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Vie de Saint Bernard
Il nous fascine, mais aussi il peut nous étonner, parfois nous dérouter, nous questionner. Il est homme plongé dans son temps, il est moine réformateur de l’Eglise, chevalier de l’Eglise, il est intransigeant, passionné, immergé dans son époque dont il peut en symboliser beaucoup d’aspects. Il est homme d’action sinon homme d’Etat. Il prend parti. Il est conseiller des princes. Il a un tempérament, il a du tempérament. Il peut être injuste dans ses jugements. Mais
aussi, et peut être avant tout, il est moine, mystique, homme de
prière, c’est un Père de l’Eglise. C’est
une référence pour nous. C’est un Saint. Il se tient
dans la plénitude, à l’écart du temps. Il est
dans la contemplation. Il possède un très grand pouvoir
d’appel. Il est homme intérieur, il est tendresse et pitié.
Il
est abbé aussi : à l’écoute de ses frères
dont il ranime la ferveur par son exemple, la véhémence
de sa charité et de sa tendresse, par ses écrits. Il fait l’expérience de Dieu. Comment
expliquer ce double aspect : homme d’action et homme de prière,
un peu comme s’il avait été écartelé
par les nécessités de son siècle, appelé par
les hommes, par l’Eglise déchirée, par les querelles
théologiques de l’époque. C’est
un bâtisseur, il n’a pas fondé l’ordre qui a
vu le jour à Cîteaux, mais il a été à
l’origine de son rayonnement extraordinaire au 12ème siècle.
Il est le modeleur de la pensée cistercienne. C’est un homme gigantesque. Une personnalité hors du commun qui a su combiner une immense activité extérieure à une intériorité qui nous appelle encore. C’est un enfant de l’Esprit, il fait partie de ces hommes exceptionnels comme on en compte un ou deux par siècle, dont il porte le message jusqu’à nous, message éternellement présent, un message éternellement actuel. Pour terminer cette brève introduction, citons M.M Davy qui cite elle-même un autre texte écrit à propos de Rainer Maria Rilke : « Il est des vies qui s’expriment en paroles et en actes avec une telle intensité qu’elles se dessinent dans la pleine lumière de la perception. Elles donnent à l’humanité l’occasion de reprendre constamment, sous leur jour, l’examen de ses grands problèmes et lui fournissent une somme inépuisable d’exemples à suivre…elles sont là pour la multitude des autres, et l’obscure multitude des autres est par elles illuminée et rassérénée. Elles font le procès des valeurs morales de leur époque ou d’un temps encore à venir, et les vérités qu’elles énoncent, pourvu qu’on sache les reconnaître, peuvent s’appliquer toujours au présent. » Il est difficile dans une seule conférence de parler de tous les aspects de la vie et de l’œuvre de saint Bernard. Ainsi nous commencerons par parler du réformateur que fut Bernard.
Bernard
est probablement l’homme le plus représentatif du 12ème
siècle. Né en 1090, mort en 1053, sa vie se situe en pleine
phase de fécondité intellectuelle (philosophie, poésie),
de transformations économiques et sociales, de naissance du phénomène
urbain, les villes grandissent prennent leur liberté, s’émancipent,
le commerce s’organise, les fortunes s’accumulent, la royauté
se met en place avec son administration et son pouvoir central face à
la noblesse féodale. L’art fleurit. Les écoles rayonnent
dans les villes, autour des cathédrales, la vie intellectuelle
s’impose. Paris devient une nouvelle Athènes. Ses
parents sont nobles, seigneurs du village de Fontaines les Dijon, situé
non loin de la capitale de la Bourgogne. Il fait ses études à
l’école de Saint Vorles situé à Châtillon
sur Seine où sa mère possède un domaine. Son cycle
d’études est des plus classiques, on y étudie Cicéron,
Ovide, Horace, les poètes latins. Il étudie la rhétorique,
la grammaire, la dialectique. Là il apprend l’art de bien
écrire, cet art qu’il travaillera toute sa vie. Physiquement, il a une taille un peu plus élevée que la moyenne, ses biographes le présentent blond, le teint clair avec des yeux bleus. Que va-t-il faire. Le décès de sa mère est une épreuve difficile. Va-t-il choisir la carrière des armes, celle d’un chevalier comme l'y destine sa naissance. Bernard n’a d’attrait que pour la vie spirituelle. Il aime aussi la vie intellectuelle. Bernard songe au cloître, il n’est pas attiré par la vie mondaine, il a le désir de consacrer sa vie à Dieu. Cîteaux, le nouveau monastère situé non loin de Fontaine-lès-Dijon l’attire, cette vie simple et retirée, austère. La pauvreté l’attire. La recherche de Dieu l’attire. Bernard commence à prendre conscience que Dieu l’appelle. Il hésite encore, sa famille essaye de le dissuader. Mais le monastère l’emporte. Cette décision éclaire toute sa vie, une vie sans demi mesure. Et
c’est lui qui convainc sa famille. Ainsi en 1112, il entre à
Cîteaux avec son oncle, quatre de ses frères et 25 amis.
