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L'Eglise, école de communion de l'amour dans nos communautés de vie

(réflexion à partir de la Lettre apostolique de Jean-Paul II 'Novo millenio ineunte')

 

Nous voici rassemblés pour cette journée d'amitié, autour du thème dont vous avez l'intitulé sur les invitations. Au fond, le thème qui va constituer notre méditation dit assez bien à quelques besoins répondent des journées comme celles d'aujourd'hui.

En effet, pourquoi se retrouvent ainsi fraternellement gens du dehors et gens du dedans, sinon comme concrétisation d'une certaine expérience spirituelle, nourrie d'affinités spirituelles, de rencontres, de "complicités" vécues au gré des besoins matériels d'une abbaye (ceux du dedans) et au gré des générosités à subvenir à ces besoins (par ceux du dehors) ? Pourquoi se retrouver ainsi, au fur et à mesure des événements marquant la vie du dedans, l'aumône spirituelle de la prière mendiée par ceux du dehors (au rythme des grands événements qui marquent la vie, les naissances, les morts, les mariages et les ruptures, les maladies, les incertitudes, les angoisses, etc), sans compter l'amitié, un temps visible qui se continue au rythme des parloirs et surtout dans le silence du face à face avec Dieu, sans compter non plus ces journées dont ceux du dehors ont tant besoin où ils viennent étancher leur soif de Dieu et puiser à la belle tradition cistercienne pour mieux réaliser combien Dieu les aime et mieux discerner quelle sera leur réponse? N'est-ce pas pour y vivre en communion ?

Le thème qui va conduire notre journée vous le connaissez donc déjà d'expérience: car ce que vous vivez n'est-ce pas cette "école de la communion" que Jean-Paul II met au cœur de son message au début du nouveau millénaire?

L'ÉGLISE, ÉCOLE DE LA COMMUNION.

1. Après avoir signalé que l'Église qui s'engage dans le III° millénaire reçoit comme premier impératif de se tourner vers Jésus, Jean-Paul II invite à un engagement résolu à témoigner de l'amour, plus précisément à vivre dans l'amour, c'est-à-dire à vivre en communion.

L'Église a pour vocation de manifester au monde l'Amour de la Trinité. Elle naît de cet amour. Elle a charge d'y conduire tout le genre humain.

Cette mission, elle ne l'accomplit pas d'abord en en parlant, mais bien en le vivant. Elle est communion pour introduire à la communion.

"Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres." (Jn 13, 35)

Il faut noter ceci: alors que les Synoptiques rapportent comme signes de crédibilité de l'Évangile, les guérisons, résurrections, protection du mal, l'évangile de saint Jean ne mentionne que l'amour.

Voilà le grand signe de crédibilité.

Le propos du Seigneur ne dit pas "l'amour que vous aurez pour les hommes", mais bien "l'amour que vous aurez LES UNS POUR LES AUTRES". La nuance est de taille. Cette caractéristique sera reprise dans les Actes des Apôtres: "un seul cœur et une seule âme" (Ac 4, 32).

Si le Seigneur en fait un commandement, cela signifie que cette communion ne va de soi, qu'elle est tout autre chose qu'un cocooning, autre chose qu'un foyer spirituel douillet et facile. La communion de charité est un combat. Si on veut savoir l'énergie qu'il faut pour créer une communion, le prix qu'il faut payer, il faut regarder le prix que Jésus a mis pour briser les forces de désunions, de violence, de haine.

