pour le moine « non seulement de se proclamer des lèvres le dernier et le plus vil de tous, mais aussi de le croire fermement du fond du cœur ».

Il importe de tenir les deux choses ensemble : c’est sous le regard de miséricorde de Dieu que l’on peut ainsi mesurer l’abîme de sa propre misère. Saint Benoît ne nous demande pas de nous déprécier stérilement. Se comparer aux autres, même et peut être plus encore à notre détriment, cache mal d’obscures blessures d’amour propre. Il est facile de dire : « Moi, vous savez, je ne vaux rien, je suis en dessous de tout », mais qu’on nous bouscule et nous égratigne un tant soit peu et le ton change du tout au tout !

N’oublions pas que gravir cette échelle de l’humilité nous engage dans une démarche pascale. Le psaume 21 cité dans ce passage nous réfère directement au Christ devenu dans sa passion « l’opprobre des hommes et le rebut du peuple ». Le dépouillement extrême de soi requis par ce 7ème degré n’a de sens que dans l’ouverture plus grande encore qu’il exprime à la présence et à l’action salutaires de Dieu en nous : « Il m’est bon d’avoir été humilié par toi, afin que j’apprenne tes volontés ».

Le 8ème degré, demain, nous montrera que cela passe par les petites choses de la vie ordinaire : « Le moine ne fait rien que ce qui est prescrit par la règle commune du monastère et conseillé par les exemples des Pères ». Ce chemin nous conduit plus sûrement à la suite du Christ que nos velléités à en rajouter dans un sens ou dans un autre.

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RB 07 k et 7ème dimanche Pâques A : le bien qu'il voyait en chacun

Il vient d'être question de « l'exemple des Pères ». Le latin ne parle pas de Pères, mais de majores. La traduction a voulu éviter l'équivoque qu'aurait pu entraîner le terme d'anciens. Il ne s'agit pas ici des anciens de la communauté, mais des grandes figures de la vie monastique, ceux qui, de fait, seront désignés comme « les saints Pères » au chapitre 73.

Les anciens de la communauté, eux, sont appelés seniores et ils ne sont pas plus ni moins exemplaires que les autres. Le même chapitre 73 dira d'ailleurs à propos de tous, sans distinction : « Il y a là pour nous - c'est-à-dire lorsque nous considérons l'exemple, la vie et les enseignements de ces illustres représentants que sont les Pères - ... il y a là pour nous, relâchés, inobservants et négligents, de quoi rougir de confusion ».

Le but de la comparaison n'est pas de nous décourager mais de nous stimuler à nous convertir. La conversion n'est pas du registre de l'exploit mais de l’ouverture, celle du cœur, à la présence et à l’action de Dieu en nous et dans nos vies. Les exemples des Pères ne sont pas là pour nous rabaisser mais pour nous édifier et ils le peuvent car ce sont des exemples d'humilité. Au début de ce chapitre 7 saint Benoît a pris soin de nous rappeler que « c'est par l'humilité que l'on monte, comme c'est par l'élèvement que l'on descend ».

On dit de saint Antoine, le père des moines, qu’il réglait sa conduite sur le bien qu’il voyait en chacun et s’efforçait d’exprimer en lui-même les vertus de tous. Que l’Esprit Saint que nous invoquons plus instamment durant cette neuvaine préparatoire à la Pentecôte, nous aide à recueillir et garder le bien que nous voyons autour de nous.

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RB 07 l et saint sacrement C : goûter la suavité du Seigneur

« Grande et inestimable est la dignité de ce sacrement (du corps et du sang du Christ), s’écrie Baudouin de Ford au début de son premier petit traité, et qui peut en prendre vraiment conscience ? Elle dépasse la possibilité de notre intelligence, elle excède nos capacités ».

« La pratique de la retenue dans ses paroles » dont traite ce 9ème degré d’humilité est donc tout à fait de circonstance. En ce jour plus qu’en tout autre il convient de se taire et d’écouter le Verbe fait chair pour notre salut.

« Pour que notre foi donne son assentiment, écrit encore Baudouin de Ford, il suffit que le Christ, Force et Sagesse de Dieu, ait dit à ses disciples : ‘Prenez, ceci est mon corps’ ». Et il ajoute un peu plus loin : « Que votre bouche se garde pure, pour pouvoir goûter la suavité du Seigneur, pour recevoir l’Eucharistie, le Pain vivant descendu du ciel ».

Dans le même sens, l’oraison du jour nous invite à la vénération. Car il y va, dans ce mystère, de notre passage de l’égarement du péché – « on ne saurait éviter le péché en parlant beaucoup », nous rappelle saint Benoît – à la vie nouvelle dans le Christ qui s’est offert au Père pour notre salut.

« Nous venons à la table d’un si grand mystère nous imprégner de ta grâce et connaître déjà la vie du royaume », conclut la deuxième préface de l’eucharistie. Pareille démarche, si nous l’accomplissons avec foi, ne peut que donner du poids à nos silences comme à nos paroles.

« Pour quoi ouvrons-nous la bouche » ? Quel propos s’exprime à travers nos propos ? Baudouin de Ford nous invite à « rendre honneur aux paroles de Dieu dans une humble foi », à « témoigner tout notre respect envers un sacrement si vénérable et une si merveilleuse grâce, en gardant les mains pures et pure toute notre conduite ».

L’authenticité de notre foi se vérifie en effet à travers les fruits que nous laissons la grâce de ce sacrement porter dans nos vies : « Il fait, dit Baudouin, que le Christ vit en nous, et nous en lui … C’est le moyen pour Dieu, de transfigurer notre corps de misère, pour le conformer à son corps de gloire ».

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RB 07 l bis et 27ème jeudi ordinaire : méditer la loi du Seigneur

Dans l’un de ses sermons sur le Cantique, Gilbert de Hoyland dit des moines que « s’il leur faut assumer une inquiétude, ce doit être celle de l’amour, non celle de la discussion». C’est pour ne pas perdre les biens reçus dans le travail de dépouillement de soi et d’enracinement dans le Christ des degrés précédents, que saint Benoît nous engage ce matin et les deux jours suivants à la retenue dans nos paroles.

« On ne saurait éviter le péché en parlant beaucoup ». C’est la deuxième fois qu’il cite cette sentence tirée des Proverbes. Dans un même contexte de réserve attentive, elle prend ici comme au chapitre 6 la tonalité forte d’une constatation d’expérience. Nous ne le savons que trop, multiplier les paroles nous expose à coller à l’immédiat de nos impressions et réactions.

« Le bavard ne marche pas droit sur la terre », venons nous encore d’entendre. Pour marcher droit, c’est-à-dire vers Dieu, nous voici donc encouragées par la Règle à devenir des êtres d’écoute. Le recul du silence permet de resituer toute chose, et nous-même d’abord, sous le regard de Dieu, ce qui constituait le point de départ de l’échelle de l’humilité. Car les degrés se succèdent sans s’annuler, ils se cumulent en approfondissant ceux qui les précèdent.

La pente est plus facile à s’étaler en propos inutiles qu’à se recueillir pour laisser s’imprimer en soi une autre présence. Se taire et écouter veut nous ouvrir à la parole vraie qui est avant tout celle que Dieu nous adresse en son Fils. Saint Bernard écrit dans sa lettre 90 : « Que nos cœurs ne cessent pas de méditer nuit et jour la loi du Seigneur, qui est charité. Plus nous cessons cette activité là, moins nous sommes en paix, et plus nous nous y absorbons, plus nous nous sentons en paix grâce à elle ».

La Parole de Dieu nous apprend en effet à trouver et à garder la juste mesure dans les nôtres, pour peu que nous nous laissions rejoindre et habiter par elle, et là, ce n’est pas la quantité qui compte. Un seul verset suffit à ouvrir la multiplicité qui nous emporte à la présence unique qu’il porte jusqu’à nous.

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RB 07 m et Sainte Trinité B : la Trinité entière a semé

Au numéro 10 de son sermon pour la naissance de Saint Benoît, saint Bernard montre la Trinité toute entière à l’œuvre pour ensemencer notre terre. « Oui, dit-il, il a semé, Dieu le Père, lui qui a prononcé du fond de son cœur la parole de bonté : Le Seigneur, en effet, a donné sa bienveillance, et notre terre a donné son fruit. » Comment le sot qui élève la voix pourrait-il entendre cette parole de bonté prononcée du fond du cœur du Père et porter du fruit alors qu’il ne sème que du vent ?

« De même aussi, poursuit saint Bernard, le Fils a semé, car c’est lui qui est sorti pour semer sa semence. Effectivement, ce n’est pas le Père qui s’est avancé, c’est le Fils qui est sorti du Père et qui est venu dans le monde : ainsi, celui qui était d’abord le dessein de paix dans le cœur du Père se ferait notre paix elle-même dans le sein de Marie. » Le rire qui agite le sot le détourne de s’ouvrir à cette paix venue d’en haut par le Fils et de connaître la joie du salut.

« Pour sa part, continue saint Bernard, l’Esprit saint aussi a semé, car, en personne aussi, il est venu et les disciples virent apparaître des langues qui se divisaient et qu’on eût dites de feu. » « Ne point aimer le rire lourd ou bruyant », disait déjà le 54ème instrument des bonnes œuvres. Le sot enclin et prompt à rire ne laisse aucune prise à ce feu de la charité allumé par l’Esprit dans le cœur des croyants.

« Ainsi, résume l’abbé de Clairvaux, est-ce la Trinité entière qui a semé : le Père a semé le pain du ciel ; le Fils, la vérité ; l’Esprit saint, l’amour ». Face à de telles semailles, il n’y a pas à rire, mais bien plutôt à nous réjouir : en recevant le pain du ciel que nous donne le Père pour notre salut, en accueillant la vérité du Christ et l’amour du Saint Esprit dont la conclusion de ce chapitre 7 de la Règle soulignera l’action renouvelante et purifiante.

Où mettons nous notre promptitude et notre inclination ? « Ouvre la porte, nous presse Angélus Silésius, alors le Saint Esprit, le Père et le Fils, Trois et Un, tels des voyageurs, entreront ».

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RB 07 m bis et 5ème dimanche A : ouvre mes lèvres

Au livre II du De consideratione, saint Bernard fait remarquer à Eugène III qu’ « il siérait mal à son état de rire aux éclats » et « plus mal encore d’y exciter les autres ». « Vous avez, lui rappelle t’il, consacré votre bouche à l’Evangile ». La bouche du moine, comme saint Benoît le répétera à partir du chapitre 8 de la Règle, est consacrée à la louange de Dieu ; aussi convient-il qu’il « ne soit ni enclin ni prompt à rire, car il est écrit : Le sot en riant, élève la voix ».

Si le moine, dès le premier office de la journée, élève la voix, ce n’est pas pour rire, mais pour « dire d’abord trois fois le verset : Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ». « Garder sa langue de tout propos mauvais ou pernicieux, ne pas aimer à beaucoup parler, ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire, ne point aimer le rire lourd ou bruyant », pour reprendre la liste des instruments des bonnes œuvres, rend le cœur libre et disponible pour « entendre volontiers les saintes lectures » et « s’appliquer fréquemment à la prière ».

Cela ne veut pas dire que nous devions devenir des éteignoirs. Saint Benoît ne boude pas la joie. Au contraire, c’est vers elle qu’il veut nous conduire à travers ces degrés 9, 10 et 11 en en dénonçant les contrefaçons. Guerric d’Igny parle de « celui qui, après avoir été comblé des biens de la maison de Dieu par la grâce de la dévotion, n’en a rien gardé dans sa mémoire afin d’en faire rejaillir pour nous le souvenir de la grâce de Dieu ; qui n’en a pas gardé non plus la saveur dans ses paroles, comme on garde un goût sur le palais ; ni la vertu dans sa conduite, comme une liqueur ayant pénétré ses entrailles ; mais, immédiatement, a tout vomi en paroles vaines et en plaisanteries, celui-là a changé la grâce de Dieu en colère ».

De façon significative, les deux fois où il est question de joie dans la Règle sont au chapitre 49 qui traite du Carême. Le « retranchement sur les entretiens et la plaisanterie » est encadré par une double joie : d’une part, celle d’« offrir de sa propre volonté à Dieu quelque pratique surérogatoire » et, d’autre part, celle d’ « attendre la sainte Pâque ». C’est la « joie du Saint Esprit, la joie du désir spirituel » qui nous est offerte là, enracinée non dans la diversion mais dans la conversion, dans l’ouverture de tout ce que nous sommes à la louange de Dieu.

« Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? », demandait saint Benoît au début du Prologue. Pour nous amener à découvrir la source des vraies joies, il nous invite ce matin à considérer où est notre bouche afin que vive notre cœur. « Nous sommes les plus malheureux des hommes, nous avertit saint Bernard, si, ayant tout quitté, nous nous rattrapons sur des vanités ».

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RB 07 m ter et 7ème mardi de pâques : la jarre du silence

Au début de son 55ème sermon divers, saint Bernard évoque « la jarre du silence », dans laquelle « nous nous purifions des péchés que nous a fait commettre le bavardage sans frein ». « Ce vice, précise-t-il, comprend huit espèces : la parole peut être stupide, vaine, mensongère, inutile, rusée, mauvaise, impudique ; enfin la parole peut servir à s’excuser». D’où la nécessité d’une purification.

C’est dans une telle jarre, assurément, que saint Benoît veut nous plonger à travers les 9ème, 10ème et 11ème degrés d’humilité. Stigmatiser le bavard qui ne marche pas droit sur la terre, ou le sot qui, en riant, élève la voix, pour mieux louer le sage et la sobriété de son langage, n’a rien de bien original dans une règle monastique. L’essentiel, ici, est sans nul doute le renvoi à « l’enseignement de l’Ecriture ».

La jarre du silence n’est pas, en effet, un récipient vide. Si saint Benoît nous presse de nous taire, n’oublions pas qu’il nous a invitées, dès le début du Prologue, à écouter, à incliner l’oreille de notre cœur. De même, les premiers mots de ce chapitre 7 sur l’humilité ont été pour nous rappeler ce que « la divine Ecriture nous crie ».

« Lorsqu’aux oreilles de l’âme, dit encore saint Bernard au numéro 2 de son 24ème sermon divers, la voix de Dieu se met à résonner, elle commence par apporter le trouble, la terreur, le jugement ; mais aussitôt, si tu ne détournes pas l’oreille, elle donne la vie, elle adoucit, réchauffe, éclaire et purifie. Pour nous, en définitive, elle est nourriture, glaive et remède ; elle est notre affermissement et notre repos, notre résurrection comme aussi notre achèvement plénier ». Où en sommes-nous d’une telle écoute ?

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RB 07 n et 5ème dimanche C : la grâce de Dieu avec nous

« On reconnaît le sage à la sobriété de son langage », venons-nous d’entendre en conclusion de ce 11ème degré d’humilité. Comment reconnaître un sage en Isaïe, «homme aux lèvres impures qui habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures », ou en Paul, qui « a persécuté l’Eglise de Dieu », ou encore en Simon, « un homme pécheur » ?

A travers les lectures de ce 5ème dimanche, la liturgie nous rappelle que la véritable sagesse a sa source en Dieu. Le sage, sapiens, c’est celui qui sait que « ce qu’il est, il l’est par la grâce de Dieu », et, ajoute Paul, « la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile ». Tout est dit en peu de mots. « On reconnaît le sage à la sobriété de son langage», et aux fruits que la parole du Seigneur porte en lui et à travers lui.

Isaïe répond à Celui qui a enlevé sa faute et pardonné son péché : « Moi, je serai ton messager : envoie moi ». Quant à Simon qui, avec ses compagnons, « avait peiné toute la nuit sans rien prendre », sans hésiter, sur l’ordre de Jésus, il jette les filets. C’est pour nous aider à passer ainsi des paroles à la Parole que saint Benoît, depuis trois jours, nous encourage à la modération.

« Que ce ne soit la voix ni de l’ambition, ni de l’avarice, ni de l’inquiétude, ni de l’orgueil qui mette en mouvement ton esprit et qui le charme à tort, recommande Gilbert de Hoyland à l’épouse en finale de son sermon 41 sur le Cantique. Ces voix là, qu’elles te demeurent inconnues, qu’elles ne soient pour rien dans ce qui te persuade à bien agir. Ne te lève qu’à la voix de ton Bien Aimé. »

Déjà au sermon 13 il avait demandé : « Puisse Celui qui dit de lui-même : ‘Moi, le commencement, moi qui vous parle’, être pour nous le commencement, le principe de notre discours et la parole de notre cœur ». Alors « ce ne sera pas nous, ce sera la grâce de Dieu avec nous ».

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RB 07 n bis et 10ème mardi : la saveur du bien

« On reconnaît le sage à la sobriété de son langage ». Cette citation empruntée aux sentences d'un philosophe grec est à mettre en regard de la maxime du Siracide entendue hier : « Le sot, en riant, élève la voix ».

Stultus : le terme évoque la lourdeur. « Ce que dit la bouche, c 'est ce qui déborde du cœur », dit quelque part saint Luc dans son évangile. Le sot ne sait que rire et élever la voix, avec des mots pleins de bruit mais vides de sens, il a besoin d'affirmer lourdement sa personne, mais sa présence reste sans poids puisqu'il est hors de lui, en perte de consistance par défaut de contenu.

Nous sommes là aux antipodes de l'attitude monastique vécue et proposée, posée devant nous, par saint Benoît aujourd’hui, de cette habitation avec soi-même sous le regard de Dieu qui est une capacité lourde de sa grâce pour une vie sans cesse reçue et donnée. La Règle nous présente en effet ce matin, dans un contraste dès plus imagés, le sage. Plus question ici de voix ni encore moins de rire, mais de verbe, de parole sensée, ayant le poids de celui qui sait se contenir, c'est à dire qui tient et a sa consistance en lui-même, puisque son centre de gravité réside dans une profondeur d'être ouverte à Dieu.

Dans la bible, le sage est l'homme capable de distinguer la vérité des êtres et des choses. Salomon le sage demande à Dieu un cœur qui écoute pour être à même de discerner le bien et le mal. Pour ce discernement, il faut, en effet, le recul de qui se situe en référence à Dieu et non à lui même, à lui seul, comme le sot qui ne voit pas plus loin que sa personne.

Saint Bernard, dans ses sermons sur le Cantique, joue sur le rapprochement, dans une même racine verbale, d'être sage et de sentir le goût des différentes réalités, d'en apprécier la saveur cachée. La sagesse, dit-il, c'est la saveur du bien. Si le peu de paroles du sage peut être à ce point goûté, c'est que ce qu'il dit procède de ce qu'il est en vérité, quelqu'un d'habité par la présence de Dieu qui donne sens et saveur à toute chose, comme le sel dont parle l’évangile du jour.

Le sage se caractérise encore par l'accomplissement de la loi, par son obéissance aux commandements. Il exprime alors dans son être comme à travers ses actes la sagesse de Dieu. Il y a un sot et un sage toujours possible en chacun de nous. La ligne de démarcation passe par ce chemin d'humilité que saint Benoît nous invite à prendre, sérieusement pour ne pas devenir insensé, mais aussi joyeusement puisque le cœur s'y dilate dans la voie des commandements de Dieu.

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RB 07 o et 5ème dimanche B : le souvenir de Dieu

En quoi le passage de la Règle que nous venons d’entendre peut-il nous préparer à entrer en retraite demain ? Les Constitutions ne disent pas grand-chose de ce temps fort de l’année. A noter simplement que cette « retraite d’au moins six jours que les sœurs font chaque année » est mentionnée dans le numéro qui traite du « souvenir de Dieu » et qu’elle est qualifiée de « spirituelle ».

Comme moyens pour favoriser le souvenir de Dieu, la constitution 20, après avoir souligné qu’il est le « prolongement, tout au long du jour, de l’Oeuvre de Dieu », évoque « la lectio et la prière », ainsi que « le silence et le recueillement » : autant d’éléments qui peuvent marquer plus fortement cette semaine de retraite et que les Psaumes, matière principale des conférences du matin, imprègnent assurément.

C’est aussi une citation de psaume qui conclut ce 12ème degré d’humilité : « Je me tiens courbé et humilié de toute manière ». Saint Benoît cite ce verset 9 du psaume 37 en parallèle à « ce que répétait toujours dans son cœur le publicain de l’Evangile, les yeux fixés à terre : Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de lever les yeux vers le ciel ».

Il ne s’agit pas de cultiver un sentiment d’écrasement, et encore moins de nous y complaire morbidement, mais, comme nous le rappelle la liturgie de ce 5ème dimanche ordinaire, au milieu de ce que Job nomme « des journées de manœuvres et des nuits de souffrances », de nous retourner dans un cri de foi et de confiance totale vers Celui dont le 1er degré disait qu’il nous regarde à tout moment : « Souviens-toi, Seigneur ! ».

Mais n’est-ce pas nous qui, trop souvent, oublions, et alors « nos yeux ne voient plus le bonheur » ? Si « notre vie n’est qu’un souffle », il est bon de nous rappeler que cette «haleine de vie a été insufflée dans nos narines » par notre Créateur pour que nous «devenions des êtres vivants », de même que le baptême nous a donné de renaître à la vie nouvelle de l’Esprit.

