laïcs cisterciens

 

~ LA GRANGE

D'UBEXY ~

Conférences

 

 

PSAUME

87

 

 

Seigneur,

mon Dieu

et

mon salut,

dans cette nuit

où je crie

en ta présence,

que ma prière

parvienne

jusqu'à toi,

ouvre

l'oreille

à ma plainte.

 

 

Car

mon âme

est

rassasiée

de malheur,

ma vie

est

au bord

de l'abîme ;

on me voit

déjà

descendre

à la fosse,

je suis

comme

un homme

fini.

 

 

Ma place

est

parmi

les morts,

avec ceux

que l'on a

tués,

enterrés,

ceux dont

tu n'as

plus

souvenir,

qui sont exclus,

et loin

de ta main.

 

 

Tu m'as

mis

au plus

profond

de la fosse,

en des lieux

engloutis,

ténébreux ;

le poids

de ta colère

m'écrase,

tu déverses

tes flots

contre moi.

 

 

Tu éloignes

de moi

mes amis,

tu m'as

rendu

abominable

pour eux ;

enfermé,

je n'ai pas

d'issue :

à force

de souffrir,

mes yeux

s'éteignent.

 

 

 

 

Je t'appelle,

Seigneur,

tout le jour,

je tends

les mains

vers toi :

fais-tu

des miracles

pour les morts ?

leur ombre

se dresse-t-elle

pour

t'acclamer ?

 

 

Qui

parlera

de ton amour

dans la tombe,

de ta fidélité

au royaume

de la mort ?

Connaît-on

dans les ténèbres

tes miracles,

et ta justice,

au pays

de l'oubli ?

 

 

Moi,

je crie

vers toi,

Seigneur ;

dès le matin,

ma prière

te cherche :

pourquoi

me rejeter,

Seigneur,

pourquoi

me cacher

ta face ?

 

 

Malheureux,

frappé

à mort

depuis l'enfance,

je n'en peux

plus

d'endurer

tes fléaux ;

sur moi,

ont déferlé

tes orages :

tes effrois

m'ont réduit

au silence.

 

 

Ils me cernent

comme l'eau

tout le jour,

ensemble

ils se referment

sur moi.

Tu éloignes

de moi

amis

et familiers ;

ma compagne,

c'est

la ténèbre.

 

 

 

 

Guillaume

de

Saint-Thierry

 

 

Oraison

méditative

IV, 6

 

 

J'ai été

en effet

trouvé

à tes yeux

nu,

privé

de tous

les biens

qu'en moi

les hommes

supposaient ;

honteux

en mes propres

retraites.

 

 

C'est pourquoi

je me suis

réfugié

dans

mes ténèbres ;

je me suis

éloigné,

fuyant

non pas

loin de toi

mais

vers toi.

 

 

je t'attends,

toi.

 

 

 

 

Traité

sur la contemplation

de Dieu

 

 

Comment

en effet

sommes nous

sauvés

par toi,

ô Seigneur

de qui vient

le salut

et qui répands

sur ton peuple

ta bénédiction,

si ce n'est

en recevant

de toi

de t'aimer

et d'être aimés

par toi ?

L’ACEDIE

Introduction

Dans le court article du dictionnaire de spiritualité qu’il consacre au sujet (ACEDIA, D.S. Tome 1, col.166 à 169), Gustave Bardy commence par noter que l’acédie est « l’un des péchés capitaux dans les listes dressées par les auteurs spirituels de l’antiquité et du Moyen Age ».
Quelques lignes plus loin il en fait cette description : « Dans la langue des écrivains spirituels, l’acedia est surtout l’ennui et le découragement qui s’emparent d’une âme incapable de se fixer et d’accomplir les tâches auxquelles elle devrait se livrer ».

C’est dans ce sens qu’au chapitre 48 de sa Règle, saint Benoît parle du « moine acediosus, perdant son temps à l’oisiveté et au bavardage, au lieu de s’appliquer à la lecture ».
« Non intentus est », littéralement « il n’est pas tendu dans la direction » de cette relation à Dieu que la lectio favorise ; loin de « retourner et d’avancer de plus en plus vers Lui » (cf. Prol.2 et ch. 62,4), il tombe dans un « désoeuvrement ennemi de l’âme » (ch. 48,1).
La perte de cette référence première à Dieu entraîne un délitement des autres liens : « Ainsi, continue saint Benoît, non seulement il se nuit à lui-même, mais il dissipe les autres ».
Le latin parle d’être « inutile à soi » ; « le frère utile » apparaît au chapitre 7,18 comme celui qui, au contraire, est attentif à s’ajuster en face de Dieu. Quant à « dissiper les autres, alios distollit, c’est les soulever ça et là, autrement dit les embarquer n’importe où.
Panne et naufrage, l’acédie est qualifiée par Théodore Studite de « vice pouvant conduire au fond de l’enfer ».

