la Règle au fil des jours

 

mercredi 7 mars 2007

RB 30 - une discipline adaptée à l'âge

Bien à propos en période de Carême, le dernier mot de ce chapitre 30 parle de guérison : « ut sanentur », non pas « afin qu’ils se corrigent », ainsi qu’il est traduit, mais « afin qu’ils soient guéris, remis en bon état ». Quel que soit notre âge, Dieu est à l’œuvre pour nous renouveler et c’est en accueillant sa parole que nous passerons d’un faire inadéquat à un être qui se reçoit de lui, c'est-à-dire, de Celui qui nous offre sans cesse de pouvoir devenir, en actes et en vérité, enfants de Dieu.

Au terme de ces chapitres sur l’excommunication, c’est donc vers la plénitude du salut que saint Benoît nous oriente : « ut sanentur », afin qu’ils soient, que nous soyons guéris. Il nous signifie par là que tout ce qu’il a essayé de mettre en œuvre n’a d’autre but que de nous remettre en bon état. Réparer nos manquements est en effet indispensable si nous ne voulons pas en rester au stade de l’adolescence mais « parvenir à l’état d’adulte, à la taille du Christ dans sa plénitude », comme le dit encore saint Paul aux Ephésiens, en soulignant, à travers l’image du corps, que cette croissance se fait « ensemble ».

Il ne faudrait pas que la réflexion sur la précarité de nos communautés, en nous focalisant sur le poids ou les limites de l’âge, nous fasse oublier l’essentiel : notre salut, personnel ou communautaire, n’est pas une question de nombre ou d’années, mais de foi. Regarder quel est notre âge revient alors à nous demander où est notre foi ? Il ne s’agit pas de nous leurrer sur notre propre devenir mais d’acquérir une jeunesse du cœur en nous laissant transformer par la présence agissante d’un Autre, de Celui qui nous appelle à avancer de plus en plus vers Lui.

table

OBSCULTA PERVENIES

dimanche 8 juillet 2007

RB 31 a - contemplation et action

« Avoir soin … faire … exécuter … administrer … prendre soin … faire » : les verbes qui jalonnent la première partie de ce chapitre 31 pourraient laisser croire que le cellérier est tout entier dans l’action. Mais on relève qu’au début du passage saint Benoît indique comme critère de choix : « être rempli de la crainte de Dieu ». Au centre, il insiste pour que celui qui a reçu cette charge « veille à la garde de son âme, se souvenant de la parole de l’Apôtre ». Et à la fin, il lui enjoint de « regarder tous les objets et tous les biens du monastère comme les objets sacrés de l’autel ». Autrement dit, il importe que tout se passe et se fasse sous le regard de Dieu.

Parce que, comme le rappellera demain la seconde partie de ce chapitre 31, le monastère est « la maison de Dieu », parce que tout y est à Lui et pour Lui, tout aussi peut devenir moyen de nous ouvrir à sa présence et à son action en nous, de raviver le don de nous même signifié lors notre profession monastique. Jusque dans le domaine matériel, dont il est question aujourd’hui, retentit son appel à avancer de plus en plus vers Lui qui nous a rassemblées en ce lieu pour son service.

Au début de son sermon 58 sur le Cantique, saint Bernard montre combien contemplation et action ne se distinguent que pour mieux se conjuguer : « Reconnaissez, dit-il du plus concret de son expérience, qu’en cette vie, la contemplation ne saurait être de longue durée, parce que l’action nous presse, comme plus urgente et plus utile. L’Epoux sentant donc, selon son habitude, que l’Epouse s’est un instant reposée près de lui, ne diffère pas de la rappeler à des occupations plus profitable ; toutefois il ne la contraint pas ; il ne ferait pas ce qu’il a défendu à d’autres. Mais pour l’Epouse, être tirée par l’Epoux, c’est recevoir de lui le désir d’être tirée, le désir des bonnes œuvres, le désir de produire des fruits pour l’Epoux ; car elle ne vit que pour lui, et mourir aussi pour lui lui serait un gain. Et il est véhément ce désir qui ne la presse pas seulement de se lever, mais de se lever à la hâte ; car il y a dans le texte : levez vous, hâtez vous, venez. Et ce n’est pas un médiocre encouragement pour elle de s’entendre dire, venez, au lieu d’allez ; elle comprend qu’elle est plutôt conduite qu’envoyée, et que son Epoux l’accompagnera. Or que peut elle trouver de difficile dans cette société ? … Elle n’est pas éveillée contre sa volonté, puisque l’Epoux met en elle cette volonté qui n’est autre chose qu’un désir ardent du profit spirituel».