C’est ce souffle saint qui nous presse aujourd’hui, à l’exemple de Paul dans la seconde lecture de la messe, de tout « faire à cause de l’Evangile, pour bénéficier, nous aussi du salut » : cela, en « nous faisant serviteur », autrement dit, en laissant la force de Dieu se déployer dans notre faiblesse. Comment, à travers ce qu’il nous sera donné de vivre cette semaine, allons-nous accueillir Jésus qui « s’approche de nous, nous prend la main et nous relève » ?

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RB 07 o bis et 5ème mardi ordinaire : le coeur pour réfléchir

« Il répète toujours dans son cœur... » Pour l'homme de la Bible, le cœur est le siège de la volonté, le centre de la personnalité. C'est le lieu où il réfléchit et prend des décisions en pleine connaissance de cause.

« Le Seigneur, dit Ben Sirac le Sage au chapitre 17 de son livre, a créé l'homme de la terre ... il les a faits à son image... Il leur a donné le jugement, la langue et les yeux, les oreilles et le cœur pour réfléchir. Puis il a mis sa crainte dans leurs cœurs », c’est-à-dire qu'il leur a donné la faculté de se situer en référence à lui, de vivre en sa présence.

A l'inverse, peut-on lire au chapitre 21, « le cœur du méchant est comme une citerne fissurée », ou encore, selon d'autres versions, « le cœur du sot est comme un vase brisé». Façon de souligner notre .participation responsable à cette profondeur d'être, à cette capacité de relation vraie qui nous vient de Dieu.

Ce que nous répétons dans notre cœur tout au long du jour dit où nous demeurons. Parvenu au douzième degré d'humilité, le moine reprend à son compte la prière du publicain afin de mieux se placer sous le regard de Celui qui, seul, peut le justifier, c'est-à-dire l'ajuster à Lui, à l'opposé du pharisien qui, monopolisé par sa propre personne, n'attend rien de Dieu et pour qui, par conséquent, Dieu ne peut rien.

Combien de pensées, d'images, de paroles, de visages, de joie, d'espoirs, de soucis, de remords ou de regrets, traversent sans cesse notre cœur et c'est normal, humain. Saint Benoît nous indique ce matin comment les remettre à leur juste place, celle où tout servira à nous orienter vers Dieu au lieu de nous disperser en tous sens.

En haut de l'échelle qui le fait descendre dans l'amour du Christ, le moine dépouillé de lui-même ne peut que se laisser ressaisir par la parole de Dieu : « Seigneur, je ne suis pas digne, moi, pécheur, de lever les yeux vers le ciel »; le verset d'évangile qu'il répète alors ne fait rien disparaître de ce qui l'affecte, mais pénètre son cœur et le pacifie; au delà des mots, son attitude manifeste que Dieu est à l'œuvre en lui.

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RB 07 o ter et 5ème mardi ordinaire : répéter toujours dans son coeur

Parvenu au sommet de cette voie de dépouillement par laquelle on avance de plus en plus vers Dieu, le vrai moine répète toujours dans son cœur ce que disait le publicain de l'Evangile.

On retrouve à l'œuvre ce qui était déjà indiqué comme moyen de présence à Dieu au premier degré d’humilité : l'écriture, la parole vivante, que le moine se rappelle sans cesse et repasse constamment dans son esprit afin d’être vigilant quant à ses pensées, ses paroles, ses actions, l’orientation de son désir.

Le moine se montre humble non seulement de cœur mais aussi de corps, par son attitude, dit encore saint Benoît. L'humilité manifeste la transformation intérieure que la Parole de Dieu opère dans le cœur du moine inclinant son oreille pour l'accueillir. Il s'agit de se laisser habiter par elle, de la laisser s'imprimer en profondeur, pour qu’elle produise son fruit dans nos vies !

En tout cela l'unique visée est d'élargir notre capacité d'accueillir Celui qui seul peut nous faire passer de nous à Dieu, de nous en Dieu, pour parvenir au Lui en nous de la grâce. servir ton père ».

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RB 07 o quater et 28ème dimanche A : si notre coeur s'humilie

Dix fois dans ce chapitre 7 il aura été question du cœur. L'humilité a là son point de départ, d'ancrage. « Seigneur, mon cœur ne s'est point élevé et mes yeux ne se sont pas levés » (v.3), et un peu plus loin dans l'introduction : « L'échelle en question, c'est notre vie en ce monde, que le Seigneur dresse vers le ciel, si notre cœur s'humilie ».

Nos yeux, c'est à dire notre façon de voir, reste inadéquate tant que notre cœur ne s'est pas ajusté sous le regard de Dieu qui « scrute les cœurs et les reins » (v.14) : « Aussi, pour être vigilant sur ses pensées perverses, le vrai moine répétera toujours dans son cœur : Je serai sans tache devant lui, si je me tiens en garde contre mon iniquité » (v.18).

Peu à peu, comme pour mieux souligner la logique de la grâce dont l’oraison du jour nous rappelle qu’elle « nous devance et nous accompagne toujours », le moine est conduit sur un chemin de dépouillement où il apprend à « fortifier son cœur » (v.37), à « confesser toutes les mauvaises pensées de son cœur » (v.44) et à recevoir du Seigneur le « pardon de l’impiété de son cœur » (v.48). Ce faisant il progresse dans la foi jusqu’à : « non seulement se proclamer des lèvres le dernier et le plus vil de tous, mais aussi (à) le croire fermement du fond du cœur, s'humiliant et disant avec le prophète ... ».

Parvenu au douzième degré d'humilité, le moine « non seulement possède cette vertu dans son cœur, mais encore il la manifeste au dehors par son attitude ». Il peut alors «répéter toujours dans son cœur » la prière du publicain afin de mieux se placer sous le regard de Celui qui, seul, peut le justifier, à l'opposé du pharisien qui, monopolisé par sa propre personne, n'attend rien de Dieu et pour qui, par conséquent, Dieu ne peut rien.

L’humilité du Christ, l’humilité qui nous conforme au Christ, est bien le vêtement de noce dont la parabole de ce 28ème dimanche nous dit qu’il est requis pour participer au festin du royaume. A nous donc de suivre le conseil de Guerric d’Igny : « Que jamais l'humilité ne te déplaise, puisque par elle tu as commencé à plaire et que sans elle tu commencerais à déplaire, quelles que soient les vertus dont tu sembles doté, quel que soit le zèle que tu mets à servir ton père ».

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RB 07 p et 5ème mardi ordinaire : la voie de l'humilité

Quand on parcourt le latin de cette conclusion du chapitre 7, un certain nombre de termes attirent l’attention. Ils ont en commun de qualifier une attitude et d’avoir une terminaison similaire.

Il est question de « ce qu’auparavant le moine n’observait qu’avec frayeur (non sine formidine) et que dès lors « il accomplira sans peine (absque ullo labore), par habitude (ex consuetudine) ; « il n’agira plus sous la menace (non timore) de l’enfer, mais par amour (sed amore) du Christ, par l’accoutumance même (consuetudine) du bien et par l’attrait (delectatione) des vertus ».

Frayeur, peine, habitude, menace, amour, accoutumance, attrait : cette simple énumération dit à la fois la progression et le travail qui la soustend. « Parvenir à cet amour de Dieu qui, devenu parfait, banni la crainte » ne se fait pas tout seul. Si le dernier verset parle de la grâce du Saint Esprit, c’est pour mentionner la purification qu’elle opère en «son ouvrier », dit encore le latin, et non en « son serviteur ».

On peut également relever les verbes d’action : « Après avoir gravi … le moine parviendra … il accomplira … il agira … ». Quelle échelle ! … qui plus est gravie en descendant, c'est-à-dire en se mettant humblement à la suite du Christ dans sa kénose.

Parlant, dans son 62ème sermon divers, de cette suite du Christ, saint Bernard note : « Au lieu de le suivre on le fuit, si l’on ne renonce pas à pécher … Au lieu de le suivre ils le précèdent, ceux qui préfèrent leurs propres idées à celles de leurs maîtres … Ils suivent le Christ, mais sans l’atteindre, ceux qui agissent avec mollesse et relâchement, ou qui, sans persévérer jusqu’à la fin, s’arrêtent à mi-chemin, pour s’en retourner …

Enfin ils suivent le Christ et le rejoignent, ceux qui, dans l’élan fervent de leur esprit, suivent à son exemple, avec persévérance, la voie de l’humilité ». « Le fruit de cette imitation, dit il encore, c’est d’avoir pour demeure la béatitude éternelle ».

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RB 07 p bis et 10ème jeudi ordinaire : l'amour de Dieu bannit la crainte

« L'amour de Dieu bannit la crainte ». Nos peurs, et qui n’en éprouve pas, disent quelque chose de ce qui, au plus enfoui de nous même, n'est pas encore pleinement remis, accordé à Dieu. « Les défauts et les péchés » évoqués à la fin de ce passage nous retiennent de nous livrer pour être délivrés de nos « frayeurs », comme au contraire le visage même de l'amour de Dieu sur la face du Christ auquel ces douze degrés veulent nous conformer, nous y pousse.

Saint Benoît parle de ce processus en terme de « purification ». Chaque échelon d'humilité est un seuil de confiance à franchir, un pas de foi à faire pour dire oui un peu plus loin, un peu plus profond, jusqu'à délier la crainte, à tout céder de nous à la grâce du Christ vivant. L'expérience est crucifiante parce qu'elle nous assimile au serviteur de Dieu obéissant jusqu'à l'extrême du don de soi. Elle dépasse nos forces, mais sur ce chemin, c'est la force même de Dieu qui nous est offerte, dans « l'Esprit Saint ».

C'est là, dit saint Benoît, une « manifestation du Seigneur ». Dans cette transformation par l'intérieur il nous est donné de le reconnaître à l’œuvre en nous, mais jamais sans nous, sans notre réponse. Pour qu'advienne l'amour de Dieu qui bannit toute crainte, il faut ce jour après jour de notre fidélité à l'appel reçu : école d'espérance sur un chemin de pauvreté, de consentement au réel.

« L'enfer », c'est refuser Dieu, refuser l'amour ; « l'accoutumance du bien, l'attrait des vertus », viennent au contraire par tous ces petits oui que nous lui signifions concrètement, que nous lui répétons, et qui nous rapprochent toujours davantage de Lui. Cette finale du chapitre 7 parle « d'observer, de garder » : c'est souvent peu de chose, mais ce peu est beaucoup, inestimable, car sans cela, sans notre bonne volonté, encore bien des fois mitigée, Dieu ne pourra rien, puisqu'il y va de son amour et donc de notre liberté.

Quelle prise lui offrons-nous ? Qu'est ce qui nous empêche de nous laisser atteindre et sauver, autrement dit, rejoindre ? Que craignons-nous encore ? Au terme, cette échelle nous invite à entrer dans les merveilles de l’amour sauveur en nous y ouvrant humblement. Dieu, à coup sûr, fera le reste.

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RB 08 et 5ème jeudi ordinaire : ruminer un psaume

Nous commençons aujourd’hui la série des chapitres de la Règle qui traitent de l’office divin, mais saint Benoît n’a pas attendu cette section bien typée pour se référer aux psaumes. Dès le prologue il a emprunté leur voix pour nous montrer Dieu en quête de l’homme ainsi que les chemins par lesquels l’homme se retourne vers son créateur et sauveur. De même, tout au long du chapitre 7 que nous venons de terminer, les citations de psaumes ont jalonné les étapes de l’itinéraire pascal, par lequel cette double aspiration de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu s’achemine vers une plénitude de communion.

On pourrait dire des psaumes ce que saint Paul dit de la loi dans l’épître aux Galates : «Elle a été – ils sont – comme un pédagogue pour nous conduire au Christ ». Les mots des psaumes que la liturgie met dans notre bouche tout au long du jour et des jours, « de Pâques jusqu’au premier novembre et du premier novembre jusqu’à Pâques », viennent ressaisir l’épaisseur de notre humanité pour l’orienter vers le salut de Dieu ; ils expriment le travail de conversion, de coopération à la grâce où notre cœur se renouvelle et par lequel nous entrons dans ce mystère de mort et de résurrection qui transforme peu à peu notre être et notre vie en louange.

Ce matin, saint Benoît parle de consacrer du temps à « l’étude du psautier ». Cela peut commencer par une attention à ce que nous chantons trop souvent sans plus y penser à force de l’avoir répété. Saint Bernard, dans son sermon pour la naissance de saint Benoît, ne parle-t-il pas de « la joie particulière des anges à nous voir ruminer un psaume », mais plus encore, dans le sermon II pour la fête des apôtres Pierre et Paul, du « bonheur pour nous de cette rumination qu’est la psalmodie ».

« Les psaumes, explique-t-il dans son commentaire du Cantique, sont dans la bouche une nourriture que le cœur savoure. Mais que l’âme fidèle et prudente ait soin de la broyer, en quelque sorte, sous les dents de la réflexion, dans la crainte que si elle la prend tout entière et sans cette préparation, le palais ne soit privé d’une saveur délicieuse et plus douce qu’un rayon de miel ». Chaque office nous offre l’occasion, et plus profondément, la grâce de nous re-disposer à cet « accord de notre esprit avec notre voix » auquel nous invitera le chapitre 20 de la Règle.

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RB 08 bis et Sacré-Coeur de Jésus : ces biens, il dépend de nous de les saisir

Nicolas Cabasilas écrit : « Nous ne pouvons pas fuir les grâces de Dieu envers la nature, nous les recevons toutes, que nous le voulions ou non – car Dieu fait du bien même à ceux qui ne le veulent pas et use de contrainte par amour pour eux, en sorte que lorsque nous voulons secouer de nous ses bienfaits, nous ne le pouvons pas …

Mais ce qui dépend du vouloir humain – je veux dire de choisir le bien, le pardon des offenses, la droiture de mœurs, la pureté de l’âme, la tendresse envers Dieu – la récompense de tout cela est la béatitude suprême. Et ces biens, il dépend de nous de les saisir ou de les fuir, si bien qu’ils sont accessibles à ceux qui le veulent, mais ceux qui ne le veulent pas, comment pourraient ils en jouir ? Car il n’est pas possible de vouloir contre son gré, ni d’être contraint volontairement ».

Le siège de la volonté, dans la Bible, c’est le cœur. La volonté du Christ, dont nous vénérons en ce jour le « Sacré-Cœur », est que tous « les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance ». Pas n’importe quelle vie, la vie en lui, pour boucler la boucle avec l’ouvrage de Cabasilas justement intitulé « la vie en Christ ». Mais nous, que voulons-nous?

J’ai été frappée par les premiers mots de l’évangile de dimanche dernier : il était question de Jésus qui « guérissait ceux qui en avait besoin ». Or, qui n’a pas besoin de l’être, profondément ? Que l’évidence s’arrête à la frontière de notre liberté manifeste tout l’inexprimable de l’amour du Seigneur. « Veux-tu guérir ? », continue de nous demander Celui dont le cœur brûle du désir de notre salut.

« Alors Dieu créa son cœur et l’installa au milieu du monde », écrit Hans Urs Von Balthazar dans son ouvrage « le cœur du monde ». Il voit dans ce cœur « le moyen suprême » conçu par Dieu « pour pénétrer à l’intime du monde et le transformer de l’intérieur, le talisman pour faire sauter la porte verrouillée » par le péché et la mort.

En contemplant le cœur de Jésus, à la fois « uni substantiellement au Verbe de Dieu » et « formé par le Saint Esprit dans le sein de la Vierge Mère », nous ne pouvons qu’entrer plus intimement dans cette présence à la présence de Dieu qui renouvelle le monde en commençant par le cœur de l’homme.

Afin de nous y aider, la préface du jour parle des « sacrements de l’Eglise nés du côté transpercé du Christ pour que tous les hommes, attirés vers son Cœur, viennent puiser la joie aux sources vives du salut ». Comment nous disposer à « recevoir de cette source divine une grâce plus abondante », comme l’exprime la prière d’ouverture ?

Nous commençons ce matin la série de chapitres consacrés à l’office divin. Les paroles mises dans notre bouche par la liturgie des heures sont autant de réponses à Celui se tient à la porte de notre cœur et qui frappe, à son désir d’entrer chez nous et de faire en nous sa demeure ? Que nos célébrations nous entraînent toujours plus profondément dans l’ouverture aux « merveilles de l’amour de Dieu » révélées dans le « cœur de son Fils bien-aimé ».

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RB 08 ter et 28ème mardi ordinaire : louange divine

Nous commençons une nouvelle série de chapitres : pendant 17 jours, la Règle nous entretiendra de liturgie. Depuis « les offices divins dans la nuit » – c’est le chapitre 8 de ce matin – jusqu’à « la révérence dans la prière » du chapitre 20, saint Benoît va nous signifier sur tous les tons et tous les modes l’importance de « l’œuvre de Dieu ».

Importance qui, nous l’avons entendu il y a un instant, n’exclut pas la prudence : « On se lèvera à la huitième heure de la nuit, la prudence le demande ainsi ». La liturgie des heures est faite pour le moine et non le moine pour la liturgie. Celle-ci constitue un moyen, non une fin en soi.

Moyen privilégié, essentiel, « puisqu’elle est, ainsi que le stipule le statut 1A de la constitution 19, sanctification de la journée » ou encore, selon la constitution 17, espace où « l’œuvre de notre sanctification par l’Esprit Saint se réalise ». Le numéro 2 de la constitution 17 la qualifie également d’ « école de prière continuelle et d’élément très important de la voie monastique », d’où « le zèle » toujours à « stimuler pour cette œuvre Dieu à laquelle rien ne doit être préféré ».

Nous touchons là en effet au fondement de notre incorporation au Christ, puisque, comme le précise encore la constitution 17, « dans la célébration liturgique la fin spirituelle de la communauté apparaît de façon toute spéciale ; le sens profond de la vocation monastique et la communion des sœurs s’affermissent et s’accroissent ».

Voilà de quoi, « du 1er novembre à Pâques et de Pâques au 1er novembre », nous mettre à l’heure de la grâce de Dieu, grâce pascale et sanctifiante, toujours à l’œuvre pour nous faire passer des ténèbres à la lumière, de même que « les Vigiles dans la nuit sont suivies des Laudes chantées au point du jour ».

« La louange, dit saint Bernard dans le très cours sermon divers 81, est sans beauté dans la bouche du pécheur. Même dans la bouche du pécheur qui se repent, elle est sans beauté, car, au souvenir du péché, la mémoire se trouve encore confuse, et bien souvent elle se sent transpercée.

Cependant, dans la bouche de cet homme la confession de Dieu est utile et fructueuse, même si la louange est encore sans beauté ni éclat. Mais ensuite, à partir des bienfaits de Dieu, il progresse et s’attache à la louange divine, au point que plus rien d’autre ne lui plaît. Et c’est alors que dans sa bouche la louange de Dieu acquiert sa beauté ».

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RB 09 et 28ème dimanche A : consentir aux mystères que nous célébrons

En même temps qu’Isaïe, en première lecture, annonce « le festin que le Seigneur, Dieu de l’univers, prépare sur sa montagne pour tous les peuples », et que Jésus, dans l’évangile de ce 28ème dimanche, raconte « la parabole du royaume des cieux comparable à un roi qui invite au repas de noce de son fils la multitude des hommes », saint Benoît fait commencer l’office par une ouverture des lèvres, comme pour mieux goûter combien le Seigneur est bon, lui qui nous rassemble pour la louange : « On dira d’abord trois fois le verset : Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ». Suivent un certain nombre de psaumes et de lectures.

Si le titre de ce chapitre 9 de la Règle parle de quantité – « combien il faut dire de psaumes aux heures de nuit » -, son contenu ne manque pas d’évoquer l’aspect qualité. Il est question de « l’honneur et de la révérence envers la sainte Trinité » manifestés au moment du Gloria, de « lecture d’auteurs qualifiés », d’une « leçon de l’apôtre récitée par cœur ». La mention du « chant des psaumes avec Alléluia » qui précède cette dernière, exprime combien notre louange se nourrit de la Parole de Dieu.

« La Parole de Dieu elle-même, disait Benoît XVI lors de sa rencontre avec le monde de la culture au collège des Bernardins, nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquels nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. » La louange naît de l’ouverture de tout notre être à cette action transformante de Dieu dans nos vies.

Faisant écho à ce que saint Benoît stipulera au chapitre 19, le pape souligne un peu plus loin que « la liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction ». Il cite alors Dom Jean Leclercq qui écrivait dans son ouvrage 'L’amour des lettres et le désir de Dieu' : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre» (p.229).

Ce consentement aux mystères que nous célébrons nous renouvelle à l’image du Fils de Dieu, le Verbe fait chair, notre Sauveur, qui, dans la grâce des eaux baptismales, nous a «fait traverser les ravins de la mort et revivre », pour reprendre les expressions du psaume 22. C’est dans ce consentement, dont saint Paul, en seconde lecture, nous rappelle les cheminements dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, que se tisse, jour après jour, le vêtement de noces qu’il nous faut porter pour entrer dans la salle du festin du royaume. « Je peux tout en celui qui me rend fort », déclare l’apôtre. Tout, c’est à dire, en reprenant les mots de Benoît XVI, « présenter à Dieu ma vie, avec ses hauts et ses bas, et la transformer en un mouvement vers Lui ».

