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DE L’AMOUR DE DIEU
L’amour de Dieu De
toutes les questions qui se posent sur les rapports de l’homme à
Dieu, celle de l’amour est « la plus douce à étudier
», écrit Bernard. Ajoutons que le fait de méditer
puis d’écrire sur cette question a pour effet d’augmenter
encore cet amour. Quelle est la raison d’aimer Dieu et comment faut-il l’aimer ? telle est bien la question, celle que les théologiens et aussi les âmes en quête de Dieu se posent en permanence. Bernard répond non sans jouer sur les mots comme il aime le faire pour saisir son lecteur : « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu. La mesure de l’aimer, c’est de l’aimer sans mesure ». La raison c’est Dieu lui-même
Cette première réflexion sur la raison d’aimer Dieu
fait surgir deux autres questions : Dieu mérite-t-il d’être
aimé pour lui même ou convient-il de l’aimer pour notre
avantage ? » Saint Bernard répond à cette double question
: « La raison pour laquelle nous devons aimer Dieu, c’est
de l’aimer pour lui-même ». Les preuves de cet amour de Dieu, nous les avons tous les jours : notre existence, notre vie corporelle, notre âme, les vertus, notre dignité humaine. Dieu est la source de tous les bienfaits. Si l’homme réfléchit en lui-même sur sa condition : quel est-il, qu’est-ce que l’homme, ill ne peut être rien par lui-même, mais il est par Dieu qui a tout donné. Il y a comme une obligation de justice à aimer Dieu, même pour un non chrétien : « Au dedans de lui, une justice innée et qui n’est pas ignorée de la raison lui crie d’aimer, de tout son être, celui dont il n’ignore pas qu’il lui doit tout » chapitre 11, 6. Voilà
le principe. Mais saint Bernard avoue qu’en fait pour l’infidèle
(et nous pouvons ajouter également pour nous qui sommes chrétiens),
pour le non croyant qui a sa raison enténébrée par
sa volonté propre, son orgueil, cette conscience claire qu’il
a d’être redevable à Dieu pour les bienfaits qu’il
donne, pour la vie qu’il donne, n’est pas une chose facile
à envisager. Pour
ceux qui ont la foi, Bernard énumère les motifs qui aboutissent
à intensifier l’amour. Au yeux du croyant, la foi présente
dans le Christ la preuve de tout l’amour divin : la vie et les oeuvres
de Dieu incarné, sa Passion, sa croix, sa résurrection,
tout manifeste la miséricorde, l’amour et la puissance divine.
Tous ces motifs sont comme des aiguillons d’amour, écrit
Bernard, chapitre III,7, des aiguillons qui nous poussent à aimer
Dieu. Ainsi si Dieu est le souverain bien, cette excellence va conditionner notre façon d’aimer (mille fois c’est encore insuffisant avait écrit Bernard : la mesure sera toujours insuffisante) : La mesure de l’aimer est de l’aimer sans mesure. Cette formule est devenue célèbre. Elle avait déjà été utilisée par Saint Augustin. Elle a été ensuite reprise plusieurs fois. « Je t’aime Seigneur, ma force, mon roc, ma forteresse, Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite, dit le psaume 17 ». Aimer sans mesure c’est aimer de toutes ses forces, de tout son être, de toute son âme. Puisque l’amour qui tend vers Dieu, tend vers l’infini, « je vous le demande, écrit Bernard, quel terme et quelle mesure pourrait avoir notre amour ? (Chapitre VI, 16). Puisque Dieu aime sans mesure, comment, en retour pourrions-nous l’aimer avec mesure. » Est-ce
possible d’aimer ainsi sans mesure, nous qui vivons justement dans
la mesure, dans un monde fini et par définition mesurable, dans
un monde relatif où tout se mesure, s’échange, où
rien n’est gratuit. Bossuet dont j’ai relu les sermons dernièrement
écrit dans le Sermon sur la Mort : « Voici la belle méditation
dont David s’entretenait sur le trône et au milieu de sa cour
: O éternel roi des siècles ! vous êtes toujours en
vous-même ; votre être éternellement permanent ni ne
s’écoule, ni ne se change, ni ne se mesure ; et voici que
vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n’est rien
devant vous. Non, ma substance n’est rien devant vous, répète
l’auteur du sermon, et tout l’être qui se mesure n’est
rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu’on est venu
à ce terme, un dernier point détruit tout comme s’il
n’avait jamais été. Qu’est-ce que cent ans,
qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface.
