laïcs cisterciens

 

~ LA GRANGE

D'UBEXY ~

Conférences

 

THEMES PRECEDENTS

L'acédie

Gertrude d'Helfta

Communauté et identité

« Ainsi donc, nous aussi,

qui avons autour de nous

une telle nuée de témoins,

rejetons tout fardeau

et le péché

qui sait si bien nous entourer,

et courons avec endurance

l'épreuve

qui nous est proposée,

les regards fixés sur celui

qui est l'initiateur de la foi

et qui la mène

à son accomplissement,

Jésus, lui qui, renonçant

à la joie qui lui revenait,

endura la croix

au mépris de la honte

et s'est assis

à la droite du trône de Dieu.

Oui, pensez à celui

qui a enduré

de la part des pécheurs

une telle opposition contre lui,

afin de ne pas vous laisser

accabler

par le découragement.

Vous n'avez pas encore

résisté jusqu'au sang

dans votre combat

contre le péché

et vous avez oublié

l'exhortation

qui s'adresse à vous

comme à des fils :

Mon fils, ne méprise pas

la correction du Seigneur,

ne te décourage pas

quand il te reprend.

Car le Seigneur corrige

celui qu'il aime,

il châtie tout fils qu'il accueille.

C'est pour votre éducation

que vous souffrez.

C'est en fils

que Dieu vous traite. »

(Hb 12, 1-7)

 


La sagesse reconnue juste

par tous ses enfants,

c’est la folie de la croix

(1 CO 1, 18-31)


« On peut penser l’ascèse,

écrit encore

Jean-Daniel Causse

à la fin de sa conférence,

comme un effort

pour déployer la kénose

dans le temps

et dans l’espace,

et lui donner ainsi

une durée ou une continuité.

L’ascèse est ici

une forme de la fidélité

à ce qui a été ouvert

ou inauguré par la kénose. »

Le Christ ascète ?

Premier point d'une conférence de Jean-Daniel Causse, professeur à l'université Paul-Valéry-Montpellier-III et à l'Institut protestant de théologie de Montpellier.

Le texte complet de cette conférence est paru dans la revue Nunc, n°20, février 2010, pages 121-124, sous le titre "La pratique ascétique : une divine jouissance ?" (Editions de Corlevour / Revue Nunc - Bruxelles)

Avec l'aimable autorisation de l'auteur.


« A qui donc est-ce que je vais comparer les hommes de cette génération ? À qui sont-ils donc comparables ? Ils sont comparables à des enfants assis sur la place et qui s'interpellent les uns les autres en disant : nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé ; nous vous avons entonné un chant funèbre et vous n'avez pas pleuré. En effet, Jean Baptiste est venu ; il ne mange pas de pain ; il ne boit pas de vin, et vous dites : il a un démon. Le Fils de l'homme est venu ; il mange, il boit et vous dites: C'est un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des gens de mauvaise vie. Mais la sagesse a été reconnue juste par tous ses enfants » (Luc 7, 31-35).

Comme en témoigne cette brève péricope de Saint Luc, la tradition littéraire des Évangiles ne semble pas faire du Christ une figure de l'ascétisme à la différence de Jean-Baptiste qui vivait, dit-on, dans le désert en se nourrissant de sauterelles et de miel. Tout au contraire, la critique qui est adressée à Jésus, dans ce récit comme dans d'autres, concerne le fait qu'il fréquente librement toutes sortes de gens, plus ou moins recommandables, qu'il se laisse convier à toutes les tables, qu'il ne craint pas le contact de personnes déclarées impures, et qu'il se montre volontiers transgresseur d'un certain nombre de règles rituelles ou religieuses. D'ailleurs, dans le récit qui suit immédiatement celui que j'ai évoqué, l'évangéliste Luc a placé un épisode dans lequel Jésus scandalise un pharisien qui l'a invité à manger parce qu'il se laisse approcher au cours du repas par une femme de mauvaise vie qui, dans un geste dont la teneur érotique est évidente, répand un parfum de grand prix sur les pieds de Jésus après les avoir couverts de baisers. Le Christ ne semble donc qu'assez peu mener une vie ascétique même si les récits disent de lui, à plusieurs reprises, qu'il se retire dans le désert.

Pourtant, il y a bien à penser, sur le plan de la christologie, un dépouillement, un renoncement, une perte, et disons donc une forme singulière de l'ascèse. Mais il s'agit d'une ascèse qui n'a pas l'apparence d'une pratique vertueuse, ni la visibilité d'un retrait. Elle n'est pas une ascèse morale, mais ontologique et concerne ce que le christianisme aura médité sous le nom de « kénose ». La notion de «kénose», comme on sait, vient de l'apôtre Paul, précisément de son Epître aux Philippiens et d'un hymne christologique qu'il reprend vraisemblablement à une tradition plus ancienne que lui, mais qu'il inscrit dans le cadre d'une argumentation qui lui est spécifique : « Lui qui était de condition divine n'a pas considéré comme une proie à saisir d'être l'égal de Dieu, mais il s'est vidé lui-même, prenant la forme d'un serviteur, devenant semblable aux hommes (Ph 2,6-7). On trouve ici indiqué un processus d'« évidement », de dépouillement, dont le philosophe Jean-Luc Nancy dit qu'il manifeste un « dieu qui s'athéise », c'est-à-dire un dieu qui donne à sa présence la forme d'un retrait.