Un tel mouvement anime ce chapitre 9 de la Règle, de la louange initiale au kyrie eleison final, de l’annonce du salut à l’ouverture de notre misère à la miséricorde de Dieu. Mouvement chaque jour recommencé parce que Dieu ne cesse jamais de venir à notre rencontre pour nous inviter au festin des noces de son fils. Comment allons nous aujourd’hui « consentir aux mystères que nous célébrons » et pouvoir ainsi « ouvrir nos lèvres » pour reconnaître : « C’est lui le Seigneur, en qui nous espérions ; exultons, réjouissons-nous : il nous a sauvés ! »

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RB 09 bis et 5ème jeudi ordinaire : Seigneur, ouvre mes lèvres

Nous voici reparties pour une bonne douzaine de jours dans les chapitres de la Règle ayant trait à l’office. Ce dernier est composé, si l’on peut dire, de deux éléments principaux, à savoir les psaumes et les lectures.

En ce qui concerne les psaumes, il est question à la fois de leur quantité et de leur ordre. Ce chapitre 9 parle de les chanter mais ailleurs c’est l’expression « dire les psaumes » qui est employée : façon de nous rappeler que le chant ne doit pas faire oublier le caractère premier de la parole.

Quant aux lectures, elles sont faites à haute voix par un lecteur et toute l’assemblée les écoute assise ; les textes sont tirés aussi bien de l’ancien et du nouveau testament que des commentaires des pères de l’Eglise. A certains moments, on voit que le passage d’écriture est dit de mémoire, récité par cœur.

Cette fréquentation de la parole, par le chant et par l’écoute, nous façonne, office après office, bien au-delà de ce dont nous pouvons avoir conscience. Saint Benoît nous le signifie en nous faisant commencer le premier office de la journée par la triple répétition du verset : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ». « Avant tout, demande-lui par une très instante prière qu’il mène à bonne fin tout bien que tu entreprennes », posait déjà le prologue.

C’est sur la présence du Seigneur au milieu de ceux qui sont rassemblés en son nom que repose ce que d’autres chapitres nommeront justement l’Œuvre de Dieu. Le kyrie eleison qui termine l’office marque notre ouverture à cette action incessante du Seigneur en nous. De quoi ranimer notre c(h)œur !

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RB 09 ter et Pentecôte A : l'Esprit Saint remplit l'univers

Il est plusieurs fois question du rôle de l’Esprit Saint dans la Règle. Au début du Prologue, déjà, saint Benoît nous a invitées à « entendre ce que l’Esprit dit aux Eglises », explicitant ensuite ces appels de l’Esprit par un « venez, mes fils, écoutez moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur ». De fait, au chapitre 2, l’Esprit Saint est à nouveau évoqué comme agent de notre filiation adoptive, « selon ces paroles de l’Apôtre : Vous avez reçu l’esprit des fils d’adoption, par lequel nous crions ‘Abba, c'est-à-dire Père’ ».

Le document romain « l’Esprit Saint remplit l’univers », rédigé en préparation du grand jubilé de l’an 2000, rappelait au numéro 3 que « si l’Esprit, ensemble avec le Père et le Fils, est origine et soutien de toute la création, cela peut être affirmé d’une manière particulière de l’homme … C’est l’Esprit insufflé par Dieu dans ses narines qui infuse en lui la vie ; et après le péché, c’est toujours l’Esprit qui lui redonne la nouvelle vie acquise à partir du Christ. Et c’est toujours l’Esprit qui incarne et imprime en l’homme l’image de Dieu et, dans l’œuvre de la régénération, lui apporte la vie nouvelle en le faisant fils dans le Fils».

Plus loin, au numéro 8 du même document, il est question de l’action de l’Esprit Saint comme « transfigurant la vie du chrétien qui se laisse travailler par lui, car il ne cesse de sculpter l’image du Christ dans chaque baptisé ». La fin du chapitre 7 sur l’humilité nous a parlé avant-hier de cette conformation au Christ en termes de purification : « Voilà ce que le Seigneur daignera manifester dans son serviteur, purifié de ses défauts et de ses péchés, grâce à l’Esprit Saint ».

L’action du Seigneur précède et soutient la nôtre, sa grâce suscite notre réponse, la rend possible. « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ». Aussi notre louange est-elle avant tout reconnaissance. Elle passe par une purification de tout ce qui, en nous, est encore défaillant.

« Homme, demande Angelus Silesius, veux tu savoir en quoi consiste la prière authentique? Entre en toi-même, et demande l’Esprit de Dieu … Ouvre la porte, alors le Saint Esprit, le Père et le Fils, Trois et Un, tels des voyageurs, entreront ». En ouvrant nos lèvres pour la louange, ouvrons aussi la porte de notre cœur aux dons du Saint Esprit que le Seigneur répand aujourd’hui sur l’immensité du monde, afin de proclamer, à notre tour, les merveilles de son amour.

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RB 10 et 11ème dimanche ordinaire C : un exercice du coeur

Il a été question hier, à la fin du chapitre 9, d'« une leçon de l'Apôtre qui doit être récitée par cœur ». Ce matin, le chapitre 10 parle à son tour d'« en dire une, de mémoire, tirée de l'Ancien Testament ». Les deux expressions, « par cœur » et « de mémoire », sont équivalentes. Faire mémoire de la parole ne peut être qu'un exercice du cœur.

La Règle utilise le terme 31 fois, au sens de la Bible, pour laquelle le cœur n'est pas d'abord le siège des émotions, localisées dans les entrailles, mais celui de la mémoire et surtout le centre de l'intelligence, de la volonté et des décisions. Le cœur est le lieu où l'homme réfléchit et prend ses engagements en pleine connaissance de cause. Nous ne sommes pas là à un niveau affectif, subjectif, mais décisif, en ce fond de l'être où se joue la relation à Dieu par une disposition intérieure ouverte à ses vues, la communion avec lui par l'entrée dans ses voies.

Dès le prologue Saint Benoît a exhorté le moine à prêter l'oreille de son cœur, à ne pas l'endurcir, mais à le préparer, pour qu'élargi, dilaté, il lui permette de courir dans la voie des commandements de Dieu. Car il y a une option toujours à prendre et à reprendre, au présent de la vie, pour que le cœur ne s'alourdisse pas, piégé par les mauvaises pensées, la volonté propre, l'orgueil, l'impiété ou le murmure. Cette option est celle de l'écoute, de la prise au sérieux d'une parole dont le rôle est capital pour une telle ouverture de tout l'être à la présence et à l'action de Dieu. Au chapitre 7 on a vu le frère utile la répéter sans cesse dans son cœur afin d'être vigilant sur ses pensées perverses.

Le « par cœur » comme le « de mémoire » de ces jours ci va bien au-delà d'un exercice : cette leçon n'est pas à réciter avec l'automatisme d'une table de multiplication. Elle procède de la mémoire du cœur parce que d'abord elle l'a atteint et provoqué à se positionner, à s'ajuster. Tant que la leçon reste dans le livre elle est écriture, c'est en passant par le cœur qu'elle devient parole. Quand la Parole prend vie le cœur aussi prend feu parce qu'alors, au-delà des mots, l'homme s'ouvre à Dieu qui s'adresse, qui vient à lui par eux pour le conduire par eux en Lui.

« Le Seigneur a pardonné ton péché, tu ne mourras pas », répond le prophète Nathan à David qui reconnaît sa faute. Et face aux invités se demandant « qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés », Jésus répond à la pécheresse : « Ta foi t’a sauvée, va en paix ». On dit que le par-don est la perfection du don, non pas le nôtre mais, à travers les limites de celui que nous osons, que nous posons, un autre sans limite, Celui de Dieu, que nous laissons advenir.

Dans ces sermons sur le Cantique Gilbert de Hoyland parle de « la vertu thérapeutique de la parole lorsqu'on la prononce: Je repense, dit-il en s'adressant à Dieu, à tes œuvres, à tes mots, à tes préceptes, où s'exprime ta miséricorde. Ce sont là des paroles de ta part pleines de feu, et ton serviteur les aime. Il les aime car il en a besoin. Voilà pourquoi mon âme les aime et se liquéfie de joie lorsque tu parles, toi ». Notre vie dépend de la marche de notre cœur : ce qui est déjà vrai au physique l'est plus encore au spirituel !

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RB 11 et dédicace (Lc 19, 45-47) : afin que nous grandissions pour le salut

Le 50ème anniversaire de la dédicace de notre église nous rappelle la présence, en ce lieu, de Celui qui chaque jour « nous rassemble en communauté de louange et d’intercession », pour reprendre une expression de la Ratio.

Un autre texte, la constitution Sacrosanctum Consilium, au numéro 7, souligne cette présence particulière du Christ dans la liturgie : « Le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, … et, au plus haut point, sous les espèces eucharistiques. Il est là présent par sa vertu dans les sacrements … Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise les saintes Ecritures. Enfin il est là présent lorsque l’Eglise prie et chante les psaumes, lui qui a promis : Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ».

Dans ce chapitre 11 de la Règle, il est beaucoup question de psaumes/cantiques/hymnes, alternant avec des lectures tirées de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Quelle attention, mais ne s’agirait-il pas plutôt de demander quelle foi, prêtons-nous à cette présence du Christ au milieu de nous dans la liturgie ?

La nourriture de la parole que nous recevons là, célébration après célébration, nous dit la faim qu’a le Seigneur de demeurer en nous afin que nous « grandissions pour le salut », selon la formule de saint Pierre dans le verset qui précède le passage lu en deuxième lecture (1 P 2,4-9). De quels commerces nous faut-il laisser Jésus purifier notre cœur pour que la maison de Dieu que nous sommes, qu'est le monastère, devienne toujours plus en vérité « une maison de prière » ? (cf. évangile).

Dans le journal La Croix du lundi 6 octobre, on pouvait lire, en regard d’articles sur le Synode des évêques consacré à la Parole de Dieu, ce mot de Fabrice Hadjadj, écrivain, à propos de l’apparition, en Lc 24, 41-43, du ressuscité demandant aux apôtres s’ils « ont ici quelque chose à manger » : « Ce n’est pas de messages, de mots d’ordre ni de spiritualités que nous manquons, c’est de présence. Or ce passage n’élucide aucun point de doctrine, ne délivre aucune leçon de morale, mais se situe au cœur du mystère où la foi tire sa source : Dieu s’est fait l’un d’entre nous, l’Infini s’est mis à table. Voici le Crucifié ressuscité, chose extraordinaire ! Mais le plus extraordinaire ici, c’est qu’il met toute sa gloire à partager l’ordinaire des hommes, en sorte que cet ordinaire s’en trouve illuminé. Avant de donner une instruction souveraine, il demande tel un mendiant : « Avez-vous quelque chose à manger ? » Il n’accomplit pas de miracle, mais il consomme un morceau de poisson grillé. Est-ce pour prouver la réalité physique de sa Résurrection ? Je crois qu’il s’agit d’abord de montrer ce qui est la fin de tout message : la communion amoureuse - dans l’Esprit, certes, mais c'est-à-dire aussi en chair et en os, ici, maintenant ».

Qu’en ce jour de fête, cette présence du Ressuscité nous illumine plus encore, afin que nous puissions reconnaître, avec tous ceux et celles qui viennent prier en ce lieu : « Nous avons reçu, Seigneur, ta miséricorde au milieu de ton temple ».

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RB 11 bis et dim saint sacrement B : la force transformante de l'Eucharistie

L’évangile de dimanche dernier se terminait par la promesse de Jésus : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Au début de sa lettre encyclique «L’Eglise vit de l’eucharistie », Jean Paul II souligne que, si « l’Eglise fait l’expérience, sous de multiples formes, de la continuelle réalisation de cette promesse, … dans l’Eucharistie, par la transformation du pain et du vin en corps et sang du Seigneur, elle jouit de la présence de ce dernier avec une intensité unique ».

« Dire le Gloria, nous lever avec révérence, chanter l’Alléluia, entonner le Te Deum laudamus, nous tenir debout avec respect et crainte, répondre Amen, ajouter l’hymne Te decet laus », autant d’expressions de ce chapitre 11 de la Règle que nous pouvons reprendre pour « vénérer ce mystère du corps et du sang du Christ » dans lequel il nous est donné de « recueillir sans cesse le fruit de sa rédemption ».

« Si, face à ce mystère, écrit encore Jean-Paul II, la raison éprouve ses limites, le cœur, illuminé par la grâce de l’Esprit Saint, comprend bien quelle doit être son attitude, s’abîmant dans l’adoration et dans un amour sans limites ». De même, lorsque saint Benoît établit « comment célébrer les vigiles le dimanche », les attitudes qu’il indique : «chanter, s’asseoir, lire, se lever, se tenir debout, etc. », sont plus qu’un « ordre à suivre», elles requièrent notre coeur, ce coeur que « la force transformante de l’Eucharistie » vient fortifier et purifier.

Le chapitre 19 soulignera qu’il importe, du fait de la présence particulière de Dieu à l'office, que nous « nous tenions pour psalmodier de manière que notre esprit soit en accord avec notre voix ». Ainsi, la finalité de cette manière de nous tenir qui passe ici par des gestes accordés à notre cœur, est-elle de nous référer à Dieu. C’est pourquoi, la réparation du désordre mentionné à la fin du passage consiste à « faire une juste satisfaction à Dieu dans l’oratoire ». Et comment faire justement assez pour Dieu sinon en accueillant dans une foi vécue ce sacrement « dont la célébration est au centre du processus de croissance de l’Eglise », corps du Christ dont nous sommes les membres ?

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RB 11 ter et dédicace de notre église : te trouver dans l'église

Le soin avec lequel saint Benoît règle l’ordre de la psalmodie n'est pas sans rapport avec la fête de ce jour, puisque l'oraison pour l'anniversaire de la dédicace de l'église demande au Seigneur : « Donne nous de toujours accomplir ici un culte qui te rende gloire et nous sanctifie pleinement ».

Telle est la visée profonde de ces chapitres 8 à 20 : favoriser, par la disposition de l'office, une présence à Dieu qui manifeste la présence de Dieu au milieu de ceux qui sont réunis en son nom. Les deux se tiennent.

Dans un sermon sur la psalmodie, Guerric d’Igny dit que « la dévotion de ceux qui psalmodient ou prient comporte quelque chose de la pieuse curiosité de ceux qui demandaient : Maître, où habites-tu ? ». Et il ajoute un peu plus loin : « L'Epoux lui même, qui se tient à la porte et frappe, se retirera si nulle vraie dévotion ne lui répond de l'intérieur et ne lui ouvre ».

« Tous se lèveront avec révérence ... Les moines se tiendront debout avec respect et crainte », venons nous d'entendre. « Qu'il entre simplement et qu'il prie », dira encore le chapitre 52 sur l'oratoire du monastère. En rappelant la consécration de cette maison de prière, nous célébrons l'ineffable proximité de Celui qui a voulu l'habiter pour faire de nous sa demeure, des pierres vivantes de son Eglise.

Saint Benoît nous invite à entrer toujours plus avant dans ce grand mystère de Dieu qui ne cesse de « construire pour sa gloire le temple vivant que nous sommes. « Dieu a bâti l'homme afin que l'homme bâtisse pour lui », dit une hymne de Balaï le Syrien pour la dédicace d'une nouvelle église. Nous continuons de nous édifier comme membres du corps du Christ chaque fois que nous entrons dans l'église pour chercher et louer Dieu.

« Où es-tu, Seigneur ? Au ciel », répond l'hymne de Balaï et elle poursuit : « Où te chercher ? Ici, dans le sanctuaire. Ton ciel est trop élevé pour que nous puissions l'atteindre ; mais voici, nous pouvons te trouver dans l'église qui est à notre portée. Ton trône céleste est établi sur les flammes, qui oserait l'approcher ? Mais ta Toute-Puissance vit et habite dans le pain ; qui le veut peut s'approcher et goûter ».

Entrer dans l'église, c'est vouloir et désirer une telle communion. Sachons profiter des richesses que nous offre la liturgie de ce jour de fête pour nous ouvrir à notre tour à la rencontre.

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RB 11 quater et 11ème mardi ordinaire : répondre

Il est six fois question de « répons » ou de « répondre » dans ce chapitre 11 de la Règle. Répondre, c’est re-spondere = s’engager en retour. De fait, les répons dont parle saint Benoît font suite à la parole d’un autre, à des lectures dont le chapitre 9 a souligné «l’autorité divine », tirées qu’elles sont « tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, ainsi que des commentaires patristiques qui en ont été donnés ».

Autrement dit, quelqu’un nous précède, Dieu le premier s’est engagé dans son Verbe fait chair. Notre réponse vient en retour signifier notre accueil d’ « une parole » dont le livre du Deutéronome souligne (32, 47) qu’elle n’est pas « sans importance pour nous », puisque «cette parole, c’est notre vie ». Pour reprendre une expression de saint Jacques, nous pourrions dire que chaque fois qu’elle est lue, c’est comme si Dieu la plantait à nouveau en nous, avec cette capacité qu’elle a de nous sauver la vie.

Encore faut-il, de notre côté, nous engager. « Le Verbe s’est fait chair, dit encore saint Jean, et les siens ne l’ont pas accueilli. Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Notre réponse s’inscrit dans un devenir, dans l’ouverture de l’oreille de notre cœur pour « une transformation progressive de notre personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu», comme le formule le n°2 de la Ratio.

Il n’est dès lors pas étonnant que le répons soit suivi du « Gloria », du « Te Deum laudamus » ou du « Te decet laus » : autant d’actions de grâces au Dieu qui fait goûter à ceux qui « entendent sa voix et ouvrent la porte » la joie de sa présence et de son action en eux.

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RB 12 et 6ème dimanche ordinaire C : par coeur

Bien en consonance avec ce chapitre 12 de la Règle, nous venons de « célébrer la solennité des Laudes ». L’essentiel de ce que saint Benoît prévoyait il y a une quinzaine de siècles pour le dimanche a toujours cours. Nous avons effectivement repris « le psaume 50 avec alleluia, et les psaumes 117 et 62 », ainsi que le dernier des « psaumes Laudate (le 150), le cantique (Benedictus) de l’Evangile, une hymne, un répons, une litanie, et l’office est achevé ».

Ce n’est pas « une leçon de l’Apocalypse » que la liturgie de ce 6ème dimanche ordinaire nous propose, mais d’autres textes bien connus de l’Ecriture, au point que nous pourrions pour ainsi dire réciter « par cœur » ces béatitudes dans la version de Jérémie ou celle de saint Luc. « Ex corde », dit saint Benoît.

Le dictionnaire stipule de cette préposition « ex » qui marque la provenance de l’intérieur, qu’elle est le contraire de « in » qui, elle, marque l’entrée et le repos ou l’action dans un lieu. De fait, pour que la parole de Dieu puisse sortir du cœur, il faut qu’elle y soit préalablement entrée, qu’elle y ait demeuré et œuvré.

« Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur, dont le Seigneur est l’espoir … Rien ne peut l’empêcher de porter du fruit ». De « l’homme dont le cœur se détourne du Seigneur », Jérémie dit au contraire qu’ « il est comme un buisson sur une terre désolée ».

De même, la béatitude promise par le Seigneur aux pauvres, à ceux qui pleurent maintenant ou aux persécutés, ne peut procéder d’un cœur encombré, saturé, pour la simple raison qu’elle n’a pas de place pour y pénétrer et s’y déployer. L’oraison du jour nous invite à la droiture et à la sincérité du cœur afin que Dieu puisse venir faire en nous sa demeure. Quel accueil offrons-nous à sa grâce dans notre vie ?

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RB 13 a et 28ème vendredi ordinaire : jours ordinaires

Ce chapitre 13 de la Règle nous parle des « jours ordinaires ». Le passage lu ce matin nous montre cet ordinaire marqué par nos lenteurs : saint Benoît prévoit qu’« on récite d’abord le psaume 66 sans antienne et en traînant un peu … afin que tous aient le temps d’arriver pour le psaume 50 ».

Nous sommes de perpétuelles retardataires par rapport au don du salut de Dieu, d’où la nécessité de revivifier sans cesse dans « sa grande miséricorde » notre désir de mieux répondre, de mieux correspondre à sa grâce qui nous devance toujours.

La seconde partie de ce chapitre 13 soulignera d’autres pesanteurs, non pour alourdir le tableau, mais pour mieux montrer leur retournement en grâce, justement, dans cette œuvre de Dieu qu’est l’office accompli au quotidien : c’est dans la récitation de l’oraison dominicale que « les frères se purifient des épines de querelles qui ont accoutumé de se produire ».

Que représente pour nous l’ordinaire des psaumes ? Le passage que nous venons de lire les range comme autant de numéros : « Le lundi, le cinquième et le trente-cinquième ; le mardi, le quarante-deuxième et le cinquante-sixième ; le mercredi, le soixante-troisième et le soixante-quatrième », etc.

