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PSAUME
87
Seigneur,
mon
Dieu
et
mon
salut,
dans
cette nuit
où
je crie
en
ta présence,
que
ma prière
parvienne
jusqu'à
toi,
ouvre
l'oreille
à
ma plainte.
Car
mon âme
est
rassasiée
de malheur,
ma
vie
est
au
bord
de l'abîme ;
on
me voit
déjà
descendre
à
la fosse,
je
suis
comme
un
homme
fini.
Ma
place
est
parmi
les
morts,
avec
ceux
que l'on a
tués,
enterrés,
ceux
dont
tu
n'as
plus
souvenir,
qui
sont exclus,
et
loin
de
ta main.
Tu
m'as
mis
au
plus
profond
de
la fosse,
en
des lieux
engloutis,
ténébreux
;
le
poids
de
ta colère
m'écrase,
tu
déverses
tes
flots
contre
moi.
Tu
éloignes
de moi
mes
amis,
tu
m'as
rendu
abominable
pour
eux ;
enfermé,
je
n'ai pas
d'issue
:
à
force
de
souffrir,
mes
yeux
s'éteignent.

Je
t'appelle,
Seigneur,
tout
le jour,
je
tends
les
mains
vers
toi :
fais-tu
des miracles
pour
les morts ?
leur
ombre
se
dresse-t-elle
pour
t'acclamer
?
Qui
parlera
de
ton amour
dans
la tombe,
de
ta fidélité
au
royaume
de
la mort ?
Connaît-on
dans
les ténèbres
tes
miracles,
et
ta justice,
au
pays
de
l'oubli ?
Moi,
je
crie
vers
toi,
Seigneur
;
dès
le matin,
ma
prière
te
cherche :
pourquoi
me
rejeter,
Seigneur,
pourquoi
me
cacher
ta
face ?
Malheureux,
frappé
à mort
depuis
l'enfance,
je
n'en peux
plus
d'endurer
tes fléaux ;
sur
moi,
ont
déferlé
tes
orages :
tes
effrois
m'ont
réduit
au
silence.
Ils
me cernent
comme
l'eau
tout
le jour,
ensemble
ils
se referment
sur
moi.
Tu
éloignes
de
moi
amis
et
familiers ;
ma
compagne,
c'est
la ténèbre.

Guillaume
de
Saint-Thierry
Oraison
méditative
IV,
6
J'ai
été
en
effet
trouvé
à
tes yeux
nu,
privé
de
tous
les
biens
qu'en
moi
les
hommes
supposaient
;
honteux
en
mes propres
retraites.
C'est
pourquoi
je
me suis
réfugié
dans
mes
ténèbres ;
je
me suis
éloigné,
fuyant
non
pas
loin de toi
mais
vers
toi.
Là
je
t'attends,
toi.

Traité
sur la contemplation
de Dieu
Comment
en
effet
sommes
nous
sauvés
par toi,
ô Seigneur
de
qui vient
le
salut
et qui répands
sur ton peuple
ta
bénédiction,
si
ce n'est
en
recevant
de
toi
de t'aimer
et d'être aimés
par
toi ? |
L’ACEDIE
Introduction
Dans
le court article du dictionnaire de spiritualité qu’il
consacre au sujet (ACEDIA, D.S. Tome 1, col.166 à 169), Gustave
Bardy commence par noter que l’acédie est « l’un
des péchés capitaux dans les listes dressées par
les auteurs spirituels de l’antiquité et du Moyen Age ».
Quelques lignes plus loin il en fait cette description : « Dans
la langue des écrivains spirituels, l’acedia est surtout
l’ennui et le découragement qui s’emparent d’une
âme incapable de se fixer et d’accomplir les tâches
auxquelles elle devrait se livrer ».
C’est
dans ce sens qu’au chapitre 48 de sa Règle, saint Benoît
parle du « moine acediosus, perdant son temps à l’oisiveté
et au bavardage, au lieu de s’appliquer à la lecture ».
