COMMUNAUTE
ET IDENTITE
DANS LA REGLE DE SAINT BENOIT
INTRODUCTION
Deux
réalités indissociables …
Si parler de communauté renvoie au groupe et d’identité
aux individus, les deux sont inséparables. Ils ne s’opposent
ni ne s’annulent. C’est dans une intégration / confrontation
à des communautés successives et de plus en plus larges
que l’individu construit son identité, et la communauté
existe par les individus qui la composent, même si elle est plus
que leur somme. D’où l’importance de la conjonction
de coordination : communauté et identité.
…
et ordonnées
L’ordre même des éléments est significatif
: non pas «identité et communauté », mais
bien « communauté et identité ». En venant
au monde, l’individu s’inscrit dans une humanité,
une société, une parenté, qui le précèdent
; et son identité est marquée, dans son origine comme
dans ses premiers développements, par la communauté familiale
où il a été conçu.
Une
influence réciproque
Lorsqu’il organise la vie de « ceux qui vivent en commun
dans un monastère sous une règle et un abbé »
(cf. RB ch.1, v.1), saint Benoît se situe au niveau d’une
façon d’être ensemble bien spécifique. Cette
forme de vie influe sur la personne, elle est génératrice
d’une transformation qui, à son tour, retentit sur la communauté.
Il s’agit donc de voir ce qu’il advient de l’identité
de la personne à l’intérieur de la communauté
organisée par saint Benoît et comment la communauté
est à la fois origine et résultat de cette évolution,
leur destin étant mutuellement lié dans un équilibre
toujours à renégocier.
Un
axe …
Qu’y a-t’il de commun entre nous ? La réponse à
la question peut s’énoncer en terme de référence.
Laïcs cisterciens ou moniales cisterciennes nous nous référons
à la règle de saint Benoît à l’intérieur
d’une tradition spécifique. Cette référence
à Cîteaux informe notre vécu ensemble, comme groupe
de laïcs ou comme communauté monastique, elle marque aussi
notre évolution personnelle, notre identité. Communauté
et identité se co-construisent autour de cet axe qui les articule
en les ouvrant à un Autre.
…
et une ouverture
La Règle, parole d’un autre en tant qu’elle est «
l’interprétation concrète de l’évangile
pour nous » (58), est instrument de croissance humaine et spirituelle
aussi bien pour la personne que la communauté, du fait que le
‘qui que tu sois’ qui la met en œuvre se trouve confronté
à un vide constitutif, sous forme d’une insuffisance, d’une
incapacité à aboutir, autrement dit à le combler.
Au dernier chapitre de sa Règle, saint Benoît la qualifie
de « toute petit Règle, écrite pour les débutants
» (RB 73, v. 8), soulignant, face aux paroles des grands spirituels,
qu’« il y a là pour nous, relâchés,
inobservants et négligents, de quoi rougir de confusion »
(RB 73, v.7). Nos limites, inhérentes à notre condition
humaine, nous renvoient à ce vide qui nous habite et nous ouvre
à l’Autre de façon constructive dans la mesure où
nous nous y affrontons. C’est autour du vide creusé par
une observance régulière échouant à atteindre
son but, que la relation constitutive avec la personne de l’Autre
(que le Christ re-présente) prend corps, suscitant de plus en
plus l’individu comme sujet responsable de ses choix. La véritable
obéissance est en effet apprentissage de la liberté, garantissant
ainsi une interaction constructive entre communauté et identité.
Le rapprochement entre le premier et le dernier mots de la Règle
: « Obsculta / pervenies : écoute / tu parviendras »
tire sa pertinence de tout l’entre deux qui les sépare
pour mieux les relier.
Actualité
Ce que propose saint Benoît à la fin du Prologue : «participer
par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir
part à son royaume » (RB Prol, v. 50), peut sembler à
l’opposé des recherches contemporaines d’un épanouissement
personnel, tant qu’on oublie qu’au début de ce même
Prologue, il a interpellé « l’homme qui veut la vie
et désire voir des jours heureux » (RB Prol, v. 15). Tous
les projets humains sont convertis et assumés par la Règle
sous une forme qui n’est pas immédiatement évidente,
mais qui se découvre à l’expérience, dans
l’interaction communauté – identité qu’elle
suscite et les maturations qu’elle exige. « Reçois
volontiers l’enseignement … et mets le en pratique »
continue-t-elle de proposer à ce « qui que tu sois »
en quête de « vie véritable et éternelle »
(RB Prol, v. 1, 3 et 17).
Pistes
de réflexion …
En quoi être membre de la Grange d’Ubexy m’a fait
évoluer comme personne ...
