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DE L’AMOUR DE DIEU


Cet ouvrage a été commandé par le Cardinal Haimeric, chancelier du saint-Siège et correspondant de saint Bernard. Mais il est évident que Bernard, sans cette commande, aurait probablement écrit ce traité.
Le traité se divise en deux parties : le traité lui-même qui se divise en 11 chapitres, puis les trois chapitres suivants, de 12 à 15, qui présentent un extrait d’une lettre sur la charité à Guigues 1er qui est un chartreux (Lettre 11).
Le traité a été écrit vers 1127, la lettre avait été écrite probablement en 1125.
J’ai préparé cet exposé en m’appuyant sur deux ouvrages : celui de M.M Davy qui a traduit et préfacé quelques œuvres du Saint, ouvrage publié en 1945, et celui d’Etienne Gilson sur la Théologie mystique de saint Bernard.

L’amour de Dieu

De toutes les questions qui se posent sur les rapports de l’homme à Dieu, celle de l’amour est « la plus douce à étudier », écrit Bernard. Ajoutons que le fait de méditer puis d’écrire sur cette question a pour effet d’augmenter encore cet amour.
L’amour de Dieu est un thème central dans la théologie mystique de saint Bernard. Il traverse l’ensemble de ses traités, de ses sermons, de ses nombreuses lettres comme de son action dans le monde. L’amour de Dieu guide son action et inspire son œuvre. Il n’aura de cesse d’enseigner cet amour tout au long de sa vie auprès de ses frères et des hommes de son temps.

Quelle est la raison d’aimer Dieu et comment faut-il l’aimer ? telle est bien la question, celle que les théologiens et aussi les âmes en quête de Dieu se posent en permanence. Bernard répond non sans jouer sur les mots comme il aime le faire pour saisir son lecteur : « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu. La mesure de l’aimer, c’est de l’aimer sans mesure ».

La raison c’est Dieu lui-même

Cette première réflexion sur la raison d’aimer Dieu fait surgir deux autres questions : Dieu mérite-t-il d’être aimé pour lui même ou convient-il de l’aimer pour notre avantage ? » Saint Bernard répond à cette double question : « La raison pour laquelle nous devons aimer Dieu, c’est de l’aimer pour lui-même ».
Et de fait cela suffit pour exclure que nous l’aimons pour notre avantage ou notre utilité, bien qu’il résulte de notre amour un bénéfice indéniable, mais ce bénéfice ne sera pas notre motif d’aimer. La raison c’est Dieu lui-même, c’est son amour infini qui attire vers lui toute la capacité d’aimer. La bonté de Dieu, son amour infini nous impose l’amour. Il mérite que nous l’aimions à cause de lui-même, abstraction faite de ce qu’il peut nous en revenir en félicité.

Les preuves de cet amour de Dieu, nous les avons tous les jours : notre existence, notre vie corporelle, notre âme, les vertus, notre dignité humaine. Dieu est la source de tous les bienfaits. Si l’homme réfléchit en lui-même sur sa condition : quel est-il, qu’est-ce que l’homme, ill ne peut être rien par lui-même, mais il est par Dieu qui a tout donné. Il y a comme une obligation de justice à aimer Dieu, même pour un non chrétien : « Au dedans de lui, une justice innée et qui n’est pas ignorée de la raison lui crie d’aimer, de tout son être, celui dont il n’ignore pas qu’il lui doit tout » chapitre 11, 6.

Voilà le principe. Mais saint Bernard avoue qu’en fait pour l’infidèle (et nous pouvons ajouter également pour nous qui sommes chrétiens), pour le non croyant qui a sa raison enténébrée par sa volonté propre, son orgueil, cette conscience claire qu’il a d’être redevable à Dieu pour les bienfaits qu’il donne, pour la vie qu’il donne, n’est pas une chose facile à envisager.
Mais si l’homme reconnaît cette redevance à l’égard de Dieu, qu’il la vit de plus en plus, si cette réflexion s’impose à son esprit, l’amour de Dieu pour lui-même s’imposera, avec d’autres conditions bien sûr, notamment avec la toute première qui est la Grâce. Car sans la Grâce l’homme ne peut rien. Mais cette question de la grâce et du libre arbitre est traitée par saint Bernard dans un autre texte.