« Tirer profit de notre participation à la vie monastique », pour reprendre une expression de la constitution 51, c’est découvrir que toute activité peut être matière à nous laisser accompagner par Celui que nous avons cherché au plus secret de l’oraison. « Il ne tiendra rien pour négligeable », stipule encore saint Benoît, et cela peut s’entendre dans ce sens d’une contribution du plus terre à terre à notre enracinement dans le Christ. A partir de là, il devient possible d’agir « avec raison et humilité » et de « faire tout avec mesure », c'est-à-dire d’être, en nos multiples occupations, des «amis de la paix », selon la belle formule de l’évangile de ce 14ème dimanche.

table

OBSCULTA PERVENIES

mardi 8 juillet 2008

RB 31a - la Parole qui te porte

En insistant sur « les qualités que doit avoir le cellérier du monastère », ce chapitre 31 de la Règle nous interpelle sur notre propre attitude, tant à l’égard des autres membres de la communauté – « n’être ni hautain, ni injuste, ne pas rebuter avec mépris, etc. » – , que vis-à-vis des objets et des biens du monastère – « n’être ni brouillon, ni négligent, ni dissipateur, etc. ».

Pour discerner ce qui, dans notre conduite, est « mal à propos », la meilleure aide est sans nul doute ce que saint Benoît, à la suite de la Bible, nomme « la crainte de Dieu », c'est-à-dire que nous ne saurions avancer de plus en plus vers Lui sans placer et replacer toutes nos actions et réactions sous son regard, Lui qui désire « que personne ne soit troublé ni contristé dans cette maison » où nous vivons, certes, mais qui est avant tout la sienne, comme nous le rappellera demain la conclusion de la seconde partie.

Dans les ajustements incessants que ce propos de communion exige, il n’est pas inutile de « nous souvenir toujours de la parole de Dieu », comme saint Benoît y invite le cellérier dans le passage lu ce matin et de même demain.

Au-delà de nos demandes multiformes et parfois déraisonnables, de quoi en effet avons-nous profondément besoin, sinon de cette parole qui seule peut nous combler parce qu’elle nous remet en présence de Celui « par qui tout existe et par qui nous sommes, de qui tout vient et vers qui nous allons ».

Plus nous sommes affairées, accaparées par l’administration des biens temporels, plus nous avons besoin de cet enracinement dans la parole de Dieu qui nous permet, en tout ce qui nous entreprenons, de ne pas perdre de vue l’essentiel et d’y revenir quand nous nous en sommes éloignées. Qu’est ce qui, finalement, nous empêche d’être satisfaites ? N’est ce pas souvent de ne pas nous référer suffisamment à cette parole vivante hors de laquelle tout ce que nous faisons perd sens ?

« La Parole qui te porte, toi et moi, et toutes choses, je la porte à mon tour en moi, et la garde » dit Angélus Silesius. Là est le chemin pour « faire tout avec mesure », comme y invitait la finale de ce passage, et d’être en nos diverses occupations des « ouvriers de la moisson du Seigneur », pour reprendre une expression de l’évangile du jour.

table

OBSCULTA PERVENIES

vendredi 9 mars 2007

RB 31 b - une bonne parole

« Il donnera au moins une bonne réponse », spécifie saint Benoît au début de cette seconde partie du chapitre 31. Cette « bonne parole qui vaut mieux qu’un don excellent, selon qu'il est écrit » au livre du Siracide, vient en réponse à une « demande de quelque chose qu’on ne peut accorder ». Dans le passage lu hier, il était déjà question d’« un frère venant demander quelque chose de déraisonnable » et auquel il convenait de « refuser, mais avec raison et humilité, ce qui était demandé mal à propos ».

Le rapprochement des deux situations est éclairant. Le terme latin « ratio » renvoie fondamentalement à la « manière de voir, d’être, d’agir ». Saint Benoît nous dit que cette attitude peut être faussée, mais aussi qu’une bonne parole peut l’aider à se réorienter adéquatement. Cette «bonne parole vaut alors mieux qu’un don excellent » en tant qu’elle nous fait justement dépasser le rapport déplacé à telle ou telle chose et nous remet sur le registre de la personne en relation.

