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RB prologue a - écoute Commencer une nouvelle lecture de la Règle, ainsi que nous le faisons trois fois par an, début janvier, début mai et début septembre, nous replace face à un itinéraire. Saint Benoît va nous inviter, tout au long du prologue et des 73 chapitres qui la constituent, à nous mettre sous la conduite de l’Evangile pour avancer de plus en plus vers Dieu jusqu’à parvenir ensemble dans la demeure de son royaume. Le dernier mot de la conclusion entendue hier était d’ailleurs, du moins en latin, « tu parviendras », pervenies. Le premier mot, ce matin, nous ramène au fondement d’une telle progression, à son essence profonde : « écoute », obsculta. « Ecoute, nous dit en substance saint Benoît, et tu parviendras ». Certains puristes ont voulu corriger obsculta par ausculta, qui a donné en français ausculter, écouter avec attention. Mais aussi bien les manuscrits que les commentaires ont conservé la forme courante. Ainsi Smaragde, wisigoth devenu moine bénédictin dans un monastère d’Aquitaine puis abbé de Saint-Mihiel-sur-Meuse, écrivait vers 817 : « Ecoute (obsculta). Telles sont les paroles par lesquelles le bienheureux Benoît nous exhorte. Et de fait, celui-ci étant rempli de l’Esprit Saint nous exhorte à nous améliorer. Car il en est qui s’efforcent de le critiquer avec une audace téméraire en disant : Il aurait dû dire ausculta, et non point obsculta, ignorant que de la même manière qu’il est dit à juste titre obéi (obaudi), obtempère (obtempera), soumets-toi (obsecunda), et d’autres verbes du même genre, il peut être dit très justement écoute (obsculta) ». Qu'y a-t-il donc de si important dans ce préfixe ob, à quelle profondeur spirituelle renvoie-t-il, pour que la tradition se soit constamment opposée au normatisme des écoles afin de le conserver ? Ob signifie « devant, à cause de, en retour de ». L’écoute à laquelle nous sommes conviées nous situe en face de quelqu’un, elle procède d’une relation, nous introduit dans une réciprocité. En jouant sur les mots on pourrait dire qu’elle n’est pas un en soi mais un en Lui, un en Lui observé, recherché, selon le sens de scultare et scultari. Ecouter, c’est vivre sous le regard de Dieu. « Ouvrons les yeux à la lumière divine, ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu », nous incitera demain le passage suivant du prologue. Ecoute transformante, puisqu’elle fait de nous des fils. Commentant cet « écoute, ô fils, les préceptes du maître », Smaragde note encore : « L’appellation de fils peut s’entendre de quatre manières : par nature, par imitation, par adoption, par enseignement. Mais ici ce n’est ni par nature ni par adoption, mais par enseignement ou par imitation qu’il appelle fils celui qu’il exhorte à écouter les préceptes du maître ». Et, un peu plus loin, il précise : « du fait qu’il dit du maître, on sous-entend du Christ ». Les enseignements du maître nous viennent à travers la parole de Dieu : c’est elle qui tisse la trame du texte (on relève 22 références, dont 17 citations directes, uniquement pour le prologue). Quant aux invitations à imiter le Seigneur, elles retentissent au chapitre 5 et au chapitre 7 dans un contexte d’obéissance. Pour suivre le Christ, notre maître et modèle en obéissance, il s’agit aussi bien d’incliner l’oreille de notre cœur et d’accueillir l’exhortation qui nous est faite que de la mettre en œuvre, de l’accomplir efficacement : « L’oreille du corps humain, écrit Smaragde, écoute les voix humaines, tandis que l’oreille du cœur puise la signification d’une exhortation ». Pareille écoute est efficace en tant qu’elle nous engage dans un acte de foi, une foi agissante, par quoi nous recevons du Fils le pouvoir de devenir enfants de Dieu, « qui que nous soyons ». Le livre des Actes, en première lecture de la messe, a relaté l'envoi en mission de Barnabé et Saul en commençant par noter que « la parole de Dieu était féconde et se multipliait ». « Ecoute », nous dit encore aujourd'hui saint Benoît.