2. Il y a quelques dizaines d'années, nous le savons, l'Église était traversée par une forte tension entre les partisans de la communion et ceux de la mission. Il y avait beaucoup d'ambiguïtés, en particulier sur ce qu'on entendait par "communion". Ces ambiguïtés ne venant pas tant des différences de lecture de la parole de Dieu, mais plutôt de ce que le mot pouvait évoquer dans les consciences. Il y avait pour une part, le rejet d'un esprit ghetto, disait-on, résultat de l'indifférence des esprits bourgeois face aux misères des démunis, des gens installés et aveugles, tel le mauvais riche ignorant Lazare. Il y avait, pour d'autres, ce réflexe adolescent de la convivialité chaleureuse et affective, héritage du Romantisme. De nos jours, ce qu'évoque la "communion" relève plutôt du vivre ensemble dans ce qu'il signifie de participation, de démocratie. Nous ne sommes pas des extra-terrestres, pas mêmes les sœurs cloîtrées. Et nos attentes ne sont pas différentes de celles de nos contemporains. Cependant, si une certaine idée de communion traverse nos sociétés, ce panorama tout à fait caricatural peut au moins nous avertir qu'elle ne va pas sans ambiguïté.

Les XIX° et XX° siècles ont été des moments de grands conflits politiques, économiques et sociaux. L'instabilité politique et donc économique y ont été notoires. Les sociétés civiles occidentales se sont installées lentement dans un divorce significatif. D'un côté les relations extérieures entre les individus et donc les réalités juridiques et utilitaires (principalement économique) dont l'équilibre sera recherché dans le jeu de forces contraires, et, d'un autre côté l'aspect personnel et intérieur (requêtes spirituelles ou morales, vie affective et intime). La société civile devenait ainsi un carcan froid et autoritaire, inapte à répondre aux désirs profonds d'une vie chaleureuse, conviviale. Comme par résonance, cette dérive s'est trouvée amplifiée, toujours au XIX° siècle, par cet énorme refus du rationalisme du siècle des Lumières qu'a représenté le Romantisme. Revanche du cœur, des sentiments et de l'autonomie des passions.

Tout ce qui évoque le "retour au Larzac" a été une réaction ,parfois extrêmement violente à cette dérive, reconnue comme dérive "bourgeoise libérale". Jusqu'à tout récemment l'Église n'a pas cessé de s'interroger sur ces mouvements culturels et sur ce qu'ils pouvaient signifier comme attentes. Ce qui me paraît le plus significatif sur le sujet est le travail des évêques européens.

3. Mais si on y regarde bien, la communion, je le disais, est un combat. Et, sans jouer sur les mots, elle est une mission. On peut le comprendre si on réalise bien ce qu'est finalement la communion : la communion n'est pas d'abord un partage de biens mais un partage de personnes.

C'est ici que le propos de Jean-Paul II est important (NMI 43).

Comme vous pouvez le constater, la communion repose (sinon elle serait illusoire et inféconde) sur une conversion. Il s'agit d'un véritable décentrement.

Ensuite la communion est une nécessité pour qui veut aller de l'avant. La pédagogie divine ne fait pas avec les électrons libres et la communion est l'espace, la matrice de croissance et d'envoi de chacune des personnes singulières qui la composent: "Dieu ne nous sauve pas indépendamment les uns des autres".

Encore, la communion est une histoire, c'est-à-dire qu'elle s'inscrit dans le temps. Cela signifie que la vie de communion est très marquée par les comportements et attentes contemporains.

Enfin la communion s'inscrit dans le réalisme de la vie des hommes, en épouse les aléas, les lenteurs, les progrès et les reculs. Bref, pour être pleinement catholique elle se tisse de miséricorde, de patience, de pardon.

UNE SPIRITUALITÉ DE COMMUNION.

4. La communion est une réalité théologale. Elle est donc un don, don de l'Esprit saint. Ce qui signifie qu'elle est vie et non pas abstraction, concrète et non pas théorie. Il s'agit d'un esprit. Voilà pourquoi il convient, à la suite de Jean-Paul II, de parler de spiritualité de la communion :

" Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l'homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés." (Jean-Paul II, Novo millenio inuente, 43).

Si on est attentif au chapitre précédent de la Lettre Apostolique, on comprend également qu'il s'agit d'un dynamisme qui s'enracine dans le regard et l'adhésion portés à la personne du Christ, dans les sacrements, la Parole de Dieu, et dans la prière qui est comme un lieu d'appel et de discernement. Il s'agit d'un cheminement spirituel

"Ne nous faisons pas d'illusion: sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance."