L’altération relationnelle qu’elle génère est déjà présente dans le terme lui-même : acédie est la transcription d’un mot grec, akèdia, dans lequel on reconnaît la racine kad, « prendre soin de», précédée du préfixe a privatif ou négatif.
D’un point de vue descriptif, on pourrait donc dire que la personne en proie à l’acédie ne se soucie plus de Dieu, mais tout autant ne prend plus soin d’elle, ni n’a de sollicitude pour les autres.
On parle de négligence, de découragement, d’inertie, d’indifférence.
En prenant appui sur l’une des dimensions du mot grec, on pourrait aller plus profond dans les soubassements du mal et voir dans l’acédie la négation radicale de la notion de « parenté par alliance » (kèdeia, kèdestia, kèdeuma) attachée à l’attitude inverse, celle de prendre soin, de s’inquiéter de, d’avoir des égards, de la sollicitude (kèdeuô, kèdô).
La rupture du lien avec Dieu, avec soi-même, avec les autres, compromet jusqu’aux devoirs les plus élémentaires, les plus sacrés : cf. akèdès, akèdeutos, akèdestos : abandonné sans sépulture ; et l’inverse, kèdeuô : rendre à quelqu’un les devoirs funèbres.
A noter aussi que, malgré des symptômes semblables (dégoût, tristesse), l’acédie diffère de la dépression : nous sommes ici à un niveau différent, il s’agit d’une maladie spirituelle et non d’un trouble psychopathologique.

Dans sa lettre circulaire du 26 janvier 2007, Dom Bernardo réfléchit sur l’acédie qu’il nomme « une tristesse corrosive du désir de Dieu ».
Lui aussi part de la doctrine traditionnelle sur les péchés capitaux, la paresse ou acédie étant l’un des sept vices qui viennent contrarier les vertus.
L’apport de cette lettre est de resituer le mal dans la dynamique qu’il vient bloquer et dévier – celle de notre recherche et rencontre avec Dieu – afin de mieux le combattre : « Je me place, en outre, écrit l’Abbé Général, dans le contexte du combat spirituel et dans le cadre de l’ascèse monastique qui conduit à la pureté du cœur au cours de notre pèlerinage vers la patrie véritable, le Cœur du Père ».
Dom Bernardo évoque en particulier ‘La nuit obscure’ où « Jean de la Croix décrit magistralement comment se manifestent ces vices/péchés en ceux qui sont déjà avancés dans la vie spirituelle et commencent à souffrir la nuit passive des sens ».
Cette articulation de l’acédie, l’un d’eux, avec la nuit est déterminante pour la lecture de la neuvième oraison méditative de Guillaume de Saint Thierry qui va nous occuper maintenant.

L’expérience de Guillaume de Saint Thierry

Guillaume, en effet, n’est pas dans l’acédie : nulle part dans ce texte il n’est question de dégoût pour les choses de Dieu ; le dernier mot le soulignera : « Ma face t’a cherché ».
Par contre, et cela apparaît dès les premières lignes, Guillaume est dans la nuit : il parle de l’odieuse obscurité qui l’enveloppe (1,4 et 2,12), des yeux enténébrés de son esprit, de marche à tâtons (1,10), de sa cécité (2,4), de la ténébreuse demeure de sa conscience (2,11).
A cette étape obscure dont la traversée purifie le regard de quiconque cherche vraiment Dieu, Guillaume est exposé à l’acédie, le tout allant être de ne pas y succomber.
Il importera donc dans un premier temps d’identifier cette zone de fragilité (qu’est-ce qui s’y passe : une plongée dans la nuit), pour ensuite voir comment Guillaume y fait face (comment il passe : une remontée).
Il en est de ce mal qui guette l’homme en marche vers Dieu comme de la grippe en hiver : mieux vaut prévenir que guérir ; sinon, il importe de réagir dès les premiers symptômes, sous peine d’être bientôt anéanti ! Guillaume va nous montrer à le faire.