A la porte du monastère, l’abbé Etienne Harding interroge : que demandez-vous ? Et Bernard tombant à genoux répond au nom de tous : « La miséricorde et la vôtre ». Quelques mots sur Cîteaux Lorsque Bernard entre à Cîteaux, le monastère est très pauvre, en butte à des difficultés de toutes sortes. Cîteaux est un jeune monastère issu d’une réforme qui avait pour but l’observance stricte de la Règle de saint Benoît, dans une austérité plus grande et dans une fidélité plus absolue. C’est contre les coutumes de Cluny que s’élèveront les fondateurs de Cîteaux. Coutumes par ailleurs légitimes, mais les réformateurs de Cîteaux voulaient pratiquer la règle de manière littérale, pure et simple.
Les fondateurs de Cîteaux avaient déjà vécu
dans une autre partie de la Bourgogne. Dans la région de Chablis,
ils s’étaient groupés en 1075 avec à leur tête
l’abbé de Montier la Celle (près de Troyes), Robert
de Molesmes. Les débuts furent très difficiles, très
peu de choses à manger, peu pour se vêtir. La situation s’améliore
quelques années après, des nouvelles recrues affluent. Molesmes
devint un monastère comme les autres qui connut rapidement une
forme d’indigence spirituelle, une forme de tiédeur. Robert
quitte la communauté de Molesmes qu’il avait fondé
et dirigé et se retire parmi un groupe d’ermites. Mais Robert
appelé par ses frères de Molesmes revient, cela se passe
vers les années 1090. Cîteaux vécu la même dureté que Molesmes : vie pauvre dépourvue du nécessaire. Robert rappelé par ses frères de Molesmes revint avec quelques religieux qui abandonnèrent la réforme cistercienne. Il s’en fallut de très peu que cette réforme disparaisse si quelques moines n’étaient pas restés. Albéric
devint l’abbé de Cîteaux. Il jeta les bases de la législation
cistercienne. C’est à ce moment là que Bernard et sa petite troupe se présente. Si Bernard entre à Cîteaux c’est parce que le nouveau monastère, qui veut vivre pleinement la Règle, est pauvre, rejeté de tous. Les médisances qui se répandent sur Cîteaux l’attirent, Bernard sait que la calomnie accompagne le serviteur du Christ, que la persécution est une béatitude. Et si les hommes blasphèment, c’est parce que Cîteaux est aimé de Dieu. Bernard
a 21 ans quand il entre à Cîteaux. Novice, il se montre un
écolier docile. La rude ascèse de la nouvelle observance
lui plait d’emblée. Dans cette école de Charité,
il apprend à aimer ses frères, et à aimer Dieu. Il
prend le chemin de la vie ascétique. Il lit les Ecritures, les
Pères de l’Eglise, il rumine les textes, s’en imprègne.
Il travaille aussi manuellement, mais sur ce point il a des difficultés,
il n’est pas très habile. En
1113, il achève son noviciat. Il compte parmi un bâtisseur de l’ordre. Avec les abbés des premières fondations : la Ferté, Pontigny, Morimond, il rédige la Charte de Charité avec son chapitre annuel qui assure l’unité d’un commun esprit. Pendant
toute sa vie, Bernard n’aura de cesse de participer à l’organisation
et à l’expansion de l’ordre cistercien. Clairvaux à
peine fondée, exerce une attirance immense.
L’amour fraternel Il
est abbé. Pour lui la hauteur de la place qu’il occupe n’est
qu’une raison d’exiger plus de soi-même. Il faut lire
dans ses sermons le portrait qu’il trace de l’abbé
: cette pureté de cœur cette intention toujours droite, cette
charité forte, cette volonté de donner l’exemple.
