GERTRUDE
D’HELFTA
Une
femme en présence
Ouverture
Au
chapitre 2 verset 7 du livre de la Genèse, il est écrit
que « le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière
prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et
l’homme devint un être vivant ».
Ce verset exprime quelque chose de la relation fondamentale qui unit
la créature que nous sommes à son Créateur (cf.
Ps 150, 6 : Que tout ce qui respire loue le Seigneur).
Chaque respiration peut devenir prière en nous renvoyant à
cette source profonde où notre être se reçoit de
Dieu, ou plutôt advient en Le recevant, Lui (cf. Is 42, 5 et 57,
16).
La promesse renfermée dans ce passage de l’Ecriture s’accomplit
quand Jésus, au soir de la résurrection, «souffle
sur ses disciples en leur disant : Recevez l'Esprit Saint » (Jn
20,19-22).
Baptisés dans ce même Esprit Saint, qui fait de nous des
vivants pour Dieu en Jésus Christ, nous pouvons alors faire nôtre
la « petite prière que Gertrude avait trouvée dans
un livre et qu’elle s’appliquait à répéter
avec ferveur, tandis que Dieu, qui jamais ne méprise le désir
des humbles, l’assistait en lui accordant les effets de la dite
prière » (cf. Le Héraut L. II, IV, 1) :
Domine Jesu Christe,
Seigneur Jésus Christ,
Fili Dei vivi,
Fils du Dieu vivant,
da mihi toto corde,
donne moi, de tout cœur,
pleno desiderio,
d’un plein désir,
sitienti anima,
d’une âme assoiffée,
ad te aspirare,
d’aspirer / de diriger mon souffle vers toi,
et in te dulcissimo atque suavissimo
et en toi, le plus doux et le plus suave,
respirare,
de respirer / de reprendre souffle,
ac totum spiritum meum
et tout mon souffle
et omnia interiora mea
et mon intérieur tout entier,
ad te qui es vera beatitudo
vers toi, qui est le bonheur véritable
jugiter anhelare.
de (les) exhaler continuellement.
Scribe,
Inscris,
misericordissime Domine,
très miséricordieux Seigneur,
vulnera tua in corde meo
tes plaies dans mon cœur
pretioso sanguine tuo,
de ton sang précieux,
ut in eis legam
afin qu’en elles je lise
tuum dolorem pariter et amorem
à la fois ta douleur et ton amour
et vulnerum tuorum memoria
et que le souvenir de tes plaies
jugiter in secreto cordis mei
continuellement dans le secret de mon cœur
permaneat,
demeure,
ut dolor compassionis tuae
afin que la douleur de ta compassion
in me excitetur
en moi soit avivée
et ardor dilectionis tuae
et que l’ardeur de ta dilection
in me accendatur.
en moi soit attisée.
Da quoque ut omnis creatura
Donne aussi que toute créature
mihi vilescat,
pour moi diminue de prix (cf. Lc 14, 26),
et tu solus in corde meo dulcescas.
et que toi seul dans mon cœur devienne doux.
***
Introduction
On
ne sait rien ni de la famille ni du lieu de naissance de Gertrude.
Elle-même nous apprend, au livre II du Héraut, qu’elle
a vu le jour en la fête de l’Epiphanie (ch. 23, 5) 1256
(cf. ch. 1, 1) et qu’elle fut confiée, dès l’âge
de cinq ans, au monastère d’Helfta en Saxe (ch. 23, 1).
Même si les conditions de son arrivée au monastère
sont inconnues, le cas de Gertrude n’a rien d’exceptionnel
: l’oblature des jeunes enfants n’était pas rare
au Moyen Age.
Vivant sous la Règle de saint Benoît, la communauté
d’Helfta était entrée dans le renouveau spirituel
du temps en adoptant les coutumes de Cîteaux.
Gertrude reçut, sous la direction de Mechtilde de Hackeborn,
sœur de l’abbesse, une solide formation humaine et théologique.