1. PLONGEE DANS LA NUIT

• Dans les deux premiers paragraphes où il décrit l’état où il est rendu, tout le champ de vision est comme figé par ce qu’il nomme « la face énorme de sa misère ».
Autrement dit, Guillaume, dans la nuit, a perdu tous ses repères, le voilà livré à ses seules forces, et il mesure leur néant, l’étendue de sa faiblesse : « Si grande, Seigneur, est en moi l’épaisseur de ma misère et son immensité que je n’ai la force ni de la détailler par parties, ni d’embrasser la totalité de sa face énorme » (§1,1-3).
Ainsi s’ouvre le texte, sur une obstruction telle que tout accès à Dieu semble coupé : « En effet, voici qu’à son ordinaire elle m’enveloppe de son obscurité ; et à toi Seigneur mon Dieu, je désire parler, je désire t’entendre, mais je n’ai pas la liberté de te voir, ni la possibilité de t’entendre » (§1,3-7). Et de nouveau au paragraphe 2, il parle de « ma face de misère … qui est tellement enveloppée de l’obscurité de sa cécité qu’elle ne sait ni ne peut paraître devant toi » (§2,2-5).
La coupure affecte Guillaume à l’intime de sa personne : « Ainsi en advient-il toujours pour moi ; ainsi suis-je rejeté par elle (ma misère) hors de la propre demeure de ma conscience » (§1,7-8). De nouveau, à la fin du paragraphe 2, il se demande « d’où viennent ces ténèbres, d’où vient cette obscurité odieuse qui met la division entre moi et la lumière de mon cœur » (§2,12-13).
Quant à la coupure avec les autres, elle apparaît à la fin du premier paragraphe sous forme d’éclatement phantasmatique du lien relationnel : « Je deviens, écrit Guillaume, le jouet des vents, emporté par les phantasmes des pensées, des volontés, des affections : il y en a autant que de visages humains, que de moments à chaque heure, que de choses ou d’événements qui adviennent ou surviennent » (§1,16-20).
Cette séparation d’avec Dieu, d’avec soi-même, d’avec les autres, misère impossible à traverser comme à combler par l’homme réduit à ses seules forces, constitue le terreau de l’acédie : le symptôme significatif en est le trouble profond de son esprit qui laisse Guillaume hébété et sans forces (il parle de sa « face de misère regardant sur la terre stupide » et qui « ne sait ni ne peut » ce qui faisait justement le sens de sa vie : « paraître devant toi » : §2,2-4), et génère « lassitude et abattement de la tension de son ardent désir » (§1,11-12) : « Je retombe de tes hauteurs en mes profondeurs, de toi en moi, de moi au-dessous de moi » … « Toute la machine de mon entreprise est tombée en pièces » (§1,12-15) : la panne est complète !!!
Parce que tout a perdu sens (il ne peut « atteindre où il tend » : cf. §1,11), tout aussi part en tout sens. C’est la déroute totale : « Je suis comme un vain objet, une poussière projetée au-dessus de la face de la terre : je deviens le jouet des vents, emporté par les phantasmes des pensées, des volontés, des affections » (§1,15-18).
Ainsi « rejeté de la demeure de sa conscience », il lui semble chuter irrémédiablement jusqu’à la condition des réprouvés : « Est-ce donc là : Qu’on ôte l’impie pour qu’il ne voie pas la gloire de Dieu ? » (§1,7-10). La plongée dans la nuit devient descente aux profondeurs de l’enfer.