« Non intentus est », littéralement « il n’est
pas tendu dans la direction » de cette relation à Dieu
que la lectio favorise ; loin de « retourner et d’avancer
de plus en plus vers Lui » (cf. Prol.2 et ch. 62,4), il tombe
dans un « désoeuvrement ennemi de l’âme »
(ch. 48,1).
La perte de cette référence première à Dieu
entraîne un délitement des autres liens : « Ainsi,
continue saint Benoît, non seulement il se nuit à lui-même,
mais il dissipe les autres ».
Le latin parle d’être « inutile à soi »
; « le frère utile » apparaît au chapitre 7,18
comme celui qui, au contraire, est attentif à s’ajuster
en face de Dieu. Quant à « dissiper les autres, alios distollit,
c’est les soulever ça et là, autrement dit les embarquer
n’importe où.
Panne et naufrage, l’acédie est qualifiée par Théodore
Studite de « vice pouvant conduire au fond de l’enfer ».
L’altération
relationnelle qu’elle génère est déjà
présente dans le terme lui-même : acédie est la
transcription d’un mot grec, akèdia, dans lequel on reconnaît
la racine kad, « prendre soin de», précédée
du préfixe a privatif ou négatif.
D’un point de vue descriptif, on pourrait donc dire que la personne
en proie à l’acédie ne se soucie plus de Dieu, mais
tout autant ne prend plus soin d’elle, ni n’a de sollicitude
pour les autres.
On parle de négligence, de découragement, d’inertie,
d’indifférence.
En prenant appui sur l’une des dimensions du mot grec, on pourrait
aller plus profond dans les soubassements du mal et voir dans l’acédie
la négation radicale de la notion de « parenté par
alliance » (kèdeia, kèdestia, kèdeuma) attachée
à l’attitude inverse, celle de prendre soin, de s’inquiéter
de, d’avoir des égards, de la sollicitude (kèdeuô,
kèdô).
La rupture du lien avec Dieu, avec soi-même, avec les autres,
compromet jusqu’aux devoirs les plus élémentaires,
les plus sacrés : cf. akèdès, akèdeutos,
akèdestos : abandonné sans sépulture ; et l’inverse,
kèdeuô : rendre à quelqu’un les devoirs funèbres.
A noter aussi que, malgré des symptômes semblables (dégoût,
tristesse), l’acédie diffère de la dépression
: nous sommes ici à un niveau différent, il s’agit
d’une maladie spirituelle et non d’un trouble psychopathologique.
Dans
sa lettre circulaire du 26 janvier 2007, Dom Bernardo réfléchit
sur l’acédie qu’il nomme « une tristesse corrosive
du désir de Dieu ».
Lui aussi part de la doctrine traditionnelle sur les péchés
capitaux, la paresse ou acédie étant l’un des sept
vices qui viennent contrarier les vertus.
L’apport de cette lettre est de resituer le mal dans la dynamique
qu’il vient bloquer et dévier – celle de notre recherche
et rencontre avec Dieu – afin de mieux le combattre : «
Je me place, en outre, écrit l’Abbé Général,
dans le contexte du combat spirituel et dans le cadre de l’ascèse
monastique qui conduit à la pureté du cœur au cours
de notre pèlerinage vers la patrie véritable, le Cœur
du Père ».
Dom Bernardo évoque en particulier ‘La nuit obscure’
où « Jean de la Croix décrit magistralement comment
se manifestent ces vices/péchés en ceux qui sont déjà
avancés dans la vie spirituelle et commencent à souffrir
la nuit passive des sens ».
Cette articulation de l’acédie, l’un d’eux,
avec la nuit est déterminante pour la lecture de la neuvième
oraison méditative de Guillaume de Saint Thierry qui va nous
occuper maintenant.
