laïcs cisterciens

 

~ LA GRANGE

D'UBEXY ~

Conférences

 

 

RATIO INSTITUTIONIS

 

 

PROLOGUE

 

 

1. Moines et moniales cisterciens sont appelés par Dieu à suivre le Christ sur le chemin de l'Evangile, interprété par la Règle de saint Benoît et la tradition de Cîteaux.

 

 

Dans une communauté que le Seigneur a déjà rassemblée pour y être présent d'une manière toute particulière, ils se laissent former par l'amour de Dieu, chacune et chacun selon la grâce qui lui a été donnée.

 

 

 

 

2. Entrer au monastère constitue un moment décisif dans l'histoire d'une vie où l'appel de l'amour éternel de Dieu a déjà été entendu.

 

 

L'engagement du Baptême se trouve alors exprimé d'une manière nouvelle.

 

 

L'itinéraire va avoir pour but la transformation progressive de la personne à la ressemblance du Christ par l'action de l'Esprit de Dieu.

 

 

 

 

3. Ecole du service du Seigneur, chaque communauté est appelée à conserver et à transmettre à ceux qui entrent le patrimoine cistercien et une fidèle traduction de son charisme, tout en demeurant constamment attentive aux appels de l'Esprit dans le cœur de chacune des personnes, ainsi qu'à son besoin d'être guérie.

 

 

 

 

4. Dans cette école de charité, moines et moniales progresseront dans l'humilité et la connaissance d'eux-mêmes.

 

 

Au fur et à mesure qu'ils découvriront les profondeurs de la miséricorde de Dieu dans leur propre vie, ils apprendront à aimer.

 

 

Détachés peu à peu des fausses sources de sécurité, ils grandiront en dépendance vis-à-vis de Dieu et courront, le cœur dilaté, dans la voie de son service.

 

 

En cela ils seront aidés par la sollicitude maternelle de Marie, Mère de Jésus et de l'Eglise, notre modèle dans la suite du Christ.

 

 

 

 

5. Les Constitutions de l'Ordre décrivent en détail les aspects essentiels de la spiritualité cistercienne, ainsi que les structures de la vie de la communauté et de l'Ordre.

 

 

Prenant pour base ces Constitutions la présente Ratio sur la formation dans l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance entend décrire les principes spirituels et les normes concrètes qui devront être observés dans le cours de la formation monastique cistercienne, particulièrement durant les diverses étapes de l'initiation monastique.

 

 

 

 

LE RÔLE FORMATEUR DE LA CONVERSATIO CISTERCIENNE

 

 

6. C'est essentiellement en vivant la conversatio cistercienne dans ses divers éléments que l'on devient peu à peu un Cistercien authentique.

 

 

La communauté est la matrice où peut se déployer l'action transformante de l'Esprit de Dieu.

 

 

À travers la pratique quotidienne des observances monastiques et grâce à la sollicitude pastorale du supérieur et de ceux qui partagent son ministère, cette conversatio fournit les moyens de croissance personnelle et communautaire.

 

 

 

 

7. Les divers éléments de la conversatio cistercienne, tels que l'obéissance, l'humilité, l'ascèse, la solitude et le silence, chacun selon le mode qui lui est propre, conduisent à la liberté intérieure par laquelle on atteint la pureté du cœur et une attention constante à Dieu.

 

 

Mais le charisme cistercien se traduit surtout par un équilibre particulier et délicat entre lectio divina, liturgie et travail.

 

 


8. Par leur lectio divina, à laquelle ils se livrent fidèlement à des moments déterminés, moines et moniales sont davantage éveillés dans la foi à la réalité de la présence de Dieu en eux et autour d'eux.

 

 

La lectio, qui mène à la meditatio, à l'oratio et à la contemplatio, est ainsi source de prière continuelle et école de contemplation.

 

 

À travers elle, celui qui lit reçoit la grâce d'incarner cette Parole dans sa vie qui s'en trouve ainsi toute transformée.

 

 

En tant qu'ascèse de l'intelligence, la lectio ouvre aussi le cœur à une écoute constante de Dieu.

 

 

 

9. Dans la liturgie, moines et moniales veulent célébrer joyeusement le Seigneur qui les a rassemblés en des communautés de louange et d'intercession.

 

 

En participant chaque jour au Mystère Pascal du Christ, ils puisent la force de grandir dans une intelligence personnelle de leur vocation monastique et dans la communion fraternelle.

 

 

L'Eucharistie quotidienne nourrit la vie nouvelle reçue au Baptême et fortifiée par la Confirmation.

 

 

La célébration de l'Office divin, où la Parole de Dieu est accueillie en communauté, est un moyen qui conduit à une constante attention à Dieu; elle devient par là école de prière continuelle.

 

 

 


10. Par le travail, surtout manuel, moines et moniales participent joyeusement à l'activité créatrice du Père et vivent en communion avec tous les travailleurs, spécialement les pauvres.

 

 

Leur travail, qui peut être parfois une expérience de fatigue, de tension ou de frustration, est une participation à la croix du Christ.

 

 

En tant qu'il est un des principaux moyens de servir la communauté de manière responsable, le travail constitue un puissant facteur d'unité.