Pour ceux qui ont la foi, Bernard énumère les motifs qui aboutissent à intensifier l’amour. Au yeux du croyant, la foi présente dans le Christ la preuve de tout l’amour divin : la vie et les oeuvres de Dieu incarné, sa Passion, sa croix, sa résurrection, tout manifeste la miséricorde, l’amour et la puissance divine. Tous ces motifs sont comme des aiguillons d’amour, écrit Bernard, chapitre III,7, des aiguillons qui nous poussent à aimer Dieu.
Ainsi pour le croyant, Dieu n’est pas seulement l’Auteur bienfaisant de la nature, de la création tout entière, mais le Père aimant, l’ami de l’homme, l’Epoux de l’âme. Citons un passage magnifique du chapitre V du traité : « Celui qui m’a fait en une seule fois en prononçant une parole a dû au contraire, pour me refaire, employer davantage de mots, accomplir des actions admirables, souffrir des tourments cruels…et plus loin il écrit : Dans sa première œuvre, il m’a donné l’Être, dans la seconde, il s’est donné à moi ; et il s’est rendu à moi-même quand il s’est donné à moi. Ayant reçu l’existence et ayant été rendu à moi-même, je me dois donc moi-même et je me dois deux fois. Mais que rendrai-je à Dieu pour lui ? Car même si je pouvais me donner mille fois, que serait-ce en comparaison de Dieu ».

Ainsi si Dieu est le souverain bien, cette excellence va conditionner notre façon d’aimer (mille fois c’est encore insuffisant avait écrit Bernard : la mesure sera toujours insuffisante) :

La mesure de l’aimer est de l’aimer sans mesure.

Cette formule est devenue célèbre. Elle avait déjà été utilisée par Saint Augustin. Elle a été ensuite reprise plusieurs fois. « Je t’aime Seigneur, ma force, mon roc, ma forteresse, Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite, dit le psaume 17 ». Aimer sans mesure c’est aimer de toutes ses forces, de tout son être, de toute son âme. Puisque l’amour qui tend vers Dieu, tend vers l’infini, « je vous le demande, écrit Bernard, quel terme et quelle mesure pourrait avoir notre amour ? (Chapitre VI, 16). Puisque Dieu aime sans mesure, comment, en retour pourrions-nous l’aimer avec mesure. »

Est-ce possible d’aimer ainsi sans mesure, nous qui vivons justement dans la mesure, dans un monde fini et par définition mesurable, dans un monde relatif où tout se mesure, s’échange, où rien n’est gratuit. Bossuet dont j’ai relu les sermons dernièrement écrit dans le Sermon sur la Mort : « Voici la belle méditation dont David s’entretenait sur le trône et au milieu de sa cour : O éternel roi des siècles ! vous êtes toujours en vous-même ; votre être éternellement permanent ni ne s’écoule, ni ne se change, ni ne se mesure ; et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n’est rien devant vous. Non, ma substance n’est rien devant vous, répète l’auteur du sermon, et tout l’être qui se mesure n’est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu’on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout comme s’il n’avait jamais été. Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface. »
Un amour fini, limité et mesuré sera donc toujours inadéquat à l’amour infini de Dieu. Mais cette dette vis-à-vis de Dieu étant impossible à payer, il n’y a de notre côté, d’autre ressource que d’aimer Dieu autant que nous pouvons en tendant toujours à mieux aimer, et d’attendre de Dieu la Grâce de l’aimer toujours plus, en nous rendant compte que même parvenus au maximum de la charité parfaite, nous sommes en déficit irréductible vis-à-vis de l’amour que Dieu mérite.

Au début de son traité Bernard posait la question : Dieu mérite-t-il d’être aimé pour lui-même, ou devons nous l’aimer pour notre avantage ?
Bernard a traité la première question : Dieu mérite d’être aimé pour lui-même.
Examinons la seconde : aimer Dieu pour notre avantage.
Pourtant cette seconde question est résolue par la réponse à la première. Cependant, la question d’accorder à Dieu un amour dont nous tirons d’incroyables avantages demeure. Car selon saint Bernard, il y a profit à aimer Dieu. Quels sont ces profits dont nous parle le saint : d’abord éviter l’enfer, sans parler des bienfaits spirituels qui accompagnent l’état de grâce et d’amitié avec Dieu.