Elle apparaît douée d’une grande vivacité
d’attention et d’une intelligence supérieure ; son
amabilité et sa facilité à s’exprimer lui
attirent l’affection et l’admiration de tous (cf. Le Héraut
L. I, I, 1).
Et pourtant … le livre II du Héraut, le seul à avoir
été rédigé par Gertrude elle-même,
s’ouvre sur un tout autre tableau …
***
Conversion : Le Héraut, L. II ch. 1
•
Une situation des plus critiques (§ 1)
Dans
ce texte inaugural, Gertrude raconte ce qui s’est passé
un certain « 27 janvier 1281 » (§ 1, ligne 7 –
les références, sauf indication contraire, renvoient au
texte français : S.C. n°139).
Quelque chose est advenu qui a déterminé dans sa vie un
avant et un après, qui a fait de ce jour d’hiver ordinaire
une date à jamais mémorable, un « lundi sauveur
» (§ 1, ligne 6), et du moment où l’événement
s’est produit une « heure de choix » (§ 1, ligne
8).
Il y a ce qu’elle « était » (§ 1, ligne
5) jusque là, jusqu’à la vingt-sixième année
de son âge » (§ 1, ligne 5), et puis ce qu’elle
est devenue « dès lors » (§ 2, ligne 37), après
qu’elle ait été soudain, « peu auparavant
» (§ 2, ligne 41), retournée.
Qu’est-il donc arrivé ?
A
l’origine du bouleversement, il y a un autre, Dieu, que Gertrude
commence d’ailleurs par louer (§ 1, lignes 2), comme elle
terminera en lui rendant grâce (§ 2, ligne 32).
L’initiative vient entièrement de Lui, et elle entièrement
gratuite. Nous, nous sommes sous le coup de notre faiblesse, de notre
misère, de nos rebellions (§ 1, ligne 5 et § 2, lignes
36-37 et 41).
Une inclusion souligne de part et d’autre « sa sagesse »
(§ 1, ligne 1 et § 2, ligne 34) et « sa miséricorde
» (§ 1, ligne 4 et § 2, lignes 33-34) : Dieu sait ce
qu’il fait et il le fait pour notre bien, tel un sage médecin
(§ 2, lignes 35-37).
Le vocabulaire qui ouvre et conclut le récit, indique que l’intervention
divine émane d’un dessein trinitaire :
- « la Sagesse » renvoie à l’Esprit (§
1, ligne 1) qui, avant la création, quand la ténèbre
était à la surface de «l’abîme»,
planait à la surface des eaux (cf. Gn 1, 2) et qui, dans la création
« nouvelle », confère la « joie spirituelle
» (§ 2, ligne 38) ;
- « la Toute Puissance admirable » renvoie au Père
(§ 1, ligne 2), « notre Créateur » (§ 2,
ligne 34) ;
- « la Bonté merveilleuse qui s’est déversée
» renvoie à la kénose du Fils (§ 1, lignes3-4),
« notre Rédempteur » (§ 2, ligne 34).
Dessein de salut qui introduit dans une relation personnelle avec un
« toi » (§ 1, ligne 9 en latin), dans une rencontre
transformante avec « Dieu vérité » (§
1, ligne 9) qui passe au feu purifiant de son amour nos cœurs et
nos reins (§ 1, lignes 10-11).
L’histoire
commence au moment où, touchée par la miséricorde
de Celui qui descend jusque là où elle est, où
elle en est, Gertrude prend conscience de la « vallée profonde
de sa misère » (§ 1, ligne 4).
« L’éclat surpassant toute lumière du Dieu
vérité » (§ 1, lignes 9-10) lui révèle
le « nuage épais de ses ténèbres »
(§ 1, ligne 12).
La voici au plus bas, ramenée au point zéro : sa vie depuis
plus de vingt ans au monastère lui apparaît dans toute
sa vanité, Gertrude découvre à quel point l’esprit
du monde l’anime.
« Vallée profonde de sa misère » (§ 1,
ligne 4) et « tour de vaniteuse mondanité élevée
dans son cœur par son orgueil » (§ 1, lignes 16-17)
: les extrêmes se touchent, car plus on est au faîte, mieux
on mesure l’abîme.
La considération de sa suffisance lui ouvre les yeux sur l’ampleur
de son insuffisance, et la succession de ces images de bas et de haut
ne fait que souligner tout le bancal de la situation.