 

 

Elément de discipline personnelle, il contribue à la santé de l'esprit et du corps et fait croître la maturité.

 

 

Il est, si des conditions nécessaires de simplicité et de paix sont réalisées, un lieu favorable pour s'adonner à la prière continuelle, apprise par la lectio et la liturgie.

 

 

 

 

11. Tous ceux qui vivent dans la communauté partagent la responsabilité de son unité, de sa fidélité dynamique au charisme cistercien et de son aptitude à procurer à tous les membres les conditions de croissance humaine et spirituelle, conduisant à la plénitude de l'amour.

 

 

 

 

12. L'aptitude d'une communauté à former de nouveaux membres dépend pour une large part de son unité d'esprit, de sorte que puisse se transmettre aux nouvelles générations une orientation unique.

 

 

Là où manque l'unité, ceux qui sont chargés de la formation rencontrent des difficultés.

 

 

La communauté doit donc s'efforcer constamment d'arriver à une approche unifiée qui s'enracine dans un patrimoine commun estimé par tous; ainsi chaque question concrète de la vie quotidienne pourra être située au sein d'une vision partagée par tous de l'idéal cistercien.

 

 

Cette vision doit être à la fois enracinée dans l'expérience monastique et tenir compte des différentes générations qui forment ensemble la communauté.

 

 

 

 

 

COMMUNAUTE ET IDENTITE
DANS LA REGLE DE SAINT BENOIT

INTRODUCTION

Deux réalités indissociables …
Si parler de communauté renvoie au groupe et d’identité aux individus, les deux sont inséparables. Ils ne s’opposent ni ne s’annulent. C’est dans une intégration / confrontation à des communautés successives et de plus en plus larges que l’individu construit son identité, et la communauté existe par les individus qui la composent, même si elle est plus que leur somme. D’où l’importance de la conjonction de coordination : communauté et identité.

… et ordonnées
L’ordre même des éléments est significatif : non pas «identité et communauté », mais bien « communauté et identité ». En venant au monde, l’individu s’inscrit dans une humanité, une société, une parenté, qui le précèdent ; et son identité est marquée, dans son origine comme dans ses premiers développements, par la communauté familiale où il a été conçu.

Une influence réciproque
Lorsqu’il organise la vie de « ceux qui vivent en commun dans un monastère sous une règle et un abbé » (cf. RB ch.1, v.1), saint Benoît se situe au niveau d’une façon d’être ensemble bien spécifique. Cette forme de vie influe sur la personne, elle est génératrice d’une transformation qui, à son tour, retentit sur la communauté. Il s’agit donc de voir ce qu’il advient de l’identité de la personne à l’intérieur de la communauté organisée par saint Benoît et comment la communauté est à la fois origine et résultat de cette évolution, leur destin étant mutuellement lié dans un équilibre toujours à renégocier.

Un axe …
Qu’y a-t’il de commun entre nous ? La réponse à la question peut s’énoncer en terme de référence. Laïcs cisterciens ou moniales cisterciennes nous nous référons à la règle de saint Benoît à l’intérieur d’une tradition spécifique. Cette référence à Cîteaux informe notre vécu ensemble, comme groupe de laïcs ou comme communauté monastique, elle marque aussi notre évolution personnelle, notre identité. Communauté et identité se co-construisent autour de cet axe qui les articule en les ouvrant à un Autre.

… et une ouverture
La Règle, parole d’un autre en tant qu’elle est « l’interprétation concrète de l’évangile pour nous » (58), est instrument de croissance humaine et spirituelle aussi bien pour la personne que la communauté, du fait que le ‘qui que tu sois’ qui la met en œuvre se trouve confronté à un vide constitutif, sous forme d’une insuffisance, d’une incapacité à aboutir, autrement dit à le combler. Au dernier chapitre de sa Règle, saint Benoît la qualifie de « toute petit Règle, écrite pour les débutants » (RB 73, v. 8), soulignant, face aux paroles des grands spirituels, qu’« il y a là pour nous, relâchés, inobservants et négligents, de quoi rougir de confusion » (RB 73, v.7). Nos limites, inhérentes à notre condition humaine, nous renvoient à ce vide qui nous habite et nous ouvre à l’Autre de façon constructive dans la mesure où nous nous y affrontons. C’est autour du vide creusé par une observance régulière échouant à atteindre son but, que la relation constitutive avec la personne de l’Autre (que le Christ re-présente) prend corps, suscitant de plus en plus l’individu comme sujet responsable de ses choix. La véritable obéissance est en effet apprentissage de la liberté, garantissant ainsi une interaction constructive entre communauté et identité. Le rapprochement entre le premier et le dernier mots de la Règle : « Obsculta / pervenies : écoute / tu parviendras » tire sa pertinence de tout l’entre deux qui les sépare pour mieux les relier.

