laïcs cisterciens

 

~ LA GRANGE

D'UBEXY ~

Conférences

 

 

Oraison

pour

la fête

de

sainte

Gertrude

 

 

16

novembre

 

 

Seigneur,

tu

t’es

choisi

et

préparé

une

demeure

dans

le

cœur

de

sainte

Gertrude ;

 

à

sa

prière,

dissipe

l’obscurité

de

nos

cœurs,

 

pour

nous

faire

goûter

la

joie

de

ta

présence

et

de

ton

action

en

nous.

 

Par

Jésus

le

Christ

notre

Seigneur.

 

 

 

 

PSAUME

24

 

 

Je

t'exalte,

Seigneur,

tu

m'as

relevé,

tu

m'épargnes

les

rires

de

l'ennemi.

 

Quand

j'ai

crié

vers

toi,

Seigneur,

mon

Dieu,

tu

m'as

guéri ;

 

Seigneur,

tu

m'as

fait

remonter

de

l'abîme

et

revivre

quand

je

descendais

à

la

fosse.

 

Fêtez

le

Seigneur,

vous,

ses

fidèles,

rendez

grâce

en

rappelant

son

nom

très

saint.

 

Sa

colère

ne

dure

qu'un

instant,

sa

bonté,

toute

la

vie ;

 

avec

le

soir,

viennent

les

larmes,

mais

au

matin,

les

cris

de

joie.

 

 

Dans

mon

bonheur,

je

disais :

rien,

jamais,

ne

m'ébranlera !

 

Dans

ta

bonté,

Seigneur,

tu

m'avais

fortifié

sur

ma

puissante

montagne ;

 

pourtant,

tu

m'as

caché

ta

face

et

je

fus

épouvanté.

 

Et

j'ai

crié

vers

toi,

Seigneur,

j'ai

supplié

mon

Dieu :

 

"A

quoi

te

servirait

mon

sang

si

je

descendais

dans

la

tombe ?

 

La

poussière

peut-elle

te

rendre

grâce

et

proclamer

ta

fidélité ?

 

Ecoute,

Seigneur,

pitié

pour

moi !

Seigneur,

viens

à

mon

aide !"

 

 

Tu

as

changé

mon

deuil

en

une

danse,

mes

habits

funèbres

en

parure

de

joie.

 

Que

mon

coeur

ne

se

taise

pas,

qu'il

soit

en

fête

pour

toi,

 

et

que

sans

fin,

Seigneur,

mon

Dieu,

je

te

rende

grâce !

 

GERTRUDE D’HELFTA

Une femme en présence


Ouverture

Au chapitre 2 verset 7 du livre de la Genèse, il est écrit que « le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant ».
Ce verset exprime quelque chose de la relation fondamentale qui unit la créature que nous sommes à son Créateur (cf. Ps 150, 6 : Que tout ce qui respire loue le Seigneur).
Chaque respiration peut devenir prière en nous renvoyant à cette source profonde où notre être se reçoit de Dieu, ou plutôt advient en Le recevant, Lui (cf. Is 42, 5 et 57, 16).
La promesse renfermée dans ce passage de l’Ecriture s’accomplit quand Jésus, au soir de la résurrection, «souffle sur ses disciples en leur disant : Recevez l'Esprit Saint » (Jn 20,19-22).
Baptisés dans ce même Esprit Saint, qui fait de nous des vivants pour Dieu en Jésus Christ, nous pouvons alors faire nôtre la « petite prière que Gertrude avait trouvée dans un livre et qu’elle s’appliquait à répéter avec ferveur, tandis que Dieu, qui jamais ne méprise le désir des humbles, l’assistait en lui accordant les effets de la dite prière » (cf. Le Héraut L. II, IV, 1) :