Jean-Paul II indique le "nord":

"Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés."

Puisqu'il s'agit d'une communion de personnes, le point de départ se prend de la Trinité. En effet, la communion trouve ici son origine et son exemplaire (comme intégration du multiple - trois personnes -, dans l'unité - un seul Dieu). Mais aussi, c'est en Dieu Trinité que se constitue le vrai visage, le vrai mystère de tout être humain, et c'est en elle qu'est fondée sa dignité.

De ce point de départ, qui est en fait le point de crête, Jean-Paul II décline une série d'attitudes concrètes.

"Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d'être attentif, dans l'unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme « l'un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde."

"Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu'il y a de positif dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser comme un don de Dieu: un « don pour moi », et pas seulement pour le frère qui l'a directement reçu."

"Une spiritualité de la communion, c'est enfin savoir « donner une place » à son frère, en portant « les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies."

Voilà ces quelques points que je laisse à la méditation de chacun.

UN CHEMINEMENT SPIRITUEL.

5. En affirmant que la communion relevait d'un cheminement spirituel, on peut évoquer deux points extrêmement liés : croissance et combat. Croissance : tout comme l'enfant doit devenir adulte libre par l'éducation et parce que nous sommes inscrits dans l'histoire, il faut du temps et de l'apprentissage. Combat: parce que nous portons en nous des dynamismes contraires, les blessures du péché originel (il faut bien en parler pour comprendre quelque chose à la personne humaine), les héritages, nos péchés personnels qui ont aggravé les deux.

De ce fait le chemin de la communion sera toujours pour une part un chemin de réconciliation, réconciliation avec Dieu et réconciliation avec nos frères. Le chemin de la communion est un chemin vers l'unité.

Une réflexion sur la communion trouvera toujours profit à s'inspirer de l'enseignement que Jean-Paul II a donné sur le thème de l'œcuménisme. Cela peut sembler étrange. Mais nos communautés auraient, me semble-t-il, grand profit à s'inspirer de cette "méthode" de travail pour l'unité, réflexion tout à fait adaptable dans nos lieux de communion, que le pape nous propose dans son encyclique Ut unum sint.

Si vous le permettez, je parlerai désormais de communauté et non de communion. Par communauté je vise toute cellule, tout réalisation où la communion est à l'oeuvre, en jeu, en est le ciment.

6. Une communauté est une œuvre de réconciliation, un don de réconciliation et un lieu de réconciliation.

Notre marche vers le Royaume et donc notre récollection garde comme Etoile polaire le double précepte de la charité où nous trouvons la perspective exacte de toute vie commune. Il nous faut constamment vérifier que nous sommes bien dans cette perspective : « être aux affaires du Père », « rechercher les intérêts des frères ». Il est nécessaire que chacun ose reconnaître que son avenir dépend de l’avenir ses frères (A l’opposé : « Suis-je responsable de mon frère », propos terrible de Caïn après le meurtre de son frère).

Une communauté chrétienne n’est pas un conglomérat d’intérêts personnels. Elle n’est pas, à coup de négociation, de concession, de stratégie, à la recherche d’un point d’équilibre entre intérêts divergents.

Ce n’est pas cela que le Seigneur veut, ni pour ses disciples, ni pour les hommes d’ailleurs.

Ici, une traduction de la charité est l’humilité entendue comme service (cf. le lavement des pieds) et esprit d'enfance.

Si la vie fraternelle se fonde sur l’amour, elle se fonde sur le premier mouvement de l’amour qui est la « bienveillance », par lequel nous considérons l’autre dans la gratuité et la chasteté.