Bernard
est un homme absolu. Totalement spirituel, uniquement spirituel, par impossibilité
d’être autre chose. Il n’admet pas de compromis avec
Dieu et le siècle. Il place comme un absolu la fidélité
à Dieu. (Tout cela transparaît bien dans ses lettres). Ses moines de Clairvaux lui sont « plus chers que ses propres entrailles » Souvent il est obligé de voyager, de quitter le monastère, de quitter ses fils, il écrit alors à ses frères avec tendresse et bonté : « Jugez de la peine que je ressens par celle que vous éprouvez vous-même. Si mon absence vous est dure, personne ne saurait douter qu’elle est encore plus dure pour moi ... Car la part n’est pas égale entre nous, elle n’entraîne pas le même dommage, car vous, vous n’êtes privés que de moi seul, tandis que moi je suis séparé de tout l’ensemble de votre communauté. » Bernard est un homme d’une très grande sensibilité. Chaque départ, chaque voyage est une souffrance, le fait de quitter son monastère, d’être loin de ses frères - et souvent il est obligé de partir, - à chaque fois c’est la même souffrance. Ainsi il écrit lors d’un voyage en Italie : « Si je me trompe, c’est pour la troisième fois qu’on m’arrache les entrailles en m’éloignant de vous ; après vous avoir enfantés dans l’Evangile, j’ai été contraint de vous sevrer avant le temps ; il ne m’a été donné ni de vous allaiter, ni de vous élever, j’ai dû laisser là mes propres affaires pour soigner celles des autres, être enlevé aux miens, afin d’être livré aux autres. » Chaque
voyage le fait souffrir. « Je souffre d’être obligé
de vivre loin de vous, écrit-il encore, Je suis affligé
d’être obligé de m’adonner à des affaires
qui troublent beaucoup la paix que j’aime et qui ne s’accordent
peut-être guère avec mes occupations habituelles »
« Ayons donc bon courage, puisque nous avons Dieu avec nous ; en
lui je vous suis présent, malgré les espaces de terre qui
paraissent nous séparer… » Et encore : « Mon
âme sera triste jusqu’à mon retour parmi vous et ne
veut être consolée qu’auprès de vous. N’êtes
vous pas mon unique consolation ici bas, au milieu de tant d’épreuves
qui s’ajoutent à mon exil. En quelque lieu que j’aille,
votre souvenir ne quitte pas mon esprit. » Les multiples conversions
Bernard n’a de cesse de convertir, de ramener dans ses filets de
jeunes recrues, de les mener jusqu’aux portes du monastère.
Il encourage, il exhorte les jeunes gens à entrer et à persévérer
dans la vie religieuse, à quitter leurs vies mondaines, leurs familles
« Vous dirai-je d’allier en même temps Dieu et le monde
?… On ne peut servir deux maîtres à la fois. »
Il encourage les novices, les porte lorsqu’ils ont des difficultés, les console. « Que votre jeunesse ne se laisse pas décourager par l’austérité de la règle », écrit-il à un novice nommé Hugues. Au maître Henry Murdach qui ne se décidait pas à quitter l’enseignement, il écrit une longue lettre pour le convaincre, il termine ainsi : « Que je serai heureux de vous voir enfin avec moi, à l’école du Christ, et de soutenir dans mes mains le vase purifié de votre cœur pour qu’il le remplisse de l’onction de sa grâce. Rapportez vous en à mon expérience. On apprend plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs , vous verrez par vous même qu’on peut tirer du miel des pierres et de l’huile des rochers les plus durs. ». En permanence il aide ses frères, les conjure de rester dans la voie où ils sont entrés, de conserver la Règle dans toute sa pureté afin qu’elle les garde à son tour et « d’avoir les uns pour les autres, mais particulièrement pour leur abbé, cette humble charité qui est le nœud de la perfection. » On
sent bien l’enseignement de Bernard à travers nombre de ses
lettres : fidélité, humilité, obéissance,
persévérance, vie simple, travail, prière, méditation.
Peu
à peu grâce à cet enseignement, grâce à
sa force de persuasion, il obtient sans le vouloir une certaine renommée,
il commence à être sollicité par d’autres abbés,
d’autres personnes de l’Eglise. On fait appel à lui
pour écrire des textes, des lettres, pour conseiller des supérieurs,
des religieux d’autres monastères, auprès de qui il
sait être un ami. Dans ses lettres, il développe beaucoup
ce thème de l’amitié, cette amitié spirituelle
qu’un même esprit anime et que l’amour unit. Bernard
écrit des centaines de lettres, lettres dont le style est magnifique
et dont certaines peuvent être considérées comme des
traités, des textes de référence pour l’Eglise. Quelle est cette activité réformatrice de Bernard ?