RB prologue a bis - manger le pain du Verbe divin Le premier janvier nous ramène à un début de la Règle singulièrement éclairé par les textes de la liturgie du jour. « Que le Seigneur nous bénisse et nous garde, qu’il fasse briller sur nous son visage, qu’il se penche vers nous, qu’il tourne vers nous son visage et nous apporte la paix, et ainsi que son nom soit prononcé sur nous », saint Benoît va nous le redire tout au long du prologue. Ce matin il nous appelle à re-commencer ce chemin toujours nouveau qui nous ramène, «qui que nous soyons », sous le regard favorable de Dieu, pourvu, et la plupart du temps, pour peu, si peu, que nous « retournions par le labeur de l’obéissance à celui dont nous avait éloigné la lâcheté de la désobéissance » ! « Tu n’es plus esclave, mais fils », souligne à son tour saint Paul. Fils : le terme scande le passage de la Règle que nous venons d’entendre, opposé finalement, après sa troisième apparition, à celui de serviteurs, qui plus est, de « très mauvais serviteurs ». A quelle meilleure conduite sont au contraire invités, pour ne pas être « privés de leur héritage », ceux que le Seigneur « a déjà daigné admettre au nombre de ses enfants » ? «Ecoute, fils », répond saint Benoît ; écoute pour mieux devenir ce que tu es déjà : fils ; «prête l’oreille de ton cœur », à l’exemple de Marie, dont l’évangile nous dit qu’elle «retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». « L’enseignement qu’elle recevait là volontiers, ne le mettait-elle pas aussitôt en pratique » ? La prière sur les offrandes nous invite à poursuivre cette application des propos de saint Benoît à la Mère de Dieu. « Tu es l’origine de tous les biens, Seigneur, et tu les mènes à leur plein développement … ». Qui, plus que Marie, « avant tout autre chose, demandait à Dieu, par une très instante prière, qu’il mène à bonne fin tout bien qu’elle entreprenait », et qui, mieux qu’elle, « avait un tel soin, en tout temps, d’employer à son service les biens que le Seigneur avait mis en elle » ? « … Puisque cette fête de Marie, Mère de Dieu, nous fait célébrer notre salut dans son germe, donne-nous la joie d’en recueillir tous les fruits ». Fruits de vie promis à ceux qui, soutenus par la prière, la présence et l’exemple de « celle qui nous permis d’accueillir l’auteur de la vie », ont « renoncé à leurs volontés propres afin de combattre pour le Seigneur Christ et de le suivre jusqu’à la gloire ». A propos de ce modèle que demeure pour nous l’écoute féconde de Marie, Guerric d’Igny écrit dans son troisième sermon pour l’Annonciation : « Voilà l’occupation à laquelle tu te livreras toi aussi dans ton silence, si tu es raisonnable : manger le pain du Verbe divin en présence du Seigneur, en gardant comme Marie ce qui est dit du Christ et en le méditant dans ton cœur. Ce pain, le Christ fera ses délices de le manger avec toi ; celui qui te nourrit se nourrira lui-même en toi ; ce pain qu’il est lui-même sera servi d’autant plus largement qu’il sera mangé davantage, car user de la grâce, ce n’est pas la réduire mais l’accroître ». Les bergers de l’évangile nous attendent au seuil de l’année nouvelle pour nous parler de « ce qu’ils ont entendu et vu à Bethléem », la maison du pain : écoutons et « découvrons, nous aussi, Marie et Joseph, avec le nouveau né couché dans une mangeoire ».
RB prologue b - levons-nous donc enfin Saint Benoît nous révèle ce matin qui est ce maître dont il a enjoint, dès les premiers mots du Prologue, d’écouter les préceptes : « Ecoute, mon fils, les préceptes du Maître et prête l’oreille de ton cœur ». Le passage d’aujourd’hui reprend comme en écho : « Qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises. » Et que dit-il ? « Venez mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur ». Que fait le Maître, sinon éveiller ses disciples ? Nous venons de l’entendre : « Levons nous donc, enfin, l’Ecriture nous y incite ». « C’est portés par l’Esprit Saint, comme le souligne saint Pierre dans sa seconde épître, que des hommes ont parlé de la part de Dieu ». C’est bien de la part de Dieu que saint Benoît nous parle. En témoignent les nombreux appels à l’Ecriture par lesquels il nous réfère à Celui dont le Christ a promis qu’« il nous enseignerait toutes choses ». Porté par l’Esprit Saint, il se fait donc plus instant : « L’heure est venue, reprend-il avec saint Paul, de sortir de notre sommeil. Ouvrons les yeux à la lumière divine. Ayons les oreilles attentives à la voix de Dieu ». Répercutée de génération en génération son exhortation parvient jusqu’à nous, ici et maintenant, et c’est encore la force de l’Esprit Saint qui lui donne de traverser l’épaisseur de nos léthargies spirituelles. A nous de nous laisser enseigner, de quitter nos surdités, de consentir à devenir disciples. « La vision de Dieu, rappelle Gilbert de Hoyland, réclame une disponibilité ». Et Isaac de l’Etoile, un autre de nos Pères et maîtres en la vie monastique, demande : « Où sont ils donc ceux qui dans le cloître dodelinent de la tête sur leurs livres, à l’église ronflent aux leçons, ou aux chapitres s’endorment à la parole vivante des sermons ? En eux tous le Verbe de Dieu parle et ils le négligent. Le Maître, le Seigneur parle et l’homme, le disciple dort ». D’où cette prière qu’il nous invite à faire nôtre : « Que dans la barque de notre homme intérieur, pour qui l’homme extérieur est comme la mer, jamais ne dorme le Verbe de Dieu, qui, en lui-même, jamais ne dort ou n’a sommeil ». Et Isaac ajoute : « A moins que tu n’aies commencé à t’endormir pour lui, il demeurera toujours éveillé pour toi ». Nous endormir pour lui, qu’est-ce que cela signifie, sinon, comme le note ce passage de la Règle, endurcir nos cœurs. « Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ». Le contraire du cœur dur, c’est un cœur qui écoute. « L’idéal du sage, conclut Ben Sirac en première lecture de la messe, c’est une oreille qui écoute ». Comment, aujourd’hui, allons nous répondre aux mille et une petites occasions d’ouvrir notre cœur à la lumière ? Car « l’Esprit dit encore aux Eglises: Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent ». « Ce qui appartient à la nuit et aux ténèbres, commente Isaac de l’Etoile, n’est pas action mais passion : cela seul est action qui appartient au jour et à la lumière ». Nous voilà provoquées à choisir qui nous voulons devenir, puisque, de tout ce que Dieu peut et veut faire pour notre salut, rien ne se fera sans nous : nous ne sommes pas des robots mais des fils et des filles de son amour et de sa grâce. Il convient donc, non seulement d’être éveillées, d’ouvrir les yeux et d’écouter, mais de venir : « Vous êtes venus vers Dieu, vous êtes venus vers Jésus », scande comme un refrain la seconde lecture. « Ce qu’il fait, nous assure Gilbert de Hoyland, il le fera plus vite, si vous frappez à sa porte. Et peut être plus largement ». Cette porte, nous dit la liturgie du jour, est celle de l’humilité. Quelle est, ce matin, notre disponibilité, notre faim et notre soif d’être enseignées par celui qui se sert pour cela de toute chose ?