Actualité
Ce que propose saint Benoît à la fin du Prologue : «participer par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume » (RB Prol, v. 50), peut sembler à l’opposé des recherches contemporaines d’un épanouissement personnel, tant qu’on oublie qu’au début de ce même Prologue, il a interpellé « l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux » (RB Prol, v. 15). Tous les projets humains sont convertis et assumés par la Règle sous une forme qui n’est pas immédiatement évidente, mais qui se découvre à l’expérience, dans l’interaction communauté – identité qu’elle suscite et les maturations qu’elle exige. « Reçois volontiers l’enseignement … et mets le en pratique » continue-t-elle de proposer à ce « qui que tu sois » en quête de « vie véritable et éternelle » (RB Prol, v. 1, 3 et 17).

Pistes de réflexion …
En quoi être membre de la Grange d’Ubexy m’a fait évoluer comme personne ...
En quoi mon engagement dans le groupe contribue à son évolution ...
Groupe et personnes évoluent (ou se sclérosent) ensemble : quelles décisions à prendre pour la vie ? ...

PREMIERE PARTIE : L’IDENTITE DU MOINE

1. Au commencement : une rupture
L’entrée dans la communauté monastique constitue une rupture majeure avec les milieux (familial, professionnel) où l’identité s’est d’abord construite. Le chapitre 58 de la Règle sur la manière de recevoir les frères commence par évoquer la porte du monastère (RB 58, 3). Lorsque, après discernement de ses motivations, celui qui demande à s’engager dans la vie religieuse a « obtenu la permission d’entrer, il passe dans le logis des hôtes » d’abord, puis «dans le logis des novices, où ils méditent, mangent et dorment » (RB 58, v.1-4). Cette existence « à l’intérieur de la clôture », selon une expression du chapitre 66, le sépare du monde dans lequel il vivait jusqu’alors, et d’autant plus que « le monastère doit, autant que possible, être disposé de telle sorte que l’on y trouve tout le nécessaire … De la sorte, souligne le même chapitre 66, les moines n’auront pas besoin de se disperser au dehors, ce qui n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes » (RB 66, v.6-7).

Ce rétrécissement d’horizon, conjugué avec des activités, manuelles ou spirituelles, déterminées jusque dans leurs rythmes par la Règle, provoque une perte des repères anciens. Placée sous le signe du même (même lieu, mêmes visages, milieu unisexué) et du répétitif (du régulier), la personne va devoir découvrir comment il est encore possible, pas seulement permis mais requis, de se sentir « semblable à soi-même et différent des autres », selon une des présentations de l’identité donnée par Pierre TAP dans un article de l’encyclopaedia universalis. Intégration communautaire et construction de l’identité monastique constituent pour chacun un long défi à relever. D’où l’importance pour s’y retrouver de poser quelques repères quant à ce qui fait l’identité du moine.

2. Qu’est-ce qui fait l’identité du moine, ou plutôt ce qui ne la fait pas
• L’origine familiale ne joue pas dans l’admission. Ainsi voit-on au chapitre 59 (« des fils de notables ou de pauvres qui sont offerts ») que la procédure est la même pour quiconque « veut offrir son fils à Dieu dans le monastère ». Que l’on soit « une personne de condition notable » ou que l’on fasse partie des « moins fortunés » ou de « ceux qui ne possèdent absolument rien », ne génère pas de différence de traitement pour l’enfant » (RB 59, v.1 et 7-8).
• La condition sociale n’est pas non plus prise en compte : « L’homme libre ne sera pas préféré à celui qui sera venu de l’esclavage » stipule le chapitre 2 (RB 2, v.18).
• La dignité ecclésiale n’entraîne pas de considération particulière : le « prêtre qui demande à être reçu dans le monastère … ne doit se prévaloir de rien » (RB 60, v.1 et 5).
• La position générationnelle ne change rien : « Nulle part, souligne le chapitre 63, il n’y aura avantage ou préjudice du simple fait de l’âge » (RB 63, v. 5).
• Un quelconque lien ou « degré de parenté » à l’intérieur de la communauté ne saurait justifier « en aucune circonstance » ni « d’aucune manière » une protection particulière (RB 69, v.1-2). S’y référer pour « défendre un autre moine ou lui servir comme de protecteur » est absolument interdit, « car il peut en résulter de très graves occasions de conflits » (RB 69, v. 3).
• Quant à la nationalité, elle n’est source d’aucune prévention : le chapitre 61 prévoit que le « moine étranger qui vient d’une région lointaine est reçu dans le monastère autant de temps qu’il le désire, pourvu qu’il se contente de la vie qu’on y mène » (RB 61, 1-2).
De fait, en écrivant sa Règle, saint Benoît « s’adresse à toi, qui que tu sois » (RB Prol., v.3 et RB 73, v.8). L’identité du moine ne se définit pas en arrière.

3. L’identité du moine se construit en avant
Venues d’horizons variés, marquées par une origine et une histoire pour chacune différente, d’âges divers, les personnes présentes au monastère, ont été, selon la formule de la constitution 5, « rassemblé(e)s par l’appel divin ». C’est en référence à cet appel toujours premier, que l’identité du moine se construit. On perçoit ici toute la fragilité de la démarche alors qu’elle exige de tout quitter. Qu’est-ce qui garantit, au-delà même du discernement préalable (« Eprouvez les esprits pour discerner s’ils sont de Dieu », demande RB 58, v.2), que la vocation ne relève pas de l’imaginaire, de l’illusion, de l’autosuggestion ??? Car rien n’assure de la réalité de l’appel, que cette construction en avant d’une identité qui seule atteste, parce qu’elle en procède, de la présence et de l’action d’un Autre.