L’expérience
de Guillaume de Saint Thierry
Guillaume,
en effet, n’est pas dans l’acédie : nulle part dans
ce texte il n’est question de dégoût pour les choses
de Dieu ; le dernier mot le soulignera : « Ma face t’a cherché
».
Par contre, et cela apparaît dès les premières lignes,
Guillaume est dans la nuit : il parle de l’odieuse obscurité
qui l’enveloppe (1,4 et 2,12), des yeux enténébrés
de son esprit, de marche à tâtons (1,10), de sa cécité
(2,4), de la ténébreuse demeure de sa conscience (2,11).
A cette étape obscure dont la traversée purifie le regard
de quiconque cherche vraiment Dieu, Guillaume est exposé à
l’acédie, le tout allant être de ne pas y succomber.
Il importera donc dans un premier temps d’identifier cette zone
de fragilité (qu’est-ce qui s’y passe : une plongée
dans la nuit), pour ensuite voir comment Guillaume y fait face (comment
il passe : une remontée).
Il en est de ce mal qui guette l’homme en marche vers Dieu comme
de la grippe en hiver : mieux vaut prévenir que guérir
; sinon, il importe de réagir dès les premiers symptômes,
sous peine d’être bientôt anéanti ! Guillaume
va nous montrer à le faire.
1. PLONGEE DANS LA NUIT
•
Dans les deux premiers paragraphes où il décrit l’état
où il est rendu, tout le champ de vision est comme figé
par ce qu’il nomme « la face énorme de sa misère
».
Autrement dit, Guillaume, dans la nuit, a perdu tous ses repères,
le voilà livré à ses seules forces, et il mesure
leur néant, l’étendue de sa faiblesse : «
Si grande, Seigneur, est en moi l’épaisseur de ma misère
et son immensité que je n’ai la force ni de la détailler
par parties, ni d’embrasser la totalité de sa face énorme
» (§1,1-3).
Ainsi s’ouvre le texte, sur une obstruction telle que tout accès
à Dieu semble coupé : « En effet, voici qu’à
son ordinaire elle m’enveloppe de son obscurité ; et à
toi Seigneur mon Dieu, je désire parler, je désire t’entendre,
mais je n’ai pas la liberté de te voir, ni la possibilité
de t’entendre » (§1,3-7). Et de nouveau au paragraphe
2, il parle de « ma face de misère … qui est tellement
enveloppée de l’obscurité de sa cécité
qu’elle ne sait ni ne peut paraître devant toi » (§2,2-5).
La coupure affecte Guillaume à l’intime de sa personne
: « Ainsi en advient-il toujours pour moi ; ainsi suis-je rejeté
par elle (ma misère) hors de la propre demeure de ma conscience
» (§1,7-8). De nouveau, à la fin du paragraphe 2,
il se demande « d’où viennent ces ténèbres,
d’où vient cette obscurité odieuse qui met la division
entre moi et la lumière de mon cœur » (§2,12-13).
Quant à la coupure avec les autres, elle apparaît à
la fin du premier paragraphe sous forme d’éclatement phantasmatique
du lien relationnel : « Je deviens, écrit Guillaume, le
jouet des vents, emporté par les phantasmes des pensées,
des volontés, des affections : il y en a autant que de visages
humains, que de moments à chaque heure, que de choses ou d’événements
qui adviennent ou surviennent » (§1,16-20).
Cette séparation d’avec Dieu, d’avec soi-même,
d’avec les autres, misère impossible à traverser
comme à combler par l’homme réduit à ses
seules forces, constitue le terreau de l’acédie : le symptôme
significatif en est le trouble profond de son esprit qui laisse Guillaume
hébété et sans forces (il parle de sa « face
de misère regardant sur la terre stupide » et qui «
ne sait ni ne peut » ce qui faisait justement le sens de sa vie
: « paraître devant toi » : §2,2-4), et génère
« lassitude et abattement de la tension de son ardent désir
» (§1,11-12) : « Je retombe de tes hauteurs en mes
profondeurs, de toi en moi, de moi au-dessous de moi » …
« Toute la machine de mon entreprise est tombée en pièces
» (§1,12-15) : la panne est complète !!!