Quelle parole va venir bonifier notre relation à nous même, à nos sœurs, et à Dieu, inséparablement? Nous le découvrirons dans la mesure, et au fur et à mesure, car ce n’est jamais fini, où nous nous laisserons interpeller dans nos manières de voir, d’être, d’agir.

table

OBSCULTA PERVENIES

dimanche 9 mars 2008

RB 31b bis - l'heure convenable

Ce chapitre 31 de la Règle s’achève sur la mention des «heures convenables » auxquelles « donner ce qui doit être donné et demander ce qui doit être demandé ». En «envoyant dire à Jésus que leur frère Lazare était malade », les deux sœurs dont parle l’évangile de ce 5ème dimanche de Carême, l’appelaient assurément à venir et à intervenir au plus vite. « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort », ne manqueront pas de lui dire Marthe, d’abord, et, peu après, Marie, « troublées et contristées » par le retard de leur ami et sa funeste conséquence.

Car ce n’était pas, de la part de Jésus, de l’indifférence : « Il aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare », précise saint Jean dès les premières lignes du récit. Il savait ce qu’il faisait et ce que sa décision de « demeurer pourtant deux jours à l’endroit où il se trouvait» impliquait dans le déroulement des événements. « Cette maladie, avait-il commencé par déclarer aux disciples, ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié ». Et après ce délai, il leur annonce : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez ».

« Mais, ajoute t-il alors, allons auprès de lui ». Le moment convenable est venu. Pour l’estimer, Jésus ne s’est pas placé « sous l’emprise de la chair, mais sous l’emprise de l’esprit », pour reprendre les termes de la seconde lecture. En conduisant Marthe à porter sur la situation un regard de foi, il la fait passer d’une vision toute humaine, légitimement éplorée, aux vues salutaires de Dieu : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ».

En nous enjoignant de « donner et demander aux heures convenables ce qui doit être donné et demandé », saint Benoît nous invite pareillement à prendre le temps de replacer toute chose sous le regard de Dieu. Pour nous aider à ajuster notre conduite, il nous renvoie également au souvenir de la parole divine. Cette « bonne parole », qui nous rappelle ce que Dieu nous a donné et ce qu’il nous demande « afin que personne ne soit troublé ni contristé dans sa maison », remettra nos pendules à l’heure favorable, celle de sa grâce et de notre conversion.

table

OBSCULTA PERVENIES

mardi 10 juillet 2007

RB 32 - des outils et objets du monastère

Les chapitres de la règle que nous lisons ces jours ci ont trait au domaine matériel, façon pour saint Benoît de nous rappeler que la recherche de Dieu se vit les deux pieds sur terre, que les réalités visibles et les invisibles marchent de pair.

« Traiter les objets du monastère avec malpropreté ou négligence » manifeste que quelque chose, à l'intérieur du moine, n'est pas en place ou relâché, d'où l'opportunité d'une réprimande pour le provoquer à se ressaisir. De même, le chapitre suivant soulignera la nécessité de reprendre « celui qui se complait dans le vice de la propriété » ; et encore, après demain, lorsque saint Benoît examinera « si tous doivent recevoir également le nécessaire » et statuera, « par égard aux infirmités, qu’on partage à chacun selon ses besoins », il dénoncera vigoureusement « le vice du murmure ».

Aussi bien l'inattention aux choses que le fait de s'y accrocher, de les accaparer, révèlent une manière de voir et de se situer inadéquates. Au cellérier, saint Benoît a enjoint de «regarder les objets et les biens du monastère comme les objets sacrés de l'autel». Tout dans le monastère doit nous servir à avancer de plus en plus vers Dieu. L'ajustement de notre comportement en la matière ne peut s'opérer que sous son regard. Ce n'est pas trop dire que nous le dédaignons quand, d'une manière ou d'une autre, nous négligeons les moyens concrets qui nous sont offerts de progresser sur ce chemin de conversion.

table

OBSCULTA PERVENIES

jeudi 10 juillet 2008

RB 32 bis - quoique tu fasses, recouvre le d'or

Le chapitre précédent invitait le cellérier à « regarder tous les objets et tous les biens du monastère comme les objets sacrés de l’autel ». Ce matin, saint Benoît parle de « confier à ceux des frères, dont la vie et les mœurs sont sûrs, ce que le monastère possède en outils, vêtements ou n’importe quels objets », et ce chapitre 32 s’achève en fustigeant qui « traiterait les objets du monastère avec malpropreté ou négligence ».