»
Au début de son traité Bernard posait la question : Dieu
mérite-t-il d’être aimé pour lui-même,
ou devons nous l’aimer pour notre avantage ? Ainsi
Bernard reconnaît qu’il est heureux de voir son amour récompensé.
: « Ce n’est pas sans récompense que Dieu est aimé,
bien qu’il doive être aimé sans considération
de récompense. La vraie charité n’est pas sans salaire,
mais elle n’est pas mercenaire, elle ne cherche pas ses intérêts.
» C’est à dire que ce n’est pas un contrat, donnant
/donnant, on ne fait pas de pacte. Car Bernard, qui donne alors une définition
très moderne de l’amour, écrit : « le véritable
amour trouve son contentement en lui-même, sa récompense
est dans l’objet aimé, car tout ce qu’on peut aimer,
si on ne l’aime qu’en vue d’un autre, c’est véritablement
cet autre qu’on aime et non pas celui par lequel on veut l’atteindre.
» Chapitre VII, 17. Saint Bernard distingue donc plusieurs degrés de l’amour qui part d’un amour qualifié de mercenaire. Puis par degrés progressifs, l’amour s’élève de plus en plus vers le désintéressement. C’est à dire vers un amour libéré qui n’a pas d’autres mobiles que le bien de l’être aimé.
Les degrés de l’amour Le
premier de degré est l’amour de l’homme pour
lui-même. Amour naturel et charnel par lequel l’homme s’aime
lui-même, pour lui-même. Comme l’apôtre Paul l’avait
écrit dans sa première lettre aux Corinthiens : ce n’est
pas le spirituel mais le naturel qui commence ( saint Paul, I Cor, XV,
46). « Ce n’est pas ce qui est spirituel qui a été
d’abord, c’est ce qui est animal ; ce qui est spirituel vient
ensuite. Le premier homme, tiré de la terre est terrestre ; le
second vient du ciel » Cet
amour pour soi-même est de l’ordre du naturel, de la nécessité,
il vise tout ce qui est nécessaire au maintien et à l’entretien
de la nature, et surtout du corps. L’homme peut en souffrir, il
peut espérer en être délivré dans une autre
vie, mais c’est une faiblesse congénitale dont il ne saurait
être relevé dans la vie présente et qu’il n’a
pas à se reprocher. Cependant n’oublions pas que Bernard avait écrit : « L’amour est une affection naturelle. Or ce qui est naturel…c’est d’aimer avant tout l’auteur de la nature. » C’est à dire Dieu. Apparemment il y a donc une contradiction. Contradiction apparente car c’est en aimant Dieu, que nous aimerons tous ses bienfaits et ce premier bienfait c’est de vivre dans une nature corporelle que nous aimons naturellement. L’amour de Dieu est premier en droit, l’amour charnel est premier en fait : comment revenir, de cet état de fait, à l’état de droit qui devrait exister, c’est toute la question, écrit Etienne Gilson dans son livre la théologie mystique de saint Bernard. Malheureusement cet amour charnel du moi qui est naturel, nécessaire, inné, se pervertit en cupidité. La cupidité est le dérèglement de l’amour charnel : on s’aime, on aime les biens humains, au delà de toutes règles. Le terme de perversion est juste car il s’agit bien d’une perversion de la capacité d’amour ou de désir en l’homme qui se lance à la quête avide et sans frein de la jouissance des biens terrestres. «L’amour charnel sort du lit de la nécessité et s’épand au point de déborder au delà dans les champs de la volupté, écrit Bernard dans son traité. » (chapitre VIII, 23). Dans le chapitre VII, 18 et 19 : Bernard nous décrit cet homme en proie au désir perverti, cet homme jamais satisfait, ( ce qui est bien la situation de l’homme moderne) : « Quoi qu’on ait obtenu, on n’en désire pas moins ce qu’on ne possède pas, et toujours on s’inquiète à rechercher ce qui manque » plus loin : « Si tu veux satisfaire tous tes désirs, c’est à dire si tu veux saisir l’objet qui, une fois capté, ne te laissera plus rien à désirer, pourquoi te mettre à quérir toujours une autre chose ? Tu cours par des chemins détournés et tu mourras, bien avant que tu parviennes, à travers tous ces circuits, à ce que tu souhaites. » Plus loin encore au paragraphe 20 : « Ceux qui veulent atteindre tout ce qu’ils convoitent peinent sur un long chemin et travaillent en vain, car ils ne peuvent parvenir à toucher la fin de leurs désirs. » Bernard appelle cela le cercle des impies, une course folle, l’emprisonnement dans les désirs de biens terrestres qui n’ont pas de fin, car qui peut obtenir l’univers. Par définition le désir en soi ne peut jamais être satisfait, car le propre du désir c’est de désirer ce qu’on n’a pas, puisque dès que l’objet désiré est obtenu, on ne le désire plus. Mais
