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Aux origines de la branche féminine cistercienne LE MONASTERE DE TART
L’Abbaye de Tart Etienne Harding, troisième abbé de Cîteaux donne les statuts et usages de Cîteaux aux religieuses venues de Jully-les-Nonnains (Yonne) et les établit, vers 1125, à l'abbaye de Tart située à trois lieux de Cîteaux. La fondation de cette abbaye émane d'une entente entre l'abbé de Cîteaux, l’évêque de Langres, la famille ducale et les sires de Vergy ; Arnould Cornu, vassal du sire de Vergy donne le lieu de Tart avec ses forêts, ses eaux, ses cours d'eaux et ses terres. Dès 1142, cinq donations constituent le domaine qui s'agrandit: dès la fin du XIIe siècle, l'abbaye possède sept granges et deux relais urbains ; une huitième grange est donnée en 1220. Si ces premiers dons émanent de familles aristocratiques bourguignonnes, ces libéralités se démocratisent au XIIIe siècle et les religieuses effectuent aussi des achats afin de mieux maîtriser ce temporel. Mais les calamités du siècle suivant arrêtent toute expansion. Au XVe siècle s’amorce un relâchement de la vie spirituelle qui s'amplifie au XVIIe siècle. I:abbé de Cîteaux, Nicolas II Boucherat (1604-1625), ardent propagateur de la réforme, demande à Jeanne de Courcelles de Pourlans de venir en 1618 instaurer cet esprit dans la communauté de Tart. En fait, cette réforme ne peut se faire qu'à Dijon car un décret d'Urbain VIII et l'édit royal de 1606 obligent les évêques à installer les religieuses dans l'enceinte d'une ville afin de leur assurer une sécurité propice à l'oraison. Retrouver la clôture et l'habit Le voisinage de Tart est en effet incertain ; l'évêque de Langres, Sébastien Zamet, faillit même être assassiné par des gentilshommes car il avait cloîtré une religieuse, fort courtisée, au couvent de la Visitation de Dijon. Edme-Bernard Bourrée note : " Elles avaient tellement ajusté leurs habits qu’on n’y connaissait plus rien de religieux que le voile et la guimpe qui étaient encore mis de manière qu'ils ne les empêchaient point de se friser, de porter des pendants d'oreilles et des fils de perles à leur cou qui se voyaient à travers une guimpe fort empesée et fort claire ; leur habit noir et blanc était de serge et les jupes de dessous de l'étoffe la plus belle qu’elles puissent avoir avec des dentelles or et argent". Le 23 mai 1623, Jeanne de Courcelles de Pourlans arrive avec cinq religieuses et deux novices. Leur première installation rue Verrerie est fort précaire mais la charité des voisins, notamment la communauté des visitandines demeurant alors dans l'actuelle rue de la Préfecture, et leur détermination ont raison de toutes les difficultés. 1624-1632 L'évêque de Langres, Sébastien Zamet, achète rue Sainte-Anne six parcelles dont le jardin des apothicaires. Sur ce terrain sont édifiés des cellules, un réfectoire et une chapelle. Mais l'entreprise s'arrête faute d'argent car, en 1636, les armées de Gallas ravagent l'abbaye de Tart. 1666-1672 L’acquisition de six nouveaux terrains, situés le long de la rue du Chaignot, permet d'étendre l'enclos jusqu'au rempart. Sont alors construits la boulangerie, le charbonnier, le bûcher et les latrines. Toutes ces dépendances s'organisent entre cours et jardins, la propriété étant désormais d'un seul tenant ; on y construit un logement pour le jardinier, car verger et potager exigent un entretien constant et les religieuses ne sont pas astreintes à y travailler. Quelques 360 arbres fruitiers croissent dans ce verger auxquels s'ajoutent les pruniers du jardin des pensionnaires et les pommiers du jardin de l'abbesse qui ombragent des planches de fraises bordées de buis. En 1687, est acquise une parcelle, qui surplombe à l'est ce verger, pour éviter que les religieuses ne soient observées lors de leur promenade à l'ombre des tilleuls; leur nombre, 112 arbres, rappelle les apothicaires propriétaires d'antan ... mais les tisanes sont aussi nécessaires à la communauté. Le cloître est le cœur du monastère L'abbesse, Claire Messie de Saint Antoine, entreprend, en 1679, la construction de deux corps de logis : une aile donnant sur le grand jardin abrite notamment le réfectoire et une autre revient en équerre vers le sud: on y installe au rez-de-chaussée la cuisine et l'office de la cellérière ; à l'extrémité, un grand escalier dessert les cellules de l'étage. Au nord, l'emplacement est réservé à l'église mais le projet évolue: dès 1680, est construite une troisième aile où sont installés le parloir, la salle du chapitre, un escalier pour desservir les cellules et un avant-chœur. Le quadrilatère se ferme par une galerie surmontée d'un étage où se situe la bibliothèque. Les chapelles Avant la construction de l'église, où les religieuses se recueillaient-elles? Si dès 1625 une chapelle est attestée, un "hermitage" existe aussi dans le grand jardin car la Mère de Pourlans organise des processions qu'on "allait terminer" dans un oratoire où reposait une image de la Vierge. Il brûle en 1631, mais comme on construit le noviciat, une chapelle y est aménagée. L'aile nord du cloître est achevée en 1682. A l'étage, un lieu est dénommé "la chapelle des Saintes Reliques" ; est-ce là que sont déposées les reliques de Sainte Théodore offertes en 1659 par le pape Alexandre VII ? Par ailleurs, au rez-de-chaussée se situe l'avant-chœur où a y a un autel et une statue de la Vierge. Les offices sont-ils célébrés en ce lieu en attendant la construction de l'église? Pour édifier cette église l'enclos doit s'agrandir ; les religieuses achètent, entre 1689 et 1692, quatre parcelles ; leur terrain s'étend désormais, au nord, jusqu'à celui de l'exercice du jeu de l'Arc. Un mur s'élève pour bien enclore la propriété et l'entrepreneur Claude Mutinot, dès 1693, construit, une maison pour le chapelain. Un projet ambitieux
L’architecte de cette église est un frère de la Congrégation de l'Oratoire, Louis Trestournel. Il présente un premier projet non retenu, puis propose, en 1699, une rotonde qui est exécutée par l'entrepreneur Pierre Lambert. Le plan s'organise sur un axe nord-sud: le chœur des religieuses fait face à l'autel où se célèbre la messe de la communauté et sur l'axe ouest-est, le péristyle est en vis à vis avec le maître-autel: au point d'intersection de ces deux axes se déploie la rotonde. Celle-ci s'ouvre également sur quatre chapelles dont l'architecture assure une contrebutée qui renforce ce rez-de-chaussée; il est surmonté d'un étage qui s'ouvre par sept tribunes soulignées d'une balustrade de pierre. Au-dessus de cet étage, une robuste corniche s'appuie aux huit chapiteaux à feuilles d'acanthe et soutient un tambour, percé de quatre fenêtres simples et quatre fenêtres jumelées qui supportent la coupole. En façade, quatre pilastres couronnés de chapiteaux à feuilles d'acanthe flanquent l'édifice qui s'ouvre par un portail encadré de colonnes doriques supportant un fronton où plane la colombe du Saint Esprit. Sur la façade arrière est adossé un bâtiment comprenant la sacristie et la chambre du prédicateur. L’église, consacrée en 1710, est dédiée à l'Assomption de la Vierge et à saint Etienne Harding, fondateur de cette communauté. A la jonction de deux mondes Toute personne se rendant à l'église emprunte la cour pavée que délimite un muret surmonté d'une grille ; à gauche de cette cour, hors clôture, se dresse la maison du chapelain mais, à droite, des édicules, jugés fort vétustes en 1738, sont détruits pour construire en 1767 un bâtiment pour les sœurs tourières; il est la jonction de deux mondes: celui des séculiers et celui des moniales. Deux escaliers opposés montrent encore cette limite: l'un assure depuis la cour de l'église la montée des visiteurs au parloir, l'autre celle des religieuses depuis le monastère. Si l'ordonnance des volumes est modifiée au XIXe siècle, un plan conservé à la Bibliothèque municipale, dressé en 1707 par Pierre Lambert, propose une disposition des espaces qui corrobore la fonction des lieux. Un passage, d'où partent les deux escaliers, traverse la maison: en entrant côté église, à droite, une petite salle succède à un cabinet ; côté monastère se placent l'antichambre et la chambre des tourières. A gauche, côté église se trouvent la chambre du tour et un petit parloir pour les tourières et côté monastère, le parloir des religieuses; un troisième escalier situé à l'extrémité ouest du bâtiment grimpe jusqu'au grenier. La tourière demeure seule dans la chambre du tour et la ferme à clé quand elle s'absente. Son rôle est de procurer à la communauté ce dont elle a besoin et de vendre, à