L’auteur
du Livre I du Héraut (ch. I,2) nous explique qu’ «
elle comprit alors qu’elle était restée loin de
Dieu dans la région de la dissemblance, en s’adonnant avec
excès aux connaissances humaines et en négligeant jusqu’à
ce jour d’ouvrir le regard de son esprit à la lumière
des vérités spirituelles ; attachée trop vivement
aux joies du savoir humain, elle s’était privée
de savourer toute la douceur de la vraie sagesse ».
Au chapitre 23 du Livre II, Gertrude rapprochera de même «
les passions de sa jeunesse (qu’elle qualifiera un peu plus loin
de « vaine ») et les « ténèbres de son
ignorance spirituelle ».
Autrement dit, Gertrude se rend alors compte que ce sur quoi elle a
jusqu’à présent construit son existence, ne tient
pas devant Dieu : l’éclat trop humain de sa belle réussite
vide de sens, « dément le nom et l’habit de religieuse
qu’elle porte » (§ 1, lignes 17-18).
Elle s’est livrée à une belle réalisation
d’elle-même, alors que sa condition de moniale appelle une
toute autre sorte d’accomplissement.
«
Le trouble » qui « agite son cœur », «
depuis plus d’un mois » (§ 1, lignes 13-14) précise-t-elle,
montre que tout n’est pas perdu, bien au contraire !
Le malaise ressenti manifeste « le chemin salutaire » ouvert
par « la délicatesse et la tendresse » de Dieu (§
1, ligne 14) dans cette complaisance en elle-même qui l’aveuglait
et l’enfermait dans une impasse.
Gertrude va pouvoir se remettre en route. Que va-t-elle faire ? Quel
déplacement va générer une pareille faille ?
•
L’expérience du salut (§ 2)
C’est
un geste infime qui la sort du porte à faux, une marque extérieure
de déférence, accomplie « selon le cérémonial
de l’Ordre », envers « une ancienne rencontrée
» (§ 2, lignes 3-4) à ce moment là, qui va
la remettre en cohérence : ce retour à la simplicité
d’une humble obéissance emprunte de charité renverse
définitivement la tour d’orgueil.
Le vocabulaire se fait pascal : la « tête inclinée
» pour la « salutation » (§ 2, lignes 2-3) renvoie
au inclinato capite de Jésus mourant sur la croix pour notre
salut.
Puis vient la dimension de résurrection lorsque Gertrude «
relève la tête » (§ 2, ligne 4).
Elle passe de ce qui est vieux (l’ancienne rencontrée «
aux premiers instants du crépuscule, après Complies »,
le dernier office de la journée : § 1, lignes 8-9) à
ce qui est nouveau (la « vue d’un adolescent » qui
lui annonce la « proximité de son salut », l’aurore
d’un jour tout autre parce qu’illuminé par la présence
du Tout Autre : § 2, lignes 4-5 … 8-10).
La
communication qui s’instaure est assez particulière : du
côté de Gertrude les choses se situent au niveau du regard
et de l’audition, mais elle ne dit rien, tandis que le jeune homme
inconnu lui parle :
G : Je vis … (§ 2, ligne 4)
A
: Il me dit … « salut / tristesse, chagrin » (§
2, lignes 8-10)
G
: Pendant qu’il parlait … il me semblait (videbar) …
J’entendis … (§ 2, lignes 11-14)
A
: … la suite (des paroles) … « salut / non crainte
» (§ 2, lignes 14-15)
G : A ces mots, je vis … (§ 2, ligne 15)
A
: … comme pour confirmer ces paroles d’un serment, et il
ajouta … « ennemis / reviens / volupté divine »
(§ 2, lignes 17-20)
G
: A ces mots, je regardai et je vis ( § 2, ligne 20) … semblait
(videbatur) (§ 2, ligne 24) …
Jusqu’à
ce qu’à la fin elle « reconnaisse » (§
2, ligne 30) celui qui lui parle. Alors s’ouvre sa bouche et jaillissent
« louange, adoration, bénédiction et gratitude »
(§ 2, ligne 32).