• C’est là, à cet extrême, en ce point zéro, que les choses vont se jouer, c'est-à-dire, soit se terminer si l’homme se détourne de Celui qu’il ne voit plus, et c’est l’acédie, soit commencer de se retourner, s’il apprend dans une telle nuit un autre regard.
Or Guillaume ne se laisse pas anéantir ; loin de se résoudre à la situation, il cherche à comprendre ce qui se passe : « Je voudrais distinguer d’où viennent ces ténèbres, d’où vient cette obscurité odieuse » (§2,11-12).
Quand bien même l’horizon de son esprit est totalement bouché, il découvre, et c’est cela qui seul importe et vient tout changer, que rien de lui, jusqu’à cette face de misère énorme, « ne peut rester caché de quelque manière que ce soit » (§2,6-7) : « Ta face de bonté est toujours penchée sur moi, attentive à me combler de bienfaits » (§2,1-2). S’il est ainsi vu, « transpercé du regard de la vérité » (§2,5-6), c’est donc qu’il n’est pas, au sens acédique, sans soin, tel un mort abandonné !
Nous rejoignons ici le premier degré de l’échelle de l’humilité où l’on monte vers Dieu, mais en descendant. « L’homme, dit saint Benoît (RB 7,13), estimera que Dieu, du haut du ciel, le regarde à tout moment, qu’en tout lieu le regard de la divinité voit ses actes ». « Si les yeux du Seigneur considèrent ainsi les bons et les méchants, si, du haut du ciel, le Seigneur regarde continuellement les enfants des hommes pour voir s’il en est un qui ait l’intelligence et qui cherche Dieu … concluons, poursuit-il un peu plus loin, qu’à toute heure nous devons être vigilants » (RB 7,26-28).
Ce changement de point de vue, non plus à partir de lui seul mais sous le regard de Dieu, provoque chez Guillaume une réaction d’indignation, comme sentiment justement de ce qui n’est pas digne de l’homme sans cesse objet de la sollicitude de Dieu : « C’est pourquoi je laisse mon offrande devant l’autel ; indigné de moi-même et me secouant, je me relève en moi-même et, la lampe du Verbe de Dieu allumée, dans l’indignation et l’amertume de mon esprit, je pénètre en la ténébreuse demeure de ma conscience » (§2,7-12).
A partir de là, une remontée s’amorce.


2. REMONTEE

• Double combat intérieur ( § 3 à 7)

Dom Bernardo termine sa lettre circulaire en traitant du combat spirituel contre les désirs désordonnés correspondant aux péchés ou vices capitaux.
Il note également le cercle vicieux reliant désirs désordonnés et pensées passionnées, du fait qu’ils s’engendrent mutuellement.
D’où pour Guillaume et pour quiconque ne veut pas céder à l’acédie, un combat sur deux fronts.

Le premier combat de celui qui se lève dans la nuit est contre ce qui fausse son regard et l’emporte ça et là, n’importe où : « la troupe des pensées … si effrontée, si indisciplinée, si variée, si confuse » (§3,4-5). Elle apparaît à Guillaume « telle une peste, des mouches se ruant sur mes yeux, et pour un peu, ajoute-t-il, (elles) me chasseraient du propre domicile de ma conscience » (§3,1-3).
Malgré leur extrême turbulence (« Elles se mettent à danser, et, l’une s’offrant à la place de l’autre, elles semblent se rire de leur juge » : §4,4-5), et porté par son indignation (le mot revient au début du paragraphe 5 : « je m’indigne, je me mets en colère » et du paragraphe 6 : « elles sont indignes »), Guillaume entreprend « pourtant » de les remettre à leur place (§4,3).
Ce travail de discernement qui aura pour résultat final de « dissiper leur obscurité » (§7,1-2), autrement dit de permettre à Guillaume d’y voir plus clair, constitue une reprise des choses en main : « Je pénètre pourtant, puisque c’est chose relevant de mon droit » (cf. §3,3-4) … « Je me lève, comme si j’allais bien sévèrement agir contre elles en vertu de mon pouvoir, puisque je suis dans mon royaume » (§ 5,1-3).

Sont ainsi distinguées deux groupes de pensées :
celles dont il peut faire ses alliées
- « les pensées dont il a autrefois expérimenté la sûreté et la stabilité, puisées aux fontaines du Sauveur » : Guillaume les « appelle à lui et, comme en son conseil, les prend pour assesseurs » (§5,3-7) ;
et celles qu’il faut soumettre
- « les pensées les plus immondes et mauvaises » :
traitement : « indignes d’être entendues », elles sont « reléguées à part, condamnées sans aucun jugement et frappées de la peine d’une pénitence méritée » (§6,1-4) ;
résultat : « condamnées par le jugement de leur propre conscience, elles reçoivent sans murmure leur sentence » (§6,8-9) ;
- « les oiseuses, les odieuses » :
traitement : elles sont « chassées, telles des mouches importunes (§6,4-5) ;
résultat : « voyant l’affaire sérieusement plaidée, elles font défaut, ou bien se font plus calmes, craignant de venir troubler l’instance » (§6,9-11)
- « les pensées de négoce ou d’affaires » :
traitement : « on peut raisonnablement les entendre puis les renvoyer », elles sont donc « admises pour un temps, chacune » se voyant « attribuée son heure et son lieu » (§6,7-8) ;
résultat : « se voyant négligées, et leur cause cessant d’occuper Guillaume, elles se sentent utiles à peu de chose, elles rougissent d’être déjà presque comptées parmi les oiseuses, elles se désistent » (§6,12-15).