En quoi mon engagement dans le groupe contribue à son évolution
...
Groupe et personnes évoluent (ou se sclérosent) ensemble
: quelles décisions à prendre pour la vie ? ...
PREMIERE
PARTIE : L’IDENTITE DU MOINE
1.
Au commencement : une rupture
L’entrée dans la communauté monastique constitue
une rupture majeure avec les milieux (familial, professionnel) où
l’identité s’est d’abord construite. Le chapitre
58 de la Règle sur la manière de recevoir les frères
commence par évoquer la porte du monastère (RB 58, 3).
Lorsque, après discernement de ses motivations, celui qui demande
à s’engager dans la vie religieuse a « obtenu la
permission d’entrer, il passe dans le logis des hôtes »
d’abord, puis «dans le logis des novices, où ils
méditent, mangent et dorment » (RB 58, v.1-4). Cette existence
« à l’intérieur de la clôture »,
selon une expression du chapitre 66, le sépare du monde dans
lequel il vivait jusqu’alors, et d’autant plus que «
le monastère doit, autant que possible, être disposé
de telle sorte que l’on y trouve tout le nécessaire …
De la sorte, souligne le même chapitre 66, les moines n’auront
pas besoin de se disperser au dehors, ce qui n’est pas du tout
avantageux pour leurs âmes » (RB 66, v.6-7).
Ce
rétrécissement d’horizon, conjugué avec des
activités, manuelles ou spirituelles, déterminées
jusque dans leurs rythmes par la Règle, provoque une perte des
repères anciens. Placée sous le signe du même (même
lieu, mêmes visages, milieu unisexué) et du répétitif
(du régulier), la personne va devoir découvrir comment
il est encore possible, pas seulement permis mais requis, de se sentir
« semblable à soi-même et différent des autres
», selon une des présentations de l’identité
donnée par Pierre TAP dans un article de l’encyclopaedia
universalis. Intégration communautaire et construction de l’identité
monastique constituent pour chacun un long défi à relever.
D’où l’importance pour s’y retrouver de poser
quelques repères quant à ce qui fait l’identité
du moine.
2.
Qu’est-ce qui fait l’identité du moine, ou plutôt
ce qui ne la fait pas
• L’origine familiale ne joue pas dans l’admission.
Ainsi voit-on au chapitre 59 (« des fils de notables ou de pauvres
qui sont offerts ») que la procédure est la même
pour quiconque « veut offrir son fils à Dieu dans le monastère
». Que l’on soit « une personne de condition notable
» ou que l’on fasse partie des « moins fortunés
» ou de « ceux qui ne possèdent absolument rien »,
ne génère pas de différence de traitement pour
l’enfant » (RB 59, v.1 et 7-8).
• La condition sociale n’est pas non plus prise en compte
: « L’homme libre ne sera pas préféré
à celui qui sera venu de l’esclavage » stipule le
chapitre 2 (RB 2, v.18).
• La dignité ecclésiale n’entraîne pas
de considération particulière : le « prêtre
qui demande à être reçu dans le monastère
… ne doit se prévaloir de rien » (RB 60, v.1 et 5).
• La position générationnelle ne change rien : «
Nulle part, souligne le chapitre 63, il n’y aura avantage ou préjudice
du simple fait de l’âge » (RB 63, v. 5).
• Un quelconque lien ou « degré de parenté
» à l’intérieur de la communauté ne
saurait justifier « en aucune circonstance » ni «
d’aucune manière » une protection particulière
(RB 69, v.1-2). S’y référer pour « défendre
un autre moine ou lui servir comme de protecteur » est absolument
interdit, « car il peut en résulter de très graves
occasions de conflits » (RB 69, v. 3).
• Quant à la nationalité, elle n’est source
d’aucune prévention : le chapitre 61 prévoit que
le « moine étranger qui vient d’une région
lointaine est reçu dans le monastère autant de temps qu’il
le désire, pourvu qu’il se contente de la vie qu’on
y mène » (RB 61, 1-2).
De fait, en écrivant sa Règle, saint Benoît «
s’adresse à toi, qui que tu sois » (RB Prol., v.3
et RB 73, v.8). L’identité du moine ne se définit
pas en arrière.
3.