Domine Jesu Christe,
Seigneur Jésus Christ,
Fili Dei vivi,
Fils du Dieu vivant,
da mihi toto corde,
donne moi, de tout cœur,
pleno desiderio,
d’un plein désir,
sitienti anima,
d’une âme assoiffée,
ad te aspirare,
d’aspirer / de diriger mon souffle vers toi,
et in te dulcissimo atque suavissimo
et en toi, le plus doux et le plus suave,
respirare,
de respirer / de reprendre souffle,
ac totum spiritum meum
et tout mon souffle
et omnia interiora mea
et mon intérieur tout entier,
ad te qui es vera beatitudo
vers toi, qui est le bonheur véritable
jugiter anhelare.
de (les) exhaler continuellement.
Scribe,
Inscris,
misericordissime Domine,
très miséricordieux Seigneur,
vulnera tua in corde meo
tes plaies dans mon cœur
pretioso sanguine tuo,
de ton sang précieux,
ut in eis legam
afin qu’en elles je lise
tuum dolorem pariter et amorem
à la fois ta douleur et ton amour
et vulnerum tuorum memoria
et que le souvenir de tes plaies
jugiter in secreto cordis mei
continuellement dans le secret de mon cœur
permaneat,
demeure,
ut dolor compassionis tuae
afin que la douleur de ta compassion
in me excitetur
en moi soit avivée
et ardor dilectionis tuae
et que l’ardeur de ta dilection
in me accendatur.
en moi soit attisée.
Da quoque ut omnis creatura
Donne aussi que toute créature
mihi vilescat,
pour moi diminue de prix (cf. Lc 14, 26),
et tu solus in corde meo dulcescas.
et que toi seul dans mon cœur devienne doux.

***

Introduction

On ne sait rien ni de la famille ni du lieu de naissance de Gertrude.
Elle-même nous apprend, au livre II du Héraut, qu’elle a vu le jour en la fête de l’Epiphanie (ch. 23, 5) 1256 (cf. ch. 1, 1) et qu’elle fut confiée, dès l’âge de cinq ans, au monastère d’Helfta en Saxe (ch. 23, 1).
Même si les conditions de son arrivée au monastère sont inconnues, le cas de Gertrude n’a rien d’exceptionnel : l’oblature des jeunes enfants n’était pas rare au Moyen Age.
Vivant sous la Règle de saint Benoît, la communauté d’Helfta était entrée dans le renouveau spirituel du temps en adoptant les coutumes de Cîteaux.
Gertrude reçut, sous la direction de Mechtilde de Hackeborn, sœur de l’abbesse, une solide formation humaine et théologique.
Elle apparaît douée d’une grande vivacité d’attention et d’une intelligence supérieure ; son amabilité et sa facilité à s’exprimer lui attirent l’affection et l’admiration de tous (cf. Le Héraut L. I, I, 1).
Et pourtant … le livre II du Héraut, le seul à avoir été rédigé par Gertrude elle-même, s’ouvre sur un tout autre tableau …

***

Conversion : Le Héraut, L. II ch. 1

• Une situation des plus critiques (§ 1)

Dans ce texte inaugural, Gertrude raconte ce qui s’est passé un certain « 27 janvier 1281 » (§ 1, ligne 7 – les références, sauf indication contraire, renvoient au texte français : S.C. n°139).
Quelque chose est advenu qui a déterminé dans sa vie un avant et un après, qui a fait de ce jour d’hiver ordinaire une date à jamais mémorable, un « lundi sauveur » (§ 1, ligne 6), et du moment où l’événement s’est produit une « heure de choix » (§ 1, ligne 8).
Il y a ce qu’elle « était » (§ 1, ligne 5) jusque là, jusqu’à la vingt-sixième année de son âge » (§ 1, ligne 5), et puis ce qu’elle est devenue « dès lors » (§ 2, ligne 37), après qu’elle ait été soudain, « peu auparavant » (§ 2, ligne 41), retournée.
Qu’est-il donc arrivé ?

A l’origine du bouleversement, il y a un autre, Dieu, que Gertrude commence d’ailleurs par louer (§ 1, lignes 2), comme elle terminera en lui rendant grâce (§ 2, ligne 32).
L’initiative vient entièrement de Lui, et elle entièrement gratuite. Nous, nous sommes sous le coup de notre faiblesse, de notre misère, de nos rebellions (§ 1, ligne 5 et § 2, lignes 36-37 et 41).
Une inclusion souligne de part et d’autre « sa sagesse » (§ 1, ligne 1 et § 2, ligne 34) et « sa miséricorde » (§ 1, ligne 4 et § 2, lignes 33-34) : Dieu sait ce qu’il fait et il le fait pour notre bien, tel un sage médecin (§ 2, lignes 35-37).
Le vocabulaire qui ouvre et conclut le récit, indique que l’intervention divine émane d’un dessein trinitaire :
- « la Sagesse » renvoie à l’Esprit (§ 1, ligne 1) qui, avant la création, quand la ténèbre était à la surface de «l’abîme», planait à la surface des eaux (cf. Gn 1, 2) et qui, dans la création « nouvelle », confère la « joie spirituelle » (§ 2, ligne 38) ;
- « la Toute Puissance admirable » renvoie au Père (§ 1, ligne 2), « notre Créateur » (§ 2, ligne 34) ;
- « la Bonté merveilleuse qui s’est déversée » renvoie à la kénose du Fils (§ 1, lignes3-4), « notre Rédempteur » (§ 2, ligne 34).
Dessein de salut qui introduit dans une relation personnelle avec un « toi » (§ 1, ligne 9 en latin), dans une rencontre transformante avec « Dieu vérité » (§ 1, ligne 9) qui passe au feu purifiant de son amour nos cœurs et nos reins (§ 1, lignes 10-11).