Deuxième combat, car les choses ne s’arrêtent pas là, il faut aller plus profond. A la fin du paragraphe 3, Guillaume avait stipulé à propos des pensées qu’elles étaient « engendrées par le cœur de l’homme ». Il « se tourne » donc maintenant « vers leur origine, et cela pour discipliner l’ordre de ses affections » (§7,2-3).
On retrouve ici, inversé, le double combat signalé par saint Benoît au chapitre premier de sa Règle : « la guerre contre les vices de la chair et des pensées » plus particulièrement « soutenue, Dieu aidant » par à « la deuxième catégorie (de moines), celle des anachorètes ou ermites ».
Si Guillaume commence pareillement par évoquer « la solitude en laquelle il s’est réfugié », il en souligne plutôt le côté positif puisqu’elle « obstrue forcément pour elles (ses affections) entrée et sortie quant à ce qui est de la chair » (§7,4-5).
En vocabulaire biblique, la chair désigne l’homme dans sa condition de faiblesse et de mortalité. De fait, Guillaume ajoute : « Si elles les trouvaient ouvertes (entrée et sortie quant à ce qui est de la chair), je confesse ma misère, je me méfierais beaucoup de ma faiblesse » (§7,5-7).
A noter le lien entre le propos et la forme de vie : les conditions dans lesquelles Guillaume se trouve, sont une aide pour que ce ne soit pas la chair qui l’emporte en lui, et pour placer pensées et affections sous la direction de l’amour véritable : « Quand, par la grâce de celui qui me donne la force, le prince (de mes pensées), l’amour, vaque assidûment à la seule chose que je désire, il réduit sous lui en servitude toute leur troupe, il donne les lois, il formule les modalités, il fixe les termes qu’il n’est pas permis d’outrepasser » (§7,7-12).

• La double confession de Guillaume (§ 8 à 13)

Pensées et affections ainsi mises à leur place, le regard de Guillaume est d’autant clarifié, purifié ; il peut considérer les choses dans la vérité qu’est Dieu, plus encore que dans la vérité de Dieu : « Une fois dissipée ainsi toute obscurité, je tourne vers toi des yeux plus sains, ô lumière de vérité » (§8,1-2).
Il a saisi que sa face de misère ne le soustrayait pas à la face de bonté de Dieu. « Après avoir tout exclu » de ce qui voulait le séparer du regard de miséricorde de son créateur, c’est donc avec elle qu’il va « s’inclure avec lui » et se découvrir à lui en pleine confiance, signe que le risque d’acédie et la rupture du lien qui la caractérise sont écartés, dépassés. « Et me cachant dans le secret de ton visage, je t’adresse la parole plus secrètement et plus familièrement ; et te découvrant tous les replis de ma conscience, et rejetant le vêtement de peau d’Adam, que tu lui avais fait pour protéger l’opprobre de sa confusion, me présentant à toi nu, tel que tu m’as créé, je dis : Me voici, Seigneur, non pas tel que tu m’as fait, mais tel que moi je me suis fait dès que je me suis éloigné de toi. Voici mes blessures, les récentes et les anciennes » (§8,3-10).

Commence alors, en alternance, une double confession, celle des bienfaits de Dieu et celle de ses propres méfaits : « Je ne soustrais rien, je t’expose tout, et tes biens et mes maux » (§8,11-12).