Ainsi Bernard reconnaît qu’il est heureux de voir son amour récompensé. : « Ce n’est pas sans récompense que Dieu est aimé, bien qu’il doive être aimé sans considération de récompense. La vraie charité n’est pas sans salaire, mais elle n’est pas mercenaire, elle ne cherche pas ses intérêts. » C’est à dire que ce n’est pas un contrat, donnant /donnant, on ne fait pas de pacte. Car Bernard, qui donne alors une définition très moderne de l’amour, écrit : « le véritable amour trouve son contentement en lui-même, sa récompense est dans l’objet aimé, car tout ce qu’on peut aimer, si on ne l’aime qu’en vue d’un autre, c’est véritablement cet autre qu’on aime et non pas celui par lequel on veut l’atteindre. » Chapitre VII, 17.
Ainsi Bernard spécifie bien la différence entre l’amour mercenaire qui cherche son propre intérêt, marchande son sentiment, et l’amour charité qui est gratuit. L’amour pur qui est spontané, qui ne cherche pas son intérêt, aime gratuitement et s’unit à l’être aimé. Il ne cherche rien de plus. Ce faisant il en jouit et cette béatitude de l’âme unie étant partagée, il y trouve son contentement. Ainsi l’amour pur, désintéressé trouve dans son union avec l’être aimé, la récompense qu’il mérite. Sa propre récompense.

Saint Bernard distingue donc plusieurs degrés de l’amour qui part d’un amour qualifié de mercenaire. Puis par degrés progressifs, l’amour s’élève de plus en plus vers le désintéressement. C’est à dire vers un amour libéré qui n’a pas d’autres mobiles que le bien de l’être aimé.

 

Les degrés de l’amour

Le premier de degré est l’amour de l’homme pour lui-même. Amour naturel et charnel par lequel l’homme s’aime lui-même, pour lui-même. Comme l’apôtre Paul l’avait écrit dans sa première lettre aux Corinthiens : ce n’est pas le spirituel mais le naturel qui commence ( saint Paul, I Cor, XV, 46). « Ce n’est pas ce qui est spirituel qui a été d’abord, c’est ce qui est animal ; ce qui est spirituel vient ensuite. Le premier homme, tiré de la terre est terrestre ; le second vient du ciel »
L’état normal du corps est la santé, l’état normal du cœur est la pureté. Cet amour de l’homme envers lui-même n’est pas un précepte, il est imprimé dans la nature : « personne ne hait sa propre chair, est-il écrit dans la lettre aux Ephésiens V, 29).

Cet amour pour soi-même est de l’ordre du naturel, de la nécessité, il vise tout ce qui est nécessaire au maintien et à l’entretien de la nature, et surtout du corps. L’homme peut en souffrir, il peut espérer en être délivré dans une autre vie, mais c’est une faiblesse congénitale dont il ne saurait être relevé dans la vie présente et qu’il n’a pas à se reprocher.
Pour l’enfant cet amour est prépondérant. C’est ce qui permet de vivre. Pour l’adulte et dans la conception de saint Bernard, l’état normal du corps est la santé. Soulignons également que notre corps est notre unique moyen matériel d’être sauvé et de devenir libre, rappelons que le plus rude des ascètes ne peut vaquer à la contemplation des choses divines qu’aussi longtemps que son corps le lui permet.

Cependant n’oublions pas que Bernard avait écrit : « L’amour est une affection naturelle. Or ce qui est naturel…c’est d’aimer avant tout l’auteur de la nature. » C’est à dire Dieu. Apparemment il y a donc une contradiction. Contradiction apparente car c’est en aimant Dieu, que nous aimerons tous ses bienfaits et ce premier bienfait c’est de vivre dans une nature corporelle que nous aimons naturellement. L’amour de Dieu est premier en droit, l’amour charnel est premier en fait : comment revenir, de cet état de fait, à l’état de droit qui devrait exister, c’est toute la question, écrit Etienne Gilson dans son livre la théologie mystique de saint Bernard.

Malheureusement cet amour charnel du moi qui est naturel, nécessaire, inné, se pervertit en cupidité. La cupidité est le dérèglement de l’amour charnel : on s’aime, on aime les biens humains, au delà de toutes règles. Le terme de perversion est juste car il s’agit bien d’une perversion de la capacité d’amour ou de désir en l’homme qui se lance à la quête avide et sans frein de la jouissance des biens terrestres. «L’amour charnel sort du lit de la nécessité et s’épand au point de déborder au delà dans les champs de la volupté, écrit Bernard dans son traité. » (chapitre VIII, 23).

