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Vie de Saint Bernard


Saint Bernard nous fascine, il nous parle encore, il suscite notre admiration. Nous sentons sa présence, son charisme. On le lit encore aujourd’hui et il n’y a pas d’année sans qu’on étudie son oeuvre, ses textes.

Il nous fascine, mais aussi il peut nous étonner, parfois nous dérouter, nous questionner. Il est homme plongé dans son temps, il est moine réformateur de l’Eglise, chevalier de l’Eglise, il est intransigeant, passionné, immergé dans son époque dont il peut en symboliser beaucoup d’aspects. Il est homme d’action sinon homme d’Etat. Il prend parti. Il est conseiller des princes. Il a un tempérament, il a du tempérament. Il peut être injuste dans ses jugements.

Mais aussi, et peut être avant tout, il est moine, mystique, homme de prière, c’est un Père de l’Eglise. C’est une référence pour nous. C’est un Saint. Il se tient dans la plénitude, à l’écart du temps. Il est dans la contemplation. Il possède un très grand pouvoir d’appel. Il est homme intérieur, il est tendresse et pitié.
C’est un contemplatif, déjà « émigré dans l’éternel, qui se tient devant Dieu dans un limpide recueillement et un émerveillement tranquille. » Il a une âme transparente, et cette transparence n’est pas obscurcie par son existence concrète tellement dense pourtant.

Il est abbé aussi : à l’écoute de ses frères dont il ranime la ferveur par son exemple, la véhémence de sa charité et de sa tendresse, par ses écrits.
Il enfante les moines comme ses fils, par une création spirituelle permanente.

Il fait l’expérience de Dieu.

Comment expliquer ce double aspect : homme d’action et homme de prière, un peu comme s’il avait été écartelé par les nécessités de son siècle, appelé par les hommes, par l’Eglise déchirée, par les querelles théologiques de l’époque.
Il parcourt en permanence l’Europe de son temps, la France (la Gaule) du Nord au Sud, l’Allemagne, l’Italie. « Je suis la chimère du siècle, a-t-il écrit » Il assiste aux conciles, aux réunions de princes, c’est un guide.
Il est diplomate. Il est architecte, concepteur, il a défini des principes esthétiques.

C’est un bâtisseur, il n’a pas fondé l’ordre qui a vu le jour à Cîteaux, mais il a été à l’origine de son rayonnement extraordinaire au 12ème siècle. Il est le modeleur de la pensée cistercienne.
Il est appelé par ses frères, par la prière intérieure, par la vie dans le désert, la vie simple, difficile, faite de travail, de prière, la vie monastique.

C’est un homme gigantesque. Une personnalité hors du commun qui a su combiner une immense activité extérieure à une intériorité qui nous appelle encore.

C’est un enfant de l’Esprit, il fait partie de ces hommes exceptionnels comme on en compte un ou deux par siècle, dont il porte le message jusqu’à nous, message éternellement présent, un message éternellement actuel.

Pour terminer cette brève introduction, citons M.M Davy qui cite elle-même un autre texte écrit à propos de Rainer Maria Rilke : « Il est des vies qui s’expriment en paroles et en actes avec une telle intensité qu’elles se dessinent dans la pleine lumière de la perception. Elles donnent à l’humanité l’occasion de reprendre constamment, sous leur jour, l’examen de ses grands problèmes et lui fournissent une somme inépuisable d’exemples à suivre…elles sont là pour la multitude des autres, et l’obscure multitude des autres est par elles illuminée et rassérénée. Elles font le procès des valeurs morales de leur époque ou d’un temps encore à venir, et les vérités qu’elles énoncent, pourvu qu’on sache les reconnaître, peuvent s’appliquer toujours au présent. »

Il est difficile dans une seule conférence de parler de tous les aspects de la vie et de l’œuvre de saint Bernard. Ainsi nous commencerons par parler du réformateur que fut Bernard.


Le réformateur

Bernard est probablement l’homme le plus représentatif du 12ème siècle. Né en 1090, mort en 1053, sa vie se situe en pleine phase de fécondité intellectuelle (philosophie, poésie), de transformations économiques et sociales, de naissance du phénomène urbain, les villes grandissent prennent leur liberté, s’émancipent, le commerce s’organise, les fortunes s’accumulent, la royauté se met en place avec son administration et son pouvoir central face à la noblesse féodale. L’art fleurit. Les écoles rayonnent dans les villes, autour des cathédrales, la vie intellectuelle s’impose. Paris devient une nouvelle Athènes.
Epoque aussi où l’Eglise et l’Etat se heurtent, les hérésies fleurissent, les croisades ouvrent les portes de l’Orient.
Bernard est de cette époque de grands changements.

Ses parents sont nobles, seigneurs du village de Fontaines les Dijon, situé non loin de la capitale de la Bourgogne. Il fait ses études à l’école de Saint Vorles situé à Châtillon sur Seine où sa mère possède un domaine. Son cycle d’études est des plus classiques, on y étudie Cicéron, Ovide, Horace, les poètes latins. Il étudie la rhétorique, la grammaire, la dialectique. Là il apprend l’art de bien écrire, cet art qu’il travaillera toute sa vie.
C’est un méditatif, il recherche la solitude, il aime l’écriture sainte, il la lit avec ferveur.
A vingt ans il perd sa mère. Il faudrait prendre un peu de temps pour parler de sa mère : dire simplement que sa charité envers les pauvres était inépuisable. Pour lui cette épreuve de la mort de sa mère fut certainement révélatrice de sa vocation.

Physiquement, il a une taille un peu plus élevée que la moyenne, ses biographes le présentent blond, le teint clair avec des yeux bleus.