La
triple annonce du salut qui lui est faite rappelle la triple annonce
de la passion-résurrection dans les évangiles : le mystère
pascal est d’ailleurs évoqué dans le texte à
travers « les joyaux brillants de ces cicatrices par lesquelles
toutes dettes ont été annulées » (§2,
lignes 30-31).
Mais
avant d’en arriver là, il faut revenir au détail
de l’échange.
Le « charme et la distinction » extrêmes de «
l’adolescent » que Gertrude découvre « debout
devant elle » lorsqu’elle « relève la tête
» (§ 2, lignes 4-8), ont quelque chose de surnaturel.
Si le terme « adolescent » est le même que celui employé
en Marc 16,5 pour désigner le « jeune homme » qui
annonce la résurrection aux femmes entrées dans le tombeau
vide (les autres évangélistes, eux, parlent d’ange-s),
le fait qu’il se présente « debout », et non
assis comme ces messagers de Dieu, renvoie au ressuscité lui-même,
à celui qui s’est levé d’entre les morts.
Cet
adolescent commence par annoncer à Gertrude la proximité
de son salut et, du coup, par souligner le non fondement de sa douleur
: « Bientôt viendra ton salut : pourquoi te consumer de
tristesse ? » (§ 2, lignes 8-9).
La question rappelle celle posée au matin de Pâques à
Marie de Magdala par celui qu’elle prend pour le jardinier, avant
qu’il ne l’appelle par son nom et qu’elle ne reconnaisse
son Seigneur : « Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu ?
» (Jn 20, 15).
Puis il continue : « N’as-tu pas de confident qu’un
tel chagrin te bouleverse ? » (§ 2, ligne 10). Le confident,
c’est littéralement le « consiliarius », le
conseiller, et l’on se rappelle que l’un des noms de l’Emmanuel
en Isaïe 9, 5 est « merveilleux conseiller ».
Quelque
chose se déplace en Gertrude : les paroles du jeune homme la
ramènent en esprit au lieu et au temps par excellence de la rencontre
avec Celui qu’elles évoquent : le chœur, cœur
de la maison de Dieu, et le moment de la prière (§ 2, lignes
11-12).
Elle n’en réalise que mieux « la tiédeur de
son oraison » dans « le coin » où elle se tient
« d’habitude pour la faire » (§ 2, ligne 13).
Sa misère lui est montrée, non pour l’y enfoncer
davantage, mais pour la tourner, où plutôt la retourner
dans la confiance, vers celui qui va l’en sortir : « Je
te sauverai et te délivrerai, ne crains point » (§
2, lignes 14-15).
Paroles
assorties d’un serment : celui, après avoir rappelé
pour la troisième fois la désolation où elle se
trouve (« parmi mes ennemis, c’est la terre que tu as léchée,
un miel d’épines que tu as sucé » : §
2, lignes 17-19), de la combler de l’abondance de son amour («
je t’enivrerai du torrent de ma volupté divine »
pour peu qu’elle « revienne enfin à lui » (§
2, ligne 20).
Car si Dieu veut nous faire don de sa plénitude, il requiert
notre libre adhésion à son dessein de salut.
Cf.
le fiat de Marie : Gertrude a situé l’événement
en lien avec « la fête de la Purification de votre Mère
très chaste », qui aura lieu une semaine plus tard (§
1, lignes 6 et 7).
Marie est la nouvelle Eve (« la vallée profonde de ma misère
» rappelle le « in hac lacrymarum valle » où
gisent les fils d’Eve du Salve Regina), « terre féconde
au vent de Dieu » qui nous montre le « fruit béni
» qui nous sauve.
Voici Gertrude invitée à passer des épines de la
terre maudite après le péché d’Adam à
la fécondité de la terre de la promesse
Gertrude
mesure l’immensité de ce qui la sépare de Celui
qui l’appelle, de tout ce par quoi elle s’est détournée
et qui se dresse entre eux : « une haie d’une longueur sans
fin et dont le sommet est garni d’épines très épaisses
» marque l’impossibilité absolue où elle est
d’accéder à son véritable désir enfin
ranimé de le rejoindre (§ 2, lignes 21-26).