Si l’on reprend le texte de la Règle, on voit que cette construction s’opère de plusieurs façons :

• Au fondement, dans une réponse personnelle à la parole d’un Autre, en l’occurrence celle de Dieu, entendue à travers deux médiations connexes :
- L’Ecriture :
Le prologue de la Règle montre bien cette dimension interpellante de la parole de Dieu à travers les textes de la Bible ; en s’adressant à la personne elle suscite et permet un devenir : « Le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la foule du peuple à laquelle il crie, dit encore : ‘Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ?’ (Psaume 33, 13). Que si, à cette demande, tu lui réponds : « C’est moi », Dieu te réplique : ‘Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue et à tes lèvres toute parole trompeuse ; détourne toi du mal et fais le bien ; cherche la paix avec ardeur et persévérance …’ (Psaume 33, 14-15) » (RB Prol., v.14-17).

- La Règle :
La Déclaration du Chapitre de 1969 au sujet de la vie cistercienne stipule que, « à la suite des premiers pères de l’Ordre, nous voyons dans la règle de saint Benoit l’interprétation concrète de l’Evangile pour nous ». Le « pour nous » souligne que c’est là un postulat : si on ne l’accepte pas au départ, on ne peut aller plus loin. De fait, au chapitre 58 sur la manière de recevoir les frères, on retrouve, dans l’engagement à observer la règle, cette ouverture génératrice à la parole de l’Autre : « Si, après mûre délibération, il (le novice) promet de garder [la Règle] dans tous ses points et d’observer tout ce qui est commandé, il sera reçu dans la communauté » … « De cette promesse, il fera une demande écrite … de sa propre main … Le novice lui-même la signera, et de sa main la déposera sur l’autel. Lorsqu’il l’y aura placée, il entonnera aussitôt ce ver set : ‘Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai, et ne me confonds pas dans mon attente’ » (RB 58, v. 14 … 19-21).

• Par suite, le sujet va se singulariser dans un agir référé à cet autre :
« ‘Auprès de Dieu, rappelle saint Benoît en citant à nouveau l’Ecriture, il n’y a pas acception de personnes’ (Col. 3,25) ; la seule chose qui nous distingue à ses yeux, c’est le fait d’être plus riches que d’autres en bonnes œuvres et en humilité » (RB 2, v. 20-21). L’observance n’est pas un but en soi (la règle pour la règle) mais un moyen d’inscrire le désir dans le vécu, elle dit la gratuité d’un être en relation signifié dans un agir en cohérence.

• Cette nouvelle manière d’être se traduit dans un nouveau type de relations interpersonnelles :
« Lorsqu’ils se nommeront les uns les autres, lit-on au chapitre 63, il ne sera permis à personne de désigner quelqu’un par son seul nom, mais les anciens donneront aux plus jeunes le nom de frères, et les plus jeunes à leurs anciens celui de nonni, terme qui exprime la révérence à un père » (RB 63, v. 11-12). Quelques lignes auparavant, il a été précisé que c’est « à dater de leur entrée en religion » que les frères « prendront rang » dans la communauté. Les termes de « plus jeunes » et d’ « anciens » ne renvoient donc pas aux années d’âge mais à l’ancienneté dans le monastère. Les noms de frère ou père se disent en raison de cet appel de Dieu qu’ils ont pour fonction de rappeler aux deux à la fois ; ils ne renvoient à rien d’autre qu’à cet Autre.

• Répondre à cet appel particulier fait entrer la personne dans un cheminement vers un but qui oriente toute la vie :
Lors de l’entrée au monastère, on « examine avec attention si le novice cherche vraiment Dieu » (RB 58, v.7), car il s’agit de « retourner à celui dont nous avait éloigné la lâcheté de la désobéissance » (RB Prol., v. 2), d’ « aller à lui » (RB 58, v.8), d’ « avancer de plus en plus vers lui » (RB 62, v.4), de « parvenir à lui » (RB 73, v. 4), ceci dans une expérience constitutive, comme l’exprimera la Déclaration du Chapitre de 1969 au sujet de la vie cistercienne, qui est une des manières de mettre en œuvre l’idéal évangélique proposé par la Règle de saint Benoît : « Pénétrée du sentiment de la transcendance divine et de la seigneurie du Christ, qui anime toute la Règle, notre vie, affirme ce document, est entièrement orientée vers l’expérience du Dieu vivant. Appelés par Dieu, nous Lui répondons en Le cherchant vraiment à la suite du Christ, dans l’humilité et l’obéissance. »

4. De quelle nature est l’identité du moine

• Une transformation progressive de la personne
L’identité est tout le contraire d’un acquis, de quelque chose de figé ; elle se caractérise au contraire par une évolution permanente, ce que la Règle nomme « conversion » et qui, avec la stabilité dans la communauté et l’obéissance, fait même l’objet d’un vœu (RB 58, v.17). Autrement dit, l’habit ne fait pas le moine ; on le devient jour après jour en « s’engageant, comme le rappelle la constitution 8 en écho à la Règle de saint Benoît, à une vraie conversion de vie, en persévérant dans la stabilité et en obéissant joyeusement jusqu’à la mort » (11).
Un autre document contemporain, la Ratio institutionis, au numéro 2, définit cette évolution/conversion comme « une transformation progressive de la personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu » (12). Tel est bien le « but de l’itinéraire » mentionné plus haut.