Mais on ne célèbre pas l’office comme on effectue des comptes. Le passage de demain nous rappellera d’ailleurs que nous ne sommes jamais quittes avec Dieu : son pardon, demandé à la fin de chacune des heures dans la récitation du Pater, vient heureusement bousculer tous nos calculs, remettre en cause chacune de nos retenues.

Ces nombres qui désignent les psaumes marquent autant de façons, à nous sans cesse proposées, de nous ouvrir à Dieu qui met ses paroles dans notre bouche afin que notre cœur apprenne à s’orienter vers lui. Louange et supplication se succèdent pour attirer notre vie plus profondément en Lui. Un peu comme si, à travers la succession de ces chiffres, le Seigneur nous disait : « Est-ce que je compte pour toi », mais aussi, plus sûrement, que nous comptons pour lui qui nous pardonne, sans mesure, nos erreurs.

En insérant les offices dans la trame de notre vie quotidienne saint Benoît nous ramène jour après jour au lieu privilégié où prend corps notre relation ordinaire avec Dieu. Savons-nous suffisamment le reconnaître ?

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RB 13a bis et 29ème dimanche A : chercher Dieu et se laisser trouver par Lui

« Montrez-moi la monnaie de l’impôt … Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? », demande Jésus, dans l’évangile de ce 29ème dimanche, aux pharisiens qui veulent le piéger. « De l’empereur César, répondirent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Considérant « les idoles du monde contemporain », Benoît XVI relevait dans son homélie du 13 septembre 2008 à Paris : « L’argent, la soif de l’avoir, du pouvoir et même du savoir n’ont-ils pas détourné l’homme de sa fin véritable, de sa propre vérité ? » Et de «demander à Dieu qui nous voit et nous entend, de nous aider à nous purifier de toutes nos idoles, pour accéder à la vérité de notre être, pour accéder à la vérité de son être infini ».

Saint Benoît nous indique dans ces chapitres consacrés à la célébration de l’office divin comment bannir de nos cœurs et de nos vies toute forme d’hypocrisie : en louant notre Maître, Celui qui « enseigne le vrai chemin de Dieu et ne fait pas de différence entre les hommes », non seulement dans les « psaumes, leçons, répons, hymnes, versets, cantiques » qui constituent nos offices, mais, comme saint Paul l’exprime en seconde lecture, par « notre foi active, notre charité qui se donne de la peine et notre espérance qui tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père ». Sans quoi nos chants ne sont que « simple parole », ils ne font pas corps avec cette « annonce de l’Evangile » dont saint Paul dit encore qu’elle est « puissance, action de l’Esprit Saint, certitude absolue ».

« Comment célébrer les laudes aux jours ordinaires », pour reprendre le titre de ce chapitre 13 de la Règle ? « La chose la plus importante » pour qui s’engage dans la voie monastique, est, comme le rappelait Benoît XVI au Collège des Bernardins, de « s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même », de « passer des choses secondaires aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr ».

« Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? », demandait déjà Jésus. Et le pape de constater à la fin de son discours au monde de la culture : « Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé ».

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RB 13 b et 11ème mercredi ordinaire : comme nous pardonnons

Aussi bien le passage de la Règle que nous venons de lire que l’évangile de ce 11ème mercredi ordinaire nous invitent à prier Dieu notre Père. « Prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais en secret : il te le revaudra ».

Que ce soit à Laudes ou à Vêpres ou au fond de la maison quand la porte est fermée, « la parole que Dieu nous entend dire de préférence, c’est, comme le souligne un aphorisme d’Angelus Silesius, celle que nous prononçons du fond du cœur : Que Ta volonté soit révérée ».

Saint Benoit se réfère à une autre demande de l’oraison dominicale : « Pardonne-nous nos offenses », assortie d’une promesse qui nous engage : « comme nous pardonnons ». Le mal dont, au final, nous implorons d’être délivrées, n’est-il pas ce qui nous empêche de pardonner comme Dieu, déjà, nous a pardonnées dans le Christ, « livré pour nos fautes, ressuscité pour notre justification » ?

« Si quelqu’un a de la peine à pardonner, entendions nous la semaine passée en conclusion de la conférence de Dom Mauro sur « la Pâque de la communion fraternelle », il ne doit pas se demander : ‘Pourquoi je n’arrive pas à pardonner ?’, mais : ‘De quoi je n’accepte pas d’être vidé, dépouillé, par mon frère ? Et pourquoi ?’.

En d’autres mots, il est important de prendre conscience du vide de soi-même que le pardon requis comporte. Il faut comme prendre en main le vide, la kénose, que le pardon nous demande. Alors, on peut l’offrir au Père, on peut tourner ce vide vers la miséricorde du Père, dans le Christ offert et l’Esprit Consolateur ».

L’attention aux paroles que nous proférons dans la prière ne repose pas tant sur un effort de notre volonté, vite dissipé, que sur cette purification des « épines de querelle » à laquelle elles nous conduisent, pour peu que nous leur ouvrions le fond de notre cœur.

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RB 13 b bis et 29ème dimanche C : ce qui dépend du vouloir humain

Tant le passage de la Règle que nous venons d’entendre que la liturgie de ce 29ème dimanche nous parlent de miséricorde. Miséricorde de Dieu qui, « sans tarder, rend justice à ceux qui crient vers lui jour et nuit » ; mais aussi miséricorde de l’homme à l’image de celle de Dieu : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons », nous fait répéter saint Benoît à la fin des offices des Laudes et des Vêpres.

Les deux sont liées. Demander à Dieu de nous rendre justice ne va pas sans nous ajuster à sa volonté : « Fais nous toujours vouloir ce que tu veux et servir ta gloire d’un cœur sans partage », demandons nous dans l’oraison du jour. Servir la gloire de Dieu, c’est être miséricordieux comme notre Père est miséricordieux.

Dans son sermon divers n°13, saint Bernard expose que « de même qu’il y a des péchés petits, moyens et grands, de même y a-t-il une petite, une moyenne et une grande miséricorde ». Par « petite miséricorde », il « veut dire la patience dans laquelle Dieu, au lieu de punir immédiatement le pécheur, attend qu’il fasse pénitence ».

Nous avons rencontrée cette petite miséricorde au bas de l’échelle de l’humilité, à la fin du 1er degré, encadrée par la crainte salutaire qu’elle veut produire en nous : « Craignons que Dieu ne nous surprenne à quelque moment dévoyés dans le péché et devenus inutiles. S’il use d’indulgence en ce temps-ci, parce qu’il est bon et attend que nous nous corrigions, redoutons qu’il ne nous dise un jour : Tu as fait cela et je me suis tu ».

Nous verrons à l’oeuvre « la grande miséricorde, nécessaire aux grands pécheurs », dans les chapitres sur l’excommunication. Cette grande miséricorde, par laquelle Dieu rend «capable de rejeter, loin des épaules qui l’ont reçu une fois, le joug du péché », permettra au coupable de fautes graves d’obtenir le pardon par une satisfaction convenable.

Quant à la miséricorde intermédiaire, « elle donne la pénitence, sans laquelle la patience de Dieu non seulement ne nous sert de rien, mais nous dessert absolument ». « Elle suffit, précise Bernard, pour les péchés légers », ces « épines de querelles qui ont accoutumé de se produire », pour reprendre les termes de la Règle.

« Oui, affirme t’il , pour ces péchés dont nous ne pouvons nous abstenir complètement tant que nous vivons dans ce corps de péché, la pénitence quotidienne peut suffire au salut ». Grâce à elle, nous pouvons faire de « ces sortes de fautes » autant de lieux de purification, transformer chaque occasion de chute en levier de grâce, en moyen d’entrer plus avant dans le salut de Dieu, de nous y ouvrir concrètement et ensemble.

En inscrivant cette démarche dans le cadre de la prière des heures, saint Benoît nous rappelle en effet que la louange et la supplication qui rythment nos journées nous obligent, si nous voulons que notre office soit vraiment l’œuvre de Dieu, à nous réconcilier, à nous pardonner mutuellement. Nous sommes « engagées, souligne t’il, par la promesse que nous faisons dans cette oraison ».

Parlant des « grâces de Dieu envers la nature », Nicolas Cabasilas affirme que « nous ne pouvons pas les fuir, nous les recevons toutes, que nous le voulions ou non – car Dieu fait du bien même à ceux qui ne le veulent pas et use de contrainte par amour pour eux, en sorte que lorsque que nous voulons secouer de nous ses bienfaits, nous ne le pouvons pas ». Telle est l’immensité de sa miséricorde.

« Mais, renchérit-il, ce qui dépend du vouloir humain – choisir le bien, le pardon des offenses, la droiture de mœurs, la pureté de l’âme, la tendresse envers Dieu – la récompense de tout cela est la béatitude suprême. Et ces biens, il dépend de nous de les saisir ou de les fuir, si bien qu’ils sont accessibles à ceux qui le veulent, mais ceux qui ne le veulent pas, comment pourraient-ils en jouir ? ». Que chaque office soit pour nous l’occasion de re-signifier notre choix.

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RB 14 et 6ème mardi ordinaire : ce que fit de moi ce psaume

Au sortir d’une retraite sur les psaumes, nous retombons très opportunément dans la section de la Règle consacrée à l’office divin. Du chapitre 8 au chapitre 20, saint Benoît s’emploie, comme nous l’entendrons vendredi, à « régler l’ordre de la psalmodie » selon les jours et les heures. Il est question ce matin des fêtes des saints et des solennités.

« On dira les psaumes, antiennes et leçons propres au jour même de la fête », est-il noté. Les psaumes, en effet, ne sont pas le seul élément de l’office, mais ils en sont la base sur laquelle notre prière vient reprendre pied pour que soit relancée notre marche : « les psaumes, cri et louange, un chemin de prière pour aujourd’hui ».

Ce chemin, beaucoup l’ont parcouru au long des siècles. Ainsi saint Augustin écrit-il au livre IX de ses Confessions : « Quels cris, mon Dieu, j’ai poussés vers toi en lisant les psaumes de David, chants de foi, accents de piété où n’entre aucune enflure d’esprit ! … Quels cris je poussais vers toi dans ces psaumes, et comme je prenais feu pour toi à leur contact ! Et je brûlais de les déclamer, si j’avais pu, à toute la terre, face aux bouffées d’orgueil du genre humain. Et d’ailleurs on les chante par toute la terre, et il n’est personne qui se soustraie à ta chaleur ».

Il commente alors longuement le psaume quatrième, ou plutôt il témoigne, selon son expression, de « ce que fit de lui ce psaume ». « Je me mis à frémir de crainte, et au même instant à bouillir d’espérance et de transports de joie dans ta miséricorde, ô Père. Et tout cela s’échappait par mes yeux et par ma voix, au moment où, tourné vers nous, ton Esprit de bonté nous disait : ‘Fils des hommes, jusques à quand aurez-vous un poids sur le cœur ? Pourquoi donc êtes-vous épris de vanité et recherchez-vous le mensonge ?’ Oui, je m’étais épris de la vanité et j’avais recherché le mensonge … C’est pourquoi j’ai entendu et j’ai tremblé, en voyant que cette parole est dite pour des hommes comme celui que j’avais été …

Je lisais : ‘Mettez-vous en colère et ne péchez plus’. Comme j’étais ému, mon Dieu, moi qui avais appris déjà à me mettre en colère contre mon passé, afin de ne plus pécher à l’avenir … Mes biens n’étaient plus au-dehors, et ce n’était plus de mes yeux de chair, dans le soleil d’ici-bas, que je les cherchais. Car ceux qui veulent placer leur joie au-dehors deviennent facilement vides et se répandent dans les choses visibles et temporelles, monde d’apparences qu’ils lèchent d’une imagination affamée. Oh ! s’ils pouvaient se lasser de leur famine et dire : ‘Qui nous montrera les biens ?’ Disons-leur donc et qu’ils l’entendent : ‘Sur nous est empreinte la lumière de ton visage, Seigneur’ …

Je m’écriais, explique encore Augustin, car ce que je lisais au-dehors, je le reconnaissais au-dedans. Et je ne voulais pas me multiplier dans les biens terrestres, dévorant le temps et dévoré par le temps, quand j’avais dans l’éternelle simplicité ‘un froment, un vin, une huile’ tout autres … Je lisais et je brûlais, mais je ne trouvais que faire à ces âmes sourdes et mortes dont j’avais fait partie, moi, le fléau, l’aboyeur hargneux et aveugle dressé contre les Saintes Lettres, ruisselantes de miel, du miel des cieux, et lumineuses de ta lumière ». Puissions-nous à notre tour chanter et nous laisser transformer dans le creuset des Ecritures.

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RB 14 bis et 29ème dimanche B : les richesses de son royaume

Quelle image les fils de Zébédée ont-ils de la sainteté pour demander à Jésus de « leur accorder de siéger, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche, dans sa gloire » ? « Vous ne savez pas ce que vous demandez », leur répond celui qui sait quelle « coupe il va boire » pour la gloire de Dieu et « dans quel baptême il va être plongé » pour le salut du monde.

« Mériter d’avoir part à son royaume », le prologue de la Règle nous en a averti, passe par la « participation aux souffrances du Christ ». Les saints, dont ce chapitre 14 dit «comment on célèbre leur fête », l’ont compris, eux qui, pour reprendre telle ou telle expression de la liturgie du jour, ont « tenu ferme dans l’affirmation de leur foi, avançant avec pleine assurance vers le Dieu tout-puissant qui fait grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours ». A l’exemple du Christ, ils se sont fait serviteurs de tous et, à cause de leurs souffrances, ils ont été comblés.

La prière après la communion nous fera demander au Seigneur, non de « nous accorder de siéger à sa droite ou à sa gauche », la liturgie ne fait pas de politique, mais « de nous instruire des richesses de son royaume ». Le partage de la gloire du Christ, auquel les deux apôtres aspiraient, en est assurément une, et non des moindres.

« Que voudriez-vous que je fasse pour vous ? » La question de Jésus à Jacques et Jean nous rejoint aujourd’hui pour nous inviter à nous tourner plus instamment vers celui qui nous rejoint pour éduquer notre désir. Les offices, dont les chapitres que nous lisons ces temps ci règlent l’ordonnancement, sont un lieu privilégié où nous apprenons à entrer dans cet humble et noble service de la gloire Dieu qui nous engage à la suite du Christ avec un cœur sans partage.

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RB 14 ter et 29ème mardi ordinaire : mes temps sont dans ta main

Les chapitres 8 à 10 nous ont dit « comment célébrer la louange divine » en hiver, du premier novembre à Pâques, et en été, de Pâques au premier novembre. Les chapitres 11 et 12 ont parlé des offices du dimanche, et le chapitre 13, des jours ordinaires. Il est question aujourd'hui des fêtes des saints.

Ce simple relevé montre que la liturgie dessine un nouveau cycle, elle introduit un nouveau rapport au temps par la succession des célébrations qui le sanctifient en entrant dans ses rythmes. Jour après jour, l'office nous fait pénétrer communautairement dans l'histoire du salut, réorientant le cours de nos vies vers Dieu en qui tout commence et s'achève.

Il transforme la fuite des heures en liturgie des heures, c'est à dire en moyen d'accomplir, d'être parti prenant de cette « œuvre de Dieu » à laquelle saint Benoît dit que « rien ne doit être préféré ». Il ressaisit le déroulement du temps afin qu'au lieu de nous emporter, il nous porte vers Dieu.

Notre participation à cet aujourd'hui de Dieu à travers l'office ne peut que rejaillir sur notre être au quotidien, dans une façon autre de nous situer par rapport au cours des choses et des événements. Le psaume 30 le chante à sa manière lorsqu'il dit : « Mes temps sont dans ta main », et le psaume 68 ajoute: « C'est l'heure de ta grâce ».

Bref, ces chapitres 8 à 20 dessinent un cadre dont la caractéristique n'est pas l'immuable mais la permanence : celle de l'action de Dieu à laquelle on ne peut coopérer sans dépassement de nos projets pour entrer dans la gratuité de son œuvre qui est de toujours à toujours. Laissons la liturgie nous y convier tout le long de ce jour et des jours.

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RB 15 et le Sacré-Coeur de Jésus : merveilleuse condescendance

Au chapitre XIX du livre II du Héraut, Gertrude d’Helfta raconte comment Dieu lui fit comprendre que « plus misérable est l’être vers lequel il s’incline, plus grand est le juste hommage par lequel l’exaltent tous les saints [du ciel] ». « Vois, lui dit-il pour affermir son âme hésitante et chancelante, comme ma Majesté se plaît à entendre cette louange désirée qui pénètre jusqu’aux profondeurs intimes de mon Cœur plein d’amour ».

L’alléluia, que ce chapitre 15 de la Règle nous fait dire « sans exception depuis la sainte Pâque jusqu’à la Pentecôte, et tous les dimanches depuis la Pentecôte jusqu’au commencement du Carême », résonne donc particulièrement juste en cette fête du Sacré-Cœur où nous célébrons la « merveilleuse condescendance de la grâce de Dieu, l’imprévisible choix de son amour : pour racheter l’esclave, proclamait encore l’exultet, tu livres le Fils ».

Le Cœur plein d’amour de Dieu est un Cœur blessé, comme le dit ailleurs Gertrude, ou plus exactement un Cœur ouvert. L’évangile du jour nous ramène aux événements du vendredi saint : « Un des soldats avec sa lance lui perça le côté, et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau … Tout cela est arrivé afin que cette parole de l’Ecriture s’accomplisse … Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé ».

Face à cette source divine, les êtres misérables que nous sommes ne peuvent qu’unir leurs voix aux créatures célestes pour chanter l’alléluia, l’action de grâce universelle pour le don gratuit de Dieu qu’est notre salut dans le Christ « livré pour nos fautes, ressuscité pour notre justification ».

Dans la finale de sa troisième conférence, déjà citée mercredi, Dom Mauro de Hauterive soulignait que « dans un certain sens, Dieu est ‘vidé’ par le péché de l’homme, Il est privé de quelque chose, Il est dépouillé. Quand Dieu, en s’incarnant et en mourant sur une croix, ‘se vide de Lui-même’ (cf. Ph 2,7), Il révèle à l’humanité combien le péché de l’homme dépouille et vide Dieu de ce qui Lui serait dû. Alors, si Dieu nous remet nos dettes, cela veut dire qu’Il accepte d’être dépouillé de ce que nous Lui devrions ».

« Le pardon fraternel et la fraternité elle-même » découlent de cette « miséricorde du Père, dans le Christ offert et l’Esprit Consolateur ». C’est dans ce sens aussi que la prière après la communion demande au Seigneur : « Par ce sacrement de ton amour, brûle-nous d’une charité qui nous attire toujours vers le Christ et nous apprenne à le reconnaître en nos frères ». Alors nous pourrons-dire l’alléluia en toute vérité.

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RB 15 bis et 29ème mardi : l'alleluia de la route

« Quand dire l’alleluia ? » Saint Augustin parle de « l’alleluia de la route ». Le chemin que saint Benoît nous propose ce matin, scandé par l’alléluia, se déroule « depuis la sainte Pâques jusqu’à la Pentecôte » et « depuis la Pentecôte jusqu’au Carême ». Tout au long de l’année, le cycle liturgique nous oriente ainsi vers la louange.

Qu’est-ce que louer Dieu, sinon célébrer la grandeur et les bienfaits de Celui qui donne sens à notre vie, qui nous relève lorsque nous tombons, nous attire à lui lorsque nous nous perdons, nous remet en route lorsque nous sommes abattues, nous encourage lorsque nous avançons dans ses voies.

Le chemin n’est jamais un but mais une direction : vers qui nous dirigeons nous ? S’il n’y a pas quelqu’un au cœur de notre chemin, il ne mène à rien. Chanter l’alleluia, c’est signifier que le chemin que nous suivons est marqué d’une présence, de la Présence du Ressuscité. Quand nos voies tournent à l’impasse, à la déroute, il nous est toujours possible de changer de direction, ce qui en langage monastique signifie : nous convertir.

Nous ne chantons pas l’alléluia durant le carême pour nous rappeler qu’il faut préparer notre cœur à la louange, l’orienter vers Dieu, travailler à sa purification. L’essentiel est de comprendre qu’il ne s’agit pas pour nous de parvenir par nos propres forces, nous en sommes incapables, mais de franchir un pas après l’autre à la suite du Christ qui est le chemin, la vérité et la vie.

La louange, l’alléluia que nous chantons de la sainte Pâque jusqu’à la Pentecôte et depuis la Pentecôte jusqu’au commencement du Carême devient alors le signe que Dieu, lui, progresse en nous.

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RB 15 ter et sainte Trinité A : la Trinité toute entière a semé dans notre terre

« Nous comprenons, écrit Guillaume de saint Thierry dans son traité sur la contemplation de Dieu, que le salut vient véritablement du Seigneur et que ta bénédiction est sur ton peuple. C’est pourquoi nous t’offrons sans cesse, ô Père, par notre Seigneur Jésus Christ, nos prières, nos vœux et nos sacrifices et tout ce que nous avons, car nous croyons et comprenons que c’est par son entremise que nous tenons de toi, par toi et pour toi tout bien, toi de qui nous tenons notre être même.