En même temps qu’elle « défaille » de
ne pouvoir parvenir par ses propres forces au salut promis, elle est
« soudain saisie » par cet autre qu’elle peut enfin
nommer : son rédempteur. « Sans aucun effort, il la soulève
et la place auprès de lui » (§ 2, lignes 27-30).
Elle vient de faire l’expérience qu’on ne se sauve
pas soi-même, on se perd plutôt, mais que toujours, et si
loin qu’on soit, on peut être sauvé.
«
Dès lors pacifiée », elle s’attache à
le suivre, telle l’épouse du Cantique « poursuivant
dans sa course l’odeur suave des parfums » du Bien-Aimé
(Ct 1, 3-4 ; § 2, lignes 37-39), non plus entraînée
par l’esprit du monde à s’élever orgueilleusement,
mais conduite par l’Esprit dans la voie humble et joyeuse des
commandements de Dieu (§ 2, ligne 40).
Ce qu’elle ne pouvait « supporter peu auparavant »
car enclose en elle-même, elle le « comprend » maintenant
(§ 2, lignes 40-41) dans cette ouverture salutaire à l’Autre
qu’il lui est offerte de vivre jour après jour.
***
Communion
: Le Héraut, L. II ch. 2
•
Le corps et le sang du Christ (§ 1)
Ce
chapitre II s’ouvre par une formule ordinaire de salutation, «
ave », mais adressée par Gertrude au «Sauveur et
Lumière de son âme » (§ 1, ligne 1) avec lequel
la relation est désormais établie, car « les dons
et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29).
Gertrude révère Celui qui a ouvert les yeux de son âme
à sa présence salutaire, se saisissant dès lors
toute entière dans sa lumière (cf. RB 7, 1er degré
d'humilité).
Il ne s’agit pas d’une vision avec les yeux du corps, mais
d’une vision conditionnée par la foi, avec les yeux de
l’esprit : cette faculté reçue de Dieu est un sens
supérieur ordonné à la perception des réalités
divines, spirituelles, immatérielles (cf. D.S. Sens spirituel,
tome XIV col.598 à 617).
Après
ce geste initial de déférence, Gertrude ne peut contenir
un déploiement de reconnaissance : « Grâces vous
soient rendues » (§ 1, lignes 1 et 2). Elle convoque l’univers
de haut – « l’étendue du ciel » –
en bas – « la profondeur de la mer » – en passant
par l’horizontal – « l’orbe de la terre »
–, autrement dit le monde extérieur dans son immensité
et sa totalité – « par tout ce qu’ils renferment
» (§ 1, lignes 2 et 3) –, afin de « rendre grâces
pour cette grâce exceptionnelle » (§ 1, ligne 4) qui
lui a été accordée : « inusitata »
dit le latin, au sens de quelque chose d’à ce point extraordinaire
qu’on ne s’y habitue pas, que grâce et action de grâce
ne s’épuisent pas, au sens fort ne s’usent pas, mais
se renouvellent sans cesse l’une l’autre.
Gertrude
explicite alors en quoi réside la particularité de cette
grâce.
« Par elle, dit-elle, vous avez introduit mon âme à
la connaissance et à la contemplation du fond intime de mon cœur
» – on passe de l’extérieur le plus universel
à l’intériorité la plus secrète et
pourtant dès lors ouverte – « dont, jusqu’alors,
je n’avais pas plus souci – si j’ose dire –
que du fond de mes pieds » (§ 1, lignes 4 à 7).
C’est par la plante des pieds que nous adhérons concrètement
à l’humus dont est pétri notre humanité,
que nous sommes enracinés dans le réel.
On pourrait dire que cet éveil intérieur remet Gertrude
les pieds sur terre : quelqu’un l’a fait descendre de sa
tour (cf. chapitre I) pour qu’elle avance dans la vie, dans sa
vie, avec un autre regard, c'est-à-dire en se connaissant telle
qu’elle est connue, dans une totale présence à elle-même
sous le regard de Dieu.