Dans le chapitre VII, 18 et 19 : Bernard nous décrit cet homme en proie au désir perverti, cet homme jamais satisfait, ( ce qui est bien la situation de l’homme moderne) : « Quoi qu’on ait obtenu, on n’en désire pas moins ce qu’on ne possède pas, et toujours on s’inquiète à rechercher ce qui manque » plus loin : « Si tu veux satisfaire tous tes désirs, c’est à dire si tu veux saisir l’objet qui, une fois capté, ne te laissera plus rien à désirer, pourquoi te mettre à quérir toujours une autre chose ? Tu cours par des chemins détournés et tu mourras, bien avant que tu parviennes, à travers tous ces circuits, à ce que tu souhaites. » Plus loin encore au paragraphe 20 : « Ceux qui veulent atteindre tout ce qu’ils convoitent peinent sur un long chemin et travaillent en vain, car ils ne peuvent parvenir à toucher la fin de leurs désirs. » Bernard appelle cela le cercle des impies, une course folle, l’emprisonnement dans les désirs de biens terrestres qui n’ont pas de fin, car qui peut obtenir l’univers. Par définition le désir en soi ne peut jamais être satisfait, car le propre du désir c’est de désirer ce qu’on n’a pas, puisque dès que l’objet désiré est obtenu, on ne le désire plus.

Mais ce qui est vraiment moderne chez Bernard, c’est qu’il ne remet pas en cause le désir en lui-même. Ainsi il donne une définition très moderne du désir : « Il est dans la nature de l’être raisonnable de désirer ce qui lui semble meilleur que ce qu’il possède déjà et de ne pas être satisfait d’une chose lorsque précisément elle manque de ce qu’on voudrait trouver en elle » Chapitre VII, 18.
Or qu’est-ce qui manque le plus à l’Homme sinon Dieu. Pour Bernard, le désir est bien cette capacité d’amour, cette énergie dans l’homme. Ainsi désir et amour sont de même nature. Et la perversion de cet amour, de ce désir, c’est le désir et l’amour des biens terrestres.

Ainsi la loi de la cupidité est l’opposé de la loi de charité : la cupidité n’est autre que l’amour qui se répand partout sauf vers sa fin, c’est en quelque sorte le désir de Dieu qui s’ignore.

L’élan intérieur de la cupidité est la marque, chez l’homme, de l’excellence de la nature qui ne peut être satisfaite que par la conquête du bien infini. Citons Bernard : « S’il était possible à un homme pendant sa courte vie, d’explorer et d’expérimenter tout le fini des biens multiples de l’univers, il ne tarderait pas, ayant obtenu puis dédaigné tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, à courir enfin vers celui qui seul lui manquait, vers le Dieu de toutes choses » chapitre VII, 19. Mais la vie est courte et dans ce cercle des impies l’homme risque de se perdre.

Nous en venons au deuxième degré de l’amour et premier degré de l’amour de Dieu.

Au premier degré de l’amour, l’homme s’aime lui-même, dans sa nature (la cupidité telle que nous l’avons décrite étant une corruption, une déviation morbide de cet amour). Il ne connaît rien d’autre que lui-même à aimer. Cependant il y a le prochain, son frère, les autres qui comme lui réclament aussi d’être aimés. Sur ce point nous sommes tous égaux.
Les tribulations causées par la cupidité et qui accablent l’homme, créent des insatisfactions, des frustrations, des souffrances, cette misère que chaque homme partage. Sur ce point également nous sommes tous égaux.
Cette condition humaine oblige l’homme qui réfléchit (Bernard emploie aussi le terme de raison) à regarder Dieu, à s’adresser à lui. Il écrit dans le chapitre VIII, 25 : « Lorsqu’il (l’homme) voit qu’il ne peut subsister par lui-même, il commence à chercher Dieu par la foi, puis à l’aimer comme lui étant nécessaire. C’est pourquoi dans le second degré, l’homme aime Dieu ; cependant il l’aime encore pour soi, non pas pour Dieu lui-même. »

C’est un commencement, une conversion. Dieu est aimé comme le créateur, le donateur, le tout puissant, le protecteur, le secours. On l’aime pour notre délivrance, notre intérêt. Pour Bernard c’est une forme d’amour mercenaire, différent de la charité. Cependant, de cette forme d’amour de Dieu peuvent sortir des œuvres bonnes.
Le sentiment qui anime ce degré, est la crainte, la peur de Dieu, le besoin de protection. Cet homme n’est pas libre, son amour est servile, esclave, mercenaire, ce sont les termes employés par saint Bernard.