Que va-t-il faire. Le décès de sa mère est une épreuve difficile. Va-t-il choisir la carrière des armes, celle d’un chevalier comme l'y destine sa naissance. Bernard n’a d’attrait que pour la vie spirituelle. Il aime aussi la vie intellectuelle. Bernard songe au cloître, il n’est pas attiré par la vie mondaine, il a le désir de consacrer sa vie à Dieu.

Cîteaux, le nouveau monastère situé non loin de Fontaine-lès-Dijon l’attire, cette vie simple et retirée, austère. La pauvreté l’attire. La recherche de Dieu l’attire. Bernard commence à prendre conscience que Dieu l’appelle. Il hésite encore, sa famille essaye de le dissuader. Mais le monastère l’emporte. Cette décision éclaire toute sa vie, une vie sans demi mesure.

Et c’est lui qui convainc sa famille. Ainsi en 1112, il entre à Cîteaux avec son oncle, quatre de ses frères et 25 amis.
Déjà on se rend compte de son charisme, de sa force de conviction. Bossuet écrit dans son Panégyrique : « Vous dirai-je en ce lieu ce que c’est qu’un jeune homme de vingt deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne lui permet rien d’assis ni de modéré. »

A la porte du monastère, l’abbé Etienne Harding interroge : que demandez-vous ? Et Bernard tombant à genoux répond au nom de tous : « La miséricorde et la vôtre ».

Quelques mots sur Cîteaux

Lorsque Bernard entre à Cîteaux, le monastère est très pauvre, en butte à des difficultés de toutes sortes. Cîteaux est un jeune monastère issu d’une réforme qui avait pour but l’observance stricte de la Règle de saint Benoît, dans une austérité plus grande et dans une fidélité plus absolue. C’est contre les coutumes de Cluny que s’élèveront les fondateurs de Cîteaux. Coutumes par ailleurs légitimes, mais les réformateurs de Cîteaux voulaient pratiquer la règle de manière littérale, pure et simple.

Les fondateurs de Cîteaux avaient déjà vécu dans une autre partie de la Bourgogne. Dans la région de Chablis, ils s’étaient groupés en 1075 avec à leur tête l’abbé de Montier la Celle (près de Troyes), Robert de Molesmes. Les débuts furent très difficiles, très peu de choses à manger, peu pour se vêtir. La situation s’améliore quelques années après, des nouvelles recrues affluent. Molesmes devint un monastère comme les autres qui connut rapidement une forme d’indigence spirituelle, une forme de tiédeur. Robert quitte la communauté de Molesmes qu’il avait fondé et dirigé et se retire parmi un groupe d’ermites. Mais Robert appelé par ses frères de Molesmes revient, cela se passe vers les années 1090.
Avec son retour la communauté retrouve sa ferveur. Parmi les moines de Molesmes, un petit groupe avec à leur tête le prieur Albéric souhaite vivre pleinement la Règle de saint Benoît telle qu’elle avait écrite et non pas codifiée et interprétée. Toute la règle, rien que la règle. Cette réforme, ce retour à la lettre et à l’esprit de la Règle de saint Benoît, Robert essaya de l’introduire à nouveau à Molesmes. Mais les moines n’en voulurent point.
Ainsi 20 moines de Molesmes quittèrent le monastère avec Robert à leur tête, et s’installèrent dans une solitude près de Dijon, dans un lieu appelé Cîteaux.

Cîteaux vécu la même dureté que Molesmes : vie pauvre dépourvue du nécessaire. Robert rappelé par ses frères de Molesmes revint avec quelques religieux qui abandonnèrent la réforme cistercienne.

Il s’en fallut de très peu que cette réforme disparaisse si quelques moines n’étaient pas restés.

Albéric devint l’abbé de Cîteaux. Il jeta les bases de la législation cistercienne.
Cîteaux possédait alors quelques terres, une forêt, une vigne. La situation est précaire. Les moines sont très pauvres. Le monastère ne recrute pas beaucoup. Cîteaux effrayait par sa pauvreté, sa rigueur. Albéric mourut en janvier 1108, dix ans après la fondation sans même pressentir l’essor extraordinaire de l’ordre. Il semble que pendant ces dix années, Cîteaux n’ait accueilli aucun postulant.
Etienne Harding succéda à Albéric. Le monastère continue de vivre difficilement, la réforme cistercienne est contestée, discutée, condamné même par certains bénédictins qui traitaient les cisterciens d’être des schismatiques, des prétentieux. Cîteaux à cette époque, en 1112, semble déchoir. La nourriture manque. On a écrit que les moines sortent du monastère pour mendier et survivre. Il en meurt beaucoup. Mais Etienne Harding pressent que toutes ces épreuves sont des signes.

C’est à ce moment là que Bernard et sa petite troupe se présente. Si Bernard entre à Cîteaux c’est parce que le nouveau monastère, qui veut vivre pleinement la Règle, est pauvre, rejeté de tous. Les médisances qui se répandent sur Cîteaux l’attirent, Bernard sait que la calomnie accompagne le serviteur du Christ, que la persécution est une béatitude. Et si les hommes blasphèment, c’est parce que Cîteaux est aimé de Dieu.