ce qui est vraiment moderne chez Bernard, c’est qu’il ne remet
pas en cause le désir en lui-même. Ainsi il donne une définition
très moderne du désir : « Il est dans la nature de
l’être raisonnable de désirer ce qui lui semble meilleur
que ce qu’il possède déjà et de ne pas être
satisfait d’une chose lorsque précisément elle manque
de ce qu’on voudrait trouver en elle » Chapitre VII, 18. Ainsi la loi de la cupidité est l’opposé de la loi de charité : la cupidité n’est autre que l’amour qui se répand partout sauf vers sa fin, c’est en quelque sorte le désir de Dieu qui s’ignore. L’élan intérieur de la cupidité est la marque, chez l’homme, de l’excellence de la nature qui ne peut être satisfaite que par la conquête du bien infini. Citons Bernard : « S’il était possible à un homme pendant sa courte vie, d’explorer et d’expérimenter tout le fini des biens multiples de l’univers, il ne tarderait pas, ayant obtenu puis dédaigné tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, à courir enfin vers celui qui seul lui manquait, vers le Dieu de toutes choses » chapitre VII, 19. Mais la vie est courte et dans ce cercle des impies l’homme risque de se perdre. Nous en venons au deuxième degré de l’amour et premier degré de l’amour de Dieu.
Au premier degré de l’amour, l’homme s’aime lui-même,
dans sa nature (la cupidité telle que nous l’avons décrite
étant une corruption, une déviation morbide de cet amour).
Il ne connaît rien d’autre que lui-même à aimer.
Cependant il y a le prochain, son frère, les autres qui comme lui
réclament aussi d’être aimés. Sur ce point nous
sommes tous égaux. C’est le lot d’un très grand nombre de croyants, qui souvent s’éloignent de Dieu, mais reviennent à lui, tant ils sentent qu’ils ont besoin de Lui, de son secours. En fait les deux premiers degrés de l’amour se mêlent le plus souvent, les sentiments se trouvent ensemble chez une même personne. Le troisième degré de l’amour et le second degré de l’amour de Dieu. Le passage d’un amour utilitaire, mercenaire à un amour désintéressé n’est pas véritablement évoqué dans le traité de saint Bernard. Ce passage est une ascèse, il est issu d’un travail intérieur, de multiples méditations, de la lectio divina, de prières. Le monastère est ce lieu d’apprentissage, cette école où on apprend à aimer Dieu. Ce lieu on l’on entre en familiarité avec Dieu. Dieu peu à peu se fait connaître, l’homme fait l’expérience de sa douceur, de sa bonté, et commence à l’aimer pour lui-même. Et pour rejoindre l’expression de Guillaume de saint Thierry, l’homme doit être ce maître dont la fonction est d’enseigner à son prochain l’amour de Dieu qui est en lui, comment on le purifie, comment on le fait croître, comment on le consolide. Tout ce qu’il peut faire est d’instruire les âmes à céder à la charité. Mais cette élévation est aussi une Grâce prévenante et coopérante, cette « infusion » directe de la charité par le Saint Esprit. Lorsque
dans un premier temps l’homme aime Dieu pour soi, c’est à
dire pour les bienfaits qu’il en tire, qu’il espère,
il commence déjà à discerner ce qu’il peut
par lui-même et ce qu’il obtient par la Grâce de Dieu. Voici ce qu’écrit Bernard dans son traité : « O saint et chaste amour, ô douce et suave affection ! O intention pure et dépouillée de la volonté ! d’autant plus pure et plus dépouillée qu’elle n’est mêlée d’aucune volonté propre ; d’autant plus suave et plus douce que ce qu’elle éprouve est tout entier divin ! En arriver à cette affection c’est être déifié. De même qu’une petite goutte d’eau mêlée à beaucoup de vin semble se perdre entièrement, en prenant la saveur et la couleur du vin ; et de même que le fer rougi et incandescent devient semblable au feu, comme s’il avait perdu sa forme première et particulière ; et de même que l’air, rempli de la lumière du soleil, se transforme en la clarté même de cette lumière, à tel point qu’il semble plutôt éclairer qu’être éclairé lui-même. De même il faut nécessairement que, chez les saints, toute affection humaine se fonde d’une certaine manière et se transpose entièrement, si l’on peut ainsi s’exprimer, dans la volonté de Dieu. » Chapitre X, 28. Par la répudiation de sa volonté propre, l’homme recouvre sa ressemblance à Dieu, l’âme retrouve sa vraie nature, elle se conforme à la ressemblance divine dans laquelle elle a été créée. Le quatrième degré
Il est impossible de faire une distinction absolue entre ce troisième
degré et le quatrième degré défini par Bernard.