RB prologue c - le chemin de la vie « Le Seigneur lui-même, dans sa bonté, nous montre le chemin de la vie ». Lors de sa récente visite pastorale à Pavie, Benoît XVI, à propos de ce « chemin que nous devons accomplir », « chemin que Jésus nous indique », demandait, comme en écho à ce passage du prologue que nous venons de lire : « Mais quel est-il ? Que faut-il faire ? ». De même que la Règle nous presse de nous mettre «sous la conduite de l’Evangile » pour «avancer dans les chemins du Seigneur », le pape, dans son homélie du dimanche 22 avril, met en avant l’exemple d’un saint, Augustin d’Hippone, qui, tout au long de son ministère, s’est attaché à « traduire l’Evangile dans le langage de la vie quotidienne ». Dès les premières étapes de sa conversion, Augustin apparaît comme « un homme qui veut … avoir la vie véritable et éternelle ». « Il était toujours tourmenté par la question de la vérité, il voulait trouver la vérité. Il voulait réussir à savoir … comment nous pouvons trouver la vie véritable », souligne Benoît XVI. « A travers la philosophie platonicienne il avait appris et reconnu qu’au commencement était le Verbe – le Logos, la raison créatrice. Mais la philosophie … ne lui indiquait aucune voie pour l’atteindre ; ce Logos demeurait lointain et intangible. Ce n’est que dans la foi de l’Eglise qu’il trouva ensuite la seconde vérité essentielle : le Verbe, le Logos, s’est fait chair. Et ainsi il nous touche, nous le touchons ». Saint Benoît, lui aussi, nous indique ce matin les modalités concrètes de cette « recherche du visage du Christ », de ce « chemin parcouru avec Lui » dont parle le pape à propos d’Augustin : « Interdis le mal à ta langue et à tes lèvres toute parole trompeuse, détourne toi du mal et fais le bien, cherche la paix avec ardeur et persévérance ». Une fois devenu prêtre, contre son gré, à la demande populaire, Augustin dût abandonner son rêve de vie contemplative. Il dut, continue le pape, « en luttant et en souffrant … être toujours à nouveau là pour tous, non pas pour sa propre perfection ; toujours à nouveau, avec le Christ, donner sa vie, afin que les autres puissent Le trouver, Lui, la véritable vie». C’est ce que le pape nomme la seconde étape du chemin de conversion d’Augustin. Sur ce chemin, saint Benoît nous dit que celui qui a d’abord répondu « c’est moi » à la demande du Seigneur, découvre et apprend le nous de la fraternité : « Quoi de plus doux, frères très chers, que cette voix du Seigneur qui nous invite ». Nous arrivons à la troisième étape. Augustin avait d’abord « expliqué, dans un cycle d’homélies concernant le discours sur la montagne, la voie menant à une vie droite, à la vie parfaite indiquée de façon nouvelle par le Christ ». Un tournant décisif « eut lieu lorsqu’il comprit qu’une seule personne est véritablement parfaite et que les paroles du discours sur la montagne ne trouvent leur pleine réalisation qu’en une seule personne : en Jésus Christ lui-même. En revanche toute l’Eglise – nous tous, y compris les Apôtres – devons prier chaque jour : pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et nous, ajoutait Augustin, nous nous rendons semblables au Christ, l’unique parfait, dans la plus grande mesure possible, lorsque nous devenons comme lui des personnes de miséricorde ». C’est ce que saint Benoît appelle « ceindre ses reins de la foi et de la pratique des bonnes œuvres ». Des œuvres qui sont bonnes parce qu’elles procèdent de notre foi au Dieu bon et miséricordieux. « A l’humilité de l’incarnation de Dieu, disait encore Benoît XVI, doit correspondre – tel est le grand pas – l’humilité de notre foi, qui abandonne l’orgueil pédant et qui s’incline en entrant dans la communauté du corps du Christ ; qui vit avec l’église et seulement ainsi entre dans la communion concrète, et même corporelle, avec le Dieu vivant ». «Avançons» nous dit saint Benoît en conclusion de ce passage du prologue.