7. Je voudrais m’attarder un instant sur cette louange. C’est fait honneur au Seigneur de croire et de voir les dons qu’il nous fait. Et cela est vrai déjà du point de vue communautaire. Reconnaître ce que Dieu nous a déjà accordé est la condition pour nous disposer à recevoir des dons encore nécessaires ; il vaut mieux partir de ce qui est commun que partir sur ce qui divise. Cherchons à reconnaître l’unité déjà faite, richesses malgré les déficiences. La communauté n’est nullement dépourvue de signification ni de valeur dans le mystère du salut. L’Esprit saint ne refuse pas de se servir d’elle comme moyen de salut. On peut en dire autant des frères considérés individuellement.

La lucidité nous oblige à considérer qu’aucune de nos communautés chrétiennes n’est parfaite. Cela est vrai depuis le début du christianisme et je vous propose de méditer les sept lettres de l’Apocalypse. Ce constat étant établi, sans trop de difficultés d’ailleurs, qu’allons-nous faire ? Rejoindre le clan des acariâtres, grincheux, fielleux ? Rejoindre celui des égoïstes et débrouillards qui prennent leur mal en patience et se préservent dans une double vie ? Celui qui s’est résolument engagé à la suite du Seigneur ne peut se résoudre à ces solutions. Il veut, du vouloir du Seigneur, la communion parce qu’il sait que la communion est la condition de la mission. De plus il ne se met pas à l’extérieur de la communauté parce qu’il sait que la communauté est ce qu’elle aussi parce qu’il est ce qu’il est, parce qu’il se refuse à dire « ils » mais « nous », parce qu’il sait qu’il y a toujours un avenir possible pour lui, pour ses frères, pour sa communauté.

Il est clair que la communion fraternelle nécessite la conversion intérieure du cœur de chacun. La première conversion est celle qui nous ouvre à la réconciliation avec le Père ; il est illusoire de prétendre à une fraternité et une paix sans vie authentiquement pénitentielle (sacrement de réconciliation et geste de réconciliation) ; changement de vie et d’attitude ; la grandeur de la personne est de reconnaître sa responsabilité et la pénitence est l’expression d’une grande liberté.

Une communauté est un corps vivant : donc un corps qui vit, qui bouge, évolue dans le temps. Une communauté est donc un espace d’espérance. Ce corps qui est vivant est marqué par la vie de ceux qui le composent. Ce sont des vivants. De ce point de vue et dans le registre de la réconciliation, je voudrais préciser un point. Le frère qui m’est donné peut manquer pour plusieurs motifs : péché volontaire, défaut de tempérament, purification ; l’attitude sera donc soit de pardon, soit de patience, soit de compassion, mais toujours de douceur (cf. la béatitude de la douceur).

Enfin, si la communauté est un corps vivant appelé à la sainteté, il faut ici tenir compte des trois âges de la vie communautaire, par analogie à la vie spirituelle personnelle : la vie "animale" hors de l'Esprit Saint et qu'il faut quitter, la vie "humaine" du long apprentissage et mise en place des vertus, la vie "angélique" dans la liberté de la vie des dons du Saint Esprit. Nos communautés font parfois l'expérience pendant longtemps de ce temps austère et monotone semblable à la vie "humaine". Dans ces moments, les communautés n'ont pas beaucoup de lustre et ne sont guère attrayantes. La beauté de l'avenir est pourtant à la mesure du silence et du travail en profondeur que le Seigneur réalise en elles. Il y a des déserts et des nuits qui ne sont que des enfouissements prometteurs.

« Celui qui fait la vérité, vient à la lumière » ; « La vérité vous rendra libres ».

Puisque Dieu a créé l’homme en le confiant à son propre conseil, une communauté chrétienne se construit et progresse par l’implication concrète de chacun de ses membres. Il y a donc et souvent des choix à faire. Quels sont les critères de ses choix ? Quels en sont les moyens ?

Le premier est assez évident. Comme communauté chrétienne elle le cherchera dans l’adhésion commune à la foi.