Bernard a 21 ans quand il entre à Cîteaux. Novice, il se montre un écolier docile. La rude ascèse de la nouvelle observance lui plait d’emblée. Dans cette école de Charité, il apprend à aimer ses frères, et à aimer Dieu. Il prend le chemin de la vie ascétique. Il lit les Ecritures, les Pères de l’Eglise, il rumine les textes, s’en imprègne. Il travaille aussi manuellement, mais sur ce point il a des difficultés, il n’est pas très habile.
Il est ce moine qu’on voit priant sans cesse, lisant avec passion l’Ecriture et les Pères. Il prend sur son sommeil pour méditer et prier.
Et toute sa vie il restera ce moine appartenant à une communauté de moines, il prie et agit comme eux, il ne s’écarte en rien de l’esprit de la Règle, de la pratique journalière de la Règle.
Voilà le fait majeur de sa vie : Bernard est un moine.

En 1113, il achève son noviciat.
En 1115, à la tête d’un groupe de 12 moines, il est envoyé par Etienne Harding fonder Clairvaux. Il est ordonné prêtre par l’évêque de Châlons sur Marne, Guillaume de Champeaux, qu’il verra ensuite très souvent, un peu comme un confesseur et un maître avec qui il restera ami.
L’abbaye se construit, on trace les limites d’un cimetière, on dresse un autel, quelques cabanes tiennent lieu de bâtiments. Bientôt les murs sortent de terre. La forêt autour est défrichée, la vallée (la claire vallée) est cultivée. La nourriture très frugale est constitué de pain d’orge et de mil.
A cette époque Bernard tombe malade, il habite hors du monastère dans une cabane.

Il compte parmi un bâtisseur de l’ordre. Avec les abbés des premières fondations : la Ferté, Pontigny, Morimond, il rédige la Charte de Charité avec son chapitre annuel qui assure l’unité d’un commun esprit.

Pendant toute sa vie, Bernard n’aura de cesse de participer à l’organisation et à l’expansion de l’ordre cistercien. Clairvaux à peine fondée, exerce une attirance immense.
A sa mort Bernard aura reçu 848 moines à Clairvaux et fondé comme filiale 68 abbayes sans compter les essaims de ces monastères. En 1153, 160 filles relèvent de Clairvaux.
A la fin de sa vie, le monastère comptera 700 moines.


Le moine, l’abbé

L’amour fraternel

Il est abbé. Pour lui la hauteur de la place qu’il occupe n’est qu’une raison d’exiger plus de soi-même. Il faut lire dans ses sermons le portrait qu’il trace de l’abbé : cette pureté de cœur cette intention toujours droite, cette charité forte, cette volonté de donner l’exemple.
Il est avec ses fils de Clairvaux d’une extrême sensibilité mais aussi d’une très grande exigence. Il parle avec véhémence de langage, il parle avec une telle foi, un tel désir d’arracher à l’inertie que les moines qui le comprennent, le suivent avec ardeur et l’aiment. Car sa réputation loin d’écarter les âmes, les attiraient en masse.
La vraie difficulté est de saisir le point exact où l’excès commence et où la rigueur ne peut que tourner à l’échec. Quelques années après, avec l’aide de Guillaume de Champeaux, il trouve l’équilibre entre l’ascèse nécessaire et les exigences de la nature humaine, telle que la Charte de Charité le fixera.

Bernard est un homme absolu. Totalement spirituel, uniquement spirituel, par impossibilité d’être autre chose. Il n’admet pas de compromis avec Dieu et le siècle. Il place comme un absolu la fidélité à Dieu. (Tout cela transparaît bien dans ses lettres).
Homme accompli, il fut un étrange mélange de douceur et de passion, de tendresse et d’ardeur, un violent sensible, et ses contradictions qui toutes se résolvent en Dieu, donnent un charisme extraordinaire.

Ses moines de Clairvaux lui sont « plus chers que ses propres entrailles » Souvent il est obligé de voyager, de quitter le monastère, de quitter ses fils, il écrit alors à ses frères avec tendresse et bonté : « Jugez de la peine que je ressens par celle que vous éprouvez vous-même. Si mon absence vous est dure, personne ne saurait douter qu’elle est encore plus dure pour moi ... Car la part n’est pas égale entre nous, elle n’entraîne pas le même dommage, car vous, vous n’êtes privés que de moi seul, tandis que moi je suis séparé de tout l’ensemble de votre communauté. »

Bernard est un homme d’une très grande sensibilité. Chaque départ, chaque voyage est une souffrance, le fait de quitter son monastère, d’être loin de ses frères - et souvent il est obligé de partir, - à chaque fois c’est la même souffrance. Ainsi il écrit lors d’un voyage en Italie : « Si je me trompe, c’est pour la troisième fois qu’on m’arrache les entrailles en m’éloignant de vous ; après vous avoir enfantés dans l’Evangile, j’ai été contraint de vous sevrer avant le temps ; il ne m’a été donné ni de vous allaiter, ni de vous élever, j’ai dû laisser là mes propres affaires pour soigner celles des autres, être enlevé aux miens, afin d’être livré aux autres. »