RB prologue c bis - chercher la béatitude « Qui, demande Isaac de l’Etoile dans son premier sermon, ne voudrait être heureux ? Pourquoi, dans l’humanité, les querelles, les luttes, les activités, les démarches, les vexations infligées ou subies ? N’est-ce pas pour arracher d’une manière ou d’une autre et comme on peut ce qui semble bon, ce qui semble en quelque façon mener au bonheur ? Chacun, en effet, se croit d’autant plus heureux qu’il réalise ce qu’il préfère ». « Se croit » … car, continue-t-il un peu plus loin, « vous cherchez la béatitude, mais elle n’est pas où vous cherchez ; vous courez, mais hors du chemin … plus vite vous allez, plus vous déviez » ! « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux », vient, une fois de plus, de lancer le Seigneur à la foule du peuple dans ce passage du prologue que nous connaissons par cœur, et pourtant ... Si nous savons répondre : « C’est moi », ne passons-nous pas trop vite sur la suite ? Le bonheur ne consiste pas à réaliser ce que nous préférons, mais à avancer sur les chemins de Celui à qui saint Benoît nous disait, il y a quelques jours, de ne préférer absolument rien. « Le Seigneur cherche son ouvrier ». Où le trouver parmi « tous ces hommes qui, sans exception, comme le souligne encore Isaac, désirent la béatitude, mais ont sur elle des idées différentes ? Aussi, poursuit-il, le docteur de tous les hommes, que la seule charité rend débiteur des sages et des insensés, commence par redresser ceux qui s’égarent, dirige ensuite ceux qui sont sur la route, enfin accueille ceux qui frappent à la porte ». A ce stade du prologue, nous en sommes aux premiers pas. C’est donc le baba de la route qui nous est proposé : « Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue et à tes lèvres toute parole trompeuse ; détourne-toi du mal et fais le bien ; cherche la paix avec ardeur et persévérance ». Que faisons-nous de ce peu à qui « le tout est promis », puisque, « lorsque nous agirons de la sorte, les yeux du Seigneur seront sur nous et ses oreilles attentives à nos prières, et avant même que nous l’invoquions, il nous dira : Me voici ». Nos insatisfactions nous montrent, elles aussi, à leur manière, le chemin de la vie, dans la mesure où, en répondant à notre attente de bonheur : « Ce n’est pas nous », elles nous poussent à regarder vers le Seigneur qui nous invite et à écouter sa parole qui nous sauve.
RB prologue c ter - naître à la vie en Christ En quoi consiste cette « vie » mentionnée au début, au milieu et à la fin du passage du prologue que nous venons de lire ; une « vie » qualifiée au centre de « véritable et éternelle » ? « La vie éternelle », répond Jésus dans l’évangile de ce 7ème dimanche de Pâques, « c’est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ ». Mais que signifie concrètement connaître Dieu, connaître le Christ ? A cette question, saint Benoît répond à son tour : C’est « interdire le mal à sa langue et à ses lèvres toute parole trompeuse ; se détourner du mal et faire le bien ; chercher la paix avec ardeur et persévérance ». Dieu, le Christ, seraient-ils donc au bout de nos efforts ? Assurément pas. La finale du prologue évoquera dans quelques jours « ce qui manque en nous aux forces de la nature» et combien il est impérieux « que le Seigneur ordonne à sa grâce de nous prêter son aide». Ce qui nous est demandé, c’est, « sortis de notre sommeil » par « la voix de Dieu qui nous crie chaque jour », de nous mettre en route. Car connaître, c’est naître en relation avec, et « interdire le mal à sa langue et à ses lèvres toute parole trompeuse ; se détourner du mal et faire le bien ; chercher la paix avec ardeur et persévérance », n’est autre ici que naître à la vie en Christ et « avancer, sous la conduite de l’Evangile » sur « le chemin de la vie que le Seigneur lui-même nous montre dans sa bonté ». « Lorsque vous agirez de la sorte, nous dit-il encore, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous m’invoquiez, je vous dirai : Me voici ». La seconde lecture de la messe nous avertit de la dimension pascale de ce chemin, sans manquer de nous assurer que « l’Esprit de gloire repose sur ceux qui ont à souffrir à cause du nom du Christ », de même que l’Evangile nous rappelle la prière de Jésus à son Père : « Je prie pour eux, pour ceux que tu m’as donnés ». Qu’attendons-nous alors pour « ceindre nos reins de la foi et de la pratique des bonnes œuvres » et donner corps chaque jour à cette vie éternelle et véritable déjà présente par le Christ dans notre humanité ? Aux « Galiléens » que nous sommes, tentés de « rester là à regarder vers le ciel », l’oraison du jour rappelle la promesse de Jésus, « Sauveur des hommes » entré le premier dans la gloire auprès du Père, d’ « être encore avec nous jusqu’à la fin des temps ». Saint Benoît, tout comme la liturgie, nous invite à demeurer nous aussi avec Lui en tout ce que nous vivons.