Parce que tout a perdu sens (il ne peut « atteindre où
il tend » : cf. §1,11), tout aussi part en tout sens. C’est
la déroute totale : « Je suis comme un vain objet, une
poussière projetée au-dessus de la face de la terre :
je deviens le jouet des vents, emporté par les phantasmes des
pensées, des volontés, des affections » (§1,15-18).
Ainsi « rejeté de la demeure de sa conscience »,
il lui semble chuter irrémédiablement jusqu’à
la condition des réprouvés : « Est-ce donc là
: Qu’on ôte l’impie pour qu’il ne voie pas la
gloire de Dieu ? » (§1,7-10). La plongée dans la nuit
devient descente aux profondeurs de l’enfer.
•
C’est là, à cet extrême, en ce point zéro,
que les choses vont se jouer, c'est-à-dire, soit se terminer
si l’homme se détourne de Celui qu’il ne voit plus,
et c’est l’acédie, soit commencer de se retourner,
s’il apprend dans une telle nuit un autre regard.
Or Guillaume ne se laisse pas anéantir ; loin de se résoudre
à la situation, il cherche à comprendre ce qui se passe
: « Je voudrais distinguer d’où viennent ces ténèbres,
d’où vient cette obscurité odieuse » (§2,11-12).
Quand bien même l’horizon de son esprit est totalement bouché,
il découvre, et c’est cela qui seul importe et vient tout
changer, que rien de lui, jusqu’à cette face de misère
énorme, « ne peut rester caché de quelque manière
que ce soit » (§2,6-7) : « Ta face de bonté
est toujours penchée sur moi, attentive à me combler de
bienfaits » (§2,1-2). S’il est ainsi vu, « transpercé
du regard de la vérité » (§2,5-6), c’est
donc qu’il n’est pas, au sens acédique, sans soin,
tel un mort abandonné !
Nous rejoignons ici le premier degré de l’échelle
de l’humilité où l’on monte vers Dieu, mais
en descendant. « L’homme, dit saint Benoît (RB 7,13),
estimera que Dieu, du haut du ciel, le regarde à tout moment,
qu’en tout lieu le regard de la divinité voit ses actes
». « Si les yeux du Seigneur considèrent ainsi les
bons et les méchants, si, du haut du ciel, le Seigneur regarde
continuellement les enfants des hommes pour voir s’il en est un
qui ait l’intelligence et qui cherche Dieu … concluons,
poursuit-il un peu plus loin, qu’à toute heure nous devons
être vigilants » (RB 7,26-28).
Ce changement de point de vue, non plus à partir de lui seul
mais sous le regard de Dieu, provoque chez Guillaume une réaction
d’indignation, comme sentiment justement de ce qui n’est
pas digne de l’homme sans cesse objet de la sollicitude de Dieu
: « C’est pourquoi je laisse mon offrande devant l’autel
; indigné de moi-même et me secouant, je me relève
en moi-même et, la lampe du Verbe de Dieu allumée, dans
l’indignation et l’amertume de mon esprit, je pénètre
en la ténébreuse demeure de ma conscience » (§2,7-12).
A partir de là, une remontée s’amorce.
2. REMONTEE
•
Double combat intérieur ( § 3 à 7)
Dom
Bernardo termine sa lettre circulaire en traitant du combat spirituel
contre les désirs désordonnés correspondant aux
péchés ou vices capitaux.
Il note également le cercle vicieux reliant désirs désordonnés
et pensées passionnées, du fait qu’ils s’engendrent
mutuellement.
D’où pour Guillaume et pour quiconque ne veut pas céder
à l’acédie, un combat sur deux fronts.
Le
premier combat de celui qui se lève dans la nuit est contre ce
qui fausse son regard et l’emporte ça et là, n’importe
où : « la troupe des pensées … si effrontée,
si indisciplinée, si variée, si confuse » (§3,4-5).