Son influence sur son temps est immense. C’est en soi un fait considérable
que la froide cellule d’un moine ait pu devenir le centre même
de l’occident Evêques,
prêtres, même le Pape : tous sont passés au crible
sans ménagement : insolence du clergé, négligence
des évêques, qui sont causes de troubles et de désordres,
opulence, richesse de certains prélats qui sont un scandale devant
la pauvreté des hommes : « Quand le clergé s’enrichit
du travail d’autrui et pompe le suc de la terre sans qu’il
lui en coûte la moindre peine, il se corrompt. L’âme
du clergé nourrit dans la mollesse, étrangère au
frein de la discipline, se remplit de souillures de toutes sortes » Un autre moment il écrit : « J’aurai beau m’enfermer dans le silence et la retraite ; l’Eglise entière n’en murmurerait pas moins contre la cour de Rome, tant qu’elle continuera dans ses errements actuels… » A qui est envoyé cet avertissement ? Au Pape lui-même. Bernard s’adresse directement au Pape Eugène III, l’ancien moine de Clairvaux qui s’occupait humblement du chauffoir, il lui parle avec toute son affection, mais avec vigueur. Notamment dans son fameux traité De la Considération, œuvre suprême, vraie charte de la papauté : « Vous avez été placé à la tête du troupeau du Christ pour le servir et non pour régner sur lui. Et j’ajoute : il n’y a ni fer ni poison que je redoute pour vous autant que l’orgueil de la domination. » De fait Eugène III suivra ces préceptes et mènera dans la gloire pontificale, l’austère existence d’un moine de Cîteaux, « n’estimant pas plus l’argent qu’un brin de paille ». Ton
de prophète…le plus étonnant c’est qu’on
l’écoute, qu’on accepte de l’écouter.
On fait même appel à lui, à son jugement, à
son conseil. Le
rôle de Saint Bernard va s’affirmer à propos du schisme
d’Anaclet en 1130 qui sépara la chrétienté
en deux parties : les partisans d’Innocent et ceux d’Anaclet.
Deux Papes pour une Eglise, dont un, Anaclet, semble avoir été
élu de manière un peu plus illégale que l’autre. Bernard
compte alors parmi les hommes les plus importants de l’Eglise, son
influence s’étend partout, on dit qu’il est l’arbitre
de l’Europe, le conseiller des rois, le faiseur de Pape. Il voyage
sans cesse, ne ménage pas sa peine. Saint Bernard se sent responsable de l’Eglise, d’une Eglise aux prises avec le siècle, il s’occupe des Etats, des accords entre les rois, il est devant les représentants du pouvoir où il défend les intérêts de l’Eglise, il lutte contre les multiples hérésies, les intellectuels de l’époque, notamment Abélard dont il fait condamner les ouvrages. (A Sens on le condamna sans l’entendre).
Sa
foi, Bernard la transpose dans l’art. Un peu comme il sait le faire
dans l’architecture de ses textes, la beauté harmonieuse
de sa phrase, le choix de ses mots. Attitude d’ascèse spirituelle transposée sur le plan esthétique. Grave beauté des formes, élégance dépouillée qui atteignent au sublime seront les principes esthétiques défendus par Bernard. Une
discipline et un ascétisme suave et parfait président à
la construction des abbayes, à l’élévation
des murs nus des églises que seule la prière doit décorer.