• Une imitation, au sens d’identification
Saint Benoît, lui, en parle dans sa Règle en terme d’imitation, au sens d’identification et non de mimétisme, l’objet de cette conformation étant le Christ : « Assurément, dit le chapitre 5 sur l’obéissance, les hommes de cette trempe imitent le Seigneur qui dit dans cette sentence : ‘Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé’ » (RB 5, v.13). Le deuxième degré d’humilité enjoint dans le même sens : « Ne pas aimer sa volonté propre, ni se complaire dans l’accomplissement de ses désirs, mais bien plutôt imiter dans sa conduite cette parole du Seigneur : ‘Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé’ » (RB 7, v. 32). Le troisième degré d’humilité renchérit : « Se soumettre au supérieur en toute obéissance, pour l’amour de Dieu, à l’imitation du Seigneur, dont l’apôtre dit : ‘Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort’ » (RB 7, v. 34).

• Un moyen privilégié : l’obéissance à la Règle
Le moyen privilégié par lequel passe cette suite du Christ qui conforme le moine à Lui est, comme on le voit, l’obéissance, et l’instrument par excellence la Règle. Le rapprochement des deux expressions : « militer pour le Christ » et « militer sous la Règle », est à cet égard significatif. Après le prologue, où saint Benoît « s’adresse à toi, qui que tu sois, qui renonce à tes volontés propres et prends les fortes et nobles armes de l’obéissance, afin de combattre (militaturus) pour le Seigneur Christ, notre véritable roi » (RB Prol., v. 3), le chapitre 58 prévoit pour celui qui demande à entrer : « On lui lira cette Règle tout au long et on lui dira : ‘Voici la loi sous laquelle sous laquelle tu veux militer (militare). Si tu peux l’observer, entre ; sinon, tu es libre de te retirer’ » (RB 58, v. 9-10). Notons qu’il n’est pas seulement question de ce que l’on veut ou désire ; c’est ce que l’on peut qui est décisif. En ramenant d’emblée le propos du postulant du désir à la réalité, saint Benoît travaille à l’émergence d’un sujet adulte, capable d’une obéissance active et responsable. La règle ne demande pas une obéissance aveugle. En faisant appel à une foi en acte qui n’exclut pas la raison mais s’appuie sur elle pour aller plus loin, l’obéissance, comme le rappelle le chapitre 68 à propos des choses difficiles ou impossibles qui sont enjointes, s’avère source de liberté intérieure.

• La perfection du disciple : déploiement et plénitude
La perfection visée par cette imitation au moyen de l’observance est celle du disciple, terme qui n’a rien d’infantilisant, mais qui désigne celui qui se laisse instruire (discere), qui suit le Christ à travers une discipline de vie : « Quant à celui qui aspire à la vie parfaite, conclut le dernier chapitre de la Règle, il a les enseignement des saints Pères dont la pratique amène l’homme jusqu’aux sommets de la perfection. Est-il en effet une page, est-il une parole d’autorité divine, dans l’ancien et le nouveau Testament, qui ne soit une règle toute droite pour la conduite de notre vie ? » (RB 73, v. 2-3). Perfection en actes, et non en paroles, ainsi que le soulignait déjà le chapitre 6 sur « la retenue dans le langage : « Etant donné l’importance du silence, on n’accordera que rarement aux disciples, fussent-ils parfaits, la permission de parler même de choses bonnes, saintes et édifiantes » (RB 6, v.3).
La perfection dont il s’agit est déploiement de « cet amour de Dieu qui, devenu parfait, bannit la crainte » (RB 7, v.67). « Grâce à cet amour », le moine, parvenu au 12ème « degré d’humilité et de perfection » - vel disciplinae dit le latin - (RB 7, v. 9), « accomplira sans peine, comme naturellement et par habitude, ce qu’auparavant il n’observait qu’avec frayeur. Il n’agira plus sous la menace de l’enfer, mais par amour du Christ, par l’accoutumance même du bien et par l’attrait des vertus. Voilà ce que le Seigneur daignera manifester dans son serviteur, purifié de ses défauts et de ses péchés, grâce à l’Esprit Saint » (RB 7, 68-70).

Ainsi la personne parvient-elle, à travers ce processus de transformation, à la plénitude de son identité individuelle et monastique. Ce que le numéro 3 de la constitution 5 exprime ainsi : « Seul un attachement d’amour de chacun au Seigneur Jésus, permettra aux grâces spécifiques de la vocation cistercienne de s’épanouir. Les soeurs ne trouvent leur contentement, en persévérant dans une vie simple, cachée et laborieuse, que si elles ne préfèrent absolument rien au Christ, qui les conduise toutes ensemble à la vie éternelle ».
Après avoir considéré ce qu’il advient de l’identité propre du moine dans la communauté, reste donc maintenant à voir comment la communauté permet cette évolution qui la marque à son tour.