Mais outre les grands débats de foi, nous savons que la question de la vérité intervient souvent lorsqu’il faut prendre des décisions. Toute décision suppose un discernement. Et tout discernement suppose une évaluation la plus exacte possible de la réalité (être vrai c’est être adéquat à la réalité : l’attention aux frères et à se qu’ils vivent permet d’atteindre cette vérité), un regard de foi aiguisé, (heureux les cœurs purs) et une profonde droiture (à quoi s’opposent le mensonge et l’hypocrisie). Ensuite le discernement se fait avec des critères.

La Parole de Dieu permet ce décentrement nécessaire pour recevoir de Dieu, avec réalisme. Elle permet de recevoir la communauté telle qu’elle est et les frères tels qui sont ; à sa lumière nous découvrons quelque chose du mystère des êtres, de l’amour de Dieu, de la pédagogie divine ; la rumination assidue de la Parole de Dieu est le fait des esprits sincères dans la charité fraternelle, du respect des exigences de sa conscience et de celle des autres, de l’humilité profonde et de l’amour de la vérité.

S’ouvrir par la prière au projet de Dieu et au mystère des autres, se décentrer, se déposséder, autant de façons de parler de l’obéissance. La vie fraternelle se construit sur cette attitude fondamentale de la charité (« soyez soumis les uns aux autres »). Dans un registre particulier il faut voir dans l’obéissance au frère, au conjoint, au supérieur, un lieu de charité, de dépassement de ses intérêts particuliers dans le souci du bien commun ; s’effacer pour faire place à la vérité signifie s’effacer devant le Seigneur, les frères, le bien commun, en refusant de faire des échanges ou des responsabilités une occasion de se faire valoir soi-même.

Si la vérité et la justice sont le « roc » de la vie fraternelle, il faut bien voir concrètement que toute vérité n’a pas la même importance ni la même efficience de discernement car «si tout est bon, tout ne convient pas ». Dans le jugement prudentiel, qui constitue une grande part des échanges de communauté, donner la même importance à tout conduit à la ruine.

La diversité d’origine, de formation, d’expérience, de personnalité et d’école spirituelle, de capacités d’expressions, dans un communauté sont telles qu’il faut beaucoup de temps pour bien cerner ce que chacun veut dire, ce que chacun dit et ce que chacun comprend ; s’il y a un effort d’écoute, il y a aussi un effort pour se faire comprendre.

Un chemin d’humilité consiste à vivre en profondeur ce qu’on affirme ou attend des autres ou de la communauté ; sa conviction en tire davantage de crédibilité ; qui souhaite être mieux reçu et écouter doit se demander s’il est lui-même à l’écoute et s’il reçoit vraiment son frère, y compris et surtout lorsque ce frère n’est pas écoutant ni accueillant (une des grandes charités consiste à s’ouvrir à celui qui ne s’ouvre pas).

J’ai parler de vérité et d’obéissance dans la perspective du l’amour qui est décentrement. Je voudrais à présent aborder deux instances où s’opère cette rencontre de la vérité et la réponse à la vérité dans l’amour : le dialogue avec le Seigneur et le dialogue entre frères.

Si nous gardons en vue que toute communion chrétienne vit la Communion des Saints à l’image et à la ressemblance de la Trinité, nous dirons qu'elle tire sa force et son dynamisme de la foi et de la prière. Car la communauté n’est pas seulement philanthropie libérale ni esprit de famille, mais fondée dans la foi. Il ne s’agit pas avant tout de s’aménager une vie tranquille et douillette « club med ». L’unité, la vie dans l’unité et le rétablissement de l’unité, se reçoivent du Seigneur comme chemin, vérité et vie ; les techniques peuvent avoir leur utilité mais jamais elles ne pourront créer ce que Dieu seul peut faire : une communion à son image.

Là encore la pénitence comme supplication est nécessaire. Mais je pense surtout à la béatitude des pauvres de cœur. Le Seigneur a de grand désirs pour chacune des communautés chrétiennes qui dépassent les aspirations seulement humaines. Par prière j’entends attitude de pauvreté au sens de la Béatitude.