Elle apparaît à Guillaume « telle une peste, des
mouches se ruant sur mes yeux, et pour un peu, ajoute-t-il, (elles)
me chasseraient du propre domicile de ma conscience » (§3,1-3).
Malgré leur extrême turbulence (« Elles se mettent
à danser, et, l’une s’offrant à la place de
l’autre, elles semblent se rire de leur juge » : §4,4-5),
et porté par son indignation (le mot revient au début
du paragraphe 5 : « je m’indigne, je me mets en colère
» et du paragraphe 6 : « elles sont indignes »), Guillaume
entreprend « pourtant » de les remettre à leur place
(§4,3).
Ce travail de discernement qui aura pour résultat final de «
dissiper leur obscurité » (§7,1-2), autrement dit
de permettre à Guillaume d’y voir plus clair, constitue
une reprise des choses en main : « Je pénètre pourtant,
puisque c’est chose relevant de mon droit » (cf. §3,3-4)
… « Je me lève, comme si j’allais bien sévèrement
agir contre elles en vertu de mon pouvoir, puisque je suis dans mon
royaume » (§ 5,1-3).
Sont
ainsi distinguées deux groupes de pensées :
celles dont il peut faire ses alliées
- « les pensées dont il a autrefois expérimenté
la sûreté et la stabilité, puisées aux fontaines
du Sauveur » : Guillaume les « appelle à lui et,
comme en son conseil, les prend pour assesseurs » (§5,3-7)
;
et celles qu’il faut soumettre
- « les pensées les plus immondes et mauvaises »
:
traitement : « indignes d’être entendues »,
elles sont « reléguées à part, condamnées
sans aucun jugement et frappées de la peine d’une pénitence
méritée » (§6,1-4) ;
résultat : « condamnées par le jugement de leur
propre conscience, elles reçoivent sans murmure leur sentence
» (§6,8-9) ;
- « les oiseuses, les odieuses » :
traitement : elles sont « chassées, telles des mouches
importunes (§6,4-5) ;
résultat : « voyant l’affaire sérieusement
plaidée, elles font défaut, ou bien se font plus calmes,
craignant de venir troubler l’instance » (§6,9-11)
- « les pensées de négoce ou d’affaires »
:
traitement : « on peut raisonnablement les entendre puis les renvoyer
», elles sont donc « admises pour un temps, chacune »
se voyant « attribuée son heure et son lieu » (§6,7-8)
;
résultat : « se voyant négligées, et leur
cause cessant d’occuper Guillaume, elles se sentent utiles à
peu de chose, elles rougissent d’être déjà
presque comptées parmi les oiseuses, elles se désistent
» (§6,12-15).
Deuxième
combat, car les choses ne s’arrêtent pas là, il faut
aller plus profond. A la fin du paragraphe 3, Guillaume avait stipulé
à propos des pensées qu’elles étaient «
engendrées par le cœur de l’homme ». Il «
se tourne » donc maintenant « vers leur origine, et cela
pour discipliner l’ordre de ses affections » (§7,2-3).
On retrouve ici, inversé, le double combat signalé par
saint Benoît au chapitre premier de sa Règle : «
la guerre contre les vices de la chair et des pensées »
plus particulièrement « soutenue, Dieu aidant » par
à « la deuxième catégorie (de moines), celle
des anachorètes ou ermites ».
Si Guillaume commence pareillement par évoquer « la solitude
en laquelle il s’est réfugié », il en souligne
plutôt le côté positif puisqu’elle «
obstrue forcément pour elles (ses affections) entrée et
sortie quant à ce qui est de la chair » (§7,4-5).
En vocabulaire biblique, la chair désigne l’homme dans
sa condition de faiblesse et de mortalité. De fait, Guillaume
ajoute : « Si elles les trouvaient ouvertes (entrée et
sortie quant à ce qui est de la chair), je confesse ma misère,
je me méfierais beaucoup de ma faiblesse » (§7,5-7).