Or, ce qu'il faut noter, c'est que Paul fait clairement ici de la kénose le fondement d'une imitatio christi, et même d'une ascèse chrétienne, puisqu'on entrée de l'hymne christologique de la kénose, il exhorte les membres de la communauté à se comporter comme le Christ, c'est-à-dire à adopter une même disposition d'esprit en se souvenant de celui qui s'est vidé de lui-même. Et juste après, le même Paul va comparer son propre labeur apostolique à l'exercice de l'athlète dans le stade, c'est-à-dire une course qui exige persévérance et effort (Ph 2,16). L'ascèse chrétienne vient donc ici de la kénose divine ; elle en découle ; elle s'en inspire, et d'une façon — tout est là - qui consiste à prendre corps et non pas à fuir le corps ou à le meurtrir, puisque justement le Dieu chrétien s'est fait corps en se vidant de lui-même. Il s'est fait corps en renonçant à une totalité, c'est-à-dire à la forme fantasmatique que nous attribuons toujours aux dieux : être tout et avoir tout. Disons même que se trouve ici pensé que le renoncement à la totalité est la condition de l'incarnation. Il n'y a d'incarnation que s'il y a perte du tout et donc s'il y a inscription dans la contingence, la temporalité, la finitude. En fonction de ce mouvement de la kénose, se repose alors la question du corps, et spécialement de ce qu'est le corps chrétien. Cette question est au cœur des théories de l'ascèse. Ce que l'on peut souligner, c'est alors une certaine opposition, ou en tout cas une distinction, entre deux compréhensions : à une ascèse qui aspire à égaler une puissance divine, qui cherche à se faire semblable à un dieu par une soustraction du corps s'oppose une autre figure de l'ascèse qui vise tout au contraire l'incarnation, l'inscription dans les lieux de la condition humaine et ce qui s'éprouve dans le corps. Autrement dit, à une certaine mort à soi-même comme condition de l’accès à une jouissance divine, s’oppose une autre forme de l’ascèse, celle qui suppose au contraire la mort à une jouissance divine comme condition de l’accès à soi-même. Cette seconde voie de l'ascèse n'est certes pas celle qu'aura suivie toute une praxis chrétienne. Elle est pourtant centrale (...)

Jean-Daniel Causse

 

***

L’ascèse


Du grec askèsis : exercice, pratique (d’un art) ; exercices gymniques, genre de vie des athlètes. Le terme ne se rencontre pas dans le nouveau testament.
On trouve le verbe askéô (travailler des matériaux bruts, façonner et par suite : assouplir par l’exercice, exercer) une fois, en Actes 24, 16.

Paul reconnaît : « Je suis au service du Dieu de nos pères selon la Voie que ces gens qualifient de secte ; je crois tout ce qui est écrit dans la Loi et les Prophètes ; j’ai cette espérance en Dieu qu’il y aura une résurrection des justes et des injustes. C’est pourquoi je m’efforce (askô), moi aussi, de garder sans cesse une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes »

L’ascèse apparaît d’emblée en lien avec les vertus théologales, elle découle de la foi, de l’espérance et de la charité (sous forme de service de l’Evangile) , dont Paul dira ailleurs qu’elles-mêmes sont un fruit de l’annonce de l’évangile.

Il écrira ainsi aux Thessaloniciens : « Sans cesse nous gardons le souvenir de votre foi active, de votre amour qui se met en peine et de votre persévérante espérance en notre Seigneur Jésus Christ, devant Dieu notre Père, sachant bien, frères aimés de Dieu qu’il vous a choisis. En effet l’Evangile que nous annonçons ne vous a pas été présenté comme un simple discours mais il a montré surabondamment sa puissance, par l’action de l’Esprit Saint. C’est là, vous le savez, ce que nous avons fait parmi vous pour votre bien. (1 Th 1, 3-5)

Paul aimera utiliser les comparaisons sportives et comparera plus d’une fois le labeur apostolique à l’effort de l’athlète dans le stade. Il emploiera particulièrement le verbe courir (mais aussi peiner, combattre).

Actes 20, 24 : Mon but, c’est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m’a confié : rendre témoignage à l’évangile de la grâce de Dieu.

Voir également 1 CO 9, 24-27 ; Galates 2, 2 et 5,7 ; Philippiens 2, 16 et 3, 12-14 ; 1 Tim 4, 7-10 ; 2 Tim 4, 7.

Cf. le prologue de la Règle de saint Benoît (v.13, 21-22, 40-44, 49) et RB 7 qui décline la suite du Christ en forme d’évidement … jusqu’au 12ème degré où le publicain de Lc 18, 9-14 est proposé comme modèle. Le pharisien est juste sans Dieu, il est plein de lui-même, de ce qu’il fait ; le publicain, lui, sait sa misère, il reconnaît qu’il a besoin du salut (cf. Rom 7, 19-25 ; Mc 10, 17 ss.). Au terme « il agira par amour du Christ » (RB 7, 69) vivant en lui.

« Tout cela je le fais à cause de l’Evangile,

afin d’y avoir part » (1 CO 9, 23)

26-27-28 février 2010

C. Aptel