L’identité du moine se construit en avant
Venues d’horizons variés, marquées par une origine
et une histoire pour chacune différente, d’âges divers,
les personnes présentes au monastère, ont été,
selon la formule de la constitution 5, « rassemblé(e)s
par l’appel divin ». C’est en référence
à cet appel toujours premier, que l’identité du
moine se construit. On perçoit ici toute la fragilité
de la démarche alors qu’elle exige de tout quitter. Qu’est-ce
qui garantit, au-delà même du discernement préalable
(« Eprouvez les esprits pour discerner s’ils sont de Dieu
», demande RB 58, v.2), que la vocation ne relève pas de
l’imaginaire, de l’illusion, de l’autosuggestion ???
Car rien n’assure de la réalité de l’appel,
que cette construction en avant d’une identité qui seule
atteste, parce qu’elle en procède, de la présence
et de l’action d’un Autre.
Si
l’on reprend le texte de la Règle, on voit que cette construction
s’opère de plusieurs façons :
• Au fondement, dans une réponse personnelle à
la parole d’un Autre, en l’occurrence celle de
Dieu, entendue à travers deux médiations connexes :
- L’Ecriture :
Le prologue de la Règle montre bien cette dimension interpellante
de la parole de Dieu à travers les textes de la Bible ; en s’adressant
à la personne elle suscite et permet un devenir : « Le
Seigneur, cherchant son ouvrier dans la foule du peuple à laquelle
il crie, dit encore : ‘Quel est l’homme qui veut la vie
et désire voir des jours heureux ?’ (Psaume 33, 13). Que
si, à cette demande, tu lui réponds : « C’est
moi », Dieu te réplique : ‘Si tu veux avoir la vie
véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue
et à tes lèvres toute parole trompeuse ; détourne
toi du mal et fais le bien ; cherche la paix avec ardeur et persévérance
…’ (Psaume 33, 14-15) » (RB Prol., v.14-17).
- La Règle :
La Déclaration du Chapitre de 1969 au sujet de la vie cistercienne
stipule que, « à la suite des premiers pères de
l’Ordre, nous voyons dans la règle de saint Benoit l’interprétation
concrète de l’Evangile pour nous ». Le « pour
nous » souligne que c’est là un postulat : si on
ne l’accepte pas au départ, on ne peut aller plus loin.
De fait, au chapitre 58 sur la manière de recevoir les frères,
on retrouve, dans l’engagement à observer la règle,
cette ouverture génératrice à la parole de l’Autre
: « Si, après mûre délibération, il
(le novice) promet de garder [la Règle] dans tous ses points
et d’observer tout ce qui est commandé, il sera reçu
dans la communauté » … « De cette promesse,
il fera une demande écrite … de sa propre main …
Le novice lui-même la signera, et de sa main la déposera
sur l’autel. Lorsqu’il l’y aura placée, il
entonnera aussitôt ce ver set : ‘Reçois-moi, Seigneur,
selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds pas dans mon attente’
» (RB 58, v. 14 … 19-21).
•
Par suite, le sujet va se singulariser dans un agir référé
à cet autre :
« ‘Auprès de Dieu, rappelle saint Benoît en
citant à nouveau l’Ecriture, il n’y a pas acception
de personnes’ (Col. 3,25) ; la seule chose qui nous distingue
à ses yeux, c’est le fait d’être plus riches
que d’autres en bonnes œuvres et en humilité »
(RB 2, v. 20-21). L’observance n’est pas un but en soi (la
règle pour la règle) mais un moyen d’inscrire le
désir dans le vécu, elle dit la gratuité d’un
être en relation signifié dans un agir en cohérence.
•
Cette nouvelle manière d’être se traduit dans
un nouveau type de relations interpersonnelles :
« Lorsqu’ils se nommeront les uns les autres, lit-on au
chapitre 63, il ne sera permis à personne de désigner
quelqu’un par son seul nom, mais les anciens donneront aux plus
jeunes le nom de frères, et les plus jeunes à leurs anciens
celui de nonni, terme qui exprime la révérence à
un père » (RB 63, v. 11-12). Quelques lignes auparavant,
il a été précisé que c’est «
à dater de leur entrée en religion » que les frères
« prendront rang » dans la communauté. Les termes
de « plus jeunes » et d’ « anciens » ne
renvoient donc pas aux années d’âge mais à
l’ancienneté dans le monastère. Les noms de frère
ou père se disent en raison de cet appel de Dieu qu’ils
ont pour fonction de rappeler aux deux à la fois ; ils ne renvoient
à rien d’autre qu’à cet Autre.