Tout cela, à l’aide du Saint Esprit qui demeure en nous, nous le croyons et nous le comprenons, autant qu’il est permis de le comprendre. C’est lui qui, nous l’avons dit, conformant et unissant à lui-même notre propre esprit, verse en nous son souffle, quand il veut, comme il veut, autant qu’il veut. Créés pour de bonnes œuvres, nous sommes son ouvrage ; il est lui-même notre sanctification, notre justification, notre amour. Car c’est vraiment lui qui est notre amour, par lequel nous arrivons jusqu’à toi et t’étreignons ».

Saint Benoît nous dit que la première de ces bonnes œuvres pour lesquelles nous sommes créées, est l’œuvre de Dieu, et le nombre de chapitres qu’il consacre à l’organisation de l’office suffit à montrer la place essentielle que la liturgie tient dans les moyens à nous offerts pour avancer de plus en plus vers le Père, par le Fils, dans l’Esprit.

Sommes-nous véritablement offrande au Père, par le Fils, dans l’Esprit, lorsque, pour reprendre le titre de ce chapitre, nous « disons l’alléluia » ? Qui oserait répondre par l’affirmative ? La mention, au centre de ce chapitre 15, de l’exception du carême nous rappelle aussitôt la voie pour progresser : c’est par la porte de l’humilité propre à ce temps de purification que l’on entre dans le mystère d’amour du Dieu Trinité, dont la première lecture souligne qu’il est « tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité ». Il pardonne les fautes de ceux qui l’adorent en esprit et en vérité. Il fait de nous un peuple qui lui appartient.

« La Trinité toute entière, dit saint Bernard au numéro 10 de son sermon pour la naissance de saint Benoît, a semé dans notre terre … Dieu le Père y a semé, car son cœur a épanché son Verbe, la bonté même … Le Fils a semé à son tour ; c’est lui qui est sorti pour jeter son grain … L’Esprit Saint a aussi semé : car il est venu en personne, et des langues de feu se sont distribuées sur la tête des apôtres. Le Père a répandu du haut du ciel la paix, le Fils la vérité, et l’Esprit Saint la charité ». Que les alleluia que nous chantons « depuis la sainte Pâques jusqu’à la Pentecôte et depuis la Pentecôte jusqu’au commencement du Carême, soient autant d’actions de grâce.

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RB 16 et 29ème mardi : dynamique pascale

Dans ce court chapitre 16, saint Benoît commence par citer deux fois le verset 164 du psaume 118 : « Sept fois le jour j’ai chanté tes louanges ». Et il conclut en reprenant deux fois le verset 62 de ce même psaume : « Je me levais au milieu de la nuit pour te louer ». Jour et nuit les psaumes soutiennent notre louange.

Pour des oreilles chrétiennes, à fortiori monastiques, le verbe « se lever » à une résonance particulière. Les ténèbres, dit une note de la BJ, sont symbole de mort, de malheur et de larmes. La nuit marque le temps de l’épreuve, quand nous mesurons notre radicale pauvreté, impuissance et inconnaissance. C’est là, dans ce creux obscur, que la parole du psaume vient relancer notre courage à travers ce verbe de résurrection qui nous appelle à un incessant passage du milieu de la nuit, du plus fort des ténèbres, à la lumière du salut.

Il est facile, trop facile peut être, de chanter les louanges de Dieu quand tout va bien, c'est-à-dire advient comme nous le souhaitons ! C’est au moment de l’épreuve et dans cette dynamique pascale qui permet de la traverser, que la louange prend tout son sens et son poids.

« Ressuscitant des morts, écrit Baudouin de Ford dans son Traité 4, le Christ fait se lever la harpe et la cithare. Il les fait se lever pour lui, pour nous aussi. Comment aurions-nous harpe et cithare, si lui-même ne les faisait se lever ? Car tout ce qui est en nous et vient de nous est vraiment lamentable … A partir de la chute d’Adam, notre harpe est tombée dans le deuil, la joie s’est éclipsée de notre cœur … Mais si nous nous levons dans le Christ, aussitôt, à cette première résurrection, la gloire nous est donnée, harpe et cithare sont levées ».

Pour Baudouin, se lever dans le Christ ne va pas sans un accord profond avec soi, avec les autres et avec Dieu, inséparablement. « A l’aube de notre résurrection, écrit-il encore, le Christ ne fait pas seulement se lever pour nous la cithare, mais la harpe … La cithare, c’est le joyeux accord avec nous-même et avec nos frères. La harpe, c’est l’accord avec Dieu et en Dieu ».

« Louons donc notre Créateur des jugements de sa justice », dit à son tour saint Benoit, et la justice de Dieu consiste dans le don qu’il nous fait de coopérer à cette œuvre de notre salut à laquelle la célébration de l’office nous introduit. Où en sommes-nous de nous ajuster à Dieu, de nous mettre en accord avec nous-même et avec nos sœurs ? Tout au long du jour et des jours il importe de vivre enracinées dans cette louange de Dieu qui nous remet debout et nous convie à progresser de plus en plus vers Lui.

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RB 16 bis et 12ème dimanche : pour toi, qui suis-je ?

Par deux fois dans ce court chapitre 16 saint Benoît cite le psaume 118 : « Sept fois le jour j’ai chanté tes louanges ». Une double expression vient ensuite expliciter la chose : il est par deux fois question de « se lever pour te louer », autre verset du psaume 118. Le latin dit plus exactement « pour te confesser », au sens de « proclamer sa foi en quelqu’un, le faire connaître, le révéler, le manifester ».

Le lieu de cette manifestation est la célébration de l’office, tout au long du jour, avec comme instrument privilégié la parole de Dieu. Mais les paroles ne suffisent pas, quand bien même elles sont celles de Dieu. Il faut encore se lever. « Je me levais au milieu de la nuit pour te louer »

Les ténèbres, dit une note de la BJ, sont symbole de mort, de malheur et de larmes. La nuit marque le temps de l’épreuve, quand nous mesurons notre radicale pauvreté, impuissance et inconnaissance. Dans le contexte actuel, aussi bien social qu’ecclésial d’ailleurs, on pourrait évoquer la nuit de la précarité, de l’incertitude face à l’avenir.

C’est là, dans ce creux obscur, que saint Benoît vient comme relancer notre courage à travers un verbe très fort : « se lever ». Terme de résurrection qui nous renvoie à une dynamique pascale qui veut saisir notre être et notre vie pour un incessant passage du milieu de la nuit, du plus fort des ténèbres, à la lumière du salut.

C’est au moment où Jésus va prendre résolument la route de Jérusalem où l’attend l’épreuve de sa passion, qu’il demande à ses disciples : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? » Revêtir le Christ, pour faire écho à la seconde lecture, ne peut-être autre que « marcher à sa suite ». « Pour toi, qui suis-je », demande t’il à chacune de nous ce matin ? C’est-à-dire, comment manifestes-tu ta foi en moi, te laisses-tu saisir par ma lumière au plus fort de tes ténèbres ?

Nicolas Cabasilas remarque : « Lorsque notre charité pour le Sauveur ne produit au grand jour rien de nouveau, il est évident que nous n’avons eu affaire qu’aux paroles entendues à son sujet – pour la foule, qui suis-je ? – … Mais ceux qui ont eu de lui un désir tels qu’ils excédaient les bornes de la nature, ceux-là, c’est l’époux lui-même qui les a blessés, lui-même qui a jeté en leurs yeux un rayon de sa beauté – Et vous, que dites vous, pour vous qui suis-je ? Pierre prit la parole et répondit : Le Messie de Dieu ».

C’est dans ce sens que nos constitutions disent que « les sœurs ne trouvent leur contentement, en persévérant dans une vie simple, cachée et laborieuse, que si elles ne préfèrent absolument rien au Christ qui les conduise toutes ensemble à la vie éternelle ».

Persévérance bien souvent de nuit, mais c’est au milieu de cette nuit qu’il nous est donné de nous lever, c'est-à-dire de signifier notre préférence, et de louer Dieu parce que nous trouvons notre contentement dans cette « union intime au Christ », dans cet « attachement d’amour au Seigneur Jésus qui seul permet aux grâces spécifiques de la vocation cistercienne de s’épanouir », comme le dit la même constitution 3.

Pour nous aider à progresser dans la grâce de cet essentiel, la liturgie nous invite en ce 12ème dimanche ordinaire à répondre par toute notre vie à la question de Jésus : « Et toi, que dis-tu ? Pour toi, qui suis-je ? ».

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RB 17 et 29ème mardi : un cheminement au coeur de la Parole

A travers une question des plus pratiques : « Combien de psaumes il faut dire à ces mêmes heures ? », ce chapitre 17 de la Règle nous donne un aperçu fort de l’enracinement spirituel de nos journées par les offices liturgiques qui les jalonnent depuis le matin jusqu’au soir, telles les piles d’un pont soutenant notre préférence pour cette Œuvre de Dieu qui sanctifie le temps, et portant notre louange et notre intercession pour le salut du monde entier, selon telle ou telle expression de la constitution 19.

En référence à l’évangile de ce 29ème mardi, nous pourrions également dire que cette prière liturgique nous garde en tenue de service, vigilantes pour attendre notre maître et Seigneur à son retour glorieux. Les psaumes qui en constituent la matière essentielle sont autant de lampes allumées. Ils sont cette « Parole de la Bible dans laquelle » Benoît XVI disait au monde de la culture que « nous écoutons Dieu parler ». Or, si nous nous «efforçons de le comprendre », c’est, soulignait t’il, « pour pouvoir aller vers Lui », et dès lors un « cheminement s’effectue au cœur de la Parole reçue ».

« Pour que cette recherche soit possible, précisait encore le pape, il est nécessaire qu’il existe dans un premier temps un mouvement intérieur qui suscite non seulement la volonté de chercher, mais qui rende aussi crédible le fait que dans cette Parole se trouve un chemin de vie, un chemin de vie sur lequel Dieu va à la rencontre de l’homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. En d’autres termes, l’annonce de la Parole est nécessaire. Elle s’adresse à l’homme et forge en lui une conviction qui peut devenir vie ».

Du « Dieu, viens à mon aide » initial au « kyrie eleison » final, l’écoute et l’accueil de cette Parole annoncée dans la célébration de l’office divin suscitent en retour un engagement dans lequel personne et communauté s’articulent, car, comme le disait encore Benoît XVI dans ce même discours au monde de la culture : « La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est elle-même ce chemin, est une Parole qui donne naissance à une communauté. Elle remue certes jusqu’au fond d’elle-même chaque personne en particulier … mais elle nous rend aussi attentifs les uns aux autres. La Parole ne conduit pas uniquement sur la voie d’une mystique individuelle, mais elle nous introduit dans la communauté de tous ceux qui cheminent dans la foi ».

« Dieu éternel et tout-puissant, fais-nous toujours vouloir ce que tu veux et servir ta gloire d’un cœur sans partage », demandons nous dans l’oraison de cette 29ème semaine du temps ordinaire : c’est sur cet humble chemin marqué par les offices qui nous rassemblent tout au long du jour que s’approfondit cette « intégration dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes ; et, ajoute saint Paul, la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même ».

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RB 17 bis et 12ème dimanche B : Dieu, viens à mon aide

Dans l’évangile de ce 12ème dimanche, Jésus répond aux disciples qui crient vers lui «Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? ». « Le Seigneur endormi, commente Isaac de l’Etoile dans son sermon 14, a provoqué ce qui réveillerait les disciples dont le cœur était endormi … Il s’est endormi visiblement quand eux-mêmes, l’âme endormie, n’étaient plus avec lui. Il leur a montré extérieurement leur état intérieur ».

Les offices qui nous rassemblent tout au long du jour sont autant d’embarquements pour passer sur l’autre rive d’une « vie non plus centrée sur nous-mêmes, comme Paul l’explique aux Corinthiens, mais sur le Christ qui est mort et ressuscité pour nous ». Si notre foi est endormie, les hymnes, psaumes, leçons, versets, kyrie eleison et renvois qui les constituent, resteront lettre morte au lieu d’être un soutien pour cette traversée.

« En eux tous, dit encore Isaac de l'Etoile, le Verbe de Dieu parle et ils le négligent. Le Maître, le Seigneur parle et l’homme, le disciple dort ». Il est particulièrement significatif que le « Dieu, viens à mon aide » soit placé au début de l’office, à ce bref instant d’attention initiale qui suspend les vagues et les houles des pensées. Savons-nous en profiter pour nous réveiller, nous éveiller sans cesse à nouveau à la présence du Seigneur promise à ceux qui sont réunis en son nom ?

Cassien, dans sa dixième conférence, fait dire à l’abbé Isaac auquel son ami Germain a exposé leur « désir d’apprendre une formule qui éveille en eux le souvenir de Dieu, et leur permette de le garder sans cesse : ‘C’est un secret que les rares survivants des Pères du premier âge nous ont appris, et nous ne le livrons de même qu’au petit nombre des âmes qui ont vraiment soif de le connaître. Afin donc de vous tenir toujours dans la pensée de Dieu, vous devez continuellement vous proposer cette formule de piété : Mon Dieu, venez à mon aide ; hâtez vous, Seigneur de me secourir’ ».

Et l'abbé Isaac d’expliquer que « ce n’est pas sans raison que ce court verset a été choisi particulièrement de tout le corps des Ecritures. Il exprime tous les sentiments dont la nature humaine est susceptible ; il s’adapte heureusement à tous les états, et convient en toutes sortes de tentations ».

Ce verset, souligne t’il encore, « nous montre en Celui que nous invoquons, quelqu’un qui n’est jamais loin de ceux qui le prient … On y trouve l’appel à Dieu contre tous les dangers, une humble et pieuse confession, la vigilance d’une âme toujours en éveil et pénétrée d’une crainte continuelle, la considération de notre fragilité ; il dit aussi la confiance d’être exaucé et l’assurance du secours toujours et partout présent, car celui qui ne cesse d’invoquer son protecteur est bien certain de l’avoir près de soi. C’est la voix de l’amour et de la charité ardente ; c’est le cri de l’âme qui a l’œil ouvert sur les pièges à elle tendus, … et confesse qu’elle ne saurait échapper, si son défenseur ne la secourt ».

D’où l’importance d’ « apprendre à le rouler sans cesse en notre esprit, de s’en servir et de le méditer », afin de « rappeler notre esprit vagabond, et de le ramener, comme au port de la paix, après un long naufrage ». Nous n’avons pas trop de la succession des offices pour apprendre à nous laisser guider sur cette mer tumultueuse de nos agitations et cogitations diverses par Celui qui veut « nous enraciner solidement dans son amour ». Le chapitre 18 nous y encouragera encore demain : « D’abord on dira le verset : ‘Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, hâte-toi de m’aider’, et le Gloria ».

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RB 17 ter et 29ème vendredi ordinaire : la voix de Dieu ne vient jamais vide

Il vient d’être deux fois question du verset « Dieu, viens à mon aide » qui ouvre l’office. Cette invocation nous rappelle chaque jour à quel point notre foi a besoin de la force de Dieu, de sa grâce. Le secours de cette force et de cette grâce nous attend en particulier dans la parole – la lectio, comme la nomme par 4 fois ce chapitre 17 – qui retentit après les psaumes. En elle, c’est Dieu sauveur qui s’approche de nous et qui s’adresse à nous.

Les offices, dont ces chapitres 8 à 20 de la Règle détaillent l’ordonnancement, sont pour cette écoute de la bonne nouvelle de notre salut un espace privilégié. La constitution 17 parle de « la célébration liturgique » comme lieu où « la parole de Dieu est écoutée chaque jour », et le numéro 9 de la Ratio évoque « la célébration de l’office divin, où la Parole de Dieu est accueillie en communauté ».

Cette écoute dépasse la simple attention, elle se révèle transformante : au numéro 2 de la constitution 3, « la liturgie » est le premier instrument énoncé pour « la formation du Christ dans le cœur des sœurs ». Le chapitre 43 nous dira la nécessité, pour participer à cette œuvre de Dieu que sont nos offices, de « quitter tout ce qu’on a dans les mains » ; pour que la parole de Dieu qui constitue leur essence nous renouvelle, nous savons qu’il nous faut aussi quitter tout ce que nous avons dans la tête et dans le cœur pour nous tourner vers Celui qui nous parle.

Dans sa deuxième oraison méditative Guillaume de Saint Thierry confesse : « J’entends bien, dans les psaumes et les hymnes et les cantiques spirituels, tes grandeurs ; dans tes évangiles resplendissent pour moi tes dits et tes faits ; assidûment les exemples de tes serviteurs frappent mes yeux et mes oreilles … Mais moi, l’usage pervers et la stupeur excessive de l’esprit m’ont endurci et j’ai appris et je me suis accoutumé à dormir face à la splendeur du soleil, à ne pas voir ce qui s’offre à moi ».

Heureusement, comme Guillaume le reconnaît dans la quatrième oraison, « la voix de Dieu ne vient jamais vide ». Car « ta voix, lui dit-il du fond de son inanité, c’est ta grâce : elle ne résonne pas à l’extérieur, mais puissamment et doucement opère à l’intérieur ». Que notre participation à la liturgie nous apprenne à toujours davantage faire confiance à cette action transformante de la Parole.

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RB 18 a et 29ème jeudi ordinaire : une formule de salut

« D’abord on dira le verset … » C’est la cinquième et dernière fois que l’on rencontre cet «in primis » dans la Règle. A remarquer qu’il apparaît toujours dans le contexte de notre relation à Dieu pour souligner l’urgence et la nécessité de sa grâce. Une prière après la communion le souligne très justement : « Sans toi notre vie tombe en ruine ».

C’est dans ce sens que le prologue recommande dès le verset 4 : « Avant tout –in primis– demande-lui par une très instante prière qu’il mène à bonne fin tout bien que tu entreprennes ». Et le chapitre sur « les instruments des bonnes œuvres » qui nous permettent de travailler diligemment à son service, s’ouvre par un : « Avant tout –in primis– aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force ».

C’est pourquoi aussi le chapitre 9 stipule au sujet du premier office de la journée : « On dira d’abord –in primis– trois fois le verset : Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ». Ces trois fois ne sont pas de trop pour nous rappeler l’ouverture indispensable à celui qui veut accomplir en nous et avec nous son œuvre de salut.

Le chapitre 12 l’illustre à son tour en mettant en avant le psaume 66 : « Le dimanche, à Laudes, on dira d’abord –in primis– sans antienne et d’un trait le psaume soixante-six ». Il commence et finit en demandant « que Dieu nous bénisse », alors notre terre donnera son fruit. D’où enfin, le « d’abord –in primis– on dira le verset : Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, hâte toi de m’aider » de ce chapitre 18, « et le Gloria » pour rendre grâce à sa grâce toujours offerte.

« Ce verset, explique l’abbé Isaac dans la Conférence 10 de Cassien, doit être notre constante prière : dans l’adversité, pour en être délivrés ; dans la prospérité, pour y être maintenus, et préservés de l’orgueil. Oui, qu’il soit l’occupation continuelle de votre cœur ! Au travail, dans vos divers offices, en voyage, ne vous lassez pas de le répéter. Soit que vous mangiez, soit que vous dormiez, dans tous les assujettissements de la nature, méditez-le. Cette pensée vous deviendra une formule de salut ».

Quels sont nos « avant tout » ??? Les reconsidérer ne peut que nous amener à répéter : «Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, hâte toi de m’aider » et à réorienter notre cœur et notre vie vers Lui.

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RB 18 b et 29ème jeudi : l'itinéraire du Psautier

Trois fois dans ce bref passage de la Règle il est question du psaume 118 déjà mentionné hier à deux reprises. Rien d’étonnant puisque c’est le plus long des psaumes : en 176 versets répartis en 22 strophes, autant que de lettres dans l’alphabet hébreu, il déroule l’amour de l’homme pour cette loi qui l’ouvre au salut de Dieu : « J’ai le désir de ton salut, Seigneur : ta loi fait mon plaisir », s’exclame l’un derniers versets (174).

Le chemin n’est pas sans embûches ni contradictions : le feu et la division dont parle Jésus dans l’évangile du jour évoquent les épreuves à la fois intérieures et extérieures par lesquelles il nous faut passer, ils nous rappellent la dimension pascale de cette traversée au terme de laquelle le psalmiste s’écrie : « Je m’égare, brebis perdue : viens chercher ton serviteur. Je n’oublie pas tes volontés » (v.176). De A à Z, pourrait on dire, son cheminement nous met face à cette « plénitude de Dieu » évoquée par saint Paul en première lecture et dans laquelle nous entrons en nous laissant transformer par l’Esprit qui déploie en nous l’amour du Christ sauveur.

Si la thématique du salut revient abondamment tout au long de ce psaume que, pour notre part, nous retrouvons chaque matin à Tierce, c’est sur un autre terme, marquant le lieu où s’opère ce passage de la mort à la vie, que Dom Robert Le Gall attire l’attention. Lorsqu’au chapitre IV de son livre « La saveur des psaumes », il considère « quelques maîtres fils du tissu psalmique », il répertorie le psaume 118 parmi ce qu’il appelle « les psaumes de l’âme ».