l'occasion, les produits du monastère comme le vin provenant notamment des vignes de Morey-Saint-Denis. Si elle reçoit lettres, messages, présents, elle les porte à l'abbesse. Quand une sœur est demandée au parloir, elle prévient l'abbesse qui donne son accord et désigne une sœur pour l'accompagner. La tourière prie, lit, écrit fait des ouvrages dans la chambre du tour comme si elle était dans sa cellule et sa maturité la préserve de toute oisiveté. Elle est aidée par une seconde tourière et des tourières-du-dehors qui, après vingt années de bons et loyaux services, se considèrent comme engagées par la communauté. Solitude et Oraison L'esprit dans lequel les religieuses vivent est celui de la Règle de saint Benoît. De plus, Monseigneur Zamet approuve en 1650 des Constitutions, c'est-à-dire un règlement, qui n'a jusqu'alors pas été retrouvé, et rédige des Conférences spirituelles. Elles témoignent de l'exigence de ce prélat à l'égard de ces moniales qui ont tout quitté pour entreprendre un parcours spirituel qui doit les conduire à la perfection religieuse. Oraison et solitude sont les instruments de cette entreprise et ces mots sont inscrits non seulement sur les murs du monastère mais surtout au plus profond des cœurs. Les mortifications s'avèrent être aussi des remèdes efficaces aux maladies de l'âme et là où ily a sincérité et pureté d'intention, il y a aussi progrès de l'Esprit. Pour mieux faire comprendre son message, Monseigneur Zamet illustre toujours son propos d'exemples concrets rappelant ainsi que le devoir d'une religieuse est de réaliser de petites choses au quotidien. Conscient des faiblesses humaines, il donne des instructions pour effectuer les retraites annuelles afin d'intensifier, grâce aux dons de l'Esprit, une intimité avec Dieu. Ces conférences spirituelles sont toujours lues au réfectoire les premiers dimanches de Carême; elles seront même publiées en 1705 par l'imprimeurlibraire dijonnais, Jean Ressayre. Au fil des décennies, les religieuses constatent que les premières Constitutions "ne renfermaient pas assez exactement tout ce qui se pratique parmi elles", aussi supplient-elles leur chapelain, Pierre Magnien, de "les revoir, examiner, corriger et augmenter de tout ce qu'il jugerait à propos". De nouvelles Constitutions paraissent chez Jean Ressayre en 1695. En trente-cinq chapitres, l'auteur décrit les règles et devoirs de cette communauté qui compte alors dix-huit religieuses, deux novices et quatre sœurs converses. Il règle minutieusement l'organisation de la maison et rappelle le rôle et la charge des officières tout en se référant constamment à l'esprit de la Règle de saint Benoît. Mais ce texte n'est pas considéré uniquement comme une méthode à suivre pour maintenir le bon ordre dans la maison mais comme un livre de piété. Il s'arrête moins à prescrire ce qu'il faut faire qu'à souligner les dispositions de cœur et d'esprit nécessaires à toute vie religieuse. La correspondance de Sœur Agnès de Saint Paul est un témoignage direct de cette vie édifiante. Sous l'influence de sa sœur, la Mère Angélique Arnauld, elle prend l'habit de Port Royal en 1611 et séjourne au monastère de Dijon de 1629 à 1635. Le monastère au XIXe siècle Après le départ des religieuses en septembre 1792, les entrepreneurs mandatés par les Commissaires de la République, Antoine Pisser et François Palluet, effectuent un état des lieux et dressent des devis afin d'effectuer des réparations. Pour faciliter la vente du monastère comme bien national, le site est divisé en sept lots. Un plan, aujourd'hui conservé aux Archives départementales de la Côte-d'Or, est alors dressé sur lequel est tracé une rue qui traverserait le site pour relier la rue Sainte-Anne à la rue Turgot. Une caserne s'installe dans le monastère, mais de nombreux dégâts sont constatés lors de la reprise en 1803 par la Ville de Dijon qui veut y installer l'Hospice Sainte-Anne. Des modifications sont alors réalisées dans l'aile nord du cloître et en 1838, un bâtiment est reconstruit reliant le cloître au logement des pensionnaires. L'administration de l'Hôpital quitte ces lieux en 1983 pour laisser place aux services du Musée de la Vie bourguignonne. Madeleine Blondel Conservateur en Chef du Patrimoine Musées d'Art Sacré et de la Vie Bourguignonne - Dijon |