Seul le fait de se mettre en présence de Dieu peut donner une base solide à l’unité et à la réconciliation car c’est d’abord face à Dieu que l’homme se reconnaît pauvre et pécheur et pardonné. C’est dans la prière que chacun se dépossède de ses désirs, initiatives et responsabilités pour en faire un « sacrifice agréable à Dieu ». La prière est le lieu d’accueil de la transcendance où le Seigneur est reconnu comme « premier et dernier », unique trésor ; par rapport à cette fin ultime, la vie commune, comme toute forme d’amour est reconnu pour ce qu’elle est.

La prière, la communauté de prière, nous permet toujours de retrouver la vérité évangélique de cette parole: "Vous n'avez qu'un seul Père" Mt 23,9 , ce Père, Abba, invoqué par le Christ lui-même, Lui qui est le Fils unique, de la même substance. Et aussi : "Vous n'avez qu'un seul maître, et tous vous êtes des frères" Mt 23,8 . La prière commune dévoile cette dimension fondamentale de la fraternité dans le Christ, qui est mort pour rassembler les fils de Dieu dispersés, afin que, devenant "fils dans le Fils" Ep 1,5 , nous reflétions plus pleinement l'insondable réalité de la paternité de Dieu et, en même temps, la vérité sur l'humanité de chacun et de tous ; on pourrait citer une fois encore opportunément l'enseignement du Concile : "Quand le Seigneur Jésus prie le Père pour lui demander "que tous soient un ... comme nous, nous sommes un" Jn 17,21-22 , il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison humaine, et il suggère qu'il y a une certaine ressemblance entre l'union des Personnes divines et l'union des fils de Dieu dans la vérité et l'amour" (GS 24).

La conversion du cœur, condition essentielle de toute recherche authentique de l'unité, naît de la prière qui l'oriente vers son accomplissement : "C'est à partir du renouveau de l'esprit, du renoncement à soi-même et de la libre effusion de la charité que naissent et mûrissent les désirs de l'unité. Par conséquent, il nous faut implorer l'Esprit divin pour lui demander la grâce d'une sincère abnégation, celle de l'humilité et de la bienveillance dans le service, celle d'une générosité fraternelle envers les autres" (UR 7).

Du dialogue intime et personnel que chacun de nous doit entretenir avec le Seigneur par la prière, la préoccupation de l'unité ne peut être exclue. C'est seulement de cette manière, en effet, qu'elle fera pleinement et réellement partie de notre vie et des devoirs qui nous reviennent dans l'Eglise. Nos prières communes (laudes, vêpres, bénédiction de la table, etc.) sont autant d’expressions de notre pauvreté accueillante aux richesses de Dieu. Nous avons raison d’ouvrir nos prières aux besoins du monde entier. Mais le meilleur moyen de rejoindre les frères éloignés c’est de rejoindre les frères proches, en rejoignant et en s’unissant à leur propre relation à Dieu. La rencontre de mon frère avec son Dieu est ce qui le réjouit le plus et le comble. C’est dans la prière commune que Dieu donne vie à notre communauté. Pensons que le matin est une création de la communauté où nous sommes donné les uns aux autres, où nous sommes faits un, pour la journée de service et de louange qui commence.

Il y a beaucoup de forme de communication. Le dialogue est en est une. Il correspond à notre nature d’être incarné : nous ne communiquons pas par la pensée. Il est le lieu d’échange de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de nos désirs, attentes. Le dialogue est un passage obligé sur le chemin à parcourir vers l’accomplissement de l’homme par lui-même, de l’individu de même que de toute communauté humaine.

Il y a synergie entre la prière et le dialogue. Une prière plus profonde et plus lucide permet au dialogue de donner des fruits plus abondants. Si, d'une part, la prière est la condition du dialogue, d'autre part, elle en devient le fruit, d'une manière toujours plus accomplie. Mais de même que nous devons tendre à une prière habituelle et spontanée, de même le dialogue doit devenir une disposition habituelle. De même que la formalisation de la prière ouvre le risque de l’artificiel et de l’inauthenticité, de même la formalisation du dialogue le rend pesant et souvent sans fruit s’il n’est pas situé dans toute une vie de dialogue. Comment par exemple puis-je entrer dans un dialogue fécond pour cette communauté spirituel si j’ignore habituellement le frère qui est mon voisin, si pendant des semaines il n’y a pas eu de ces rencontres informelles qui font que je sais un peu qui est celui qui est devant moi.