•
Répondre à cet appel particulier fait entrer la personne
dans un cheminement vers un but qui oriente toute la vie
:
Lors de l’entrée au monastère, on « examine
avec attention si le novice cherche vraiment Dieu » (RB 58, v.7),
car il s’agit de « retourner à celui dont nous avait
éloigné la lâcheté de la désobéissance
» (RB Prol., v. 2), d’ « aller à lui »
(RB 58, v.8), d’ « avancer de plus en plus vers lui »
(RB 62, v.4), de « parvenir à lui » (RB 73, v. 4),
ceci dans une expérience constitutive, comme l’exprimera
la Déclaration du Chapitre de 1969 au sujet de la vie cistercienne,
qui est une des manières de mettre en œuvre l’idéal
évangélique proposé par la Règle de saint
Benoît : « Pénétrée du sentiment de
la transcendance divine et de la seigneurie du Christ, qui anime toute
la Règle, notre vie, affirme ce document, est entièrement
orientée vers l’expérience du Dieu vivant. Appelés
par Dieu, nous Lui répondons en Le cherchant vraiment à
la suite du Christ, dans l’humilité et l’obéissance.
»
4.
De quelle nature est l’identité du moine
• Une transformation progressive de la personne
L’identité est tout le contraire d’un acquis, de
quelque chose de figé ; elle se caractérise au contraire
par une évolution permanente, ce que la Règle nomme «
conversion » et qui, avec la stabilité dans la communauté
et l’obéissance, fait même l’objet d’un
vœu (RB 58, v.17). Autrement dit, l’habit ne fait pas le
moine ; on le devient jour après jour en « s’engageant,
comme le rappelle la constitution 8 en écho à la Règle
de saint Benoît, à une vraie conversion de vie, en persévérant
dans la stabilité et en obéissant joyeusement jusqu’à
la mort » (11).
Un autre document contemporain, la Ratio institutionis, au numéro
2, définit cette évolution/conversion comme « une
transformation progressive de la personne à la ressemblance du
Christ par l’action de l’Esprit de Dieu » (12). Tel
est bien le « but de l’itinéraire » mentionné
plus haut.
•
Une imitation, au sens d’identification
Saint Benoît, lui, en parle dans sa Règle en terme d’imitation,
au sens d’identification et non de mimétisme, l’objet
de cette conformation étant le Christ : « Assurément,
dit le chapitre 5 sur l’obéissance, les hommes de cette
trempe imitent le Seigneur qui dit dans cette sentence : ‘Je ne
suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui
qui m’a envoyé’ » (RB 5, v.13). Le deuxième
degré d’humilité enjoint dans le même sens
: « Ne pas aimer sa volonté propre, ni se complaire dans
l’accomplissement de ses désirs, mais bien plutôt
imiter dans sa conduite cette parole du Seigneur : ‘Je ne suis
pas venu faire ma volonté, mais celle de celui qui m’a
envoyé’ » (RB 7, v. 32). Le troisième degré
d’humilité renchérit : « Se soumettre au supérieur
en toute obéissance, pour l’amour de Dieu, à l’imitation
du Seigneur, dont l’apôtre dit : ‘Il s’est fait
obéissant jusqu’à la mort’ » (RB 7,
v. 34).
•
Un moyen privilégié : l’obéissance à
la Règle
Le moyen privilégié par lequel passe cette suite du Christ
qui conforme le moine à Lui est, comme on le voit, l’obéissance,
et l’instrument par excellence la Règle. Le rapprochement
des deux expressions : « militer pour le Christ » et «
militer sous la Règle », est à cet égard
significatif. Après le prologue, où saint Benoît
« s’adresse à toi, qui que tu sois, qui renonce à
tes volontés propres et prends les fortes et nobles armes de
l’obéissance, afin de combattre (militaturus) pour le Seigneur
Christ, notre véritable roi » (RB Prol., v. 3), le chapitre
58 prévoit pour celui qui demande à entrer : « On
lui lira cette Règle tout au long et on lui dira : ‘Voici
la loi sous laquelle sous laquelle tu veux militer (militare). Si tu
peux l’observer, entre ; sinon, tu es libre de te retirer’
» (RB 58, v. 9-10). Notons qu’il n’est pas seulement
question de ce que l’on veut ou désire ; c’est ce
que l’on peut qui est décisif. En ramenant d’emblée
le propos du postulant du désir à la réalité,
saint Benoît travaille à l’émergence d’un
sujet adulte, capable d’une obéissance active et responsable.
La règle ne demande pas une obéissance aveugle. En faisant
appel à une foi en acte qui n’exclut pas la raison mais
s’appuie sur elle pour aller plus loin, l’obéissance,
comme le rappelle le chapitre 68 à propos des choses difficiles
ou impossibles qui sont enjointes, s’avère source de liberté
intérieure.