DEUXIEME PARTIE : LA COMMUNAUTE MONASTIQUE

1. La communauté matrice : une organisation et un genre de vie
En écrivant sa Règle, Benoît de Nursie légifère pour une communauté qui est le lieu, le milieu, où la personne va apprendre à devenir moine. « C’est à cette fin », écrit saint Benoît après avoir enjoint ses frères de « faire, dès ce moment ce qui nous profitera pour l’éternité », « que nous voulons fonder une école où l’on serve le Seigneur » (RB Prol., v.44-45). Parlant de cet apprentissage en terme de « transformation progressive de la personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu », la Ratio spécifiera que « la communauté est la matrice où peut se déployer [cette] action transformante de l’Esprit de Dieu » (18).

La communauté permet cette croissance en tant qu’elle renvoie l’individu, aussi bien dans ses manières d’être que dans ses manières de faire, à la Règle dont elle procède, non seulement parce que la Règle pose les grandes lignes du fonctionnement communautaire (les différentes activités avec leurs horaires et la façon de procéder : offices liturgiques, repas, travail manuel, lectio, etc.), mais aussi parce que la Règle transmet les valeurs mises en œuvre par la communauté pour son édification (les bonnes œuvres : RB4 ; l’obéissance : RB5 ; la retenue dans le langage : RB6 ; l’humilité : RB7 ; le bon zèle : RB72 , etc.).

2. Les cénobites :
Lorsqu’il « organise la si puissante catégorie des cénobites », saint Benoît les définit comme « ceux qui vivent en commun dans un monastère et combattent sous une règle et un abbé » (RB 1, v.13 et 3). Le mot de « cénobites » est en effet composé des deux termes grecs koinos, commun et bios, vie. Etymologiquement, la communauté au sens grec du terme, la koinônia, n’exprimait pas une identité mais une mise en commun (koinos), un partage, une association. L’essentiel n’était pas ce que l’on croyait, qui relevait du for intime, mais ce qu’on faisait ensemble. L’identification chrétienne prendra la forme d’une adhésion personnelle, et même d’une incorporation au Christ. Dans cette communauté chrétienne particulière qu’est la communauté monastique, « mise en commun » et « identification », « façon d’être ensemble » et « incorporation au Christ » sont bien des réalités connexes. Le monastère apparaît comme le lieu où elles entrent en synergie, sous l’autorité de la Règle et de l’abbé.

3. Sous le signe de la mutualité
Le lien qui rattache chaque individu au Christ est la cause du lien qui rattache chaque individu à tous les autres » (35). Dans la Règle, cette fraternité dans le Christ génère une réciprocité, elle se traduit en encouragement, en service, en respect, en obéissance, etc. mutuels : « En se levant pour l’œuvre de Dieu, les moines s’encourageront doucement les uns les autres » (RB 22, v. 8) ; « Les frères se serviront mutuellement … avec charité » (RB 35, v.1 et 6) etc. Le terme latin utilisé, invicem, réciproquement, autrement dit en prenant l’un vis-à-vis de l’autre la place de celui qui encourage, sert, honore, obéit, rappelle le Christi agere vices, le fait de tenir la place du Christ attribué à l’abbé. La vie commune dans le monastère tire sa spécificité de ce croisement de l’horizontal avec le vertical.
Par suite, toute relation à autrui, que ce soit au supérieur, aux frères, aux personnes extérieures, est sous-tendue par la relation au Christ : « Se soumettre au supérieur en toute obéissance pour l’amour de Dieu, à l’imitation du Seigneur, dont l’apôtre a dit : il s’est fait obéissant jusqu’à la mort », demande le troisième degré d’humilité (RB 7, v. 34), et le 21ème instrument des bonnes œuvres : « Ne rien préférer à l’amour du Christ » (RB 4, v. 21) est bientôt suivi de : « Ne jamais perdre la charité » (RB 4, v. 26).

4. Le souci des plus faibles
La vie commune dans le monastère est également marquée par le souci des plus faibles. Les exemples à l’appui ne manquent pas dans la Règle. « On donnera des aides à ceux qui sont faibles, afin qu’ils s’acquittent de leur tâche [le service de la cuisine] sans tristesse » (RB 35, v. 3). « On prendra soin des malades avant tout et par-dessus tout … On concédera également aux malades tout à fait débiles l’usage de la viande afin de réparer leurs forces » (RB 36, v.1). A propos « des vieillards et des enfants … : on aura toujours égard à leur faiblesse, on ne les astreindra pas à la rigueur de la Règle en ce qui touche l’alimentation. Mais on usera envers eux d’une tendre condescendance et ils devanceront les heures régulières des repas » (RB 37, v. 2 et 3).