RB prologue d - contemplation Il est question aujourd'hui de montagne, de route et de marche, mais aussi de demeure, d'inhabitation et de repos. Ce qui nous pousse à gravir la première pour parvenir aux seconds, c'est ce que saint Benoît a nommé hier « le désir de voir Celui qui nous a appelés dans son royaume». Le terme de contemplation n'apparaît pas une seule fois dans la Règle, mais c'est bien d'une telle réalité qu'il s'agit à travers ces images. Qu'est-ce à dire ? Dans contempler, il y a templum, qui est, au sens premier du terme, l'espace sacré que la vue embrasse. En se révélant, Dieu a choisi d'entrer dans l'espace circonscrit de notre champ de vision, pour établir une relation dont le cum précise qu'elle est d'accompagnement, de communion. Le Dieu qui se donne à voir est le Dieu avec nous : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire ». Dans son traité sur la contemplation, Guillaume de Saint Thierry observe ce qui se passe en l'homme quand Dieu passe ainsi à portée de vue et se fait « vie des cœurs et lumière des yeux intérieurs ». Pareil passage éveille et avive le désir de la rencontre. « Tu m'as donné le désir de toi », s’écrie Guillaume. Mais aussitôt la prise de conscience de nos limites met la véhémence de la volonté face à une impossibilité totale d'aboutir : «Seigneur, reconnaît-il bientôt, combien il est précipité, combien téméraire, combien désordonné, combien présomptueux, combien il est étranger à la règle du verbe de vérité et de ta sagesse, pour le cœur immonde, de vouloir voir Dieu ». Mais si l'homme est arrêté par sa misère, Dieu le rejoint et l'interpelle plus profond, et Guillaume exprime cela sous forme de prière : « Seigneur mon Dieu, toi qui dis à mon âme, de la manière que tu sais : Ton salut, c'est moi, souverain maître, unique docteur pour voir ce que je désire voir, dis à ton aveugle, à ton mendiant : Que veux tu que je fasse pour toi ? » Tout l'itinéraire va consister pour l'homme à apprendre à recevoir de Dieu ce qui échappe à sa seule industrie, car Dieu est amour et l'amour ne peut être que de l'ordre du don gratuit, d'une part, du libre consentement et d'une collaboration à la fois désintéressée et reconnaissante à la grâce, d'autre part : « Comment en effet sommes nous sauvés par toi, ô Seigneur de qui vient le salut et qui répands sur ton peuple ta bénédiction, demande Guillaume, si ce n'est en recevant de toi de t'aimer et d'être aimés par toi ? ». La perfection proposée aujourd'hui par saint Benoît - marcher sans tache et accomplir la justice, dire la vérité du fond de son cœur, ne pas prononcer de parole trompeuse, ne pas faire de tort au prochain ni accueillir de discours injurieux contre lui - est au dessus de nos forces. Il le sait et c'est pourquoi il met aussitôt devant nos yeux le rocher qu'est le Christ : c'est « sur la pierre de la foi en Lui », pour reprendre une autre expression de Guillaume, qu'il convient de bâtir notre maison spirituelle, de fortifier l'homme intérieur dirait saint Paul, en brisant inlassablement contre Lui les suggestions du malin qui ne cesse de nous représenter nos failles et nos échecs, ou plus subtilement nos atouts et nos mérites ! Celui qui ne tombe pas mais au contraire suit Jésus sur la montagne, c'est celui qui reconnaît de plus en plus profondément que « c'est par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est », puisqu'il n'est pas d'autre issue pour notre faiblesse que sa force.
RB prologue e - le Seigneur attend que nous répondions Nous terminons aujourd’hui la seconde partie du prologue qui a commencé au verset 23 avec une interrogation lancée au Seigneur : « Seigneur, qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? ». Et le passage précédent détaillait la réponse du Seigneur, dans laquelle non seulement « il nous montre, à travers l’écriture, la route de cette demeure » mais plus profondément nous appelle, par la mise en œuvre de la parole entendue, à « bâtir notre maison sur le roc ». Mais ce n’est pas tout. « Pour achever, vient de dire saint Benoît, le Seigneur attend de nous que nous répondions ». Le Seigneur a répondu à notre interrogation, à nous maintenant de mettre à profit les éclaircissements et instructions reçus pour progresser dans cette vie à Lui dont parle Guillaume de Saint Thierry dans son traité sur la contemplation de Dieu : « Moi en effet, écrit-il, vraiment tout entier au péché jusqu’ici, je n’ai pas encore pu mourir à moi-même pour vivre à toi. Cependant, selon ton précepte et par un don de toi, je me tiens sur la pierre de la foi en toi, de la foi chrétienne, au lieu qui est vraiment près de toi ». « Voici la demeure de Dieu avec les hommes », entendrons nous