•
La perfection du disciple : déploiement et plénitude
La perfection visée par cette imitation au moyen de l’observance
est celle du disciple, terme qui n’a rien d’infantilisant,
mais qui désigne celui qui se laisse instruire (discere), qui
suit le Christ à travers une discipline de vie : « Quant
à celui qui aspire à la vie parfaite, conclut le dernier
chapitre de la Règle, il a les enseignement des saints Pères
dont la pratique amène l’homme jusqu’aux sommets
de la perfection. Est-il en effet une page, est-il une parole d’autorité
divine, dans l’ancien et le nouveau Testament, qui ne soit une
règle toute droite pour la conduite de notre vie ? » (RB
73, v. 2-3). Perfection en actes, et non en paroles, ainsi que le soulignait
déjà le chapitre 6 sur « la retenue dans le langage
: « Etant donné l’importance du silence, on n’accordera
que rarement aux disciples, fussent-ils parfaits, la permission de parler
même de choses bonnes, saintes et édifiantes » (RB
6, v.3).
La perfection dont il s’agit est déploiement de «
cet amour de Dieu qui, devenu parfait, bannit la crainte » (RB
7, v.67). « Grâce à cet amour », le moine,
parvenu au 12ème « degré d’humilité
et de perfection » - vel disciplinae dit le latin - (RB 7, v.
9), « accomplira sans peine, comme naturellement et par habitude,
ce qu’auparavant il n’observait qu’avec frayeur. Il
n’agira plus sous la menace de l’enfer, mais par amour du
Christ, par l’accoutumance même du bien et par l’attrait
des vertus. Voilà ce que le Seigneur daignera manifester dans
son serviteur, purifié de ses défauts et de ses péchés,
grâce à l’Esprit Saint » (RB 7, 68-70).
Ainsi la personne parvient-elle, à travers ce processus de transformation,
à la plénitude de son identité individuelle et
monastique. Ce que le numéro 3 de la constitution 5 exprime ainsi
: « Seul un attachement d’amour de chacun au Seigneur Jésus,
permettra aux grâces spécifiques de la vocation cistercienne
de s’épanouir. Les soeurs ne trouvent leur contentement,
en persévérant dans une vie simple, cachée et laborieuse,
que si elles ne préfèrent absolument rien au Christ, qui
les conduise toutes ensemble à la vie éternelle ».
Après avoir considéré ce qu’il advient de
l’identité propre du moine dans la communauté, reste
donc maintenant à voir comment la communauté permet cette
évolution qui la marque à son tour.
DEUXIEME PARTIE : LA COMMUNAUTE MONASTIQUE
1.
La communauté matrice : une organisation et un genre de vie
En écrivant sa Règle, Benoît de Nursie légifère
pour une communauté qui est le lieu, le milieu, où la
personne va apprendre à devenir moine. « C’est à
cette fin », écrit saint Benoît après avoir
enjoint ses frères de « faire, dès ce moment ce
qui nous profitera pour l’éternité », «
que nous voulons fonder une école où l’on serve
le Seigneur » (RB Prol., v.44-45). Parlant de cet apprentissage
en terme de « transformation progressive de la personne à
la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu
», la Ratio spécifiera que « la communauté
est la matrice où peut se déployer [cette] action transformante
de l’Esprit de Dieu » (18).
La
communauté permet cette croissance en tant qu’elle renvoie
l’individu, aussi bien dans ses manières d’être
que dans ses manières de faire, à la Règle dont
elle procède, non seulement parce que la Règle pose les
grandes lignes du fonctionnement communautaire (les différentes
activités avec leurs horaires et la façon de procéder
: offices liturgiques, repas, travail manuel, lectio, etc.), mais aussi
parce que la Règle transmet les valeurs mises en œuvre par
la communauté pour son édification (les bonnes œuvres
: RB4 ; l’obéissance : RB5 ; la retenue dans le langage
: RB6 ; l’humilité : RB7 ; le bon zèle : RB72 ,
etc.).
2.
Les cénobites :
Lorsqu’il « organise la si puissante catégorie des
cénobites », saint Benoît les définit comme
« ceux qui vivent en commun dans un monastère et combattent
sous une règle et un abbé » (RB 1, v.13 et 3). Le
mot de « cénobites » est en effet composé
des deux termes grecs koinos, commun et bios, vie. Etymologiquement,
la communauté au sens grec du terme, la koinônia, n’exprimait
pas une identité mais une mise en commun (koinos), un partage,
une association. L’essentiel n’était pas ce que l’on
croyait, qui relevait du for intime, mais ce qu’on faisait ensemble.