A noter le lien entre le propos et la forme de vie : les conditions
dans lesquelles Guillaume se trouve, sont une aide pour que ce ne soit
pas la chair qui l’emporte en lui, et pour placer pensées
et affections sous la direction de l’amour véritable :
« Quand, par la grâce de celui qui me donne la force, le
prince (de mes pensées), l’amour, vaque assidûment
à la seule chose que je désire, il réduit sous
lui en servitude toute leur troupe, il donne les lois, il formule les
modalités, il fixe les termes qu’il n’est pas permis
d’outrepasser » (§7,7-12).
•
La double confession de Guillaume (§ 8 à 13)
Pensées
et affections ainsi mises à leur place, le regard de Guillaume
est d’autant clarifié, purifié ; il peut considérer
les choses dans la vérité qu’est Dieu, plus encore
que dans la vérité de Dieu : « Une fois dissipée
ainsi toute obscurité, je tourne vers toi des yeux plus sains,
ô lumière de vérité » (§8,1-2).
Il a saisi que sa face de misère ne le soustrayait pas à
la face de bonté de Dieu. « Après avoir tout exclu
» de ce qui voulait le séparer du regard de miséricorde
de son créateur, c’est donc avec elle qu’il va «
s’inclure avec lui » et se découvrir à lui
en pleine confiance, signe que le risque d’acédie et la
rupture du lien qui la caractérise sont écartés,
dépassés. « Et me cachant dans le secret de ton
visage, je t’adresse la parole plus secrètement et plus
familièrement ; et te découvrant tous les replis de ma
conscience, et rejetant le vêtement de peau d’Adam, que
tu lui avais fait pour protéger l’opprobre de sa confusion,
me présentant à toi nu, tel que tu m’as créé,
je dis : Me voici, Seigneur, non pas tel que tu m’as fait, mais
tel que moi je me suis fait dès que je me suis éloigné
de toi. Voici mes blessures, les récentes et les anciennes »
(§8,3-10).
Commence
alors, en alternance, une double confession, celle des bienfaits de
Dieu et celle de ses propres méfaits : « Je ne soustrais
rien, je t’expose tout, et tes biens et mes maux » (§8,11-12).
Les bienfaits de Dieu (§9,1-4)
« Tu m’as créé à ton image …
Tu m’as placé dans ton paradis …
Tu m’as donné une place renommée …
Tu as imprimé sur moi la lumière de ton visage …
»
et les méfaits de Guillaume (§9,4-7)
«
Moi, j’ai fui du paradis …
J’ai trouvé un bourbier …
Dans mes œuvres, je l’ai rejetée … »
Ce
premier tableau se conclut au bord de la perdition : « Car en
suivant mes concupiscences et les vanités de mon cœur, j’ai
perdu mon adolescence, et j’ai presque marché dans la voie
de la chair » (§9,8-10)
Mais
« l’empreinte du visage de Dieu », que Guillaume «
a toujours gardé dans son affection » quand bien même
il la « rejetait dans ses œuvres » (§9,6-7), demeure
pour le garder : « Toujours cependant mon esprit t’a aimé,
même quand la chair t’a négligé » (§10,1-2).
Dieu en effet est là, aussi bien pour l’accueillir lorsqu’il
revient à lui : « Je les fuyais … je me suis réfugié
près de toi … et toi, tu m’as retiré hors
du tourbillon … J’ai juré et décidé
de garder … et toi, … tu m’as recueilli » (§10,2-6),
que pour ne pas l’abandonner lorsqu’il s’éloigne
de lui : « J’ai convoité … et tu m’as
laissé aller … mais pourtant tu ne m’as pas chassé
loin de toi » (§10,7-10). Jeu de la grâce et du libre
arbitre, de la grâce toujours offerte à la liberté
de l’homme « ne voulant pas et voulant » (§10,8-9).