Les bienfaits de Dieu (§9,1-4)

« Tu m’as créé à ton image …
Tu m’as placé dans ton paradis …
Tu m’as donné une place renommée …
Tu as imprimé sur moi la lumière de ton visage … »

et les méfaits de Guillaume (§9,4-7)

« Moi, j’ai fui du paradis …
J’ai trouvé un bourbier …
Dans mes œuvres, je l’ai rejetée … »

Ce premier tableau se conclut au bord de la perdition : « Car en suivant mes concupiscences et les vanités de mon cœur, j’ai perdu mon adolescence, et j’ai presque marché dans la voie de la chair » (§9,8-10)

Mais « l’empreinte du visage de Dieu », que Guillaume « a toujours gardé dans son affection » quand bien même il la « rejetait dans ses œuvres » (§9,6-7), demeure pour le garder : « Toujours cependant mon esprit t’a aimé, même quand la chair t’a négligé » (§10,1-2).
Dieu en effet est là, aussi bien pour l’accueillir lorsqu’il revient à lui : « Je les fuyais … je me suis réfugié près de toi … et toi, tu m’as retiré hors du tourbillon … J’ai juré et décidé de garder … et toi, … tu m’as recueilli » (§10,2-6), que pour ne pas l’abandonner lorsqu’il s’éloigne de lui : « J’ai convoité … et tu m’as laissé aller … mais pourtant tu ne m’as pas chassé loin de toi » (§10,7-10). Jeu de la grâce et du libre arbitre, de la grâce toujours offerte à la liberté de l’homme « ne voulant pas et voulant » (§10,8-9).

Cette présence de Dieu au cœur même des absences de Guillaume apparaît dans le trouble à la fois intérieur et extérieur que celui-ci éprouve lorsqu’il se « fait oublieux de son Dieu et tend les mains là où il ne devait pas » : « A l’intérieur, tous les os de mon âme étaient rompus sous le bâton de ta discipline par les secrets bourreaux de ma conscience, tandis qu’à l’extérieur pleuvaient sur mon dos les coups des pécheurs » (§ 11,1-5).

Ce qu’on pourrait appeler les vicissitudes du pécheur (« Ainsi je tombais, me relevais, mourais, revivais » : §11,6) se déroule ainsi sur fond de permanence : celle de l’assistance divine (« et pendant longtemps tu m’as soutenu et supporté » : §11,7), descendant jusqu’au « ventre de l’enfer » pour le « retirer du lac de misère », pour peu qu’il crie vers Lui, et même s’il a fallu pour cela attendre la toute dernière extrémité : « Quand à la fin je défaillais de corps et d’esprit, et criais vers toi … aussitôt tu es venu à mon aide, tu m’as tendu la main » (§11, 7-9).
Cette remontée de l’enfer renouvelle en Guillaume la grâce de la résurrection : « Tu m’as rétabli en l’ancien état, et tu m’as rendu, plus abondante qu’auparavant, la joie de ton salut » (§11,9-11).

Pour que sa confession soit complète, Guillaume, en plus de « ses maux patents », expose au Seigneur ceux qui lui « sont cachés du fait de sa cécité ou de l’oubli », sans oublier la corruption qui affecte jusqu’aux « quelques biens qui sont en lui » (§12).
Autant qu’il a pu, il a fait la vérité en mettant « sa face dont le nom est misère en présence de la face de Dieu, souveraine miséricorde » (§13). Reste maintenant à se quitter soi-même et à s’ouvrir à Dieu en acte et en vérité.

• Acte de foi, d’espérance et d’amour (§ 14-17)

L’acte par excellence qui va achever d’ouvrir Guillaume à Celui que « sa face a cherché », comme il le dira à la fin du paragraphe 17, est triple :
- C’est d’abord et avant tout un acte de foi. Les termes « croire » et « foi » reviennent sept fois dans le très court chapitre 14, comme pour souligner la plénitude vers laquelle cette dernière tend malgré ses limites : « Si ma foi, dans ces limites, suffit, emplis-les ; si c’est trop peu, supplée » (§14,7-8).
- A la foi vient s’ajouter l’espérance, car « je ne crois pas vraiment, si j’espère autre chose que ce que je crois » (§15,2-3). Guillaume ne désire rien sinon Dieu lui-même : « Je te crois, je t’espère ; donne-toi à moi : je ne cherche rien d’autre » (§15,3-4).
- A l’espérance vient s’ajouter l’amour, car « je n’espère pas, si je n’aime pas, et je n’aime pas, si je n’espère pas » (§15,4-5).
Les trois se tiennent et Guillaume en mesure d’autant mieux son insuffisance à les mettre en œuvre : « parce que son amour est chétif, son espérance languit » et comme l’espérance « pousse sur la racine de la foi », son espérance « se flétrissant », sa foi aussi « s’étiole » (§15,5-8). Il n’en persiste pas moins à croire, à espérer, à aimer la vie éternelle (§15,8-9).