en deuxième lecture de la messe, et Jésus, dans l’évangile, nous en montre l’accès en « nous donnant un commandement nouveau : celui de nous aimer les uns les autres, comme il nous a aimés». C’est par des actes en effet qu’il convient de répondre au Seigneur, par un retournement de notre vie, de notre cœur, pour le laisser habiter en nous. Ce qui nous permet d’avancer et d'aller jusqu’au bout de notre entreprise, ce n’est pas nous, dans la faiblesse de nos moyens, mais c’est ce regard du Seigneur qui chaque jour attend, ex-spectat, littéralement regarde hors de, car ce n’est pas à lui que Dieu regarde, mais à nous : là réside toute la différence. Et nous, à qui regardons nous ? « Ne fuyons nous pas celui qui nous aime ? », demandait Nicolas Cabasilas. Qu’il nous aime, voilà l’essentiel auquel saint Benoît veut nous ramener, puisque seul ce regard du Seigneur est capable de nous retourner, de nous renouveler dans sa grâce. « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie à la pénitence ? Car ce doux Seigneur affirme : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ». Lorsqu’il nous faut attendre et que l’attente se prolonge, l’impatience nous gagne, quand ce n’est pas la colère qui monte. Le Seigneur, lui, non seulement attend, mais qui plus est, prolonge le délai, et sa patience n’a d’égale que sa douceur. Le Seigneur attend … et nous, qu’attendons nous pour nous laisser édifier, au sens fort du terme, dans notre cœur et toute notre vie, par la puissance de son amour ? Le Seigneur attend quelque chose de nous ce matin, où plutôt, c’est nous qu’il attend, avec une infinie patience, celle d’un amour qui nous travaille afin que nous devenions toujours davantage « son peuple », des disciples du Christ, comme il veut être de plus en plus « Dieu avec nous ». C’est chaque jour qu’il nous faut nous remettre à lui, dans le concret de nos œuvres, en nous laissant interpeller, toucher, purifier, réorienter, transformer pas « ses saintes leçons». Il ne suffit pas de commencer, il faut encore et toujours nous remettre à l’ouvrage, à cette œuvre de Dieu en nous, au milieu de nous, y persévérer jusqu’au bout, non par nos propres forces, mais en nous laissant rejoindre là où nous sommes, là où nous en sommes, par Celui qui veut « nous sauver et faire de nous ses enfants d’adoption ». Le Seigneur attend la réponse de notre liberté. Chaque pierre que nous posons pour nous ajuster à son dessein bienveillant donne à sa parole de devenir plus vivante en nous et entre nous. Comment allons nous manifester aujourd’hui cette foi au Christ dans laquelle nous est « accordée la vraie liberté et la vie éternelle » ?
RB prologue e bis - l'urgence de la conversion Les propos que nous venons d’entendre semblent relever davantage du carême que du temps pascal : « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie à la pénitence ? Car ce doux Seigneur affirme : je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive». Nous en serions presque à répondre à saint Benoît que c’est l’Esprit Saint et non les cendres que nous nous préparons à recevoir, si la première lecture de la messe de ce 7ème mardi de Pâques ne venait appuyer ce passage du prologue, en évoquant, elle aussi, l’urgence de la conversion. Lors d’une escale à Milet, l’apôtre Paul rappelle aux anciens d’Ephèse qu’il n’a cessé «d’adjurer les juifs et les païens de se convertir à Dieu et de croire en notre Seigneur Jésus ». «On ne peut pas me reprocher, conclut-il, de vous avoir menés à votre perte, car je n’ai rien négligé pour vous annoncer le plan de Dieu tout entier ». Si le don de l’Esprit Saint marque « l’accomplissement jusqu’au bout du mystère de la Pâque », comme le dira la préface de la Pentecôte, la conversion est toujours d’actualité pour signifier notre adhésion par la foi au dessein de salut de Dieu : ce qui ne va pas sans retournement, sans « amendement de nos péchés », nous dit la Règle, (e-mendatio), autrement dit, sans sortie, sans éloignement de nos fautes, sans séparation d’avec nos erreurs. C’est bien le moment de demander à l’Esprit Saint de « laver ce qui est souillé, de baigner ce qui est aride, de guérir ce qui est blessé, d’assouplir ce qui est raide, de réchauffer ce qui est froid, de rendre droit ce qui est faussé », afin que nous puissions « répondre par nos œuvres aux saintes leçons » du Seigneur. « Je leur ai donné les paroles que tu m’avais données, ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis venu d’auprès de toi, et ils ont cru que c’était toi qui m’avais envoyé ». Que la prière de Jésus à son Père dans l’évangile du jour continue, dans le même mouvement, de susciter notre conversion et de nous ouvrir à l’Esprit.