L’histoire commence au moment où, touchée par la miséricorde de Celui qui descend jusque là où elle est, où elle en est, Gertrude prend conscience de la « vallée profonde de sa misère » (§ 1, ligne 4).
« L’éclat surpassant toute lumière du Dieu vérité » (§ 1, lignes 9-10) lui révèle le « nuage épais de ses ténèbres » (§ 1, ligne 12).
La voici au plus bas, ramenée au point zéro : sa vie depuis plus de vingt ans au monastère lui apparaît dans toute sa vanité, Gertrude découvre à quel point l’esprit du monde l’anime.
« Vallée profonde de sa misère » (§ 1, ligne 4) et « tour de vaniteuse mondanité élevée dans son cœur par son orgueil » (§ 1, lignes 16-17) : les extrêmes se touchent, car plus on est au faîte, mieux on mesure l’abîme.
La considération de sa suffisance lui ouvre les yeux sur l’ampleur de son insuffisance, et la succession de ces images de bas et de haut ne fait que souligner tout le bancal de la situation.

L’auteur du Livre I du Héraut (ch. I,2) nous explique qu’ « elle comprit alors qu’elle était restée loin de Dieu dans la région de la dissemblance, en s’adonnant avec excès aux connaissances humaines et en négligeant jusqu’à ce jour d’ouvrir le regard de son esprit à la lumière des vérités spirituelles ; attachée trop vivement aux joies du savoir humain, elle s’était privée de savourer toute la douceur de la vraie sagesse ».
Au chapitre 23 du Livre II, Gertrude rapprochera de même « les passions de sa jeunesse (qu’elle qualifiera un peu plus loin de « vaine ») et les « ténèbres de son ignorance spirituelle ».
Autrement dit, Gertrude se rend alors compte que ce sur quoi elle a jusqu’à présent construit son existence, ne tient pas devant Dieu : l’éclat trop humain de sa belle réussite vide de sens, « dément le nom et l’habit de religieuse qu’elle porte » (§ 1, lignes 17-18).
Elle s’est livrée à une belle réalisation d’elle-même, alors que sa condition de moniale appelle une toute autre sorte d’accomplissement.

« Le trouble » qui « agite son cœur », « depuis plus d’un mois » (§ 1, lignes 13-14) précise-t-elle, montre que tout n’est pas perdu, bien au contraire !
Le malaise ressenti manifeste « le chemin salutaire » ouvert par « la délicatesse et la tendresse » de Dieu (§ 1, ligne 14) dans cette complaisance en elle-même qui l’aveuglait et l’enfermait dans une impasse.
Gertrude va pouvoir se remettre en route. Que va-t-elle faire ? Quel déplacement va générer une pareille faille ?

 

• L’expérience du salut (§ 2)

C’est un geste infime qui la sort du porte à faux, une marque extérieure de déférence, accomplie « selon le cérémonial de l’Ordre », envers « une ancienne rencontrée » (§ 2, lignes 3-4) à ce moment là, qui va la remettre en cohérence : ce retour à la simplicité d’une humble obéissance emprunte de charité renverse définitivement la tour d’orgueil.
Le vocabulaire se fait pascal : la « tête inclinée » pour la « salutation » (§ 2, lignes 2-3) renvoie au inclinato capite de Jésus mourant sur la croix pour notre salut.
Puis vient la dimension de résurrection lorsque Gertrude « relève la tête » (§ 2, ligne 4).
Elle passe de ce qui est vieux (l’ancienne rencontrée « aux premiers instants du crépuscule, après Complies », le dernier office de la journée : § 1, lignes 8-9) à ce qui est nouveau (la « vue d’un adolescent » qui lui annonce la « proximité de son salut », l’aurore d’un jour tout autre parce qu’illuminé par la présence du Tout Autre : § 2, lignes 4-5 … 8-10).