C’est le lot d’un très grand nombre de croyants, qui souvent s’éloignent de Dieu, mais reviennent à lui, tant ils sentent qu’ils ont besoin de Lui, de son secours. En fait les deux premiers degrés de l’amour se mêlent le plus souvent, les sentiments se trouvent ensemble chez une même personne.

Le troisième degré de l’amour et le second degré de l’amour de Dieu.

Le passage d’un amour utilitaire, mercenaire à un amour désintéressé n’est pas véritablement évoqué dans le traité de saint Bernard. Ce passage est une ascèse, il est issu d’un travail intérieur, de multiples méditations, de la lectio divina, de prières. Le monastère est ce lieu d’apprentissage, cette école où on apprend à aimer Dieu.

Ce lieu on l’on entre en familiarité avec Dieu. Dieu peu à peu se fait connaître, l’homme fait l’expérience de sa douceur, de sa bonté, et commence à l’aimer pour lui-même. Et pour rejoindre l’expression de Guillaume de saint Thierry, l’homme doit être ce maître dont la fonction est d’enseigner à son prochain l’amour de Dieu qui est en lui, comment on le purifie, comment on le fait croître, comment on le consolide. Tout ce qu’il peut faire est d’instruire les âmes à céder à la charité. Mais cette élévation est aussi une Grâce prévenante et coopérante, cette « infusion » directe de la charité par le Saint Esprit.

Lorsque dans un premier temps l’homme aime Dieu pour soi, c’est à dire pour les bienfaits qu’il en tire, qu’il espère, il commence déjà à discerner ce qu’il peut par lui-même et ce qu’il obtient par la Grâce de Dieu.
L’homme commence à se connaître et à connaître Dieu.
Pour Bernard cette capacité de discernement est une forme de sagesse. Bernard écrit dans le chapitre X, 26 : « Si de fréquentes tribulations fondent sur toi et t’obligent autant de fois à recourir à Dieu pour en être autant de fois délivré, ne faudrait-il pas que tu aies une poitrine de fer et un cœur de pierre pour ne pas être touché, chaque fois que tu auras été secouru, de la bonté de ton libérateur et pour ne pas commencer à l’aimer pour lui-même et non plus seulement pour toi. »
Il y a donc un changement, une élévation : on commence à aimer Dieu non pas uniquement parce qu’il est la toute puissance, le Bienfaiteur, mais parce qu’il est le Bien et l’Amour infini. Et on aime son prochain parce qu’il est de Dieu, c’est en cela qu’il est notre frère, comme on s’aime soi-même pour la même raison, parce que nous sommes de Dieu.

L’amour de Dieu se purifie. On aime Dieu non pas parce qu’il est bon pour soi, mais parce qu’il est bon en soi. On aime Dieu d’un amour filial. On suit la volonté de Dieu ordonnateur de la charité. Cette loi de Dieu qui est la charité n’est autre que l’Esprit Saint qui est amour unissant le Père au Fils dans la Trinité. Cette loi divine n’est pas promulguée contre l’esprit de crainte mais dans un esprit de liberté, elle n’est pas faite pour contraindre, mais pour libérer. On l’accepte volontairement. La volonté divine avec laquelle fusionne la volonté humaine passe au premier plan. L’unité d’esprit avec Dieu réalise cette désappropriation de la volonté humaine et son absorption dans la volonté divine.

Voici ce qu’écrit Bernard dans son traité : « O saint et chaste amour, ô douce et suave affection ! O intention pure et dépouillée de la volonté ! d’autant plus pure et plus dépouillée qu’elle n’est mêlée d’aucune volonté propre ; d’autant plus suave et plus douce que ce qu’elle éprouve est tout entier divin ! En arriver à cette affection c’est être déifié. De même qu’une petite goutte d’eau mêlée à beaucoup de vin semble se perdre entièrement, en prenant la saveur et la couleur du vin ; et de même que le fer rougi et incandescent devient semblable au feu, comme s’il avait perdu sa forme première et particulière ; et de même que l’air, rempli de la lumière du soleil, se transforme en la clarté même de cette lumière, à tel point qu’il semble plutôt éclairer qu’être éclairé lui-même. De même il faut nécessairement que, chez les saints, toute affection humaine se fonde d’une certaine manière et se transpose entièrement, si l’on peut ainsi s’exprimer, dans la volonté de Dieu. » Chapitre X, 28.