Il note que « l’âme n’y affleure que huit fois, mais de façon significative : les quatre premières des huit apparitions de l’âme dans le psaume 118 la voient exprimer son désir -‘mon âme a brûlé de désir en tout temps pour tes décisions’ (v. 20) -, sa solitude - ‘mon âme est collée à la poussière ; fais-moi vivre selon ta parole’ (v. 25) -, et son chagrin -‘mon âme est abattue par le chagrin ; relève moi selon ta parole’ (v. 28) … car elle attend son salut - ‘mon âme s’est épuisée dans l’attente de ton salut ; j’espère encore ta parole’ (v.81)… ; les quatre dernières [apparitions] au contraire la présentent maîtresse d’elle-même - ‘mon âme est à tout instant entre mes mains, je n’oublie rien de ta loi’ (v. 109), régénérée dans la contemplation des merveilles de la loi - ‘quelle merveille, tes exigences, aussi mon âme les garde’ (v.129), [loi] observée et aimée - ‘tes exigences, mon âme les observe : oui, vraiment, je les aime’ (v. 167) -, vitalisée par la louange divine - ‘que je vive et que mon âme te loue ! tes décisions me soient en aide’ (v. 175).

C’est, en raccourci, résume Dom Le Gall, tout l’itinéraire du Psautier » (pages 186-187). Itinéraire où nous « participons par la patience aux souffrances du Christ », mais aussi qui, du fait même, se révèle à la « gloire de celui qui, comme le proclame encore saint Paul en première lecture, a le pouvoir de réaliser en nous pas sa puissance infiniment plus que nous ne pouvons demander ou même imaginer ». Il n’est donc jamais vain de le reprendre semaine après semaine.

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RB 18 b bis et 7ème dimanche B : vivre comme si nous venions de naître

Il vient d’être question de « psaumes répétés aux mêmes Heures chaque jour », de «garder tous les jours la disposition uniforme qui a été établie », de « recommencer toujours le dimanche par le psaume 118 ». Bref, placé sous le signe de la répétition, ce passage de la Règle semble aux antipodes de la nouveauté annoncée par le prophète Isaïe en première lecture de la messe. « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez vous pas ? »

Mais celui qui « fait un monde nouveau » parle en même temps du « peuple formé pour lui qui redira sa louange ». Chemin paradoxal s’il en est : redire jour après jour, semaine après semaine, année après année, la louange du Seigneur, nous introduit dans le monde nouveau qu’il fait. C’est que, en référence à la seconde lecture de la messe, pareille insistance nous apprend à devenir, dans le Christ, oui aux promesses de Dieu. « C’est par le Christ, souligne saint Paul aux Corinthiens, que nous disons ‘amen’, notre ‘oui’ pour la gloire de Dieu ».

Jusqu’à ce que notre cœur s’ouvre par la foi, et que nous entendions Jésus nous dire, comme au paralysé de l’évangile de ce 7ème dimanche ordinaire, « tes péchés sont pardonnés », alors même que nous répétons avec le psaume 118 : « vois ma misère délivre moi », et « lève toi et marche », quand nous demandons, dans ce même psaume, «guide moi sur la voie de tes volontés, là, je me plais ».

« Le changement inlassable des choses et des temps, écrit Baudouin de Ford dans son 10ème traité, crée sans cesse un nouveau besoin, et engendre un nouveau souci : quand l’un est passé, un autre lui succède … et le pauvre homme qui s’efforce sans cesse de se délier, finalement s’ingénie à se lier … J’ai demandé une seule chose au Seigneur, dit le psalmiste, la seule chose que je rechercherai. Quiconque recherche ce bien unique n’en manquera d’aucun, mais quiconque en est dépourvu se manque à lui-même : ayant perdu son esprit, il n’est plus en possession de sa raison, et n’a plus pouvoir sur son cœur ».

Répéter les mêmes psaumes aux mêmes Heures selon la disposition établie pour chaque jour, mieux qu’un « changement inlassable des choses et des temps », renouvelle notre quête de ce « bien unique » dont « Dieu, comme le dit encore saint Paul, nous a fait une première avance : l’Esprit qui habite nos cœurs », l’Esprit qui nous donne, ainsi que nous le demandons à la toute puissance de Dieu dans l’oraison du jour, de « conformer à sa volonté nos paroles et nos actes dans une inlassable recherche des biens spirituels ».

« Qu’est-ce qui est le plus fou ?, demande Gérard Bessière dans un extrait cité par le Missel dominical : crever le toit de la maison, ou faire irruption à l’intérieur de cet homme, en l’invitant à vivre comme s’il venait de naître ? ». Que notre louange de chaque jour nous aide à naître à ce monde nouveau que Dieu fait en commençant par le cœur de l’homme.

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RB 18 b ter et 12ème jeudi ordinaire : servir Dieu

Pendant quatre jours, ce chapitre 18 nous dit « en quel ordre il faut dire les psaumes ». Prières traditionnelles du peuple d'Israël, les psaumes sont la nourriture que la liturgie continue de nous offrir tout au long du temps pour soutenir notre vie en Christ.

Mais il en est de la nourriture spirituelle comme de la nourriture corporelle, elle profite dans la mesure où l'on observe certaines règles élémentaires. Il y a un ordre à suivre, une répartition existe avec un dosage différent selon les heures.

Cependant la quantité ne suffit pas. Au chapitre suivant, Benoît soulignera combien il importe que « nous nous tenions pour psalmodier de manière que notre esprit soit en accord avec notre voix », sinon l'assimilation se fera mal ou pas du tout.

« Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme au désert » (Ps 94) entendons-nous chaque matin. La parole porte du fruit lorsqu’elle est entendue, accueillie avec foi par l'oreille du cœur, ce lieu privilégié où se joue notre relation à Dieu ; mais si notre cœur reste sourd, elle demeure lettre morte.

Puissions-nous, à travers cette alternance de louanges et de supplications répétées jour après jour, découvrir toujours plus profondément que « servir Dieu, comme l’écrit Guillaume de Saint-Thierry dans son traité sur la contemplation de Dieu, ce n’est rien d’autre qu’être sauvé par lui ».

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RB 18 b quater et 30ème dimanche A : fais moi vivre selon ta Parole

Comme le rappelait le titre de ce 18ème chapitre de la Règle, il s’agit principalement ici de régler l’ordre de la psalmodie. Qu’attendons-nous aujourd’hui de ces prières qui ont traversé les siècles, sinon qu’elles continuent de nous faire vivre, qu’elles nous fassent vivre, selon une expression qui revient tout au long du psaume 118, le premier mentionné hier par Saint Benoît et qui l’est à nouveau au début du passage lu ce matin.

Le « fais moi vivre » de ce psaume que nous retrouvons chaque jour à Tierce dit tout ce qu'a d’essentiel pour l'homme la relation à Dieu. Relation fondamentale dont la parole est le canal, puisque par elle la prière devient expérience d'une transformation de l'être et de l'agir, c'est à dire de leur réorientation vers Celui auquel elle s'adresse.

Référence constante, la parole divine apparaît dans sa dimension re-créatrice : « Mon âme est collée à la poussière ; fais moi vivre selon ta parole»; mais surtout rédemptrice : «J'ai vraiment trop souffert, Seigneur ; fais moi vivre selon ta parole », et encore : «Soutiens ma cause : défends-moi, en ta promesse fais moi vivre ».

Le « fais moi vivre » du psalmiste exprime une aspiration profonde à progresser de plus en plus vers Dieu dans un ajustement incessant à sa volonté : « Détourne mes yeux des idoles: que tes chemins me fassent vivre », et un peu plus loin : «Vois, j'ai désiré tes préceptes : par ta justice fais moi vivre ».

Non seulement il trouve là une consolation sûre : « Rappelle toi ta parole à ton serviteur, celle dont tu fis mon espoir. Elle est ma consolation dans mon épreuve : ta promesse me fait vivre », mais il entre par elle en communion avec son Seigneur : « Fais moi vivre selon ton amour : j'observerai les décrets de ta bouche », « dans ton amour, Seigneur, écoute ma voix : selon tes décisions fais moi vivre », « Seigneur, ta tendresse est sans mesure : selon ta décision fais moi vivre », « vois combien j'aime te préceptes, Seigneur, fais moi vivre selon ton amour ».

De là naît une reconnaissance sans mesure : « Jamais je n'oublierai tes préceptes : par eux tu me fais vivre ». Qu'en est-il concrètement pour nous ? Un passage de Novo millennio ineunte souhaitait « que l'écoute de la Parole devienne une rencontre vitale... permettant de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l'existence ». Comment, aujourd'hui, saurons-nous faire nôtre le « fais-moi vivre» du psalmiste ?

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RB 18 c et 30ème dimanche C : répéter toujours dans son coeur

« A Vêpres, on chantera tous les jours … A Complies, on répétera tous les jours les mêmes psaumes ... » Hier déjà, il était question pour Tierce, Sexte et None de « psaumes répétés aux mêmes heures chaque jour », en « recommençant toujours, le dimanche, par le psaume cent dix-huit », et, « pour ce qui est des hymnes, leçons et versets », de «garder tous les jours la disposition uniforme qui a été établie ». Avant-hier, il avait été de même spécifié que « les Vigiles du dimanche commenceront toujours par le psaume vingt».

En nous acculant à sortir du cercle de la tiédeur pour nous ouvrir à la présence du tout Autre qui se dit à travers la ronde des mots, la répétition des offices nous donne la direction sans laquelle tout le reste perd sens. Répéter, c’est, étymologiquement, chercher à atteindre, à obtenir de nouveau.

Du moine parvenu au 12ème degré d’humilité, saint Benoît notait au chapitre 7 qu’il «répète toujours dans son cœur ce que le publicain de l’Evangile de ce 30ème dimanche disait, les yeux fixés à terre : Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de lever les yeux vers le ciel ».

Le pharisien de la parabole, lui, n’a rien à demander, il a déjà tout et tout fait pour être juste. Il n’y a pas de place pour Dieu dans sa prière, il prie « en lui-même » dit le texte, et la formule est à prendre au mot, il est complètement refermé sur son ego : « Je ne suis pas comme les autres … je jeûne … je verse la dîme ».

Le publicain, lui, ne peut que revenir encore et encore à son indigence : « Mon Dieu, prend pitié du pécheur que je suis » ; c’est pourquoi il « rentrera chez lui devenu juste », de cette justice donnée gratuitement à ceux qui s’ouvrent au salut de Dieu.

« Le Seigneur m’a rempli de force pour que je puisse jusqu’au bout annoncer l’Evangile … Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume », dit saint Paul alors qu’il arrive « au bout de la course », non pas plein de lui-même, de ses mérites accumulés, mais de désir : « Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur : dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire ».

La course propre au moine, à la moniale, se déroule au long du cycle des offices quotidiens et des temps de l’année liturgique. La répétition des célébrations est le creuset où nous apprenons à entrer dans l'œuvre que Dieu accomplit au milieu de nous, lui qui veut faire toutes choses nouvelles.

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RB 18 d et 30ème dimanche B : l'exemple de nos pères

Plusieurs fois dans la Règle saint Benoît se réfère à ceux qu'il appelle « les pères », « nos pères », « nos saints Pères ». Le chapitre 42 recommandera comme édifiante la lecture de leurs Conférences ou de leurs Vies, notation qui renvoie à Cassien et aux Pères du désert.

Le chapitre 73 citera à nouveau ces deux sources en ajoutant un autre « instrument des vertus : la Règle de notre saint père Basile ». « La pratique des enseignements de ses saint Pères, souligne saint Benoît, amène celui qui aspire à la vie parfaite jusqu’aux sommets de la perfection ».

Ce matin c'est la ferveur de leur prière qui nous est proposée en exemple : « La tâche que nos saints Pères accomplissaient courageusement en un seul jour, puissions-nous du moins, dans notre tiédeur, nous en acquitter en une semaine entière ! ».

Le chapitre 48 les présentera également comme des modèles dans le domaine du travail : « C'est alors qu'ils seront vraiment moines, lorsqu'ils vivront du travail de leurs mains, à l'exemple de nos pères et des apôtres».

Ecoute de la parole, psalmodie et travail manuel : après des siècles, ces instruments n’ont rien perdu de leur efficacité. Ils continuent de façonner le champ de notre expérience du Dieu vivant.

Pour en revenir au chapitre que nous venons de lire, Adalbert de Vogüé fait remarquer que le trait retenu aujourd'hui par saint Benoît - la récitation de l'ensemble du psautier en un seul jour - recouvre en réalité un fait exceptionnel, survenu une fois en passant, nullement un usage des anciens.

Que conclure d'une telle amplification ? Sans doute saint Benoît a t'il voulu par là souligner l'importance de la psalmodie, son impact pour nous rapprocher de Dieu, non seulement par l'intention et le désir, mais aussi en acte et en vérité.

Parmi les sentences des pères du désert, on peut lire ce dialogue : « Un frère rendit visite à l'un des pères de la laure de Souca, au dessus de Jéricho et lui dit : 'Alors, Père, - comment vas-tu ?' L'ancien répondit : 'Mal'. Le frère dit : 'Pourquoi, Abba ?' L'ancien répondit : 'Parce que voici trente ans que je passe à me tenir chaque jour debout devant Dieu dans ma prière, et tantôt je me maudis moi-même en disant à Dieu : « N'aie pas pitié de tous ceux qui commettent l'iniquité », et « maudits ceux qui s'éloignent de tes commandements ».

Et moi qui suis menteur je dis encore chaque jour à Dieu: « Tu perds tous ceux qui disent le mensonge ». Et moi qui ai de la rancune contre mon frère, je dis à Dieu : « Pardonne nous comme aussi nous pardonnons ». Et moi qui mets tout mon souci dans le manger je dis : « J'ai oublié de manger mon pain » … Et tout plein d'orgueil et de jouissance de la chair, je me rends ridicule en psalmodiant : « Vois mon humilité et ma peine et remets moi tous mes péchés ». Et alors que je ne suis pas prêt, je dis: « Mon cœur est prêt, ô Dieu ». Et en un mot tout mon office et ma prière ont tourné pour moi en reproche et en honte'.

Le frère dit à l'ancien : 'Je pense, Père, que David a dit tout cela pour lui-même'. Alors l'ancien dit en gémissant : 'Que dis-tu, frère? Pour sûr, si nous n'observons pas ce que nous psalmodions devant Dieu, nous allons à la perdition' ».

Ce que saint Benoît énoncera demain sous forme positive quand il nous enjoindra de « considérer comment nous devons nous tenir en la présence de Dieu ». C’est par l'ajustement, jour après jour, de notre vie sous son regard que « notre esprit » pourra « être en accord avec notre voix ».

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RB 18 d bis et 30ème mardi ordinaire : une tâche porteuse de sens

La remarque de saint Benoît sur la possibilité d’ « adopter une autre distribution des psaumes » est intéressante, en tant qu’elle attire notre attention sur ce qui doit soutenir nos diverses manières de faire. Au cours du temps et des temps, les choses ne sont pas toujours disposées de la même façon, simplement parce les circonstances et les mentalités changent.

Quand on parle aujourd’hui de l’église, ou plus simplement de religion, un qualificatif qui revient facilement est « dépassée ». Certes, pareille opinion est basée sur beaucoup de clichés, d’à priori qui mélangent un peu tout, mais elle doit nous interpeller. Qu’est-ce qui peut rejoindre nos contemporains dans ce que nous vivons. Autrement dit, il importe que la tâche que nous accomplissons, courageusement ou plus tièdement, selon les jours, soit porteuse de sens, et d’abord pour nous.

Après avoir réglé longuement, minutieusement, l’ordre de la psalmodie, saint Benoît prend soin de relativiser cet ordonnancement et de nous renvoyer au psautier, c'est-à-dire à cette parole de Dieu qui nous est offerte pour étayer, heure après heure, notre relation avec lui. Quelle relation construisons-nous, à Dieu et sur Dieu, à la faveur de notre participation à l’office ?

C’est une tâche, comme le souligne la finale de ce chapitre 18, à recommencer courageusement chaque dimanche, autrement dit à enraciner dans le mystère pascal du Christ qui transforme nos difficultés, nos distractions, voire nos lassitudes, en point de départ vers le meilleur en Lui.

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RB 19 et 30ème dimanche A : l'esprit en accord avec notre voix

Comment ne pas rapprocher ce chapitre 19 de la Règle du passage de la première lettre aux Thessaloniciens que nous entendrons en seconde lecture de la messe ? Soulignant l’exemplarité de leur conduite, saint Paul évoque leur « accueil de la Parole au milieu de bien des épreuves avec la joie de l’Esprit Saint », leur « foi en Dieu, comment ils se sont convertis en se détournant des idoles afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts ».

Saint Benoît nous parle lui aussi ce matin de comportement, plus précisément de notre «maintien pendant la psalmodie », nous exhortant également à une foi ferme, à la mémoire de la Parole, à nous tenir dans ce service du Seigneur « de manière que notre esprit soit en accord avec notre voix ».

« Les moines, disait Benoît XVI dans son discours au collège des Bernardins, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée ». Et lors des Vêpres à Notre Dame de Paris, il s’est pareillement exclamé : «Quelle merveille revêt notre action au service de la Parole divine ! Nous sommes les instruments de l’Esprit ; Dieu a l’humilité de passer par nous pour répandre sa Parole. Nous devenons sa voix, après avoir tendu l’oreille vers sa bouche. Nous mettons sa Parole sur nos lèvres pour la donner au monde. L’offrande de notre prière est agréée par Lui et Lui sert pour se communiquer à tous ceux que nous rencontrons ».

« Qui est à la hauteur d’une telle mission ? » (2 Co 2,16). Nos Pères cisterciens, dans leurs écrits, ne manquent pas de déplorer cette évidente faiblesse qui s’insinue jusque dans nos lieux essentiels ; ainsi Isaac de l’Etoile qui demande dans son sermon 14, 7 : «Où sont-ils donc ceux qui dans le cloître dodelinent de la tête sur leurs livres, à l’église ronflent aux leçons, ou aux chapitres s’endorment à la parole vivante des sermons ? En eux tous le Verbe de Dieu parle et ils le négligent. Le Maître, le Seigneur parle et l’homme, le disciple dort » (Sermon 14,7).

Si, comme le disait le pape, le Seigneur a l’humilité de passer par nous pour répandre sa parole, c’est par ce même chemin d’humilité que nous apprenons à Le servir dans cette école qu’est le monastère, autrement dit en ouvrant notre misère à sa miséricorde, dans une conscience de plus en plus vive que nous portons « le trésor de la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ dans ces vases d’argile » que nous sommes, « pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous » (2 Co 4, 6-7).

« Servez le Seigneur avec crainte » ; et encore « Psalmodiez avec sagesse », recommande saint Benoît au cœur de ce chapitre 19 ; nous connaissant telles que nous sommes sous le regard de Dieu, « nous chanterons alors en présence des anges », «l’esprit en accord avec notre voix »

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RB 19 bis et 7ème mardi : être sous le regard de Dieu

Là où la traduction parle de « maintien pendant la psalmodie », le latin utilise le terme de disciplina, dérivé, comme le mot disciple, d’un verbe qui signifie apprendre. Ce chapitre 19 de la Règle nous dit que l’apprentissage porte avant tout sur une manière d’être ; sans quoi nos manières de faire restent vides et ne peuvent tenir.

Il s’agit, dit la conclusion, de « considérer comment il nous faut être sous le regard de la Divinité et de ses anges », pareille considération venant donner forme à une manière de «nous tenir pour psalmodier, telle que notre esprit soit en accord avec notre voix ». Il ne suffit pas de chanter juste, c’est nous d’abord qu’il importe d’ajuster.

Pareil réajustement de notre être profond sous le regard de Dieu est bien de mise à la veille d’entrer en Carême. Où s’enracinent nos manières d’être et de faire ? Une fois sur trois saint Benoît parle de « discipline régulière », comme pour mieux nous rappeler la nécessité d’une référence extérieure commune pour cet accord en profondeur de nos personnes à la volonté de Dieu.

Puisse ce temps de préparation à Pâques que nous débuterons demain être l’occasion d’expérimenter combien chaque ajustement de notre être ensemble, à l’office, à l’oraison, au scriptorium, au travail, au réfectoire, etc. nous aide à progresser dans la foi sous le regard de Dieu.

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RB 19 ter et 30ème mardi : présence

Si l’église et la liturgie sont lieu et temps fondamentaux de notre présence à Dieu, sa présence à lui n’y est pas confinée : « Partout, commence par nous dire ce chapitre 19 de la Règle, nous croyons fermement que Dieu est présent ». L’office est un moyen privilégié certes, mais un moyen seulement, parmi d’autres, de revivifier notre présence à la Présence qui nous précède et nous dépasse.

« Les yeux du Seigneur, continue saint Benoît, considèrent en tout lieu les bons et les méchants. Mais surtout, il faut le croire fermement lorsque nous assistons à l’office divin ». Assister, ad-sistere, c’est, littéralement, se tenir debout près de : la foi est l’axe de notre maintien pendant la psalmodie comme elle l’est de notre progression vers Dieu en tout lieu et en tout temps.