Chaque voyage le fait souffrir. « Je souffre d’être obligé de vivre loin de vous, écrit-il encore, Je suis affligé d’être obligé de m’adonner à des affaires qui troublent beaucoup la paix que j’aime et qui ne s’accordent peut-être guère avec mes occupations habituelles » « Ayons donc bon courage, puisque nous avons Dieu avec nous ; en lui je vous suis présent, malgré les espaces de terre qui paraissent nous séparer… » Et encore : « Mon âme sera triste jusqu’à mon retour parmi vous et ne veut être consolée qu’auprès de vous. N’êtes vous pas mon unique consolation ici bas, au milieu de tant d’épreuves qui s’ajoutent à mon exil. En quelque lieu que j’aille, votre souvenir ne quitte pas mon esprit. »
Même loin, Bernard est avec ses frères par la pensée, la prière. « Soyez sûrs que je suis tout près de vous, car comment pourrais-je être éloigné de ceux avec lesquels je ne fais qu’un cœur et qu’une âme, »
Il considère qu’il a des enfants à allaiter, ainsi l’amour fraternel devient aussi une manière d’amour filial, d’amour du Père pour le fils qui n’est pas sans nous rapprocher de l’amour de Dieu. Il écrit au Pape Innocent II qui l’appelle à Rome : Je vous rappellerai, ce que d’ailleurs vous savez, je vous rappellerai que j’ai des petits enfants qu’il me faut allaiter… »
Rappelons aussi que la lactation, notamment lorsque Marie donne le sein à l’enfant Jésus est une référence très chère à Bernard, un signe, un acte d’amour pur et absolu. La dévotion mystique de saint Bernard pour la Vierge Marie nous est souvent montrée de cette façon : l’abbé est à genoux, il est représenté ainsi dans une église de Champagne (dans le village de Laine-au-bois), les bras ouverts et le regard fixé sur la Vierge qui découvre son sein pour désaltérer son serviteur, comme une mère le fait pour son enfant.
L’amour de la mère de Jésus, celle qu’il appela Notre Dame, tient une place de premier plan dans la pensée mystique de saint Bernard.
Une tradition veut qu’en écoutant chanter par ses frères le Salve Regina il n’ait pu résister au torrent d’amour qui gonflait en lui et se soit écrié : « O clemens, o dulcis, o pia, » mots que la prière aurait inclus ensuite en mémoire de lui.
La piété mariale du moyen-age est inséparable de saint Bernard. C’est lui qui interprète le rôle de médiatrice de Marie : « Voulez-vous un avocat près de Jésus : recourez à Marie. Je le dis sans hésitation : Marie sera exaucée à cause de la considération qui lui est due. Le fils exaucera sa Mère et le Père son Fils. Voici l’échelle des pécheurs : une absolue confiance. Voici sur quoi mon espérance est fondée. »

Les multiples conversions

Bernard n’a de cesse de convertir, de ramener dans ses filets de jeunes recrues, de les mener jusqu’aux portes du monastère. Il encourage, il exhorte les jeunes gens à entrer et à persévérer dans la vie religieuse, à quitter leurs vies mondaines, leurs familles « Vous dirai-je d’allier en même temps Dieu et le monde ?… On ne peut servir deux maîtres à la fois. »
Si Bernard encourage les jeunes gens à laisser leurs familles, il comprend la tristesse de leurs parents et essaie d’adoucir les peines. Ainsi il écrit à la famille d’un jeune novice (Geoffroy) : « Si vous aimez votre fils, vous serez heureux de voir qu’il prend, en se donnant à Dieu, la voie qui doit le ramener à son Père, et à quel Père ! Vous ne le perdrez pas pour cela, seulement en agissant comme il le doit, il vous donne pour enfants tous ceux qui l’acceptent pour frère, soit à Clairvaux, soit dans une des maisons qui en dépendent…Croyez moi, votre cher Geoffroy est entré dans la voie du bonheur et non pas celle de la tristesse. Je remplacerai auprès de lui son père et sa mère, son frère et sa sœur ; je tâcherai de rendre droits devant lui les sentiers tortueux et d'aplanir sous ses pas les chemins raboteux ; je le conduirai avec tant d’égards et de ménagements que son âme fera des progrès dans la vertu sans que son corps succombe sous le poids des macérations. En un mot il trouvera beaucoup de charme et de douceur dans le service de Dieu » (lettre 60).

Il encourage les novices, les porte lorsqu’ils ont des difficultés, les console. « Que votre jeunesse ne se laisse pas décourager par l’austérité de la règle », écrit-il à un novice nommé Hugues. Au maître Henry Murdach qui ne se décidait pas à quitter l’enseignement, il écrit une longue lettre pour le convaincre, il termine ainsi : « Que je serai heureux de vous voir enfin avec moi, à l’école du Christ, et de soutenir dans mes mains le vase purifié de votre cœur pour qu’il le remplisse de l’onction de sa grâce. Rapportez vous en à mon expérience. On apprend plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs , vous verrez par vous même qu’on peut tirer du miel des pierres et de l’huile des rochers les plus durs. ».

En permanence il aide ses frères, les conjure de rester dans la voie où ils sont entrés, de conserver la Règle dans toute sa pureté afin qu’elle les garde à son tour et « d’avoir les uns pour les autres, mais particulièrement pour leur abbé, cette humble charité qui est le nœud de la perfection. »

On sent bien l’enseignement de Bernard à travers nombre de ses lettres : fidélité, humilité, obéissance, persévérance, vie simple, travail, prière, méditation.
Il attendrit les cœurs. Il parle avec franchise, il ouvre toujours son cœur. Parfois et selon son correspondant, son interlocuteur, il peut parler avec dureté, et s’il adapte son discours, c’est pour être écouté, pour convaincre. Il se considère un peu comme celui qui plante et qui arrose, mais il s’efface toujours devant celui qui fait croître, grandir : « C’est devant lui que vous devez vous abaisser en toute humilité. Pour moi je m’offre à vous servir comme étant son serviteur au même titre que vous, comme le compagnon de votre voyage et votre cohéritier dans la même patrie. » (lettre 146)