La communication qui s’instaure est assez particulière : du côté de Gertrude les choses se situent au niveau du regard et de l’audition, mais elle ne dit rien, tandis que le jeune homme inconnu lui parle :

G : Je vis … (§ 2, ligne 4)

A : Il me dit … « salut / tristesse, chagrin » (§ 2, lignes 8-10)

G : Pendant qu’il parlait … il me semblait (videbar) … J’entendis … (§ 2, lignes 11-14)

A : … la suite (des paroles) … « salut / non crainte » (§ 2, lignes 14-15)

G : A ces mots, je vis … (§ 2, ligne 15)

A : … comme pour confirmer ces paroles d’un serment, et il ajouta … « ennemis / reviens / volupté divine » (§ 2, lignes 17-20)

G : A ces mots, je regardai et je vis ( § 2, ligne 20) … semblait (videbatur) (§ 2, ligne 24) …

Jusqu’à ce qu’à la fin elle « reconnaisse » (§ 2, ligne 30) celui qui lui parle. Alors s’ouvre sa bouche et jaillissent « louange, adoration, bénédiction et gratitude » (§ 2, ligne 32).

La triple annonce du salut qui lui est faite rappelle la triple annonce de la passion-résurrection dans les évangiles : le mystère pascal est d’ailleurs évoqué dans le texte à travers « les joyaux brillants de ces cicatrices par lesquelles toutes dettes ont été annulées » (§2, lignes 30-31).

Mais avant d’en arriver là, il faut revenir au détail de l’échange.
Le « charme et la distinction » extrêmes de « l’adolescent » que Gertrude découvre « debout devant elle » lorsqu’elle « relève la tête » (§ 2, lignes 4-8), ont quelque chose de surnaturel.
Si le terme « adolescent » est le même que celui employé en Marc 16,5 pour désigner le « jeune homme » qui annonce la résurrection aux femmes entrées dans le tombeau vide (les autres évangélistes, eux, parlent d’ange-s), le fait qu’il se présente « debout », et non assis comme ces messagers de Dieu, renvoie au ressuscité lui-même, à celui qui s’est levé d’entre les morts.

Cet adolescent commence par annoncer à Gertrude la proximité de son salut et, du coup, par souligner le non fondement de sa douleur : « Bientôt viendra ton salut : pourquoi te consumer de tristesse ? » (§ 2, lignes 8-9).
La question rappelle celle posée au matin de Pâques à Marie de Magdala par celui qu’elle prend pour le jardinier, avant qu’il ne l’appelle par son nom et qu’elle ne reconnaisse son Seigneur : « Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu ? » (Jn 20, 15).
Puis il continue : « N’as-tu pas de confident qu’un tel chagrin te bouleverse ? » (§ 2, ligne 10). Le confident, c’est littéralement le « consiliarius », le conseiller, et l’on se rappelle que l’un des noms de l’Emmanuel en Isaïe 9, 5 est « merveilleux conseiller ».

Quelque chose se déplace en Gertrude : les paroles du jeune homme la ramènent en esprit au lieu et au temps par excellence de la rencontre avec Celui qu’elles évoquent : le chœur, cœur de la maison de Dieu, et le moment de la prière (§ 2, lignes 11-12).
Elle n’en réalise que mieux « la tiédeur de son oraison » dans « le coin » où elle se tient « d’habitude pour la faire » (§ 2, ligne 13).
Sa misère lui est montrée, non pour l’y enfoncer davantage, mais pour la tourner, où plutôt la retourner dans la confiance, vers celui qui va l’en sortir : « Je te sauverai et te délivrerai, ne crains point » (§ 2, lignes 14-15).

Paroles assorties d’un serment : celui, après avoir rappelé pour la troisième fois la désolation où elle se trouve (« parmi mes ennemis, c’est la terre que tu as léchée, un miel d’épines que tu as sucé » : § 2, lignes 17-19), de la combler de l’abondance de son amour (« je t’enivrerai du torrent de ma volupté divine » pour peu qu’elle « revienne enfin à lui » (§ 2, ligne 20).
Car si Dieu veut nous faire don de sa plénitude, il requiert notre libre adhésion à son dessein de salut.