L’identification chrétienne prendra la forme d’une
adhésion personnelle, et même d’une incorporation
au Christ. Dans cette communauté chrétienne particulière
qu’est la communauté monastique, « mise en commun
» et « identification », « façon d’être
ensemble » et « incorporation au Christ » sont bien
des réalités connexes. Le monastère apparaît
comme le lieu où elles entrent en synergie, sous l’autorité
de la Règle et de l’abbé.
3. Sous le signe de la mutualité
Le lien qui rattache chaque individu au Christ est la cause du lien
qui rattache chaque individu à tous les autres » (35).
Dans la Règle, cette fraternité dans le Christ génère
une réciprocité, elle se traduit en encouragement, en
service, en respect, en obéissance, etc. mutuels : « En
se levant pour l’œuvre de Dieu, les moines s’encourageront
doucement les uns les autres » (RB 22, v. 8) ; « Les frères
se serviront mutuellement … avec charité » (RB 35,
v.1 et 6) etc. Le terme latin utilisé, invicem, réciproquement,
autrement dit en prenant l’un vis-à-vis de l’autre
la place de celui qui encourage, sert, honore, obéit, rappelle
le Christi agere vices, le fait de tenir la place du Christ attribué
à l’abbé. La vie commune dans le monastère
tire sa spécificité de ce croisement de l’horizontal
avec le vertical.
Par suite, toute relation à autrui, que ce soit au supérieur,
aux frères, aux personnes extérieures, est sous-tendue
par la relation au Christ : « Se soumettre au supérieur
en toute obéissance pour l’amour de Dieu, à l’imitation
du Seigneur, dont l’apôtre a dit : il s’est fait obéissant
jusqu’à la mort », demande le troisième degré
d’humilité (RB 7, v. 34), et le 21ème instrument
des bonnes œuvres : « Ne rien préférer à
l’amour du Christ » (RB 4, v. 21) est bientôt suivi
de : « Ne jamais perdre la charité » (RB 4, v. 26).
4.
Le souci des plus faibles
La vie commune dans le monastère est également marquée
par le souci des plus faibles. Les exemples à l’appui ne
manquent pas dans la Règle. « On donnera des aides à
ceux qui sont faibles, afin qu’ils s’acquittent de leur
tâche [le service de la cuisine] sans tristesse » (RB 35,
v. 3). « On prendra soin des malades avant tout et par-dessus
tout … On concédera également aux malades tout à
fait débiles l’usage de la viande afin de réparer
leurs forces » (RB 36, v.1). A propos « des vieillards et
des enfants … : on aura toujours égard à leur faiblesse,
on ne les astreindra pas à la rigueur de la Règle en ce
qui touche l’alimentation. Mais on usera envers eux d’une
tendre condescendance et ils devanceront les heures régulières
des repas » (RB 37, v. 2 et 3).
5.
Les frères qui ont failli
Le nombre de chapitres consacrés à la correction des fautes
rappelle que les moines ne sont pas des anges et que rien de ce qui
est humain ne leur est étranger ; heureusement pourrait-on ajouter.
A l’égard des « frères qui ont failli »
(RB 27, v. 1), la sollicitude doit être encore plus grande : ils
restent des frères (RB 24, v. 3 parle du « frère
coupable de fautes légères », RB 25, v. 1 du «
frère coupable d’une faute grave », RB 28, v. 1 du
« frère fréquemment repris », etc.) et le
passage du pluriel au singulier en RB 27 montre qu’on n’est
pas là devant une catégorie de délinquants mais
en présence d’une personne qui a besoin d’aide. «
L’abbé doit prendre soin en toute sollicitude des frères
qui ont failli … Il enverra des senpectes, c'est-à-dire
des frères anciens et sages qui, comme en secret, consoleront
le frère qui est dans le trouble et l’engageront à
faire une humble satisfaction. Cette attention à la personne,
en la distinguant de ses actes, veut l’aider à ne pas y
rester enfermée, mais à s’en corriger en en prenant
toute la mesure.
TROISIEME PARTIE : EVOLUTION DE LA PERSONNE ET ETAT DE LA COMMUNAUTE
1.