Cette
présence de Dieu au cœur même des absences de Guillaume
apparaît dans le trouble à la fois intérieur et
extérieur que celui-ci éprouve lorsqu’il se «
fait oublieux de son Dieu et tend les mains là où il ne
devait pas » : « A l’intérieur, tous les os
de mon âme étaient rompus sous le bâton de ta discipline
par les secrets bourreaux de ma conscience, tandis qu’à
l’extérieur pleuvaient sur mon dos les coups des pécheurs
» (§ 11,1-5).
Ce qu’on pourrait appeler les vicissitudes du pécheur («
Ainsi je tombais, me relevais, mourais, revivais » : §11,6)
se déroule ainsi sur fond de permanence : celle de l’assistance
divine (« et pendant longtemps tu m’as soutenu et supporté
» : §11,7), descendant jusqu’au « ventre de l’enfer
» pour le « retirer du lac de misère », pour
peu qu’il crie vers Lui, et même s’il a fallu pour
cela attendre la toute dernière extrémité : «
Quand à la fin je défaillais de corps et d’esprit,
et criais vers toi … aussitôt tu es venu à mon aide,
tu m’as tendu la main » (§11, 7-9).
Cette remontée de l’enfer renouvelle en Guillaume la grâce
de la résurrection : « Tu m’as rétabli en
l’ancien état, et tu m’as rendu, plus abondante qu’auparavant,
la joie de ton salut » (§11,9-11).
Pour
que sa confession soit complète, Guillaume, en plus de «
ses maux patents », expose au Seigneur ceux qui lui « sont
cachés du fait de sa cécité ou de l’oubli
», sans oublier la corruption qui affecte jusqu’aux «
quelques biens qui sont en lui » (§12).
Autant qu’il a pu, il a fait la vérité en mettant
« sa face dont le nom est misère en présence de
la face de Dieu, souveraine miséricorde » (§13). Reste
maintenant à se quitter soi-même et à s’ouvrir
à Dieu en acte et en vérité.
•
Acte de foi, d’espérance et d’amour (§ 14-17)
L’acte
par excellence qui va achever d’ouvrir Guillaume à Celui
que « sa face a cherché », comme il le dira à
la fin du paragraphe 17, est triple :
- C’est d’abord et avant tout un acte de foi. Les termes
« croire » et « foi » reviennent sept fois dans
le très court chapitre 14, comme pour souligner la plénitude
vers laquelle cette dernière tend malgré ses limites :
« Si ma foi, dans ces limites, suffit, emplis-les ; si c’est
trop peu, supplée » (§14,7-8).
- A la foi vient s’ajouter l’espérance, car «
je ne crois pas vraiment, si j’espère autre chose que ce
que je crois » (§15,2-3). Guillaume ne désire rien
sinon Dieu lui-même : « Je te crois, je t’espère
; donne-toi à moi : je ne cherche rien d’autre »
(§15,3-4).
- A l’espérance vient s’ajouter l’amour, car
« je n’espère pas, si je n’aime pas, et je
n’aime pas, si je n’espère pas » (§15,4-5).
Les trois se tiennent et Guillaume en mesure d’autant mieux son
insuffisance à les mettre en œuvre : « parce que son
amour est chétif, son espérance languit » et comme
l’espérance « pousse sur la racine de la foi »,
son espérance « se flétrissant », sa foi aussi
« s’étiole » (§15,5-8). Il n’en
persiste pas moins à croire, à espérer, à
aimer la vie éternelle (§15,8-9).
Cette
« tension en avant » atteint son comble au paragraphe 16
où Guillaume commence par constater que son expérience
reste loin de ce vers quoi il aspire : la « patrie, là
où sont nuls maux, là où sont tous biens »
(§16,1-2).
C’est donc de Celui dont il implore la pitié qu’il
attend « les biens qui sont là haut » et qui dépassent
tout entendement (§16,5-6).