Cf. le fiat de Marie : Gertrude a situé l’événement en lien avec « la fête de la Purification de votre Mère très chaste », qui aura lieu une semaine plus tard (§ 1, lignes 6 et 7).
Marie est la nouvelle Eve (« la vallée profonde de ma misère » rappelle le « in hac lacrymarum valle » où gisent les fils d’Eve du Salve Regina), « terre féconde au vent de Dieu » qui nous montre le « fruit béni » qui nous sauve.
Voici Gertrude invitée à passer des épines de la terre maudite après le péché d’Adam à la fécondité de la terre de la promesse

Gertrude mesure l’immensité de ce qui la sépare de Celui qui l’appelle, de tout ce par quoi elle s’est détournée et qui se dresse entre eux : « une haie d’une longueur sans fin et dont le sommet est garni d’épines très épaisses » marque l’impossibilité absolue où elle est d’accéder à son véritable désir enfin ranimé de le rejoindre (§ 2, lignes 21-26).
En même temps qu’elle « défaille » de ne pouvoir parvenir par ses propres forces au salut promis, elle est « soudain saisie » par cet autre qu’elle peut enfin nommer : son rédempteur. « Sans aucun effort, il la soulève et la place auprès de lui » (§ 2, lignes 27-30).
Elle vient de faire l’expérience qu’on ne se sauve pas soi-même, on se perd plutôt, mais que toujours, et si loin qu’on soit, on peut être sauvé.

« Dès lors pacifiée », elle s’attache à le suivre, telle l’épouse du Cantique « poursuivant dans sa course l’odeur suave des parfums » du Bien-Aimé (Ct 1, 3-4 ; § 2, lignes 37-39), non plus entraînée par l’esprit du monde à s’élever orgueilleusement, mais conduite par l’Esprit dans la voie humble et joyeuse des commandements de Dieu (§ 2, ligne 40).
Ce qu’elle ne pouvait « supporter peu auparavant » car enclose en elle-même, elle le « comprend » maintenant (§ 2, lignes 40-41) dans cette ouverture salutaire à l’Autre qu’il lui est offerte de vivre jour après jour.

***

Communion : Le Héraut, L. II ch. 2

• Le corps et le sang du Christ (§ 1)

Ce chapitre II s’ouvre par une formule ordinaire de salutation, « ave », mais adressée par Gertrude au «Sauveur et Lumière de son âme » (§ 1, ligne 1) avec lequel la relation est désormais établie, car « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29).
Gertrude révère Celui qui a ouvert les yeux de son âme à sa présence salutaire, se saisissant dès lors toute entière dans sa lumière (cf. RB 7, 1er degré d'humilité).
Il ne s’agit pas d’une vision avec les yeux du corps, mais d’une vision conditionnée par la foi, avec les yeux de l’esprit : cette faculté reçue de Dieu est un sens supérieur ordonné à la perception des réalités divines, spirituelles, immatérielles (cf. D.S. Sens spirituel, tome XIV col.598 à 617).

Après ce geste initial de déférence, Gertrude ne peut contenir un déploiement de reconnaissance : « Grâces vous soient rendues » (§ 1, lignes 1 et 2). Elle convoque l’univers de haut – « l’étendue du ciel » – en bas – « la profondeur de la mer » – en passant par l’horizontal – « l’orbe de la terre » –, autrement dit le monde extérieur dans son immensité et sa totalité – « par tout ce qu’ils renferment » (§ 1, lignes 2 et 3) –, afin de « rendre grâces pour cette grâce exceptionnelle » (§ 1, ligne 4) qui lui a été accordée : « inusitata » dit le latin, au sens de quelque chose d’à ce point extraordinaire qu’on ne s’y habitue pas, que grâce et action de grâce ne s’épuisent pas, au sens fort ne s’usent pas, mais se renouvellent sans cesse l’une l’autre.