RB prologue f - ce qui nous profitera pour toute l'éternité Saint Benoît nous dit ce matin qu’il y a un rapport étroit entre les actes que nous posons ici et maintenant et notre vie dans l’éternité de Dieu. « Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité ». L’éternité, par définition, n’a ni début ni fin. Elle n’est donc pas pour demain, mais s’offre à nous « dès ce moment », dans cette demeure du Seigneur où nous commençons d’habiter par l’accord de notre agir à sa volonté. Cela ne se fait pas tout seul ni en un jour. « Il faut préparer nos cœurs et nos corps aux combats de la sainte obéissance à ses commandements », venons nous d’entendre. Et se préparer consiste à accomplir ce qui nous profitera. Le verbe en latin n’a pas la nuance intéressée que le français connote ; le terme évoque d’abord ce qui nous « dégage, nous met à l’aise, nous rend dispos », d’où il renvoie par suite à ce qui « est avantageux pour nous, de notre intérêt ». Saint Benoît mentionne en sens inverse « les peines de l’enfer ». On pourrait traduire «tout ce qui, au contraire, nous entrave, nous alourdit, nous retarde ». Il s’agit là de savoir ce que nous voulons, ce que nous désirons vraiment : « pour parvenir à la vie éternelle » il y a des choses à « éviter ». Qu’en est-il de nos détours ? Le chemin du salut est ouvert depuis que, comme le dit une oraison, « le fils unique de Dieu est apparu dans la réalité de notre chair ». Cette irruption de l’éternité dans notre histoire fait de chaque instant un moment favorable pour entrer dans le renouvellement que le Verbe incarné introduit dans nos réalités les plus quotidiennes, et plus profondément encore dans le renouvellement qu’il génère au plus intime du cœur de «ceux qui le reçoivent, de ceux qui croient en son nom ». Si « nous avons appris ce qu’il faut faire pour habiter dans la demeure du Seigneur », il nous reste encore à l’accomplir, à choisir ce qui met le cœur au large, nous dispose à «progresser dans la vie religieuse et dans la foi, à courir dans la voie des commandements de Dieu avec la douceur ineffable de l’amour », selon ce que nous entendrons demain dans la conclusion du prologue. Le premier pas dans ce sens, nous dit saint Benoît, est de « prier le Seigneur d’ordonner à sa grâce de nous prêter son aide pour ce qui manque en nous aux forces de la nature ». L’éternité nous attend là où nous touchons le présent de notre insuffisance : maintenant et à l’heure de notre mort. Savons nous profiter, au sens défini plus haut, des événements, comme autant de moments où le Christ vient à nous afin qu’en lui nous accédions à quelque chose de l’éternité de notre vie en Dieu ? « Il en est temps encore », nous assure Benoît.
RB prologue f bis - épiphanie « Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité ». N’est-ce pas ce que Gaspar, Melchior et Balthazar se sont dit quand ils se sont mis en route, guidés par une étoile ? Accompagnons les dans ce voyage qui change le cours de leur vie au point de les ramener « dans leur pays par un autre chemin », celui de « la sainte obéissance aux commandements de Dieu ». Cherchons avec eux où demeure « le roi des Juifs qui vient de naître », cet enfant dont Guerric d’Igny, dans son premier sermon pour Noël, dit qu’il « est la nouveauté même, immuable en lui-même et renouvelant toutes choses ». « Chaque être, poursuit-il, vieillit dans la mesure où il s’éloigne de lui, et tous sont rajeunis dans la mesure où ils se rapprochent de lui ». Hérode avec les chefs des prêtres et tous les scribes sont déjà morts d’enfermer la connaissance dans la lettre qui tue. Les mages, eux, s’ouvrent à l’Esprit qui donne la vie et découvrent « l’enfant avec Marie, sa mère ». En « se prosternant pour lui offrir l’or, l’encens et la myrrhe », ils nous « apprennent ce qu’il faut faire pour demeurer » où le Seigneur habite. L’or, explique saint Bernard dans son sermon III pour l’Epiphanie, c’est le don de nous même : « par la grâce du Sauveur, nous l’avons offert avec empressement lorsque, pour son nom, nous avons abandonné totalement les biens de ce monde ». L’encens, c’est notre désir spirituel : sa bonne odeur s’élève lorsque notre prière s’accompagne de la « résolution d’être juste et de ne pas détourner notre oreille des commandements du Seigneur ». La myrrhe, c’est le renoncement à nous-même pour suivre le Christ : « bien qu’amère, elle préserve notre corps de se corrompre en se laissant aller au vice ». Dans ce don, nous « accomplissons ce qui est exigé de l’habitant » de la demeure du Seigneur. Dans ce désir, nous disons notre « volonté de parvenir à la vie éternelle ». Dans ce renoncement, nous « préparons nos cœurs et nos corps au combat pour le Seigneur Christ, notre véritable roi ». Pour tout cela, nous n’avons pas d’autre étoile que « la lumière de cette vie ». Elle nous rappelle qu’« il est temps encore », non pas de prendre la route pour trouver le Messie dont parlent les Ecritures, mais de nous mettre à l’écoute du Verbe fait chair qui nous parle à travers les Ecritures pour nous dire que Dieu continue de « nous appeler dans notre nuit pour que nous entrions dans sa lumière » et qu’il veut toujours « bénir en nous la foi, l’espérance et l’amour, les faire croître et donner du fruit ». Ce n’est pas moi qui l’assure, mais la bénédiction solennelle qui termine la messe du jour.