Dans le chemin de la vérité, la confrontation des points de vue est essentielle ; la communauté est plus que l’ensemble de ces membres et il y a une grâce propre au discernement communautaire. C'est le dialogue de discernement. Il est donc nécessaire de s’asseoir tous ensemble pour écouter au même moment les mêmes choses et ensemble s’ouvrir à l’Esprit Saint. Mais là encore, la disponibilité de l’ensemble dépend beaucoup de la disponibilité de chacun, disponibilité qui se vérifie à la capacité personnelle à l’oraison, à la Lectio.

Cela autorise à accepter un certain dialogue de confrontation : que les dialogues soient tendus n’est pas un grave problème, tant qu’il n’y a ni haine ni mépris. En effet, taire les problèmes n’est pas le meilleur moyen de vivre la charité fraternelle en communauté ; la charité exige en effet de prendre au sérieux la souffrance de l’autre et s’exposer au risque de se voir révéler sa propre responsabilité dans cette souffrance ; si mon frère souffre je dois me demander quelle solution permettra qu’il ne soit pas ralenti dans son avancée.

Il convient aussi de parler d'un dialogue de conversion : dans les moments d’oppositions ou de conflit le vrai dialogue doit être un « dialogue de salut » . Le dialogue ne peut pas se dérouler suivant une démarche exclusivement horizontale, restant limité à la rencontre, à l'échange des points de vue ou même des dons propres à chacune des communautés. Il tend aussi et surtout à avoir une dimension verticale qui l'oriente vers celui qui, Rédempteur du monde et Seigneur de l'histoire, est notre réconciliation. La dimension verticale du dialogue réside dans la reconnaissance commune et réciproque de notre condition d'hommes qui ont péché. Et c'est ce dialogue qui ouvre pour les frères vivant dans des communautés qui ne vivent pas en pleine unité l'espace intérieur où le Christ, source de l'unité de l'Eglise, peut agir efficacement avec toute la puissance de son Esprit Paraclet.


CONCLUSION:LA VIE RELIGIEUSE, ICÔNE DE LA COMMUNION.

8. Vous qui constituez le cercle amical des amis du monastère, qui le fréquentez et l'aidez, vous devez conserver constamment à la mémoire devant quelle réalité vous vous approchez. Vous vous approchez d'un lieu de foi qui vous sera "lisible" si vous le considérez avec foi. Qu'est-ce qui y est à l'œuvre finalement?

"La communauté religieuse, avant d'être une construction humaine, est un don de l'Esprit. C'est grâce à l'amour de Dieu répandu dans les cœurs par l'Esprit que la communauté religieuse prend naissance et c'est grâce à lui qu'elle se construit comme une vraie famille réunie au nom du Seigneur(PC 15a). On ne peut comprendre la communauté religieuse sans partir de cette réalité qu'elle est un don d'En-haut, sans partir de son mystère, de son enracinement dans le cœur même de la Trinité sainte et sanctifiante, qui la veut insérée dans le mystère de l'Église pour la vie du monde." ." (CIVSSVA, Congregavit nos in unum Christi amor, 8)

De par sa nature, la vie religieuse est une forme primordiale de la communion. Elle est le lieu où l'on cherche à vivre l'engagement total de la charité dans une radicale donation de soi, à Dieu et aux frères et sœurs. Elle devient ainsi le témoignage pour toute l'Église que la prière du Seigneur ("À ceci le monde croira: à l'amour que vous aurez les uns pour les autres") n'est pas une utopie, mais une vocation:

"Mais à travers cette variété de formes, la vie en commun est toujours apparue comme une radicalisation de l'esprit fraternel qui unit tous les chrétiens. La communauté religieuse rend visible la communion qui fonde l'Église; elle est en même temps prophétie de l'unité à laquelle tend l'Église comme à son but ultime. Experts en communion, les religieux sont appelés à être, dans la communauté ecclésiale et dans le monde, témoins et artisans de ce projet de communion qui se trouve au sommet de l'histoire de l'homme selon Dieu." (CIVSSVA, Congregavit nos in unum Christi amor, 10)

Les critères mondains ne permettent pas de réaliser en profondeur ce mystère qu'est une communauté religieuse. Probablement, les petits côtés du monastère ou des personnes ne vous échappent pas. Probablement, vous flairez les difficultés internes qui ne peuvent manquer de blesser la communion. Mais dans ce beau et lent travail d'enfantement à la vraie charité vous ne manquez de percevoir toute l'énergie spirituelle déployée, la générosité d'un engagement stable et fidèle.

Il me semble que vous avez ici une responsabilité du même ordre que celle que l'on rencontre dans l'amitié. Vous le savez, l'amitié est un lieu où chacun s'expose aux regards de l'autre pour grandir dans la Vérité, et où chacun trouve des motifs d'espérance pour lui-même, motifs d'action de grâce, de miséricorde. Votre responsabilité est identique à l'égard du monastère, la nécessaire discrétion étant sauve évidemment. Il a besoin de vous, de votre regard bienveillant et aimant. Il a besoin de trouver dans votre regard des motifs de joie et d'encouragement. Il a besoin que vous l'aimiez de l'amour même du Seigneur. N'est-ce pas cela aussi la Communion des Saints?

Réciproquement, le monastère à une responsabilité à votre égard. Par l'énergie même qu'il déploie pour construire une authentique communion dans l'Esprit Saint, il vous donne à voir le Christ ressuscité, présent et agissant. Il affermit votre foi. Il vous donne l'occasion de vous approcher de temps en temps du brasier doux et purifiant de la Trinité. Il enracine en vous l'espérance. Il vous donne le témoignage que dans les difficultés que vous rencontrez dans vos familles, dans vos communautés chrétiennes, l'avenir reste toujours ouvert. Car lui aussi expérimente en son sein les pesanteurs du "vieil homme", lui aussi est sur ce chemin de conversion où la réalisation de la communion n'est ni spontanée ni immédiate. Il expérimente que comme toute réalité humaine il est édifié sur la faiblesse humaine, que la communauté idéale et parfaite n'existe pas encore. C'est dans la Jérusalem céleste que se réalisera la parfaite communion des Saints.

Enfin, il y a un bénéfice inestimable à fréquenter un monastère. Il est Schola Amoris. Je me rappelle avoir été, il y a plusieurs années, à Clairvaux du Luxembourg, avec une équipe de foyers, pour un week-end. Nous avions été accompagné par un moine, maintenant décédé. Interrogé sur son expérience de vie monastique, il brossa un panorama de ce qu'était la vie communautaire, avec ses heurs et malheurs, ses dynamismes et ses lenteurs, ses moments de grâce et d'échecs. Il le fit si bien et si profondément que les foyers en tirèrent beaucoup de conseils pour leur propre vie familiale. Ce fut comme si toute la sagesse des Pères du désert, de saint Benoît, des auteurs spirituels se déversait dans leur expérience conjugale. Ils eurent le sentiment d'avoir été initié à un art : l'art de s'aimer.

Les parloirs, les séjours de retraites, les contacts peuvent être autant d'occasions de grandir dans cet art de la charité. Vous avez l'occasion de venir boire à une source vieille de tant de siècles. Tant de siècles où est devenue toujours plus grande la compréhension du cœur humain, de ses dynamismes spirituels et humains, et du cœur de Dieu toujours aimant et qui ne se lasse jamais.

Père Bruno Dufour,

de la communauté des Oratoriens de Nancy

 

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