Gertrude explicite alors en quoi réside la particularité de cette grâce.
« Par elle, dit-elle, vous avez introduit mon âme à la connaissance et à la contemplation du fond intime de mon cœur » – on passe de l’extérieur le plus universel à l’intériorité la plus secrète et pourtant dès lors ouverte – « dont, jusqu’alors, je n’avais pas plus souci – si j’ose dire – que du fond de mes pieds » (§ 1, lignes 4 à 7).
C’est par la plante des pieds que nous adhérons concrètement à l’humus dont est pétri notre humanité, que nous sommes enracinés dans le réel.
On pourrait dire que cet éveil intérieur remet Gertrude les pieds sur terre : quelqu’un l’a fait descendre de sa tour (cf. chapitre I) pour qu’elle avance dans la vie, dans sa vie, avec un autre regard, c'est-à-dire en se connaissant telle qu’elle est connue, dans une totale présence à elle-même sous le regard de Dieu.

De fait, elle « prend dès lors attentivement conscience » de tout ce qui, en elle, s’oppose à la présence du Seigneur, dont l’extrême pureté fait d’autant plus ressortir la multitude de ses propres désordres et dysharmonies :
« Et voici que j’ai pris attentivement conscience de tout ce qui dans mon cœur portait offense à l’extrême délicatesse de votre pureté, et de tant de désordre et de confusion, qui faisaient complètement obstacle à votre désir d’y établir votre demeure » (§ 1, lignes 8 à 12).
Car ce n’est pas seulement une question de contraste : si les choses commencent par la mise en relief de ses obscurités dans la lumière du Ressuscité (cf. ch. I), ces obstacles, aussi nombreux et grands soient-ils, sont dépassés par le désir qu’a le Seigneur d’établir dans son coeur sa demeure.
Il se rend présent, non seulement nonobstant les ténèbres de Gertrude – « Cependant, ni cet état ni aucune de mes indignités ne vous avaient rebuté, ô mon bien-aimé Jésus » (§ 1, lignes 12 et 13) –, mais plus encore il les repousse en venant l’inhabiter et l’attire par là plus étroitement à Lui :
« Cette bienveillante condescendance ne laissait pas d’attirer mon âme vers vous pour une union plus intime, une contemplation plus vive, une jouissance plus large » (§ 1, lignes 18 à 21).
Le dynamisme du vocabulaire (bienveillante condescendance … attirer … vers … plus … plus … plus) exprime la force transformante de cette grâce d’union au cœur même de ce qui semblait le plus figé, son « état » de misère.

Le lieu par excellence d’une telle expérience spirituelle, là encore dans le miroir de foi et non dans la claire vision, est la communion sacramentelle au Corps et au Sang du Christ, en laquelle s’actualise le mystère de notre rédemption et de notre re-création en Lui (cf. ch. I, § 2, lignes 34 et 35 : « ô mon créateur et rédempteur »), et s'accomplit notre assimilation à Lui :
« Si souvent, aux jours où je m’approchais de la nourriture vivifiante de votre Corps et de votre Sang, vous me favorisiez de votre présence visible, encore qu’elle ne fût pas plus clairement perçue que les objets qu’on entrevoit aux premières lueurs de l’aube » (§ 1, lignes 14 à 18).
L’eucharistie vient nourrir et vivifier cette union de notre humanité avec la divinité rendue possible par la venue dans la chair du Verbe, comme le paragraphe 2 va le rappeler.
Si nous pouvons « nous approcher de lui », c’est parce que sa « bienveillante condescendance » nous a précédé, que le premier il est descendu avec nous pour notre bien suprême.

 

• Le Verbe fait chair (§ 2)

En se laissant « parfaire » par la grâce de la communion sacramentelle, du moins en « travaillant à s’y disposer » - « telles étaient mes dispositions de porter mes efforts dans ce sens » (§ 2, lignes 1 et 2), écrit-elle –, Gertrude ne peut en effet qu’être ramenée au mystère de l’incarnation où notre salut s’origine.
Le dimanche 24 mars 1281, « en la veille de la fête de l’Annonciation de Notre Dame », elle saisit cet enracinement dans « les noces [du Verbe] avec la nature humaine dans le sein de la Vierge » (§ 2, lignes 3 et 4) de la grâce qui lui est accordée.
Son caractère sponsal, affirmé au début du paragraphe (§ 2, ligne 3), est repris en terme d’union : « cette union qui est douceur, cette douceur qui est union (§ 2, lignes 15.16).
Les termes exprimant la douceur reviennent quatre fois (§ 2, lignes 6.9.15²) pour qualifier le don : terme qui lui, revient 5 fois (§ 2, lignes 11.12².19.20) sous l’une ou l’autre forme.