5. Les frères qui ont failli
Le nombre de chapitres consacrés à la correction des fautes rappelle que les moines ne sont pas des anges et que rien de ce qui est humain ne leur est étranger ; heureusement pourrait-on ajouter. A l’égard des « frères qui ont failli » (RB 27, v. 1), la sollicitude doit être encore plus grande : ils restent des frères (RB 24, v. 3 parle du « frère coupable de fautes légères », RB 25, v. 1 du « frère coupable d’une faute grave », RB 28, v. 1 du « frère fréquemment repris », etc.) et le passage du pluriel au singulier en RB 27 montre qu’on n’est pas là devant une catégorie de délinquants mais en présence d’une personne qui a besoin d’aide. « L’abbé doit prendre soin en toute sollicitude des frères qui ont failli … Il enverra des senpectes, c'est-à-dire des frères anciens et sages qui, comme en secret, consoleront le frère qui est dans le trouble et l’engageront à faire une humble satisfaction. Cette attention à la personne, en la distinguant de ses actes, veut l’aider à ne pas y rester enfermée, mais à s’en corriger en en prenant toute la mesure.


TROISIEME PARTIE : EVOLUTION DE LA PERSONNE ET ETAT DE LA COMMUNAUTE

1. Bon zèle, mauvais zèle
A la fin de la Règle, saint Benoît traite du « bon zèle que doivent avoir les moines » (RB 72, titre). « Il est, commence t’il par dire, un mauvais zèle, un zèle amer, qui sépare de Dieu et mène en enfer. De même, il est un bon zèle qui sépare des vices, et mène à Dieu et à la vie éternelle. C’est ce zèle que les moines pratiqueront avec un très ardent amour » (RB 72, v.1-3). Le numéro 2 de la constitution 16 des moines OCSO, directement inspiré de ce chapitre 72 de la Règle, stipule que « tous les frères sont appelés à se témoigner mutuellement leur sollicitude, à s’entraider et à s’obéir les uns aux autres. Ils ont donc le souci de l’état spirituel de leur communauté, sachant quel bien procure à tous le bon zèle d’un seul et quel mal peut causer un zèle amer » (36). L’état de la communauté apparaît en lien direct avec l’attitude, positive ou négative, c'est-à-dire, le zèle étant une notion dynamique, avec l’évolution des personnes, plus encore, avec celles de chaque personne, qui s’y opère.

Dans le livre La nuit privée d’étoiles où il décrit les différentes étapes de son existence jusqu’à ses débuts dans la vie monastique à l’abbaye cistercienne - trappiste comme on dit plus communément - Notre-Dame de Gethsémani aux USA, Thomas Merton raconte sa première entrevue avec le Père Abbé : « Chacun de vous, nous dit-il, rendra la communauté meilleure ou pire. Tout ce que vous ferez influencera les autres en bien ou en mal. Cela dépend de vous. Notre Seigneur ne vous refusera jamais sa grâce » (38). Si cela n’est pas faux, il ne faut pas oublier que les choses ne sont jamais aussi simples, et en ce cas du moins, pas à sens unique.

2. Le poids de l’histoire
La situation de la communauté, résultat d’une histoire parfois longue et complexe, pèse aussi sur l’évolution des personnes. Le 21 mars 1098, vingt et un frères quitteront le monastère bénédictin de Molesme, au diocèse de Langres, parce que, selon une lettre du légat Hugues, archevêque de Lyon, ils « voulaient s’attacher désormais plus étroitement et plus parfaitement à la Règle du bienheureux Benoît, que jusqu’ici ils avaient pratiqué avec tiédeur et paresse dans ce monastère » et « parce que, au lieu susdit, de nombreux empêchements rendaient effectivement ce projet irréalisable » (42). Le 21 mars 1098, ce groupe de moines « désireux d’observer la Règle » (43), fondera, au diocèse de Chalon, le Nouveau Monastère de Cîteaux.

Cet exemple montre l’importance d’une adéquation entre le propos de l’individu et celui du groupe, ce qui est ordinairement le cas lorsque quelqu’un demande à entrer dans tel monastère et que la communauté l’accepte. Mais aussi, parce que justement il sort de l’ordinaire, il ne doit pas nous faire tomber dans une vue élitiste des personnes ou des communautés. Dans la plupart des cas, les unes comme les autres ne sont ni pires ni meilleurs ; les moines, comme tout un chacun, ont leurs défauts et leurs qualités, et les communautés, leurs pesanteurs et leurs grâces. Il faut se garder également d’une vue simpliste : il n’y pas les bons d’un côté et les mauvais de l’autre ; ce qui importe, tant du côté des personnes que des communautés, c’est une vigilance pour que les manières de faire contribuent à une mutuelle édification. Comme l’expérience, hélas, le prouve, il est toujours plus facile de déchoir que de remonter la pente !

3. La maison de Dieu
La désignation du monastère comme « maison de Dieu » au chapitre 64 v.3 signifie la référence tierce, commune aux deux, qui permet à l’individu et au groupe de croître en synergie. On la rencontre trois fois dans la Règle : au chapitre 64, au chapitre 31, (que personne ne soit troublé ni contristé dans la maison de Dieu) et au chapitre 53 (Ainsi la maison de Dieu sera sagement administrée par des gens sages).