De
fait, elle « prend dès lors attentivement conscience »
de tout ce qui, en elle, s’oppose à la présence
du Seigneur, dont l’extrême pureté fait d’autant
plus ressortir la multitude de ses propres désordres et dysharmonies
:
« Et voici que j’ai pris attentivement conscience de tout
ce qui dans mon cœur portait offense à l’extrême
délicatesse de votre pureté, et de tant de désordre
et de confusion, qui faisaient complètement obstacle à
votre désir d’y établir votre demeure » (§
1, lignes 8 à 12).
Car ce n’est pas seulement une question de contraste : si les
choses commencent par la mise en relief de ses obscurités dans
la lumière du Ressuscité (cf. ch. I), ces obstacles, aussi
nombreux et grands soient-ils, sont dépassés par le désir
qu’a le Seigneur d’établir dans son coeur sa demeure.
Il se rend présent, non seulement nonobstant les ténèbres
de Gertrude – « Cependant, ni cet état ni aucune
de mes indignités ne vous avaient rebuté, ô mon
bien-aimé Jésus » (§ 1, lignes 12 et 13) –,
mais plus encore il les repousse en venant l’inhabiter et l’attire
par là plus étroitement à Lui :
« Cette bienveillante condescendance ne laissait pas d’attirer
mon âme vers vous pour une union plus intime, une contemplation
plus vive, une jouissance plus large » (§ 1, lignes 18 à
21).
Le dynamisme du vocabulaire (bienveillante condescendance … attirer
… vers … plus … plus … plus) exprime la force
transformante de cette grâce d’union au cœur même
de ce qui semblait le plus figé, son « état »
de misère.
Le
lieu par excellence d’une telle expérience spirituelle,
là encore dans le miroir de foi et non dans la claire vision,
est la communion sacramentelle au Corps et au Sang du Christ, en laquelle
s’actualise le mystère de notre rédemption et de
notre re-création en Lui (cf. ch. I, § 2, lignes 34 et 35
: « ô mon créateur et rédempteur »),
et s'accomplit notre assimilation à Lui :
« Si souvent, aux jours où je m’approchais de la
nourriture vivifiante de votre Corps et de votre Sang, vous me favorisiez
de votre présence visible, encore qu’elle ne fût
pas plus clairement perçue que les objets qu’on entrevoit
aux premières lueurs de l’aube » (§ 1, lignes
14 à 18).
L’eucharistie vient nourrir et vivifier cette union de notre humanité
avec la divinité rendue possible par la venue dans la chair du
Verbe, comme le paragraphe 2 va le rappeler.
Si nous pouvons « nous approcher de lui », c’est parce
que sa « bienveillante condescendance » nous a précédé,
que le premier il est descendu avec nous pour notre bien suprême.
•
Le Verbe fait chair (§ 2)
En
se laissant « parfaire » par la grâce de la communion
sacramentelle, du moins en « travaillant à s’y disposer
» - « telles étaient mes dispositions de porter mes
efforts dans ce sens » (§ 2, lignes 1 et 2), écrit-elle
–, Gertrude ne peut en effet qu’être ramenée
au mystère de l’incarnation où notre salut s’origine.
Le dimanche 24 mars 1281, « en la veille de la fête de l’Annonciation
de Notre Dame », elle saisit cet enracinement dans « les
noces [du Verbe] avec la nature humaine dans le sein de la Vierge »
(§ 2, lignes 3 et 4) de la grâce qui lui est accordée.
Son caractère sponsal, affirmé au début du paragraphe
(§ 2, ligne 3), est repris en terme d’union : « cette
union qui est douceur, cette douceur qui est union (§ 2, lignes
15.16).
Les termes exprimant la douceur reviennent quatre fois (§ 2, lignes
6.9.15²) pour qualifier le don : terme qui lui, revient 5 fois
(§ 2, lignes 11.12².19.20) sous l’une ou l’autre
forme.
La
suite du texte nous éclaire sur les caractéristiques fondamentales
de cette grâce et, partant, de toute grâce :
- La grâce nous précède toujours :
« Telles étaient mes dispositions … lorsque vous,
qui avant même d’être invoqué, dites : ‘Me
voici’, anticipant sur ce jour, m’avez prévenue,
toute indigne, de bénédictions de douceur, dès
la vigile de la fête, au Chapitre, qui à cause du dimanche
se tenait après Matines » (§ 2, lignes 1 … 4
à 8).