Notre présence à Dieu dans le concret de la célébration, souligne en finale ce passage de la Règle, se traduit par un « accord de notre esprit avec notre voix », ce qui consiste non seulement à penser à ce que nous disons, mais dans ce que saint Benoît nomme la mémoire : « Ayons donc toujours dans la mémoire ce que dit le prophète ». L’office nous rappelle qui est Dieu, avant même de rappeler à Dieu le souvenir de ceux qui l’invoquent.

Plus profondément encore que les diverses pensées qui traversent notre esprit au cours de la psalmodie, sa présence nous travaille à travers les paroles que nous chantons, écoutons. Nous avons beau nous égarer ailleurs, elles nous ramènent obstinément sous le regard de celui qui nous observe non pour nous juger mais pour susciter en nos cœurs le désir d’être en vérité devant lui.

Au sujet de cette présence de Dieu et à Dieu venant à bout de nos épaisseurs les plus ancrées, Gertrude d’Helfta écrit au livre II du Héraut: « Malgré les distractions de ma pensée et tant de plaisirs inconsistants, lorsque, après des heures, ou, hélas ! des jours, et même, je le crains, ô malheur ! des semaines, je revenais en mon cœur, je vous ai toujours trouvé en lui, de sorte qu’il ne me sera jamais possible de lui prétexter que vous vous soyez retiré de moi, fût-ce l’espace d’un clin d’œil, depuis le premier soir jusqu’au moment présent ». La liturgie était pour elle le lieu privilégié où le Seigneur lui avait fait découvrir et goûter la joie de sa présence et de son action en nous.

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RB 19 quater et saint sacrement A : approcher pour tout recevoir

« Dans le siècle futur, écrit Nicolas Cabasilas, nous nous approcherons du Christ à condition d’avoir été préparés ; aujourd’hui, nous sommes préparés à condition de nous approcher. Car alors, il faudra que nous possédions tout pour avancer, tandis que dans le présent, il faut que nous avancions pour tout recevoir ».

Depuis des siècles, l’Eglise nous transmet l’invitation de Jésus à nous approcher, à avancer pour recevoir le don de sa chair et de son sang qui nous préparent au festin du Royaume : « Prenez, et mangez-en tous … Prenez, et buvez-en tous ». Le caractère quotidien de nos eucharisties risque d’émousser notre sentiment, mais il s’agit ici bien plus que de perception ; la liturgie parle de mystère.

Y participer, c’est nous laisser transformer et devenir semblable à celui qui s’offre à nous pour notre salut : « Quand nous mangeons sa chair immolée pour nous, nous sommes fortifiés ; quand nous buvons le sang qu’il a versé pour nous, nous sommes purifiés », proclame la première préface de l’eucharistie, et la seconde déclare pareillement : « Nous venons à la table d’un si grand mystère nous imprégner de ta grâce et connaître déjà la vie du Royaume ».

Concernant notre maintien pendant la liturgie, ce chapitre 19 de la Règle commence par faire appel à notre foi. « Partout nous croyons fermement que Dieu est présent et que les yeux du Seigneur considèrent en tout lieu les bons et les méchants. Mais surtout il faut le croire fermement lorsque nous assistons à l'office divin. »

C’est aussi notre foi que requiert avant tout la fête de ce jour. Dans son premier petit traité consacré au sacrement de l’autel, Baudouin de Ford dit du Christ que « caché dans le sein du Père, la foi le trouve ; caché dans une humanité, la foi le trouve encore ; et c’est encore la foi qui le découvre dans le sacrement où il se cache.Grande est la vertu de la foi qui obtient une telle grâce de familiarité avec Dieu ! Que ce soit ici où là qu’elle le trouve, elle a accès auprès de lui ».

Croyons nous jusque là à cette stupéfiante proximité de Dieu, c’est-à-dire jusqu’à nous laisser régénérer au plus profond, assimiler au Christ pascal qui s’offre quotidiennement à nous dans le sacrement ? Exposons nous, nous aussi, à devenir les membres vivants de Son Corps, car, comme l’écrit encore Nicolas Cabasilas, « on ne peut se préparer au futur autrement qu’en recevant dès ici bas la vie du Christ ».

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RB 20 et 30ème jeudi ordinaire : la pureté du coeur

« La fin de notre profession, dit l'abbé Moïse dans la première des conférences de Jean Cassien, consiste en le royaume de Dieu ou royaume des cieux ... mais notre but est la pureté du cœur, sans laquelle il est impossible que personne atteigne à cette fin ... Si nous nous proposons ce but, toujours nos actes et nos pensées iront droit à l'obtenir. Mais, s'il ne nous reste invariablement devant les yeux, nos efforts, vains et incertains, se dépenseront en pure perte ».

Saint Benoît, lui aussi, dans ce chapitre 20 de la Règle, nous parle de pureté. Avec une certaine insistance, d’ailleurs, puisqu’en cinq versets, le mot revient trois fois. Il est successivement question de « pure dévotion », de « pureté du cœur », de « prière pure ». Pour définir le terme, le dictionnaire parle de « ce qui est sans souillure, sans mélange, sans éléments étrangers ». La pureté se présente donc moins comme une série de vertus à acquérir que comme un dépouillement intérieur.

« Notre pureté, affirme Guerric d’Igny dans l’un de ses sermons, consiste avant tout en ceci : retrancher tout ce qui nous est superflu ». De fait, saint Benoît oppose ici « la pureté du cœur » à « l'abondance des paroles », de même qu'il met en rapport la « pure dévotion» et une attitude toute d’humilité. Il est aussi question d’une prière à la fois « pure et brève ».

Pour saint Benoît, la pureté réside dans un évidement du cœur devenant capacité pour Dieu, la question essentielle étant celle de la transformation profonde qui s’opère là, de notre sanctification finalement. La pureté n'est en tout cas jamais visée pour elle même, elle procède d'une orientation vers Dieu rappelée dès les premières lignes. Elle renvoie à la manière adéquate de le supplier, de nous adresser à Lui. Elle est en quelque sorte le milieu ambiant d'une relation dynamique avec Lui, relation sans laquelle nous nous enfermons dans un perfectionnisme illusoire.

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ». Le chapitre précédent insistait sur cette vue de foi qui sous tend la prière comme mise en présence de Dieu, lieu d'un dialogue où s'exprime notre consentement à son action en nous, où grandit l'ouverture de notre cœur qui se laisse purifier, c'est à dire simplifier, unifier par la grâce. Cela, qui est l'affaire de toute une vie, est aussi à reprendre chaque jour.

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RB 21 et 13ème mardi ordinaire : un retournement salutaire

Le début de ce passage évoque les frères de sainte vie. Le terme utilisé, conversatio, est aussi riche de sens que difficile à traduire : action de tourner et retourner quelque chose, d'où manière de se comporter, genre de vie, commerce, relations; mais aussi action de se retourner, d'où conversion, transformation.

Si l'on regarde les différentes occurrences du mot dans la Règle, un itinéraire se dessine. Au plus bas, ou du moins à l'opposé des frères de sainte vie, il y a la misérable condition «conversatio » des sarabaïtes ou des gyrovagues dont il vaut mieux ne pas parler ! Le point de départ se situe au chapitre 58 : il est question de celui qui frappe à la porte du monastère en vue de s'engager dans la vie religieuse, plus littéralement pour changer de vie, en vue d’une conversatio.

Le chapitre 1 a d'ailleurs mentionné la ferveur qui caractérise ce début dans la vie religieuse, de même que le chapitre 73 dira qu'observer la Règle suffit pour faire preuve d'un commencement de vie monastique, de conversatio. Mais cette conversatio n'est pas qu'initiale, elle est et demeure comme fondement de la démarche monastique, au point qu'elle fait l'objet d'un engagement solennel. Celui qui est reçu dans la communauté promet publiquement, dans l'oratoire, stabilité, vie religieuse « conversatio morum suorum» et obéissance.

Par la suite, la progression se fera corrélativement dans la vie religieuse, la conversatio, et dans la foi (Prol 49), et finalement, la pratique des enseignements des saints Pères amènera au sommet de la perfection celui qui aspire à la vie parfaite, à la perfection de la conversatio (ch 73). Conversatio qui englobe tous les aspects de la vie du moine, à commencer par les plus terre à terre : le chapitre de demain parlera de la literie adaptée au genre de vie, à la conversatio.

Pareil genre de vie n'a donc rien de statique ni d'éthéré, à travers lui s'opère une transformation intérieure qu'il favorise mais ne produit pas automatiquement : on pourrait dire qu'il est opérant, efficace, dans la mesure où le moine s'y engage avec foi, avec l'élan qui caractérise ceux qui se laissent enseigner par ce qui leur est proposé là de vivre. Le signe de la conversatio est alors une façon nouvelle de se situer dans la relation aux autres et aux choses, une grâce de devenir vraiment soi-même en étant tourné vers Dieu.

A l’inverse, la fin de ce chapitre 21 établit un parallèle entre « être enflé d'orgueil » et « ne pas vouloir s'amender ». Mendum, c'est l'erreur, la faute, et mendax, le menteur. L'orgueilleux se trompe, et s'il ment, c'est d'abord à lui-même. Nulle place ici pour une conversatio. Qu'est ce qui peut, de l'intérieur, transformer notre manière de vivre? Un verbe est revenu trois fois dans ce bref chapitre de la Règle : choisir. C'est à travers nos choix quotidiens que notre conversatio progressera.

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RB 21 bis et 13ème dimanche B : les forces de la Rédemption

Le frère de sainte vie établi doyen et le doyen déposé parce qu'enflé d'orgueil nous mettent face à deux attitudes : l'une obstinément refermée sur soi et l'autre perméable à la grâce, ouverte au salut. Elles s’excluent mutuellement. Pourtant, du fait de notre être marqué par le péché, les deux nous habitent et il nous faut sans cesse passer de la première à la seconde pour devenir « dignes », selon le terme employé par saint Benoît, parce qu’ajustées aux vues de Dieu.

L’évangile de ce 13ème dimanche ordinaire nous montre le chemin qui est une fois de plus celui du dépouillement dans l’ouverture à la puissance de la grâce. « Ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal », dit Jésus à la femme malade depuis douze ans, et au chef de synagogue à qui l’on annonce la mort de sa fille : « Ne crains pas, crois seulement».

Pour éclairer cette « action spéciale de Dieu dans la faiblesse et le dépouillement de l'homme », ainsi que « le renouvellement d'énergie spirituelle » qui en découle, il vaut la peine de se reporter à la lettre apostolique « Salvifïci doloris » de Jean Paul II. Il nous y parle de « la grâce du Rédempteur agissant au vif des souffrances humaines ». Cette souffrance multiforme, puisque « la souffrance, en soi, c'est éprouver le mal », nous accompagne d'un bout à l'autre de l'existence, non pour nous faire sombrer dans la désespérance, mais, « d'une façon mystérieuse », comme « un appel pour l'homme à se dépasser lui-même ».

« Lentement mais sûrement, dit encore Jean-Paul II, le Christ introduit l'homme qui souffre, dans ce monde qu'est le Royaume du Père, en un sens à travers le cœur même de sa souffrance. La souffrance, en effet, ne peut être transformée par une grâce venant du dehors, mais par une grâce intérieure. Le Christ, de par sa propre souffrance salvifique, se trouve au plus profond de toute souffrance humaine et peut agir de l'intérieur par la puissance de son Esprit ... Cette souffrance, plus que tout autre chose, ouvre le chemin à la grâce qui transforme les âmes. C'est elle, plus que tout autre chose, qui rend présentes dans l'histoire de l'humanité les forces de la Rédemption ».

La liturgie de ce jour nous invite à saisir cette « grâce spéciale » qui s'enracine dans le mystère pascal du Christ : « Lui qui est riche, nous rappelle saint Paul en seconde lecture, il est devenu pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches de sa pauvreté ». Cette richesse toujours offerte fait de nous, non des modèles de perfection, mais des êtres renouvelés dans la foi au Christ vainqueur de la mort.

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RB 22 et 8ème dimanche ordinaire A : toujours prêts

Entre la première partie de ce chapitre 22, où le verbe « dormir » revient 6 fois, et la seconde, dans laquelle il est au contraire question, par deux fois, de « se lever », saint Benoît insère cette brève injonction : « Que les moines soient toujours prêts ». L’expression se retrouve une autre fois dans la Règle, au chapitre 48. Il y est stipulé que : « au premier coup de None, les frères quitteront tous leur travail de façon à être prêts quand le second coup sonnera ».

Si « être prêt » ne marque plus ici la sortie du sommeil mais la fin du travail, l’un et l’autre cas débouche pareillement sur la célébration de l’œuvre de Dieu. A la question que les juifs posaient un jour à Jésus : « Que nous faut-il faire pour travailler à l’œuvre de Dieu », saint Benoît répond pour nous aujourd’hui : « Que les moines soient toujours prêts ». Autrement dit, que nous dormions ou que nous travaillions, il nous faut être toujours prêtes à signifier notre orientation vers Dieu, de façon privilégiée dans la célébration de l’office divin, mais aussi dans tout ce qui fait notre vie.

Etre prêt, selon la signification du terme latin, c’est être « bien préparé, bien pourvu, bien outillé ». Nous voici renvoyées une fois de plus aux instruments des bonnes œuvres. Les numéros 37 et 38 qui se rapportent à la thématique du sommeil, font partie d’une liste de 7 outils introduits par une formule négative : « N’être point orgueilleux, ni adonné au vin, ni grand mangeur, ni endormi, ni paresseux, ni murmurateur, ni détracteur ».

La mise en œuvre de ces sept éliminateurs d’excès débouche sur une attitude positive : «Mettre en Dieu son espérance ». On pourrait dire qu’ils nous préparent à nous mettre debout, à nous lever pour accomplir l’œuvre de Dieu, ou plutôt, pour le laisser accomplir en nous sa volonté, comme l’exprime l’instrument suivant : « Si l’on voit en soi quelque bien, l’attribuer à Dieu et non à soi-même. Se reconnaître, au contraire, toujours comme auteur du mal qui est en soi et se l’imputer ».

« Etre prêt », comme l’explique encore Guerric d’Igny dans le troisième de ses sermons, c’est « aller à la rencontre du Seigneur, rempli de confiance ». Confiance parce que sa grâce sans cesse nous relève et nous donne de courir dans la voie de ses commandements. « Levons nous donc, enfin, disait déjà le Prologue, l'Ecriture nous y incite : L'heure est venue de sortir de notre sommeil. Ouvrons les yeux à la lumière divine. Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu ». Sommes-nous toujours prêtes à lui répondre ? L’évangile du jour vient nous rappeler que le Seigneur, lui, est toujours prêt à accomplir en nous son œuvre de salut pour peu que nous nous en remettions à lui.

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RB 23 et 31ème dimanche A : celui qui peut donner le salut pour toujours

Beaucoup de « si » dans ce bref chapitre de la Règle : cinq en cinq versets ! Quatre dessinent la trajectoire du pécheur : « S’il se rencontre quelque frère récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou murmurateur … S’il ne s’amende pas … Si, malgré cela, il ne se corrige pas … S’il est endurci ».

Un passage du sermon 6 d’Isaac de l’Etoile illustre bien l’emprise des vices dans laquelle le malheureux est tombé : « L’orgueil, dit-il, l’a privé de Dieu ; l’envie, des autres ; la colère, de soi-même ; la tristesse l’a jeté à terre ; l’avarice l’a enchaîné ; la gourmandise l’a dévoré ; l’impureté en a fait une ordure. Telles sont les forces qui luttent contre l’âme et complotent contre la malheureuse ; tels sont les bandits qui attaquent celui qui descend ».

Il est donc des plus urgent de considérer le « si » restant, le plus important des cinq, car il donne la clé pour sortir du cercle infernal ! « S’il comprend la gravité de cette peine », ajoute saint Benoît à propos de l’excommunication prescrite en de telles circonstances. Tout le poids, autrement dit l’efficacité de la mesure, est liée à la compréhension de ce qu’elle représente, non pas tant de mise hors communion avec Dieu, avec les autres, avec ce que nous sommes profondément, cela est la conséquence de la faute, mais d’appel pressant à nous amender, à nous corriger, c'est-à-dire à nous retourner, encore et toujours, dans le concret de notre cœur et de notre vie, vers le Christ Sauveur.

Bien dans la ligne de l'évangile des lectures de la messe, saint Benoît, au centre de ce chapitre 23, nous réfère au « précepte du Seigneur ». Quels que soient les contours et les détours de nos voies, la force de sa parole demeure pour nous en sortir et nous aider à repartir de Lui, renouvelées.

« Si, dit à son tour Isaac de l’Etoile dans son sermon 33, 5, un homme esclave du péché, malade du péché, faible contre le péché, désire être sauvé par lui [Jésus, le Fils de Dieu], qu’il sorte de son péché par la pénitence, qu’il le rencontre par la foi, qu’il le suive en criant par la prière. Car toujours il chemine, lui qui ne s’est pas arrêté sur le chemin des pécheurs. Que le captif vienne à celui qui est libre et par là peut le libérer ; l’infirme, à celui qui, ayant pâti dans l’infirmité, sait compatir ; le faible, à celui qui, opérant par sa parole puissante la purification des péchés, peut donner le salut pour toujours ».

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RB 23 bis et 2ème dimanche de carême C : le chemin des pécheurs

Ce chapitre 23 sur « l’excommunication pour les fautes » pourrait aussi bien s’intituler : l’échelle du pécheur. A l’inverse de l’échelle de l’humilité que l’on monte en descendant, c’est une descente que jalonnent les quatre si en gradation qui traversent ce passage de la Règle : « S’il se rencontre quelque frère récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou murmurateur … S’il ne s’amende pas … Si, malgré cela, il ne se corrige pas … S’il est endurci ».

Parlant des « gens qui vivent en ennemis de la croix du Christ », saint Paul, en seconde lecture de la messe, indique où mène pareille pente : « Ils vont tous à leur perte ». Ces gens, souligne t’il encore, sont nombreux. Ne nous rangeons donc pas trop vite parmi les « citoyens des cieux ». A travers l’épisode de l’homme riche (ou de l’homme qui accourt), la retraite nous a rappelé les obscurs refus qui peuvent se cacher sous nos plus véhémentes générosités.

En regard, la figure de Bartimée nous a montré à revenir de nos éloignements en nous laissant toucher par la parole du Christ sauveur au cœur de notre misère. Le cinquième « si » de ce chapitre 23 : « S’il comprend la gravité de cette peine [de l’excommunication] », pointe dans la même direction. Placé en avant dernière phrase, il est comme une dernière chance, une main qui reste jusqu’au bout tendue.

C’est à partir de la prise de conscience de ce hors communion où, de par nous-mêmes, de par nos seules forces, nous nous enfonçons, qu’une remontée peut s’opérer, car alors nos regards se portent sur Jésus seul : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le». Ce rôle axial de la parole qui nous sauve ressort également dans le fait qu’au centre de ce passage de la Règle, saint Benoît nous réfère au « précepte du Seigneur ». Car c'est lui seul, comme le stipule encore saint Paul « qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend capable de tout dominer ».

Quels que soient les contours et les détours de nos voies, la force de la parole de Dieu demeure pour nous en sortir et nous aider à repartir de Lui, renouvelées. « Si, avance à son tour Isaac de l’Etoile dans son sermon 33,5, un homme esclave du péché, malade du péché, faible contre le péché, désire être sauvé par lui [Jésus, le Fils de Dieu], qu’il sorte de son péché par la pénitence, qu’il le rencontre par la foi, qu’il le suive en criant par la prière.

Car toujours il chemine, lui qui ne s’est pas arrêté sur le chemin des pécheurs. Que le captif vienne à celui qui est libre et par là peut le libérer ; l’infirme, à celui qui, ayant pâti dans l’infirmité, sait compatir ; le faible, à celui qui, opérant par sa parole puissante la purification des péchés, peut donner le salut pour toujours ».

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RB 24 et 1er dimanche de carême B : avoir faim du Christ

Qu’y a-t-il de commun entre Jésus poussé au désert où il reste quarante jours et le frère privé de la table commune que nous présente ce chapitre 24 de la Règle ? Si l’un et l’autre ont été tentés, le premier n’est pas seulement vainqueur, là où le second a succombé. «Le Christ, nous dit la première lettre de saint Pierre en deuxième lecture, est mort pour les péchés, une fois pour toutes ; lui, le juste, il est mort pour les coupables afin de nous introduire devant Dieu ». Par lui, avec lui et en lui, le passage de l’excommunication au pardon est définitivement ouvert.

Ce qu’il proclame à la fin de l’évangile du jour : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle », fait écho à la déclaration de Dieu en première lecture, lorsqu’il établit son alliance avec Noé et toutes les générations à venir : « Les eaux ne produiront plus le déluge qui détruit tout être vivant».

Autrement dit, le Christ nous a délivré du péché et de la mort dans laquelle nous plongeaient nos fautes : quelle que soit leur gravité, il nous presse de « nous ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle », comme nous en demandons la grâce dans l’oraison de ce premier dimanche de carême.

La « satisfaction convenable », pour les baptisés que nous sommes, ne consiste pas, en effet, dans des pratiques pour « être purifiés de souillures extérieures », mais dans un «engagement envers Dieu avec une conscience droite », qui est « participation à la résurrection de Jésus Christ ».