Lui seul peut combler son désir : « Aie pitié, Seigneur
; voici que j’ai couru et me suis tendu en avant : lève-toi
à ma rencontre et vois, fais-moi connaître ma fin et quel
est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me manque »
(§16,6-10).
Ce
sont encore la foi, l’espérance et l’amour qui viennent
soutenir cette marche vers la patrie :
« En ta foi je me tiens,
en ton espérance je progresse,
de ton amour je suis là pauvre et mendiant » (§17,1-2).
La méditation de Guillaume s’achève sur une invocation
à l’Esprit Saint, pour qu’il enflamme en lui l’amour
et le porte jusque devant la face de Dieu, là où sa quête
recevra son plein et définitif accomplissement :
«
O amour, ô feu, ô charité, viens en nous.
Sois guide et lumière, feu ardent et consumant, pour la pénitence
des péchés :
paraclet, consolateur, avocat et aide pour appuyer nos prières.
Montre-nous ce que nous croyons,
fais pénétrer en nous ce que nous espérons,
donne-nous une face qui puisse comparaître devant la face de Dieu,
et que nous puissions dire : A toi mon cœur a dit : ma face t’a
cherché » (§17,2-9).
Conclusion
Au
terme de ce rapide parcours, il convient, si nous voulons en faire nôtres
les modalités et nous garder ainsi de l’acédie,
de revenir à la caractéristique, signalée au départ,
du moine en proie à ce mal : il ne s’applique pas à
la lectio, et ce qu’il omet là, dit saint Benoît,
détermine tout ce qu’il fait de nuisible par ailleurs.
En regard de ce trait du chapitre 48 de la Règle, nous pourrions
placer le numéro 8 de la Ratio : « Par leur lectio divina,
à laquelle ils se livrent fidèlement à des moments
déterminés, moines et moniales sont davantage éveillés
dans la foi à la réalité de la présence
de Dieu en eux et autour d’eux … A travers elle, celui qui
lit reçoit la grâce d’incarner cette parole dans
sa vie qui s’en trouve ainsi toute transformée ».
Ce que la tradition résume en disant : garde la Parole et la
Parole te gardera (cf. § 2,7-12 où Guillaume se relève
et, « la lampe du Verbe de Dieu allumée », entreprend
de traverser la nuit).
A
qui en aurait, acédie aidant, perdu le goût, Gilbert de
Hoyland, un autre grand spirituel cistercien du XIIème siècle,
répond : « Lorsque tu entends quelqu’un se glorifier
en quelque sorte, en disant : Non, ce passage de l’Ecriture sainte
ne m’édifie pas ; que dit-il d’autre, à ton
sens, sinon : la parole de feu a perdu son efficacité ; elle
ne me brûle ni ne m’enflamme, elle ne déploie pas
en moi sa puissance de fécondité ! Sa propre stérilité,
il l’impute à la parole, alors que celle-ci, quant à
elle, ne fait que croître et fructifier. Quelle glorieuse vanterie,
frère : la parole de Dieu ne t’édifie pas, comme
tu le prétends ! Peut-être les réalités anciennes
n’ont-elles pas encore été renversées et
déracinées, si bien que les nouvelles ne peuvent s’édifier
par-dessus, ni germer, ni se produire » (Sermon 24,2 sur le Cantique).
Tel est le travail qui s’opère dans la nuit, mais pas sans
nous, du moins sans notre consentement lorsque notre collaboration est
réduite à l’extrême du fait de notre faiblesse.
C’est le sans nous de la démission qui ouvre la porte à
l’acédie, comme c’est notre être là,
envers et malgré tout, dans le combat spirituel, dans la reconnaissance
de la miséricorde au cœur de notre misère, dans la
foi, l’espérance et l’amour en actes, qui ouvre la
porte à la grâce toujours offerte.
«
Ma face t’a cherché », conclut Guillaume.
Samedi
29 septembre 2007
C.
Aptel
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