Peu à peu grâce à cet enseignement, grâce à sa force de persuasion, il obtient sans le vouloir une certaine renommée, il commence à être sollicité par d’autres abbés, d’autres personnes de l’Eglise. On fait appel à lui pour écrire des textes, des lettres, pour conseiller des supérieurs, des religieux d’autres monastères, auprès de qui il sait être un ami. Dans ses lettres, il développe beaucoup ce thème de l’amitié, cette amitié spirituelle qu’un même esprit anime et que l’amour unit.
Par exemple Bernard écrit à un religieux : « Votre lettre est courte, la mienne le sera aussi. A quoi bon tant de vaines et fugitives paroles quand il s’agit d’amitié sincère et éternelle comme la nôtre ? Vous aurez beau multiplier les citations et varier vos paroles et vos écrits pour me convaincre de votre amour, je sens que vous demeurez toujours au dessous de la réalité…Au moment où votre lettre m’a été remise, vous étiez présent pour mon cœur…C’est pour nos messagers une fatigue de nous porter nos lettres, mais le cœur n’éprouve ni peine ni fatigue à aimer…Aimons nous mutuellement, c’est le moyen de nous être utiles l’un à l’autre, car nous nous reposons dans le cœur que nous aimons, comme ceux qui nous aiment se reposent dans le nôtre. » (lettre 150)
Ses amitiés vont vers Guillaume de Champeaux, Guillaume de saint Thierry qu’il soigne lorsqu’il est malade, avec qui il va correspondre pendant des années, vers le comte de Champagne qui l’aide, vers ses frères bien sûr.

Bernard écrit des centaines de lettres, lettres dont le style est magnifique et dont certaines peuvent être considérées comme des traités, des textes de référence pour l’Eglise.

Mais Bernard est aussi un homme d’action, il est un réformateur de l’Eglise. Il joue ce rôle auprès de tous les dignitaires de la chrétienté quel que soit leur rang. Il sait parler aux évêques qui ont des mœurs, des pratiques, des positions ou des conduites critiquables, et il faut dire qu’à cette époque ils sont nombreux au sein de l’Eglise.
Cela Bernard ne peut pas le supporter. Il écrit au Pape pour confondre ces hommes. Il n’a pas peur de dire la vérité.
Rome d’ailleurs commence à s’inquiéter de l’extrême activité de Bernard. Haimeric le chancelier du Pape lui fera savoir. Il répond alors : « Le pauvre et l’indigent ne pourront-ils dire la vérité sans s’exposer à la haine, …dois-je me plaindre ou me glorifier de m’être fait des ennemis pour avoir dit la vérité, que dis-je ? pour avoir fait une bonne œuvre et accompli un devoir ? C’est ce que je laisse à décider aux Cardinaux». «Ne peut-on me trouver de vrais défauts sans me reprocher une bonne action comme un mal ?…Pour moi, je ne suis pas plus sensible à d’injustes reproches qu’à des louanges imméritées…» (lettre 48 au Chancelier Haimeric)

Quelle est cette activité réformatrice de Bernard ?

Son influence sur son temps est immense. C’est en soi un fait considérable que la froide cellule d’un moine ait pu devenir le centre même de l’occident
On pense à la phrase du Seigneur « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que souhaitai-je sinon qu’il brûle. »
Pour une conscience chrétienne exigeante, il n’est pas de pire souffrance que de voir la flamme du Christ brûler si chétive, et charbonner ce qui devrait-être un brasier d’amour. « Les affaires de Dieu sont les miennes, s’est-il écrié un jour, rien de ce qui le regarde ne m’est étranger. » Cette église dont il est le fils, il la veut totalement fidèle, Epouse mystique, à son époux divin.
Aussi quand les affaires de Dieu sont en danger, il se dresse, il ne ménage rien ni personne, ni sa peine, il n’a cure d’aucun intérêt.
Son activité réformatrice s’étend sur toute l’Eglise : clercs et laïcs, clergé séculier et ordre religieux, dignitaires et ministres de l’Eglise. Cette activité s’étend aussi sur ceux qui ont du pouvoir : rois et princes. Il s’attaque aux mœurs de son époque (dans ses sermons et ses lettres et dans quelques traités) Il est parfois sévère, il est passionné, il peut même être exagéré, excessif. Tout son tempérament transparaît dans cette activité.
Il attaque l’ambition, la recherche du pouvoir, l’argent, la richesse, l’ostentation, la simonie. Il peut être celui par qui le scandale arrive.
Mais son amour de la vérité l’emporte avec son style enflammé qui lui est propre, les jeux de mots qu’il aime, l’amour du bien écrire : « O ambition toujours sans bornes, combien dans le clergé de tout âge, de tout ordre, doctes ou ignorants, se précipitent vers les cures ecclésiastiques comme si, quand ils obtiennent une cure, ils n’avaient plus cure de rien »

Evêques, prêtres, même le Pape : tous sont passés au crible sans ménagement : insolence du clergé, négligence des évêques, qui sont causes de troubles et de désordres, opulence, richesse de certains prélats qui sont un scandale devant la pauvreté des hommes : « Quand le clergé s’enrichit du travail d’autrui et pompe le suc de la terre sans qu’il lui en coûte la moindre peine, il se corrompt. L’âme du clergé nourrit dans la mollesse, étrangère au frein de la discipline, se remplit de souillures de toutes sortes »
Dans une autre lettre il écrit à propos des évêques : « Distinguez-vous par vos œuvres et non par vos broderies et fourrures. Vous croyez me fermer la bouche en disant qu’un moine n’a pas à juger les évêques. Plaise à Dieu que vous me fermiez aussi les yeux. Mais même quand je me tairais, ils parleraient, tous ceux qui sont pauvres, tous ceux qui sont nus, tous ceux qui sont faméliques ; ils se lèveraient pour crier –C’est notre vie qui assume votre luxe ! Vos vanités volent notre nécessaire. »

Un autre moment il écrit : « J’aurai beau m’enfermer dans le silence et la retraite ; l’Eglise entière n’en murmurerait pas moins contre la cour de Rome, tant qu’elle continuera dans ses errements actuels… » A qui est envoyé cet avertissement ? Au Pape lui-même.