4. La peine de l’excommunication
Personne et communauté ont partie liée. D’où l’urgence de remédier à tout hiatus entre les deux. L’excommunication - terme qui signifie une hors participation de l’individu à la vie de la communauté – dit quelque chose de cette faille qui risquer de mener à leur faillite commune et, partant, à la nécessité de faire une juste satisfaction là où il y a eu défaut. Tout est mis en œuvre pour cela. A propos du « frère récalcitrant ou désobéissant ou orgueilleux ou murmurateur ou qui viole en quelque point la sainte Règle et les ordres de ses anciens, et cela avec mépris » (RB 23, v. 1), on voit qu’il est d’abord « averti en particulier », puis, « s’il ne s’amende pas, il est réprimandé publiquement devant tous » ; « si, malgré cela, il ne se corrige toujours pas, il est excommunié » (RB 23, v. 2-4), la peine ne faisant que re-présenter concrètement la situation hors communion, hors communication, dans laquelle il s’est mis par sa faute. A noter que « le frère coupable d’une faute grave est privé tout à la fois de la table commune et de l’oratoire » (RB 25, v. 1), le repas et la liturgie étant les deux lieux par excellence où « s’exprime, se fortifie et s’accroît la communion des frères » (44). Si « fréquemment repris », ce frère « ne se corrige pas encore, ou que, peut-être, enflé d’orgueil, il veuille même défendre sa conduite » (RB 28, v. 3), si tout ce qui peut être mis en œuvre pour le « soutenir et l’engager à faire une humble satisfaction » (RB 27, v. 3) a échoué, il sera exclu de la communauté, « de peur qu’une brebis malade ne contamine tout le troupeau » (RB 28, 7). Ce n’est pas que la communauté passe avant l’individu, mais une attitude destructrice pour la communauté atteint chacun de ses membres et c’est ce souci du bien de chacune comme de l’ensemble des personnes qui peut amener à prendre cette décision, sous peine d’une situation intenable pour tous.

5. Discernement
Un discernement s’impose donc avant tout : le « qui que tu sois » initial n’est pas un « n’importe qui » menant à n’importe quoi, voire à plus rien du tout. La vie en commun sous une Règle et un abbé ne construit pas l’identité monastique automatiquement ; elle requiert une capacité d’ouverture à l’autre, laquelle va à son tour construire la communauté.

On « examinera avec attention si le novice cherche vraiment Dieu », spécifie le chapitre 58 à propos de la manière de recevoir les frères. Comment pareille orientation se vérifie t’elle ? La suite du texte énumère trois points sur lequel porte l’examen : « s’il est attentif à l’Oeuvre de Dieu (c'est-à-dire à l’office divin, à la liturgie), à l’obéissance et aux humiliations » (RB 58, v. 7). Ces critères sont-ils vraiment déterminants, ou tout simplement suffisants ? Celui qui débute dans la vie religieuse peut bien en ces trois domaines frontaux en rajouter, faire du zèle en quelque sorte, et il importera de distinguer s’il est vraiment lui-même ou s’il donne une image de lui, si l’on est dans le conformisme extérieur ou sur le chemin d’une authentique transformation. N’est pas encore devenu vraiment moine celui qui n’est toujours qu’un modèle plus ou moins bien réussi.

Le chapitre 67 sur la manière de recevoir les moines étrangers pointe davantage ce qui ne trompe pas. « Si un moine étranger vient d’une région lointaine et veut demeurer, comme hôte, dans le monastère, on le recevra autant de temps qu’il le voudra, pourvu, souligne alors Benoît, qu’il se contente de la vie qu’on y mène et ne trouble pas la communauté par ses vaines exigences, mais simplement s’accommode de ce qu’il y trouve ». La façon de se comporter « un parmi d’autres », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Denis Vasse (46), est révélatrice de la possibilité ou non d’une intégration au groupe mutuellement profitable. « Si, dans la suite, il [le moine étranger reçu au monastère] veut y fixer sa stabilité, on ne s’y refusera point, d’autant plus qu’on a pu juger de sa manière de vivre durant son séjour à l’hôtellerie. Mais si l’on a remarqué, durant ce temps, qu’il est exigeant ou vicieux, non seulement on ne l’agrégera pas au corps du monastère, mais on lui dira honnêtement de se retirer, de peur que sa misère ne contamine les autres. Si, au contraire, sa conduite ne lui mérite pas d’être congédié, non seulement on l’admettra dans la communauté, sur sa demande, mais même on lui conseillera de s’y fixer, afin que son exemple édifie les autres ; car, en tout lieu, c’est un seul Seigneur que l’on sert, c’est sous un seul Roi qu’on milite » (RB 61, v. 5-10).

Le risque encouru ici est celui du « qui se ressemble s’assemble » et on peut à bon droit s’interroger sur la dose de différence, de personnalité, d’originalité assimilable dans un tel système où l’entrée se marque par le revêtement d’un habit uniforme pour tout le monde, se déclinant, pour les ordres se rattachant à la règle de saint Benoît, du noir au blanc. Que l’aspiration à être soi ne soit pas détruite mais accomplie dépend d’une obéissance à la règle génératrice de cette ouverture à l’autre indispensable au développement de la personne.

20-21-22 mars 2009

C. Aptel