Bon zèle, mauvais zèle
A la fin de la Règle, saint Benoît traite du « bon
zèle que doivent avoir les moines » (RB 72, titre). «
Il est, commence t’il par dire, un mauvais zèle, un zèle
amer, qui sépare de Dieu et mène en enfer. De même,
il est un bon zèle qui sépare des vices, et mène
à Dieu et à la vie éternelle. C’est ce zèle
que les moines pratiqueront avec un très ardent amour »
(RB 72, v.1-3). Le numéro 2 de la constitution 16 des moines
OCSO, directement inspiré de ce chapitre 72 de la Règle,
stipule que « tous les frères sont appelés à
se témoigner mutuellement leur sollicitude, à s’entraider
et à s’obéir les uns aux autres. Ils ont donc le
souci de l’état spirituel de leur communauté, sachant
quel bien procure à tous le bon zèle d’un seul et
quel mal peut causer un zèle amer » (36). L’état
de la communauté apparaît en lien direct avec l’attitude,
positive ou négative, c'est-à-dire, le zèle étant
une notion dynamique, avec l’évolution des personnes, plus
encore, avec celles de chaque personne, qui s’y opère.
Dans le livre La nuit privée d’étoiles où
il décrit les différentes étapes de son existence
jusqu’à ses débuts dans la vie monastique à
l’abbaye cistercienne - trappiste comme on dit plus communément
- Notre-Dame de Gethsémani aux USA, Thomas Merton raconte sa
première entrevue avec le Père Abbé : « Chacun
de vous, nous dit-il, rendra la communauté meilleure ou pire.
Tout ce que vous ferez influencera les autres en bien ou en mal. Cela
dépend de vous. Notre Seigneur ne vous refusera jamais sa grâce
» (38). Si cela n’est pas faux, il ne faut pas oublier que
les choses ne sont jamais aussi simples, et en ce cas du moins, pas
à sens unique.
2.
Le poids de l’histoire
La situation de la communauté, résultat d’une histoire
parfois longue et complexe, pèse aussi sur l’évolution
des personnes. Le 21 mars 1098, vingt et un frères quitteront
le monastère bénédictin de Molesme, au diocèse
de Langres, parce que, selon une lettre du légat Hugues, archevêque
de Lyon, ils « voulaient s’attacher désormais plus
étroitement et plus parfaitement à la Règle du
bienheureux Benoît, que jusqu’ici ils avaient pratiqué
avec tiédeur et paresse dans ce monastère » et «
parce que, au lieu susdit, de nombreux empêchements rendaient
effectivement ce projet irréalisable » (42). Le 21 mars
1098, ce groupe de moines « désireux d’observer la
Règle » (43), fondera, au diocèse de Chalon, le
Nouveau Monastère de Cîteaux.
Cet exemple montre l’importance d’une adéquation
entre le propos de l’individu et celui du groupe, ce qui est ordinairement
le cas lorsque quelqu’un demande à entrer dans tel monastère
et que la communauté l’accepte. Mais aussi, parce que justement
il sort de l’ordinaire, il ne doit pas nous faire tomber dans
une vue élitiste des personnes ou des communautés. Dans
la plupart des cas, les unes comme les autres ne sont ni pires ni meilleurs
; les moines, comme tout un chacun, ont leurs défauts et leurs
qualités, et les communautés, leurs pesanteurs et leurs
grâces. Il faut se garder également d’une vue simpliste
: il n’y pas les bons d’un côté et les mauvais
de l’autre ; ce qui importe, tant du côté des personnes
que des communautés, c’est une vigilance pour que les manières
de faire contribuent à une mutuelle édification. Comme
l’expérience, hélas, le prouve, il est toujours
plus facile de déchoir que de remonter la pente !
3.
La maison de Dieu
La désignation du monastère comme « maison de Dieu
» au chapitre 64 v.3 signifie la référence tierce,
commune aux deux, qui permet à l’individu et au groupe
de croître en synergie. On la rencontre trois fois dans la Règle
: au chapitre 64, au chapitre 31, (que personne ne soit troublé
ni contristé dans la maison de Dieu) et au chapitre 53 (Ainsi
la maison de Dieu sera sagement administrée par des gens sages).
4.
La peine de l’excommunication
Personne et communauté ont partie liée. D’où
l’urgence de remédier à tout hiatus entre les deux.
L’excommunication - terme qui signifie une hors participation
de l’individu à la vie de la communauté –
dit quelque chose de cette faille qui risquer de mener à leur
faillite commune et, partant, à la nécessité de
faire une juste satisfaction là où il y a eu défaut.