Par la répudiation de sa volonté propre, l’homme recouvre sa ressemblance à Dieu, l’âme retrouve sa vraie nature, elle se conforme à la ressemblance divine dans laquelle elle a été créée.

Le quatrième degré

Il est impossible de faire une distinction absolue entre ce troisième degré et le quatrième degré défini par Bernard. L’homme tel que décrit plus haut est déjà parvenu à ce degré de l’amour de Dieu où il s’est libéré du pesant fardeau de sa volonté propre pour respirer sous le poids léger de la charité, où l’homme n’est plus en proie à la crainte servile ni séduit par la cupidité, mais conduit par l’esprit de liberté il agit avec le fils. Chapitre XIII, 36.
Ce troisième degré est celui de la charité de ce monde, telle qu’elle peut se réaliser parmi ceux qui font profession de vie spirituelle, qui ont dépassé les étapes ascétiques au long desquelles l’homme se dépouille de l’amour de soi et surtout de la cupidité, et se délivre des sentiments de crainte à l’égard de Dieu.

Mais un sommet de la vie spirituelle reste à atteindre, celui de l’union avec Dieu, cette union mystique que Bernard va évoquer dans ses Sermons sur le Cantique des Cantiques. C’est un amour de totale absorption.
Le passage d’un amour filial, à celui de l’amour de l’Epouse pour l’Epoux, qui selon saint Bernard, dépasse en qualité l’amour du Fils pour le Père. « Le serf craint le visage du Seigneur ; le mercenaire espère en la main du Seigneur, le disciple prête l’oreille aux paroles du maître, le fils honore son père, quant à celle qui demande un baiser, elle aime. »

Soulignons avant de terminer combien sont différents l’amour du fils et l’amour de l’épouse qui caractérise le quatrième degré de l’amour.
• L’amour du fils pour le père réclame distance, vénération, respect. Ceci est tellement vrai qu’on peut respecter, vénérer son père sans l’aimer, et malgré tout le fils pense à l’héritage, même si cette espérance peut ne pas motiver son amour.
• L’épouse aime et ne fait qu’aimer pour aimer. Elle est en union parfaite avec l’Epoux :

Bernard écrit dans un de ses Sermons sur le Cantique des Cantiques : « Oui, l’amour est une grande chose; mais il a des degrés. L’épouse se place au plus haut degré. En effet, les fils aiment, mais ils pensent à l’héritage ; et dans la crainte qu’ils ont de le perdre, ils ont plus de respect que d’amour. L’amour qui est soutenu par l’espoir d’obtenir quelque autre chose m’est suspect. Il est faible, puisque si cette espérance vient à se perdre, il s’éteint ou diminue…L’amour pur n’est pas mercenaire. Il ne tire pas sa force de l’espérance (…) Un tel amour est celui de l’épouse parce que toute l’épouse est amour. L’amour est la chose de l’épouse et son unique espoir. » (Sermon 83, 5)

Cependant l’amour du Fils pour le Père représente pour saint Bernard l’amour parfait sur la terre.
Sur la terre, car il faut le préciser, le degré supérieur de la charité pour Dieu n’est réalisé que dans le ciel. C’est le quatrième degré de l’amour et le troisième degré de l’amour de Dieu. Degré ultime et parfait de l’amour qui est difficile à définir, sauf par image ou métaphore, mais que nous vivrons lorsque notre âme aura repris son corps glorifié.