Bernard s’adresse directement au Pape Eugène III, l’ancien moine de Clairvaux qui s’occupait humblement du chauffoir, il lui parle avec toute son affection, mais avec vigueur. Notamment dans son fameux traité De la Considération, œuvre suprême, vraie charte de la papauté : « Vous avez été placé à la tête du troupeau du Christ pour le servir et non pour régner sur lui. Et j’ajoute : il n’y a ni fer ni poison que je redoute pour vous autant que l’orgueil de la domination. » De fait Eugène III suivra ces préceptes et mènera dans la gloire pontificale, l’austère existence d’un moine de Cîteaux, « n’estimant pas plus l’argent qu’un brin de paille ».

Ton de prophète…le plus étonnant c’est qu’on l’écoute, qu’on accepte de l’écouter. On fait même appel à lui, à son jugement, à son conseil.
Ainsi ce simple moine, abbé d’un monastère situé aux confins de la Champagne, devint la conscience du clergé, la conscience de son époque.

Le rôle de Saint Bernard va s’affirmer à propos du schisme d’Anaclet en 1130 qui sépara la chrétienté en deux parties : les partisans d’Innocent et ceux d’Anaclet. Deux Papes pour une Eglise, dont un, Anaclet, semble avoir été élu de manière un peu plus illégale que l’autre.
Il s’agit en fait d’une affaire de pouvoir entre deux factions rivales de Rome. Bernard qui prend position pour Innocent parce que son élection semble avoir été effectuée dans les formes, va passer 8 années de sa vie à rallier les princes de l’Europe pour remettre Innocent sur le siège de Rome. Il parcourt l’Europe. Il est à ce moment là au cœur des enjeux de l’Eglise. Finalement le schisme d’Anaclet se termine en 1138 par la mort de ce dernier.

Bernard compte alors parmi les hommes les plus importants de l’Eglise, son influence s’étend partout, on dit qu’il est l’arbitre de l’Europe, le conseiller des rois, le faiseur de Pape. Il voyage sans cesse, ne ménage pas sa peine.
C’est aussi dans la seconde croisade qu’il va exercer son autorité en tant qu’arbitre de l’Europe.

Saint Bernard se sent responsable de l’Eglise, d’une Eglise aux prises avec le siècle, il s’occupe des Etats, des accords entre les rois, il est devant les représentants du pouvoir où il défend les intérêts de l’Eglise, il lutte contre les multiples hérésies, les intellectuels de l’époque, notamment Abélard dont il fait condamner les ouvrages. (A Sens on le condamna sans l’entendre).


Bernard et l’art cistercien

Sa foi, Bernard la transpose dans l’art. Un peu comme il sait le faire dans l’architecture de ses textes, la beauté harmonieuse de sa phrase, le choix de ses mots.
L’attitude de Bernard en face de l’art, la pensée artistique de Bernard, ne se comprend qu’en fonction de sa spiritualité profonde.

Le faste est banni, les raffinements de Cluny également. A cette époque Cluny domine la chrétienté occidentale. Ses moines bâtisseurs sont au travail partout. Leur tradition admet que la beauté encourage à la prière et loue Dieu dans ses formes. Là où les clunisiens construisent, l’ornementation se fait riche, sinon luxueuse, compliquée dans ses formes, parfois surchargée, d’or, de pierres précieuses, de formes fantastiques et inutiles.
C’est contre ce luxe, cette complication, cette surcharge que Bernard s’élève, notamment dans son traité l’Apologie.
Bernard dépouille l’art roman, comme le moine se dépouille et devient pauvre dans son monatère. Il lui paraît inadmissible que des hommes qui ont renoncé à l’éclat du monde, qui ont sacrifié tout ce qui peut charmer les sens soient entourés de splendeurs qui ne peuvent être que des tentations. Il condamne la hauteur immense des églises, l’inutile ampleur de leur nef, la richesse des matériaux, les peintures qui attirent les regards.

Attitude d’ascèse spirituelle transposée sur le plan esthétique. Grave beauté des formes, élégance dépouillée qui atteignent au sublime seront les principes esthétiques défendus par Bernard.

Une discipline et un ascétisme suave et parfait président à la construction des abbayes, à l’élévation des murs nus des églises que seule la prière doit décorer.
Pourtant cette ascèse est sans dureté, à l’image de Bernard, elle est douce et tendre et engendre chez les moines une « ivresse sobre ».
Architecture tournée vers l’intérieur de l’homme, car la véritable beauté est intérieure. Tout pousse à l’intériorité, au développement de la vie intérieure.
Nudité et pureté des lignes qui doivent révéler le mystère.
Le pèlerin qui pénètre dans l’abbaye cistercienne se trouve transporté au sein d’un secret qu’il doit pénétrer avec son âme.
L’église est l’expression de cette pensée, il n’y a plus de complication dans les décors, plus d’énigmes qui ornent les chapiteaux, de feuillages compliqués, de monstres divers faits pour apeurer, éloigner du ciel, de vitraux aux couleurs parfois criardes, mais l’âme trouve partout une lecture facile, car la pierre seule et nue est éclairée par la pureté de sa forme.
La lumière traverse des vitraux incolores, rien ne vient surcharger et amoindrir cette lumière qui descend du ciel. Quelque chose de fluide domine le bâtiment, de fluide, de cohérent où aucun obstacle n’est mis.
Le moine en est modelé.
La pierre est belle dans sa simplicité, dans sa pureté : tout cela créé un climat favorable à la prière, au recueillement. Rien ne vient détourner le moine, son imagination n’est pas excitée.