Tout est mis en œuvre pour cela. A propos du « frère
récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou
murmurateur ou qui viole en quelque point la sainte Règle et
les ordres de ses anciens, et cela avec mépris » (RB 23,
v. 1), on voit qu’il est d’abord « averti en particulier
», puis, « s’il ne s’amende pas, il est réprimandé
publiquement devant tous » ; « si, malgré cela, il
ne se corrige toujours pas, il est excommunié » (RB 23,
v. 2-4), la peine ne faisant que re-présenter concrètement
la situation hors communion, hors communication, dans laquelle il s’est
mis par sa faute. A noter que « le frère coupable d’une
faute grave est privé tout à la fois de la table commune
et de l’oratoire » (RB 25, v. 1), le repas et la liturgie
étant les deux lieux par excellence où « s’exprime,
se fortifie et s’accroît la communion des frères
» (44). Si « fréquemment repris », ce frère
« ne se corrige pas encore, ou que, peut-être, enflé
d’orgueil, il veuille même défendre sa conduite »
(RB 28, v. 3), si tout ce qui peut être mis en œuvre pour
le « soutenir et l’engager à faire une humble satisfaction
» (RB 27, v. 3) a échoué, il sera exclu de la communauté,
« de peur qu’une brebis malade ne contamine tout le troupeau
» (RB 28, 7). Ce n’est pas que la communauté passe
avant l’individu, mais une attitude destructrice pour la communauté
atteint chacun de ses membres et c’est ce souci du bien de chacune
comme de l’ensemble des personnes qui peut amener à prendre
cette décision, sous peine d’une situation intenable pour
tous.
5.
Discernement
Un discernement s’impose donc avant tout : le « qui que
tu sois » initial n’est pas un « n’importe qui
» menant à n’importe quoi, voire à plus rien
du tout. La vie en commun sous une Règle et un abbé ne
construit pas l’identité monastique automatiquement ; elle
requiert une capacité d’ouverture à l’autre,
laquelle va à son tour construire la communauté.
On « examinera avec attention si le novice cherche vraiment Dieu
», spécifie le chapitre 58 à propos de la manière
de recevoir les frères. Comment pareille orientation se vérifie
t’elle ? La suite du texte énumère trois points
sur lequel porte l’examen : « s’il est attentif à
l’Oeuvre de Dieu (c'est-à-dire à l’office
divin, à la liturgie), à l’obéissance et
aux humiliations » (RB 58, v. 7). Ces critères sont-ils
vraiment déterminants, ou tout simplement suffisants ? Celui
qui débute dans la vie religieuse peut bien en ces trois domaines
frontaux en rajouter, faire du zèle en quelque sorte, et il importera
de distinguer s’il est vraiment lui-même ou s’il donne
une image de lui, si l’on est dans le conformisme extérieur
ou sur le chemin d’une authentique transformation. N’est
pas encore devenu vraiment moine celui qui n’est toujours qu’un
modèle plus ou moins bien réussi.
Le chapitre 67 sur la manière de recevoir les moines étrangers
pointe davantage ce qui ne trompe pas. « Si un moine étranger
vient d’une région lointaine et veut demeurer, comme hôte,
dans le monastère, on le recevra autant de temps qu’il
le voudra, pourvu, souligne alors Benoît, qu’il se contente
de la vie qu’on y mène et ne trouble pas la communauté
par ses vaines exigences, mais simplement s’accommode de ce qu’il
y trouve ». La façon de se comporter « un parmi d’autres
», pour reprendre le titre d’un ouvrage de Denis Vasse (46),
est révélatrice de la possibilité ou non d’une
intégration au groupe mutuellement profitable. « Si, dans
la suite, il [le moine étranger reçu au monastère]
veut y fixer sa stabilité, on ne s’y refusera point, d’autant
plus qu’on a pu juger de sa manière de vivre durant son
séjour à l’hôtellerie. Mais si l’on
a remarqué, durant ce temps, qu’il est exigeant ou vicieux,
non seulement on ne l’agrégera pas au corps du monastère,
mais on lui dira honnêtement de se retirer, de peur que sa misère
ne contamine les autres. Si, au contraire, sa conduite ne lui mérite
pas d’être congédié, non seulement on l’admettra
dans la communauté, sur sa demande, mais même on lui conseillera
de s’y fixer, afin que son exemple édifie les autres ;
car, en tout lieu, c’est un seul Seigneur que l’on sert,
c’est sous un seul Roi qu’on milite » (RB 61, v. 5-10).
Le risque encouru ici est celui du « qui se ressemble s’assemble
» et on peut à bon droit s’interroger sur la dose
de différence, de personnalité, d’originalité
assimilable dans un tel système où l’entrée
se marque par le revêtement d’un habit uniforme pour tout
le monde, se déclinant, pour les ordres se rattachant à
la règle de saint Benoît, du noir au blanc. Que l’aspiration
à être soi ne soit pas détruite mais accomplie dépend
d’une obéissance à la règle génératrice
de cette ouverture à l’autre indispensable au développement
de la personne.
20-21-22
mars 2009
C.
Aptel