Instants d’union parfaite que l’homme peut vivre peut-être en de rares instants sur cette terre, un peu comme un avant goût du ciel. Bernard nous en parle dans le chapitre X, 27 de son traité : « Heureux l’homme qui a mérité de parvenir jusqu’au quatrième degré... Cet amour est une montagne et une montagne très élevée, une montagne grasse et fertile. Qui gravira la montagne du Seigneur ? Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai et me reposerai ? La chair, le sang, le vase d’argile, la demeure terrestre, quand donc arrivent-ils à saisir cet amour par lequel l’âme ne s’aime que pour Dieu ? Quand éprouvent-ils ce genre d’affection, où l’esprit enivré de Dieu s’oublie et, devenant pour lui-même comme un vase perdu, s’en remet tout entier à Dieu, adhère à lui au point de ne plus faire qu’un seul esprit avec lui ? ( ...) Heureux et saint, dirais-je, celui à qui il est donné d’éprouver quelque chose de semblable durant cette vie mortelle, ne fut-ce que rarement, et même une seule fois, et comme en passant, à peine l’espace d’un instant. C’est le propre de la vie céleste, non de l’affection humaine, de se perdre soi-même en quelque sorte, comme si on n’existait plus, de ne plus absolument se sentir soi-même, d’être presque anéanti. Et si quelqu’un parmi les mortels est admis à cet amour de temps à autre, en passant et pour un moment, comme je le disais plus haut, aussitôt le siècle mauvais le jalouse, la malice du jour le trouble, le corps de mort l’alourdit, la nécessité de la chair le sollicite, la faiblesse due à la corruption ne le soutient plus et, plus impérieusement encore, la charité fraternelle le rappelle. Hélas il est contraint de revenir à soi, de retomber en soi et de s’écrier dans sa misère : Seigneur, je souffre violence, répondez-moi et encore : Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort. »

C’est dans ce parfait amour que Dieu nous prépare au ciel que s’achève le retour du pays de la dissemblance. La ressemblance est totale, le vouloir divin est devenu le vouloir humain et l’absorbe. Dieu seul est aimé et il est aimé rien que pour lui-même.

 

Conclusion

Bernard nous propose un chemin, une ascèse qui nous mène à l’amour de Dieu, un amour sans mesure. Tout au long de ce chemin, notre relation à Dieu change, les signes concrets de l’amour évoluent.
Dieu qui est amour doit être honoré et aimé comme un Père (sentiment que l’on peut situer au second et troisième degré de l’amour et au deuxième degré de l’amour de Dieu), et aimé comme un époux (sentiment qui correspond au quatrième degré de l’amour et au troisième degré de l’amour de Dieu) et qui aboutit à l’union à Dieu par l’amour.
Parmi les signes de l’amour de Dieu, l’amour de soi (premier degré de l’amour qui est en nous) évolue vers l’amour du prochain : « Il n’y a pas de plus grand amour, que de mourir pour ceux qu’on aime, est-il écrit dans l’évangile selon saint Jean (15,13) » (« Si quelqu’un prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas, et n’arrive pas à aimer ses frères qu’il voit, il est un menteur, nous rappelle Bernard). Puis cet amour du prochain évolue vers l’union de l’âme à Dieu, union qui se réalise par l’amour.

Aimer Dieu sans mesure, c’est dire aussi que l’amour pur de Dieu est exclusif de tout autre sentiment, même de l’amour fraternel comme nous l’a suggéré plus haut saint Bernard, même de toute autre vertu. Il n’y a pas de place pour autre chose. L’amour élimine tout de son feu, de son ardeur, il transforme et accomplit.
Tous les sentiments, toutes les vertus se résorbent dans l’ardeur de l’amour, car l’amour de Dieu à lui-même se suffit. L’amour est sa propre récompense, il est en même temps son propre mouvement, intention et fruit, étreinte et récompense, connaissance.
« Connaître Dieu, c’est aimer Dieu. Aimer Dieu c’est le connaître. » Ici, il ne s’agit pas d’une connaissance intellectuelle, car Dieu n’est ni perceptible à nos sens, ni concevable à nos intelligences, mais il est sensible à nos cœurs.
Jésus nous révèle que Dieu est amour. La Bible dans son entier et les Evangiles nous enseignent l’histoire de cette transformation progressive de notre relation à Dieu qui de toute puissance se transforme en Dieu qui est Amour.
Et cette histoire, n’est-elle pas au fond l’histoire de chacun d’entre nous. N’avons-nous pas à nous convertir à un Dieu qui n’est qu’Amour ? comme le disait François Varillon dans son livre Joie de croire, joie de vivre. Ainsi si Dieu n’est qu’Amour, c’est l’amour de Dieu qui est tout puissant, puissance d’effacement aussi, puissance d’humilité.
Relation de l’homme avec Dieu. Histoire de cette relation, conversion progressive. Connaissance progressive de l’amour de Dieu : saint Bernard nous aide sur ce chemin de notre relation à Dieu.

François Baudin

 

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