La suite du texte nous éclaire sur les caractéristiques fondamentales de cette grâce et, partant, de toute grâce :
- La grâce nous précède toujours :
« Telles étaient mes dispositions … lorsque vous, qui avant même d’être invoqué, dites : ‘Me voici’, anticipant sur ce jour, m’avez prévenue, toute indigne, de bénédictions de douceur, dès la vigile de la fête, au Chapitre, qui à cause du dimanche se tenait après Matines » (§ 2, lignes 1 … 4 à 8).
Notre indignité, comme on l’a vu au paragraphe précédent, c’est tout ce qui en nous fait justement, et complètement, obstacle à la grâce (§ 1, lignes 11 à 13).
Lors de sa conversion, Gertrude a fait l’expérience de cette incapacité foncière qui est la nôtre d’accéder par nos propres forces au salut, et de cette prévenance du Seigneur que rien n’arrête (ch. I, § 2, lignes 22 à 31).
Si la grâce nous précède toujours, cela ne veut pas dire que nous n’avons rien à faire que d’attendre qu’elle arrive : il nous revient de nous préparer à l’accueillir : « Telles étaient mes dispositions de porter mes efforts dans ce sens », commence par dire Gertrude ; dans ce sens d’une plus grande ouverture au don que le Seigneur nous fait de vivre unis à Lui et en Lui qui, le premier, s’est uni à notre humanité.

- Elle est une visite du Dieu vivant : il ne s'agit pas de quelque chose, mais de quelqu'un.
« De quelle manière, dans la profondeur de votre bonté et de votre douceur, vous m’avez alors visitée, ô Lumière surgie du Ciel, aucune parole venant de moi n’est capable de le dire » (§ 2, lignes 8 à 11).
Il y a là une allusion très nette au cantique de Zacharie : « C’est l’effet de la bonté profonde de notre Dieu : grâce à elle nous a visités l’astre levant venu d’en haut » (Lc 1, 78).
La grâce est expérience particulière du salut, ineffable de par Celui qui vient à nous ici et maintenant : rencontre de personne à Tout Autre, si l’on peut dire.

- Elle provoque notre gratitude et ouvre à la communion.
« Mais, donnez-moi, Dispensateur de tout don, d’offrir en gratitude sur l’autel de mon cœur un sacrifice de joie, qui nous obtienne, selon mon ardent désir, à moi et à tous ceux qui sont vôtres, de connaître cette union qui est douceur, cette douceur qui est union, grâce qui m’était avant cette heure demeurée complètement inconnue » (§ 2, lignes 11 à 17).

- Elle suscite très efficacement notre conversion :
Me remémorant ce qu’a été ma conduite, tant auparavant que depuis, je confesse en toute vérité que ce fut une grâce accordée gratuitement et contre tout mérite. Grâce, en effet, d’une plus vive lumière de connaissance et d’attrait vers le suave amour de votre bonté, et ce procédé était plus efficace que n’aurait jamais été, pour me convertir, la peine sévère qui m’était due » (§ 2, lignes 17 à 23).

- Elle nous maintient en église : en passant pour Gertrude par le canal du sacrement … on ne se l’approprie pas.
« Je ne me rappelle pas toutefois avoir joui de ces faveurs en dehors des jours où vous m’appeliez aux délices de votre table royale. Etait-ce là une disposition venant de votre sage providence ou une conséquence de ma négligence opiniâtre, je ne le vois pas clairement » (§ 2, lignes 23 à 28).
A moins que la providence soit pour prévenir notre négligence …

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Conclusion : Le Héraut, L. II ch. 3

Ce chapitre 3 évoque un certain nombre de réalités quotidiennes à travers lesquelles Gertrude fait l’expérience de « la présence salutaire du Seigneur en elle » (§ 3, ligne 31) : l’imprégnation de la liturgie au long du temps (§ 1, lignes 2-3 ; § 3, lignes 9 et 12-13), l’élévation de l’âme vers Dieu face à la beauté de la nature (§ 1), le recueillement dans la prière du soir, avec la mémoire de tel passage de l’écriture venant éclairer le vécu de la journée (§ 2, lignes 1 à 8), le retournement du cœur comme un chemin toujours ouvert « malgré les distractions de la pensée et tant de plaisirs inconsistants » (§ 3), les œuvres extérieures accomplies du mieux possible pour la gloire du Seigneur et l’attrait essentiel pour l’union à Dieu dans l’oraison (§ 4).

7-8-9 mars 2008

C. Aptel