Pas ou peu d’images : « une beauté qui prend sa source dans la déformation, écrit Bernard dans l’Apologie.
Il rejette le luxe, l’ostentation, comme on pouvait le rencontrer à Cluny. S’adressant directement au clunisiens, il écrit : « Dites moi pauvres - si toutefois vous êtes de vrais pauvres - que fait l’or dans vos sanctuaires ? Quand les yeux se sont ouverts d’admiration pour contempler les reliques des saints enchâssés dans l’or, les bourses s’ouvrent à leur tour pour laisser couler l’or. On expose la statue d’un saint ou d’une sainte et on la croit d’autant plus sainte qu’elle est chargée de couleur…O vanité plus insensée que vaine ! Les murs de l’Eglise sont étincelants de richesses et les pauvres sont dans le dénuement ; ses pierres sont couleur de dorure et ses enfants sont privés de vêtements ; on fait servir le bien des pauvres à des embellissements qui charment les regards des riches. »

Sans pouvoir présenter la théologie mystique de saint Bernard, j’aimerai terminer cet exposé très incomplet en vous parlant de la conception de la vie monastique que Bernard a développée.

Bernard est avant tout un moine. La plupart de ses écrits s’adressent à des moines.
Bernard a élaboré sa pensée à Clairvaux, dès les premières années de sa vie monastique et jusqu’à la fin de sa vie terrestre.
Sa pensée est issue de son expérience monastique, de son existence. Ce n’est pas un théoricien, un dialecticien. Encore moins un philosophe. Mais il nous indique un itinéraire de vie intérieure.
Le monastère est considéré comme une école dans laquelle les moines apprennent à aimer Dieu.

La charité est la matière de l’enseignement délivré dans le monastère. Mais avant d’être formé, ou pendant leur formation, les moines s’adonnent à d’autres disciplines : fidélité à la Règle, qui selon saint Benoît est un début, comme cela est écrit dans son chapitre 73.
Le moine s’adonne à la pauvreté, l’austérité, à l’obéissance, l’humilité et au rejet de sa volonté propre.

Bernard présente cette école comme l’école du Christ et de l’Esprit Saint.
Il compare aussi le monastère à un étang où les moines, semblables à des poissons, se trouvent conservés et comme enfermés afin d’être pris à tout instant pour la table spirituelle de Dieu. (Sermon I)
La vie monastique exige d’abord la conversion, c’est à dire le retournement vers Dieu qui se fait au fond de soi-même.
La première tâche du moine est de mortifier ses sens afin de les subordonner à l’intelligence et à la raison. Bernard dit à ses novices : « Vous qui entrez ici, laissez à la porte le corps que vous avez apporté du siècle, la chair ne sert de rien » Le moine doit libérer son esprit par l’ascèse de sa sensibilité. Il devient peu à peu un spirituel.
Par spirituel, Bernard entend « l’homme qui use du monde comme s’il n’en usait pas, qui cherche Dieu dans la simplicité de son âme. »
Cette vie monastique est essentiellement propice à la vie spirituelle non seulement parce qu’elle place l’homme à l’écart du temporel et de l’accidentel, mais elle permet à l’homme de vaquer uniquement à Dieu, de pouvoir devenir un familier de Dieu.

Le moine apprend à se recueillir. Ce recueillement il ne l’acquiert point par un effort de discipline, mais en suivant une exigence de sa nature. L’âme qui était dispersée, à la merci de tout ce qu’elle pouvait rencontrer, devient unifiée et présente à elle-même. Ce recueillement fait recouvrer au moine sa spontanéité native qui entraîne l’âme dans un silence.

Pour entendre, il faut écouter. Dans le monastère le moine apprend à écouter. Le moine s’exerce au silence. Il imite ainsi la muette enfance du Christ. Il apprend à écouter ses supérieurs, mais aussi à écouter la voix de Dieu. Le silence entraîne l’âme dans un colloque avec Dieu, puis dans un silence devant Dieu.

Ce silence entraîne également la solitude du moine. C’est uniquement dans la solitude que l’homme pourra être ravi en esprit. Ainsi l’homme peut être seul quand il est avec plusieurs, et être avec autrui quand il est seul. « Demeurez seul, écrit il dans un sermon sur le Cantique, afin de vous garder pour celui-là seul que vous vous êtes choisi entre tous les autres. Mettez vous dans une retraite non de corps, mais d’esprit, d’intention, de dévotion, d’une manière tout intérieure, car Jésus Christ qui est esprit, demande non la solitude du corps, mais la solitude de l’esprit. » (Sermon sur le Cantique)

Le moine vit en communauté, mais il ne s’y dissout pas. Celle-ci l’empêche d’être isolé, elle favorise son épanouissement en raison du climat qu’elle crée, des exemples qu’elle donne. Mais la personnalité du moine est fonction de son intime solitude. Cette solitude est la condition essentielle de son bonheur, puisqu’elle lui permet de communier avec Dieu, avec les hommes et avec lui-même.

Ainsi le moine commence à se purifier, il est moins atteint par les conflits extérieurs. Les luttes, il les livre à l’intérieur de lui-même.
Le meilleur moyen de lutter, d’éviter les pièges est de recourir à l’obéissance et à la stabilité. L’obéissance est la meilleure sauvegarde du moine. Cette obéissance correspond à l’état de disciple qui écoute la parole de son maître, elle est une imitation du Christ obéissant jusqu’à la mort. Le moine doit obéir volontairement, simplement, promptement, virilement, humblement, avec persévérance.