Le repas pris seul par le frère coupable nous interroge sur le pain que nous voulons manger : celui du Christ est un pain de communion. « Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient ». Ainsi que l’exprimera la troisième prière de la messe, laissons ce pain que nous « recevons du Seigneur notre Dieu » à chaque eucharistie, « renouveler nos cœurs : il nourrit la foi, fait grandir l’espérance et donne la force d’aimer ».

Un nouveau carême nous est donné pour nous laisser « enseigner par le Dieu qui nous sauve » et progresser sur ce chemin de la conversion, du pardon, de la communion, où il «nous apprend à toujours avoir faim du Christ, seul pain vivant et vrai, et à vivre de toute parole qui sort de sa bouche ».

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RB 24 bis et sacré coeur de Jésus : le coeur du monde

A nouveau, une citation de Nicolas Cabasilas. Il écrit : « Nous ne pouvons pas fuir les grâces de Dieu envers la nature, nous les recevons toutes, que nous le voulions ou non – car Dieu fait du bien même à ceux qui ne le veulent pas et use de contrainte par amour pour eux, en sorte que lorsque nous voulons secouer de nous ses bienfaits, nous ne le pouvons pas …

Mais ce qui dépend du vouloir humain – je veux dire de choisir le bien, le pardon des offenses, la droiture de mœurs, la pureté de l’âme, la tendresse envers Dieu – la récompense de tout cela est la béatitude suprême. Et ces biens, il dépend de nous de les saisir ou de les fuir, si bien qu’ils sont accessibles à ceux qui le veulent, mais ceux qui ne le veulent pas, comment pourraient ils en jouir ? Car il n’est pas possible de vouloir contre son gré, ni d’être contraint volontairement ».

Le siège de la volonté, dans la Bible, c’est le cœur. La volonté du Christ, dont nous vénérons en ce jour le « Sacré-Cœur », est que tous « les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance ». Pas n’importe quelle vie, la vie en lui, pour boucler la boucle avec l’ouvrage de Cabasilas justement intitulé « la vie en Christ ». Mais nous, que voulons-nous? « Veux-tu guérir ? », continue de nous demander Celui dont le cœur brûle du désir de notre salut.

« Alors Dieu créa son cœur et l’installa au milieu du monde », écrit Hans Urs Von Balthazar dans son ouvrage « le cœur du monde ». Il voit dans ce cœur « le moyen suprême » conçu par Dieu « pour pénétrer à l’intime du monde et le transformer de l’intérieur, le talisman pour faire sauter la porte verrouillée » par le péché et la mort.

En contemplant le cœur de Jésus, à la fois « uni substantiellement au Verbe de Dieu » et « formé par le Saint Esprit dans le sein de la Vierge Mère », nous ne pouvons qu’entrer plus intimement dans cette présence à la présence de Dieu qui renouvelle le monde en commençant par le cœur de l’homme. Afin de nous y aider, la préface du jour parle des «sacrements de l’Eglise nés du côté transpercé du Christ pour que tous les hommes, attirés vers son Cœur, viennent puiser la joie aux sources vives du salut ».

Comment nous disposer à « recevoir de cette source divine une grâce plus abondante », sinon par une ouverture de notre cœur aux « merveilles de l’amour de Dieu » révélées dans le « cœur de son Fils bien-aimé ». Ce chapitre 24 de la Règle nous en indique le chemin en nous encourageant à réparer nos fautes, légères ou plus graves, par une satisfaction convenable.

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RB 25 et 13ème jeudi : lève-toi et marche

Saint Benoît nous parle ce matin des « fautes graves », c'est à dire, au sens premier, «lourdes, pesantes ». Les anciens n'ont pas attendu Newton pour remarquer qu' « un corps, en vertu de son poids, tend à son lieu propre : le feu, note saint Augustin, tend vers le haut, la pierre vers le bas ; ils sont menés par leurs poids, ils s'en vont à leur lieu ».

La « privation tout à la fois de la table commune et de l’oratoire » manifeste le hors communion où le poids de sa faute a entraîné « le frère coupable ». Quant au « deuil de la pénitence dans lequel il demeure », il souligne l’état critique de ce membre ainsi séparé du corps communautaire.

Il n’est pas question ici de réparation, de satisfaction convenable à accomplir, comme pour mieux lui faire saisir la gravité de ses actes. La « non bénédiction » qui conclut ce chapitre 25 met ainsi devant ses yeux, comme par anticipation, la malédiction qui attend, au « jour du Seigneur », celui qui refuse de s’ouvrir à la grâce du salut.

Que pourrait recevoir celui qui s’alourdit dans l’obstination quand Dieu prend plaisir à faire grâce ? « Maintenant, confesse saint Augustin, puisque tu allèges celui que tu remplis, n'étant pas rempli de toi je suis un poids pour moi ».

L’évangile du jour nous montre à quel point nos péchés nous paralysent. « Lève-toi et marche », dit Jésus à l’homme couché sur une civière, comme pour mieux nous encourager à reprendre confiance en nous-même et à revenir en communion en nous appuyant sur Lui.

« Le tout, remarque encore saint Augustin, était de ne pas vouloir ce que je voulais et de vouloir ce que tu voulais ». Pareille conversion, la première lecture vient encore de nous le rappeler, passe par une foi sans défaillance en la fidélité du Dieu qui nous sauve.

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RB 25 bis et tous les saints : tous les hommes désirent la béatitude

Ce qui caractérise les saints, ce n’est pas quelque impeccabilité hors d’atteinte, mais la communion. Or il n’y a pas de communion possible, que ce soit avec Dieu ou entre nous, sans conversion personnelle et permanente. Même nos fautes, quel qu’en soit le poids, peuvent servir à la construire, à la faire grandir, pour peu qu’au lieu de nous laisser enfermer par elles dans nos bonnes raisons, notre bon droit, nos bonnes excuses, elles deviennent une occasion de nous remettre en cause et de nous ouvrir à l’amour de Dieu qui veut que nous soyons appelés ses enfants et le soyons en vérité.

La montagne que les textes du jour dressent devant nous n’est pas celle, infranchissable, de nos péchés mais celle des béatitudes sur laquelle le Seigneur lui-même nous invite à chercher sa face : « Tous les hommes sans exception, dit Isaac de l’Etoile dans son 1er sermon pour la Toussaint, désirent la béatitude, mais sur elle ils ont des idées différentes … Aussi le docteur de tous les hommes que la seule charité rend débiteur des sages et des insensés, commence par redresser ceux qui s’égarent, dirige ensuite ceux qui sont sur la route, enfin accueille ceux qui frappent à la porte ».

Et au sermon 2, il continue dans le même sens : « Le ciel est aux pauvres, la terre est aux doux. Aux disputeurs que reste-t’il ? » La fête de la Toussaint, aujourd’hui, comme la commémoration de tous les défunts, demain, nous appellent à dépasser nos étroitesses en considérant la plénitude qui nous attend auprès de Dieu, plénitude qui commence dès ici et maintenant chaque fois que nous choisissons de repartir de lui et vers lui.

« Toi donc aussi, lance saint Bernard dans son premier sermon pour le travail de la moisson, si tu as résolu dans ton cœur de t’écarter du mal et de faire le bien, de persévérer dans ce que tu as entrepris et d’y faire sans cesse des progrès, et si – pour peu qu’il t’arrive d’agir avec moins de droiture, selon l’humaine faiblesse – tu es décidé à ne pas persister dans ce fléchissement, mais à te repentir et à t’amender dans la mesure de tes forces : alors oui, sans aucun doute, tu seras saint, toi aussi, tout en te trouvant encore, pour le moment, dans la nécessité de t’écrier : Garde mon âme car je suis saint ».

C’est à travers nos consentements de chaque jour qu’il nous est donné d’entrer plus avant dans le désir qu’à Dieu de « nous sanctifier dans la plénitude de son amour ». Pour nous y aider nous avons l’exemple et l’appui de tous ceux qui, au long des siècles, nous ont précédées sur ce chemin. Notre bonheur sera à la mesure de notre réponse : comme elle, il peut être de tous les instants.

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RB 26 et tous les fidèles défunts : croissance commune au sein d'un même avenir

Les variations du calendrier nous font commémorer simultanément cette année tous les fidèles défunts, puisque nous sommes le 2 novembre, et la résurrection du Seigneur, puisque le dimanche est très particulièrement consacré à ce mystère.

Rien de contradictoire dans cette double célébration, bien au contraire : c’est en passant par la mort que le Christ nous en a délivrés et sa résurrection est le gage de notre salut. « Oui, nous sommes sauvés par la mort de ton Fils, dit à Dieu le Père la 4ème préface des défunts, et nous attendons qu’un signe de toi nous éveille à la vraie vie, dans la gloire de la résurrection ».

Saint Benoît, lui, nous parle ce matin encore d’excommunication, ou plus exactement des frères excommuniés, auxquels il interdit de « se joindre en quelque manière que ce soit, ou de parler, ou de faire une commission », sauf « permission de l’abbé ». Il est en effet d’autant plus capital ici que toute démarche s’inscrive dans l’obéissance, que c’est la désobéissance qui a causé la séparation d’avec la communauté, ce que la peine d’excommunication ne fait qu’expliciter pour mieux engager celui qui a failli à retourner au plus vite en communion, par ce que le chapitre 27 nommera demain « une humble satisfaction ».

Si nous sommes séparés physiquement de ceux qui sont morts, c’est dans le Christ que se réalise notre communion, comme le rappelle une des prières sur les offrandes : «Seigneur, que tous les fidèles défunts soient admis dans le Royaume de ton Fils qui nous unit les uns aux autres par le mystère de son amour ». Tout ce que nous faisons pour consolider notre communion ou pour la rétablir lorsqu’elle a été blessée, autrement dit notre réceptivité à la grâce, donne tout son poids d’authenticité à notre prière pour ceux qui, dans leur passage vers le Père, ont à s’ouvrir au pardon et au don de Dieu.

« Il n’y a d’amour, écrivait Teilhard de Chardin, que dans la croissance commune au sein d’un même avenir ». Aussi bien la liturgie du jour en nous invitant à nous unir à la supplication de l’Eglise pour nos frères défunts, que ces chapitres de la Règle qui nous pressent de réparer nos torts et de revenir en communion travaillent dans ce sens.

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RB 26 bis et 14ème dimanche A : à la vue de ce qui nous manque

Dans le chapitre précédent, il était déjà question de ne pas se joindre au frère coupable d’une faute grave. « Aucun frère, stipulait d’emblée saint Benoît, n’aura avec lui ni relation ni entretien ». L’interdiction est reprise ce matin, encadrée de deux précisions. Saint Benoît parle, au début de ce très court passage, de celui « qui se joint au frère excommunié sans permission », et le chapitre se termine par la mention de « la même peine de l’excommunication que subit celui qui ose » agir ainsi.

Demain, en revanche, le chapitre 27 mentionnera « l’envoi de senpectes qui consoleront le frère qui est dans le trouble et l’engageront à faire une humble satisfaction ». L’action de ces « frères anciens et sages », loin d’être sans permission, relève au contraire d’une mission : celle d’encourager « le frère qui a failli » à ne pas demeurer « sous l’emprise de la chair » mais à se mettre, à se remettre, « puisque l’Esprit de Dieu habite en lui, sous l’emprise de l’Esprit ». « Car, nous avertit saint Paul en seconde lecture, si vous vivez sous l’emprise de la chair, vous devez mourir, mais si, par l’Esprit, vous tuez les désordres de l’homme pécheur, vous vivrez ».

Telle est la voie, « révélée aux tout petits », pour quitter la peine de l’excommunication et retourner à la pleine communion. L’invitation de Jésus – « venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos » – s’adresse à chacun, sans distinction, si loin, si hors communion qu’il soit, l’appelant à se faire disciple, c'est-à-dire à se laisser enseigner par lui la douceur et l’humilité du cœur qui sont les siennes.

Que conclure de ces rapprochements ? Ils nous montrent que ce qui est capital dans le processus de guérison n’est pas la mise à l’écart, puisqu’elle est modulable, mais l’obéissance, du fait qu’au départ de tout il y a la désobéissance, comme le spécifiait le premier de cette série de chapitres consacrés à « l’excommunication pour les fautes ». Le chapitre 23 a en effet débuté par l’évocation du « frère récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou murmurateur ou qui viole en quelque point la sainte Règle et les ordres des anciens, et cela avec mépris ». Aller utilement, salutairement vers lui ne peut se faire dans la transgression.

Ces modalités de l’excommunication n’ont d’autre but que de dégager un espace pour retrouver sens, à la fois direction et conscience, que d’ouvrir un temps pour un réajustement salutaire. « Nulle part, écrit Guillaume de Saint Thierry dans sa lettre aux frères du Mont Dieu, la mesure de l’imperfection humaine ne se découvre mieux que dans la lumière du visage de Dieu, dans le miroir de la vision divine. Là, au sein du jour éternel, à la vue toujours plus nette de ce qui lui manque, l’âme corrige de jour en jour par la ressemblance tout ce qui est fautif en elle du fait de la dissemblance. Elle se rapproche par la ressemblance de celui dont la dissemblance l’avait éloignée ».

Pour achever de nous convaincre de venir à celui dont « le joug est facile à porter et le fardeau léger », Zacharie nous le montre « venant vers nous dans l’humilité de sa justice». A nous, encore et toujours, de nous laisser rejoindre.

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RB 27 et 14ème dimanche C : des amis de la paix

La liturgie de ce 14ème dimanche ordinaire nous adresse un triple message de paix. Le livre d’Isaïe, en première lecture, associe paix et consolation : « Voici ce que dit le Seigneur : je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve … dans Jérusalem vous serez consolés ».

Saint Paul, en deuxième lecture, inscrit quant à lui cette paix sur fond de la nouvelle création née de la croix du Christ : « Que la croix du Christ reste mon seul orgueil … Ce qui compte … c’est la création nouvelle … Pour le véritable Israël, paix et miséricorde ».

Dans l’Evangile, enfin, la paix avance de concert avec la bonne nouvelle du salut : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : Paix à cette maison … Guérissez les malades et dites aux habitants : Le Règne de Dieu est tout proche de vous ».

C’est la paix également, la paix-consolation, la paix-recréation, la paix-salut, que ce chapitre 27 propose aux « frères qui ont failli » : il est en effet question de « consoler le frère qui est dans le trouble », de prendre « soin des âmes malades », de « rapporter au troupeau la brebis qui s’était perdue ».

Malgré l’usage de tous les moyens : envoi d’émissaires choisis pour leur sagesse, charité redoublée et prière de tous, le chapitre suivant montrera que la pacification n’est pas toujours possible : encore faut-il que l’égaré consente « à faire une humble satisfaction ». Les senpectes peuvent le consoler, le soutenir, mais personne, puisque c’est sa propre personne qui est appelée ici à advenir, n’est à même d’accomplir à sa place le passage de l’humiliation à l’humilité qui seule peut remédier à ce qui a manqué pour cela.

Pourtant, le rôle de ceux qui l’entourent n’est pas négligeable. Maurice Zundel soulignait dans une conférence : « Il n’y a pas de neutralité dans la présence humaine : une présence humaine est une action essentielle. On peut dire que toute notre action tient à notre présence. Votre présence est nécessairement un centre de rayonnement, lumineux ou ténébreux, selon le choix que vous faites de vous-même ».

« Dieu », dont l’oraison de cette 14ème semaine dit qu’il « a relevé le monde par les abaissements de son Fils », a fait le choix de la sollicitude et en « nous tirant de l’esclavage du péché », il nous a offert dès ici et maintenant « une joie sainte », comme il nous fera « connaître un jour le bonheur impérissable ». Et nous, quel choix faisons nous lorsque nous avons failli ou que nous voyons l’autre s’égarer ?

La réponse n’est pas de l’ordre de la théorie mais de l’expérience, et l’on ne saisit rien à moins de se laisser saisir par le bon Pasteur et charger sur les épaules de sa compassion. Ce chapitre 27 se termine, en effet, et très opportunément, sur l’exemple du Christ : c’est en nous référant à lui que nous pourrons l’incontournable abaissement qui ouvre l’issue. Que le résultat ne soit jamais assuré souligne la conjugaison indispensable de la grâce et de la bonne volonté de chacun. A nous de montrer que nous sommes bien des « amis de la paix ».

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RB 28 et 31ème vendredi ordinaire : manque de foi

Le titre de ce chapitre de la Règle : « De ceux qui, souvent repris, refusent de se corriger», vient nous interroger. Voulons-nous vraiment nous corriger de ces fautes, légères ou plus graves, dans lesquelles nous retombons plus ou moins souvent ?

Pour nous sentir davantage concernées par ce que saint Benoît nous dit sur le sujet depuis bientôt une semaine, il suffit de regarder comment nous réagissons à la moindre remarque, à la plus petite remise en cause. « Les onguents des exhortations, les remèdes des divines Ecritures, la prière de la communauté », pour en rester à ces trois mesures toujours d’actualité, ne pourront rien pour nous si, « enflées d’orgueil, nous voulons même défendre notre conduite ».

Déjà dans l’évangile Jésus « s’étonne du manque de foi » de ceux qui se proclament les siens : « il ne peut accomplir aucun miracle » là où les cœurs lui demeurent obstinément fermés. Reste que les abaissements du Fils de Dieu excèdent toutes nos chutes et que, dès lors, nul ne peut arguer que son relèvement soit impossible. Encore faut-il que nous le voulions. Au chapitre 45, saint Benoît parlera de celui qui « n’a pas voulu corriger par un acte d’humilité la faute qu’il a commise ».

Chaque démarche d’humilité ouvre notre faiblesse à la puissance du Christ. Nous appuyons nous suffisamment sur sa grâce ? : elle seule suffit pour nous relever, là où nous n’avons pas fait assez. Comment, aujourd’hui, allons-nous cesser de refuser de nous corriger et mettre en œuvre notre foi ?

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RB 29 et 9ème dimanche A : la voie du retour

L’humilité est assurément l’un des thèmes clé de la Règle de Saint Benoît. Sous différentes formes (verbe, adverbe, nom, adjectif), il en est 51 fois question, 29 de ces occurrences se trouvant concentrées dans le seul chapitre 7.

Aujourd’hui, il s’agit « d’éprouver l’humilité du frère sorti du monastère par sa propre faute et qui désire y rentrer ». L’humilité apparaît comme la condition sine qua non du retour, à l’opposé du « vice qui a causé son départ ».

Au-delà du retour au monastère, c’est bien une conversion qui est ici en jeu, « un total amendement », dit le texte. Déjà au chapitre 27, les senpectes envoyés par l’abbé auprès du frère qui a failli, devaient « l’engager à faire une humble satisfaction ». Là est l’aspect central de leur mission, la consolation mentionnée juste avant et le soutien qui suit n’étant qu’en vue de favoriser ce retournement salutaire.

Le chapitre 28, hier, a pu apparaître comme un constat d’échec, le frère, enflé d’orgueil, ayant refusé de se corriger. L’humilité est un acte de liberté. On peut être engagé, exhorté à le poser, on n’y est jamais obligé. Tous les moyens auront beau avoir été mis en œuvre, si manque ce consentement de la personne, rien ne se passera.

Avec ce chapitre 29 nous sommes arrivés à l’extrême du processus : le frère est sorti « par sa propre faute », autrement dit, en conséquence directe d’un tel enfoncement dans son mal. Maintenant qu’il exprime le désir de rentrer au monastère, l’important va être de tester si les choses ont effectivement bougé, sans quoi ce sera de nouveau très rapidement l’impasse.

Le « dernier rang » n’est pas anodin, il évoque l’abaissement du Christ, et le frère ne pourra y demeurer qu’en se mettant à la suite de celui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. L’orgueil, c’est en effet ne plus rien écouter ni personne hormis soi ! Les choses doivent donc être reprises au point de départ.

De même qu’à celui qui « frappe à la porte du monastère pour s’y engager dans la vie religieuse on lit à plusieurs reprises la Règle tout au long » afin qu’il voit s’il est capable ou non de l’observer, ainsi convient-il de discerner si celui qui revient est maintenant disposé à concrétiser les premières lignes du prologue : « Ecoute … prête l’oreille de ton cœur … reçois … mets-en pratique, afin de retourner par le labeur de l’obéissance à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance ». Sans une telle ouverture, la voie du retour ne pourra être désormais que fermée.

Remarquons que le texte parle de voie, et non de porte. La porte, c’est l’humilité, toujours prête à s’ouvrir, à se rouvrir. Chaque fois que nous tombons, Dieu vient y frapper et nous presse de sortir de nous-même vers lui « qui peut tout », comme le soulignait encore le chapitre précédent.

Demeurer au monastère, est-ce bien pour chacune nous engager sur ce chemin de conversion toujours à reprendre, à rechoisir ? Comment aujourd’hui nous ouvrirons nous à la grâce du Dieu qui sauve ? Saint Benoît répondrait : « Par autant d’actes d’humilité » qui nous apprendrons à préférer le Christ à toutes nos étroitesses. Car il ne suffit pas de lui dire : Seigneur, Seigneur, comme nous le rappelle l’évangile du jour !

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