L’homme tel que décrit plus haut est déjà parvenu
à ce degré de l’amour de Dieu où il s’est
libéré du pesant fardeau de sa volonté propre pour
respirer sous le poids léger de la charité, où l’homme
n’est plus en proie à la crainte servile ni séduit
par la cupidité, mais conduit par l’esprit de liberté
il agit avec le fils. Chapitre XIII, 36. Soulignons
avant de terminer combien sont différents l’amour du fils
et l’amour de l’épouse qui caractérise le quatrième
degré de l’amour. Bernard écrit dans un de ses Sermons sur le Cantique des Cantiques : « Oui, l’amour est une grande chose; mais il a des degrés. L’épouse se place au plus haut degré. En effet, les fils aiment, mais ils pensent à l’héritage ; et dans la crainte qu’ils ont de le perdre, ils ont plus de respect que d’amour. L’amour qui est soutenu par l’espoir d’obtenir quelque autre chose m’est suspect. Il est faible, puisque si cette espérance vient à se perdre, il s’éteint ou diminue…L’amour pur n’est pas mercenaire. Il ne tire pas sa force de l’espérance (…) Un tel amour est celui de l’épouse parce que toute l’épouse est amour. L’amour est la chose de l’épouse et son unique espoir. » (Sermon 83, 5) Cependant
l’amour du Fils pour le Père représente pour saint
Bernard l’amour parfait sur la terre. Instants d’union parfaite que l’homme peut vivre peut-être en de rares instants sur cette terre, un peu comme un avant goût du ciel. Bernard nous en parle dans le chapitre X, 27 de son traité : « Heureux l’homme qui a mérité de parvenir jusqu’au quatrième degré... Cet amour est une montagne et une montagne très élevée, une montagne grasse et fertile. Qui gravira la montagne du Seigneur ? Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai et me reposerai ? La chair, le sang, le vase d’argile, la demeure terrestre, quand donc arrivent-ils à saisir cet amour par lequel l’âme ne s’aime que pour Dieu ? Quand éprouvent-ils ce genre d’affection, où l’esprit enivré de Dieu s’oublie et, devenant pour lui-même comme un vase perdu, s’en remet tout entier à Dieu, adhère à lui au point de ne plus faire qu’un seul esprit avec lui ? ( ...) Heureux et saint, dirais-je, celui à qui il est donné d’éprouver quelque chose de semblable durant cette vie mortelle, ne fut-ce que rarement, et même une seule fois, et comme en passant, à peine l’espace d’un instant. C’est le propre de la vie céleste, non de l’affection humaine, de se perdre soi-même en quelque sorte, comme si on n’existait plus, de ne plus absolument se sentir soi-même, d’être presque anéanti. Et si quelqu’un parmi les mortels est admis à cet amour de temps à autre, en passant et pour un moment, comme je le disais plus haut, aussitôt le siècle mauvais le jalouse, la malice du jour le trouble, le corps de mort l’alourdit, la nécessité de la chair le sollicite, la faiblesse due à la corruption ne le soutient plus et, plus impérieusement encore, la charité fraternelle le rappelle. Hélas il est contraint de revenir à soi, de retomber en soi et de s’écrier dans sa misère : Seigneur, je souffre violence, répondez-moi et encore : Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort. » C’est dans ce parfait amour que Dieu nous prépare au ciel que s’achève le retour du pays de la dissemblance. La ressemblance est totale, le vouloir divin est devenu le vouloir humain et l’absorbe. Dieu seul est aimé et il est aimé rien que pour lui-même.
Conclusion Bernard
nous propose un chemin, une ascèse qui nous mène à
l’amour de Dieu, un amour sans mesure. Tout au long de ce chemin,
notre relation à Dieu change, les signes concrets de l’amour
évoluent. Aimer
Dieu sans mesure, c’est dire aussi que l’amour pur de Dieu
est exclusif de tout autre sentiment, même de l’amour fraternel
comme nous l’a suggéré plus haut saint Bernard, même
de toute autre vertu. Il n’y a pas de place pour autre chose. L’amour
élimine tout de son feu, de son ardeur, il transforme et accomplit. François Baudin |