Pas
ou peu d’images : « une beauté qui prend sa source
dans la déformation, écrit Bernard dans l’Apologie. Sans pouvoir présenter la théologie mystique de saint Bernard, j’aimerai terminer cet exposé très incomplet en vous parlant de la conception de la vie monastique que Bernard a développée. Bernard
est avant tout un moine. La plupart de ses écrits s’adressent
à des moines. La
charité est la matière de l’enseignement délivré
dans le monastère. Mais avant d’être formé,
ou pendant leur formation, les moines s’adonnent à d’autres
disciplines : fidélité à la Règle, qui selon
saint Benoît est un début, comme cela est écrit dans
son chapitre 73. Bernard
présente cette école comme l’école du Christ
et de l’Esprit Saint. Le moine apprend à se recueillir. Ce recueillement il ne l’acquiert point par un effort de discipline, mais en suivant une exigence de sa nature. L’âme qui était dispersée, à la merci de tout ce qu’elle pouvait rencontrer, devient unifiée et présente à elle-même. Ce recueillement fait recouvrer au moine sa spontanéité native qui entraîne l’âme dans un silence. Pour entendre, il faut écouter. Dans le monastère le moine apprend à écouter. Le moine s’exerce au silence. Il imite ainsi la muette enfance du Christ. Il apprend à écouter ses supérieurs, mais aussi à écouter la voix de Dieu. Le silence entraîne l’âme dans un colloque avec Dieu, puis dans un silence devant Dieu. Ce silence entraîne également la solitude du moine. C’est uniquement dans la solitude que l’homme pourra être ravi en esprit. Ainsi l’homme peut être seul quand il est avec plusieurs, et être avec autrui quand il est seul. « Demeurez seul, écrit il dans un sermon sur le Cantique, afin de vous garder pour celui-là seul que vous vous êtes choisi entre tous les autres. Mettez vous dans une retraite non de corps, mais d’esprit, d’intention, de dévotion, d’une manière tout intérieure, car Jésus Christ qui est esprit, demande non la solitude du corps, mais la solitude de l’esprit. » (Sermon sur le Cantique) Le moine vit en communauté, mais il ne s’y dissout pas. Celle-ci l’empêche d’être isolé, elle favorise son épanouissement en raison du climat qu’elle crée, des exemples qu’elle donne. Mais la personnalité du moine est fonction de son intime solitude. Cette solitude est la condition essentielle de son bonheur, puisqu’elle lui permet de communier avec Dieu, avec les hommes et avec lui-même. Ainsi
le moine commence à se purifier, il est moins atteint par les conflits
extérieurs. Les luttes, il les livre à l’intérieur
de lui-même. Bernard
le sait, la vie religieuse n’est pas facile. Il avoue que ses débuts
peuvent être pénibles, c’est aussi une vie de combat
« Mais vous mes frères, quel est votre combat. Tous les jours,
le démon parlant à votre cœur répète
ces mots : déchirez votre ordre, murmurez, plaignez vous, n’ayez
point de zèle. » Il y a aussi pour le moine cet ennui obscur,
cette tristesse, ce sentiment d’être clos que les mystiques
appellent l’acedia. Le moine demeure accessible à la chute, au découragement, mais l’important pour lui est de rester fidèle en dépit des angoisses qu’il traverse. « Lorsque vous vous sentez tomber dans l’engourdissement, la tiédeur ou l’ennui, n’entrez pas pour cela en défiance, dit Bernard à ses moines. Ne quittez pas vos exercices spirituels, mais cherchez la main de celui qui peut vous assister et conjurez, à la façon de l’Epouse, celui qui peut vous tirer après lui. Réveillés par la grâce, vous pourez courir dans la voie des commandements de Dieu. » (Sermon sur le Cantique) Le
combat le plus intime et le plus durable que le moine doit livrer est
celui qu’il exerce à l’égard de sa volonté
propre, et du conseil propre. La volonté propre s’oppose
à la charité, et le conseil propre s’attaque au libre
arbitre. A l’humilité doit se joindre la prière constante, ardente et simple. Cette prière arrive jusqu’à Dieu comme «une flèche qu’on décoche ». Peu
à peu le moine parvient à la contemplation, mais auparavant
il doit purifier son œil intérieur, se libérer des
péchés, car c’est par l’œil intérieur
qu’il pourra voir la plus pure des lumières et contempler
l’abîme des secrets de Dieu. Cette contemplation est l’essentiel de la vie monastique. Toutes les pratiques du moine y mènent, tout est à son service et n’a d’autre but que de libérer l’âme afin de la mettre en perpétuelle disponibilité à l’égard de la contemplation. C’est la contemplation qui légitime toute l’ascèse du moine. Cîteaux
est le maître par excellence de la doctrine de l’amour qui
conduit à la contemplation. Cette
théologie éminemment spirituelle est unifiée. Pas
de distinction entre la vie active et la vie contemplative. Quand l’âme
soupire après le repos de la contemplation, on lui impose le travail
de la prédication, quand elle a soif de la présence de l’Epoux,
on la charge de nourrir les âmes. L’action et la contemplation
demeurent ensemble. François Baudin
*** Les traités Des
degrés de l’humilité et de l’orgueil : 1120,
à la demande de Geoffroy de la Roche, abbé de Fontenay
Sermons sur le Cantique des Cantiques (commentaires :) 1135-1153. Les lettres. 500 lettres ont été conservées. |