Cette « tension en avant » atteint son comble au paragraphe 16 où Guillaume commence par constater que son expérience reste loin de ce vers quoi il aspire : la « patrie, là où sont nuls maux, là où sont tous biens » (§16,1-2).
C’est donc de Celui dont il implore la pitié qu’il attend « les biens qui sont là haut » et qui dépassent tout entendement (§16,5-6).
Lui seul peut combler son désir : « Aie pitié, Seigneur ; voici que j’ai couru et me suis tendu en avant : lève-toi à ma rencontre et vois, fais-moi connaître ma fin et quel est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me manque » (§16,6-10).

Ce sont encore la foi, l’espérance et l’amour qui viennent soutenir cette marche vers la patrie :
« En ta foi je me tiens,
en ton espérance je progresse,
de ton amour je suis là pauvre et mendiant » (§17,1-2).
La méditation de Guillaume s’achève sur une invocation à l’Esprit Saint, pour qu’il enflamme en lui l’amour et le porte jusque devant la face de Dieu, là où sa quête recevra son plein et définitif accomplissement :

« O amour, ô feu, ô charité, viens en nous.
Sois guide et lumière, feu ardent et consumant, pour la pénitence des péchés :
paraclet, consolateur, avocat et aide pour appuyer nos prières.
Montre-nous ce que nous croyons,
fais pénétrer en nous ce que nous espérons,
donne-nous une face qui puisse comparaître devant la face de Dieu,
et que nous puissions dire : A toi mon cœur a dit : ma face t’a cherché » (§17,2-9).

Conclusion

Au terme de ce rapide parcours, il convient, si nous voulons en faire nôtres les modalités et nous garder ainsi de l’acédie, de revenir à la caractéristique, signalée au départ, du moine en proie à ce mal : il ne s’applique pas à la lectio, et ce qu’il omet là, dit saint Benoît, détermine tout ce qu’il fait de nuisible par ailleurs.
En regard de ce trait du chapitre 48 de la Règle, nous pourrions placer le numéro 8 de la Ratio : « Par leur lectio divina, à laquelle ils se livrent fidèlement à des moments déterminés, moines et moniales sont davantage éveillés dans la foi à la réalité de la présence de Dieu en eux et autour d’eux … A travers elle, celui qui lit reçoit la grâce d’incarner cette parole dans sa vie qui s’en trouve ainsi toute transformée ».
Ce que la tradition résume en disant : garde la Parole et la Parole te gardera (cf. § 2,7-12 où Guillaume se relève et, « la lampe du Verbe de Dieu allumée », entreprend de traverser la nuit).

A qui en aurait, acédie aidant, perdu le goût, Gilbert de Hoyland, un autre grand spirituel cistercien du XIIème siècle, répond : « Lorsque tu entends quelqu’un se glorifier en quelque sorte, en disant : Non, ce passage de l’Ecriture sainte ne m’édifie pas ; que dit-il d’autre, à ton sens, sinon : la parole de feu a perdu son efficacité ; elle ne me brûle ni ne m’enflamme, elle ne déploie pas en moi sa puissance de fécondité ! Sa propre stérilité, il l’impute à la parole, alors que celle-ci, quant à elle, ne fait que croître et fructifier. Quelle glorieuse vanterie, frère : la parole de Dieu ne t’édifie pas, comme tu le prétends ! Peut-être les réalités anciennes n’ont-elles pas encore été renversées et déracinées, si bien que les nouvelles ne peuvent s’édifier par-dessus, ni germer, ni se produire » (Sermon 24,2 sur le Cantique).
Tel est le travail qui s’opère dans la nuit, mais pas sans nous, du moins sans notre consentement lorsque notre collaboration est réduite à l’extrême du fait de notre faiblesse.
C’est le sans nous de la démission qui ouvre la porte à l’acédie, comme c’est notre être là, envers et malgré tout, dans le combat spirituel, dans la reconnaissance de la miséricorde au cœur de notre misère, dans la foi, l’espérance et l’amour en actes, qui ouvre la porte à la grâce toujours offerte.

« Ma face t’a cherché », conclut Guillaume.

Samedi 29 septembre 2007

C. Aptel