Bernard le sait, la vie religieuse n’est pas facile. Il avoue que ses débuts peuvent être pénibles, c’est aussi une vie de combat « Mais vous mes frères, quel est votre combat. Tous les jours, le démon parlant à votre cœur répète ces mots : déchirez votre ordre, murmurez, plaignez vous, n’ayez point de zèle. » Il y a aussi pour le moine cet ennui obscur, cette tristesse, ce sentiment d’être clos que les mystiques appellent l’acedia.
Tout cela peut apparaître comme au dessus de ses forces, cependant pour Bernard, plus le joug du Seigneur s’accroît, plus il est facile à porter. « Il en est ainsi de la discipline du Christ, elle porte plus qu’on ne la porte, écrit Bernard. « (Sermon 17)

Le moine demeure accessible à la chute, au découragement, mais l’important pour lui est de rester fidèle en dépit des angoisses qu’il traverse. « Lorsque vous vous sentez tomber dans l’engourdissement, la tiédeur ou l’ennui, n’entrez pas pour cela en défiance, dit Bernard à ses moines. Ne quittez pas vos exercices spirituels, mais cherchez la main de celui qui peut vous assister et conjurez, à la façon de l’Epouse, celui qui peut vous tirer après lui. Réveillés par la grâce, vous pourez courir dans la voie des commandements de Dieu. » (Sermon sur le Cantique)

Le combat le plus intime et le plus durable que le moine doit livrer est celui qu’il exerce à l’égard de sa volonté propre, et du conseil propre. La volonté propre s’oppose à la charité, et le conseil propre s’attaque au libre arbitre.
La volonté de l’homme devrait être soumise à celle de Dieu, en devenant propre elle s’écarte de Dieu. Elle veut faire propriété de ce qui appartient à Dieu. Bernard revient souvent sur ce thème de la volonté propre et sur ses méfaits : C’est l’enfer ; que la volonté propre cesse, il n’y a plus d’enfer.
La volonté propre se dégrade en cupidité. Le premier devoir de celui qui veut servir Dieu est de renoncer à sa volonté propre. Ainsi il parvient à la charité qui est une volonté commune impliquant le partage. La volonté commune n’est autre que celle de l’homme jointe à celle de Dieu. Pour se débarrasser de cette volonté propre, Bernard recommande l’obéissance et l’humilité. Il recommande d’imiter le Christ qui est venu pour faire la volonté de son Père.

A l’humilité doit se joindre la prière constante, ardente et simple. Cette prière arrive jusqu’à Dieu comme «une flèche qu’on décoche ».

Peu à peu le moine parvient à la contemplation, mais auparavant il doit purifier son œil intérieur, se libérer des péchés, car c’est par l’œil intérieur qu’il pourra voir la plus pure des lumières et contempler l’abîme des secrets de Dieu.
Cet aboutissement suppose recueillement, pureté issue de longues purifications par l’ascèse, il exige prière, possession des vertus morales, dons du Saint Esprit.

Cette contemplation est l’essentiel de la vie monastique. Toutes les pratiques du moine y mènent, tout est à son service et n’a d’autre but que de libérer l’âme afin de la mettre en perpétuelle disponibilité à l’égard de la contemplation. C’est la contemplation qui légitime toute l’ascèse du moine.

Cîteaux est le maître par excellence de la doctrine de l’amour qui conduit à la contemplation.
Bernard apprend à ses moines l’art d’aimer Dieu.
L’école de charité de Cîteaux est une école de la contemplation qui se conjugue à l’action.

Cette théologie éminemment spirituelle est unifiée. Pas de distinction entre la vie active et la vie contemplative. Quand l’âme soupire après le repos de la contemplation, on lui impose le travail de la prédication, quand elle a soif de la présence de l’Epoux, on la charge de nourrir les âmes. L’action et la contemplation demeurent ensemble.
La vie monastique a pour fin l’union à Dieu.
Selon Bernard, la vie monastique fait recouvrer à l’homme son propre visage.

François Baudin

 

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Les traités

Des degrés de l’humilité et de l’orgueil : 1120, à la demande de Geoffroy de la Roche, abbé de Fontenay
L’Apologie : 1124, (de l’ordre cistercien face aux critiques des moines de Cluny)
De l’amour de Dieu : 1126, que le cardinal Haimeric avait sollicité
Des mœurs et des devoirs des évêques : 1127, adressé à l’archevêque de Sens.
De la grâce et du libre arbitre : 1128, écrit à la demande de Guillaume de saint Thierry
Eloge de la milice nouvelle : 1129, écrit pour encourager le développement des templiers
Du baptême : 1138, écrit à la demande de Hugues de Saint Victor.
De la conversion des clercs : 1140, discours de saint Bernard aux clercs étudiants de Paris
De l’obligation et de la dispense : 1142, exposé de droit ecclésiastique adressé aux moines de saint Pierre de Chartres.
Vie de Saint Malachie : 1150, adressé à l’abbé Congar d’Inislougagh.
De la considération : 1152, adressé au Pape Eugène III


Les Sermons

Sermons sur le Cantique des Cantiques (commentaires :) 1135-1153.
Sermons du temps suivant le cycle liturgique : 125 sermons
Sermons sur le psaume 90 Qui habitat : 1139 (17 sermons)
Sermons pour la fête des Saints
Sermons sur la dédicace des Eglises
Sermons divers

Les lettres.

500 lettres ont été conservées.

 

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