Notre indignité, comme on l’a vu au paragraphe précédent,
c’est tout ce qui en nous fait justement, et complètement,
obstacle à la grâce (§ 1, lignes 11 à 13).
Lors de sa conversion, Gertrude a fait l’expérience de
cette incapacité foncière qui est la nôtre d’accéder
par nos propres forces au salut, et de cette prévenance du Seigneur
que rien n’arrête (ch. I, § 2, lignes 22 à 31).
Si la grâce nous précède toujours, cela ne veut
pas dire que nous n’avons rien à faire que d’attendre
qu’elle arrive : il nous revient de nous préparer à
l’accueillir : « Telles étaient mes dispositions
de porter mes efforts dans ce sens », commence par dire Gertrude
; dans ce sens d’une plus grande ouverture au don que le Seigneur
nous fait de vivre unis à Lui et en Lui qui, le premier, s’est
uni à notre humanité.
-
Elle est une visite du Dieu vivant : il ne s'agit pas de quelque chose,
mais de quelqu'un.
« De quelle manière, dans la profondeur de votre bonté
et de votre douceur, vous m’avez alors visitée, ô
Lumière surgie du Ciel, aucune parole venant de moi n’est
capable de le dire » (§ 2, lignes 8 à 11).
Il y a là une allusion très nette au cantique de Zacharie
: « C’est l’effet de la bonté profonde de notre
Dieu : grâce à elle nous a visités l’astre
levant venu d’en haut » (Lc 1, 78).
La grâce est expérience particulière du salut, ineffable
de par Celui qui vient à nous ici et maintenant : rencontre de
personne à Tout Autre, si l’on peut dire.
-
Elle provoque notre gratitude et ouvre à la communion.
« Mais, donnez-moi, Dispensateur de tout don, d’offrir en
gratitude sur l’autel de mon cœur un sacrifice de joie, qui
nous obtienne, selon mon ardent désir, à moi et à
tous ceux qui sont vôtres, de connaître cette union qui
est douceur, cette douceur qui est union, grâce qui m’était
avant cette heure demeurée complètement inconnue »
(§ 2, lignes 11 à 17).
-
Elle suscite très efficacement notre conversion :
Me remémorant ce qu’a été ma conduite, tant
auparavant que depuis, je confesse en toute vérité que
ce fut une grâce accordée gratuitement et contre tout mérite.
Grâce, en effet, d’une plus vive lumière de connaissance
et d’attrait vers le suave amour de votre bonté, et ce
procédé était plus efficace que n’aurait
jamais été, pour me convertir, la peine sévère
qui m’était due » (§ 2, lignes 17 à 23).
-
Elle nous maintient en église : en passant pour Gertrude par
le canal du sacrement … on ne se l’approprie pas.
« Je ne me rappelle pas toutefois avoir joui de ces faveurs en
dehors des jours où vous m’appeliez aux délices
de votre table royale. Etait-ce là une disposition venant de
votre sage providence ou une conséquence de ma négligence
opiniâtre, je ne le vois pas clairement » (§ 2, lignes
23 à 28).
A moins que la providence soit pour prévenir notre négligence
…
***
Conclusion
: Le Héraut, L. II ch. 3
Ce
chapitre 3 évoque un certain nombre de réalités
quotidiennes à travers lesquelles Gertrude fait l’expérience
de « la présence salutaire du Seigneur en elle »
(§ 3, ligne 31) : l’imprégnation de la liturgie au
long du temps (§ 1, lignes 2-3 ; § 3, lignes 9 et 12-13),
l’élévation de l’âme vers Dieu face
à la beauté de la nature (§ 1), le recueillement
dans la prière du soir, avec la mémoire de tel passage
de l’écriture venant éclairer le vécu de
la journée (§ 2, lignes 1 à 8), le retournement du
cœur comme un chemin toujours ouvert « malgré les
distractions de la pensée et tant de plaisirs inconsistants »
(§ 3), les œuvres extérieures accomplies du mieux possible
pour la gloire du Seigneur et l’attrait essentiel pour l’union
à Dieu dans l’oraison (§ 4).
7-8-9
mars 2008
C.
Aptel