RB prologue g - une école du service du Seigneur Nous arrivons au terme du prologue. Saint Benoît nous fait part de son propos de « fonder une école du service du Seigneur ». C’est la seule fois dans la règle où il est question d’école. Le terme latin « scola » transcrit un substantif grec qui signifie proprement : «arrêt», d’où « repos, loisir » et par suite « occupation studieuse, lieu d’étude ». Disons de cette école, de cet « atelier qu’est le monastère » ainsi que la qualifiera le chapitre 4, qu’elle est un lieu où l’on arrête toute autre occupation pour apprendre à devenir disciple de quelqu’un. « Ne rien préférer à l’amour du Christ » : cet instrument des bonnes œuvres a été rappelé en conclusion du chapitre du bon zèle qui doit justement animer les membres d’une telle institution : « Ils ne préféreront absolument rien au Christ ; qu’Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle ». « Le maître c’est le Christ, vous êtes à son service », écrivait déjà saint Paul aux Colossiens. On peut également penser à la parole du Seigneur au psaume 45 : « Arrêtez, sachez que je suis Dieu » ; même si saint Benoît, lui, nous invite à courir. Les deux attitudes en effet ne s’excluent pas. Si nous courons sans avoir pris le temps de nous poser pour discerner le but à atteindre, nous nous agitons, c’est tout, cela ne mène à rien. « Courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité », concluait le passage lu hier. Quel but poursuivons-nous dans cette école qu’est le monastère ? Le numéro 2 de la constitution 3 l’exprime en terme de transformation : « Le monastère, dit elle en reprenant l’expression de la règle, est école du service du Seigneur en laquelle le Christ est formé dans le cœur des sœurs ». Les instruments ne manquent pas pour cela, avec au premier chef la liturgie et la vie fraternelle. Le numéro deux de la ratio se situe dans la même optique lorsqu’il affirme que « l’itinéraire (monastique) va avoir pour but la transformation progressive de la personne à la ressemblance du Christ par l’action de l’Esprit de Dieu ». Le numéro 6 précise quant à lui que « la matrice où peut se déployer cette action transformante de l’Esprit de Dieu est la communauté » et que c’est « à travers la pratique quotidienne des observances monastiques » que nous sont donnés « les moyens d’une croissance » à la fois « personnelle et communautaire ». Il ne nous manque donc rien, sinon de persévérer, en « demandant au Seigneur, comme le début de prologue nous y engageait, qu’il mène à bonne fin ce que nous avons entrepris ». « Essaie, nous encourage Angélus Silésius, avec de l’exercice on apprend beaucoup ! Pourvu qu’on ne reste pas assis, on arrive malgré tout au but ». Et encore : «Si tu prenais conscience de la brièveté du présent pour considérer ensuite l’éternité, tu n’accomplirais rien de mauvais ». Et aussi : « Arrête, où cours tu, le ciel est en toi. Si tu cherches Dieu ailleurs, tu Le manques à tous les coups ». Alors que les multiples circonstances et rencontres de la journée vont nous offrir autant d’occasions de « progresser dans la vie religieuse et dans la foi », saint Benoît nous avertit de ne pas nous décourager. Quand bien même « les débuts sont toujours difficiles», nous découvrons, au fur et à mesure des actes de préférence que nous apprenons à poser en réponse aux « commandements de Dieu », à « son enseignement», que la «participation à la croix du Christ » et la « dilatation du cœur dans la douceur de l'amour » sont intimement liées, comme les deux faces du mystère pascal par lequel il nous faut passer à sa suite pour « avoir part à son royaume ». C’est en nous laissant transformer, tout au long de notre vie, sur cette « voie du salut » que nous parviendrons au but : habiter dès maintenant et pour l’éternité dans la demeure du Seigneur.
RB prologue g bis - espérance, foi, charité Dans le passage des Actes des Apôtres lu en première lecture de la messe, nous avons entendu Paul déclarer : «C’est à cause de notre espérance en la résurrection des morts que je passe en jugement ». Et dans l’évangile du jour, Jésus prie ainsi son Père : « Qu’ils soient un en nous pour que le monde croie que tu m’as envoyé ». Dans cette finale du prologue, saint Benoît fait également état de ses motivations lorsqu’il présente cette « école où l’on sert le Seigneur qu’il veut fonder », évoquant ce qui « s’y rencontrerait d’un peu rigoureux, qui fût imposé par l’équité pour corriger nos vices et sauvegarder la charité ». « A cause de notre espérance … pour que le monde croie … pour sauvegarder la charité… » Il reste en nous encore bien des « vices à corriger » pour qu’espérance, foi, charité soient pareillement à la racine de ce que nous faisons, et l’oraison de ce 7ème jeudi de Pâques n’est pas de trop pour demander à Dieu que « l’Esprit Saint nous transforme par ses dons, qu’il change notre cœur en un cœur que notre créateur aime, parfaitement accordé à sa volonté ». Car c’est dans cet accord profond que « nous progressons dans la vie religieuse et dans la foi, que nous courons, le cœur dilaté, dans la voie des commandements de Dieu avec la douceur ineffable de l’amour ». Quant à notre espérance, elle est « participation par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume ». A quelques jours de la Pentecôte nous voici invitées à mettre plus fondamentalement en œuvre ces trois vertus théologales dont le catéchisme de l’Eglise catholique dit qu’ « elles sont le gage de la présence et de l’action de l’Esprit Saint dans les facultés de l’être humain ». Dans cette école du service du Seigneur qu’est le monastère, c’est par elles que nous apprenons « à vivre en relation avec le Dieu un et trine qu’elles ont pour origine, pour motif et pour objet ». Quels sont l’origine, le motif et l’objet de nos actions ? Puissent ces dernières, à l’instar de Paul, « rendre témoignage au Seigneur », afin que, dans l’Esprit, nous y puisions un courage renouvelé.
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