C’est dire que notre rapport aux choses est loin d'être anodin, il est le canal par lequel s'exprime la relation à nous même, aux autres, à Dieu. Aussi chaque réalité est-elle précieuse, comme un don de sa grâce dont nous avons à prendre soin mais dont nous ne sommes et ne serons jamais propriétaires.

Remettre de l'ordre dans ses affaires peut être le signe d'un sursaut intérieur, l'amorce d'un redémarrage spirituel. Quant à notre façon d'utiliser le bien commun, elle dit beaucoup du souci et du respect de nos sœurs, ou de notre égoïsme et de notre irresponsabilité. Tout comme notre manière plus ou moins maîtrisée de manipuler les objets est un bon indicateur du niveau de nos relations fraternelles. Bref, conversion personnelle et attitude communautaire responsable sont liées.

Saint Benoît nous dit ce matin que « les outils et les objets du monastère» peuvent nous aider à promouvoir l'une et l'autre. Sans revenir aux 73 instruments de l’art spirituel que nous utiliserons toujours avec profit, le simple relevé des verbes qui charpentent ce chapitre 32 suffit à nous indiquer dans quel sens travailler. Saint Benoît parle successivement de « confier », de « remettre », de « donner », de « recevoir ». Quelles dépositaires sommes nous ?

« Homme, écrit Angelus Silesius, si tu prétends que quelque chose te détourne de Dieu, c’est que tu ne fais pas encore bon usage du monde, comme il sied ». Et dans une autre sentence, il précise : « Chrétien, quoique tu fasses, recouvre le d’or. Sinon Dieu n’a de tendresse ni pour toi, ni pour tes œuvres ».

table

OBSCULTA PERVENIES

dimanche 11 mars 2007

RB 33 - le vice de la propriété

« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? », demandait déjà saint Paul au chapitre 4 de la première épître aux Corinthiens. Si saint Benoît fustige avec tant de force « le vice de la propriété », en soulignant, dès les premiers mots de ce chapitre 33, qu’ « il faut le retrancher du monastère jusqu’à la racine », n’est-ce pas pour mieux nous apprendre à tout, et surtout, à nous recevoir d’un Autre, à devenir capacité, puisque, comme tout un chacun, nous avons été créées capables de Dieu ?

Nous l’entendrons tout à l’heure en première lecture de la messe : le Dieu qui se révèle « à l’Horeb, au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson », n’est pas celui qui a ! « Je suis celui qui suis », dit-il à Moïse : « Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ». Au jour de son engagement solennel dans la communauté, le moine s’est lui aussi dépouillé de tous ses biens et, comme saint Benoît vient de le rappeler, « il ne lui est même plus licite d’avoir à sa disposition ni son corps ni sa volonté ». Comment pourrait il dès lors « avoir la témérité de s’approprier quelque chose » sans renier son être pour Dieu ? « S’il se complaisait dans ce vice détestable », pour reprendre une autre expression de ce chapitre 33, il deviendrait semblable au figuier stérile de la parabole évangélique : « Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, dit le maître à son vigneron, et je n’en trouve pas. Coupe-le. A quoi bon le laisser épuiser le sol ? » A en rester au registre de l’avoir, oui, nous épuisons le sol de notre propre cœur tout comme l’humus communautaire, de même que nous obstruons la source où puiser « la vie éternelle et véritable ».

En écho à la thématique de la seconde lecture de la messe, nous pourrions nous interroger, en ce troisième dimanche de carême, sur la nature de notre faim et de notre soif : « Tous, ils ont mangé la même nourriture, qui était spirituelle ; tous, ils ont bu à la même source, qui était spirituelle ; car ils buvaient à un rocher qui les accompagnait, et ce rocher, c’était déjà le Christ. Cependant, la plupart n’ont fait que déplaire à Dieu, et ils sont tombés au désert. Ces événements étaient destinés à nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer le mal comme l’ont fait nos pères ». Le mal, ou plutôt le vice, ce qui est défectueux, ce qui ne va pas, n’est pas dans les choses, mais dans notre attitude vis-à-vis d’elles : il y a un abîme entre « espérer et attendre ce qui est nécessaire » et «avoir la témérité de se l’approprier », entre « recevoir » et « dire que quelque chose m’appartient ».

« Se corriger » en la matière, consiste à passer sans cesse de la possession à la relation, autrement dit, d’un avoir qui referme sur soi à un être ouvert à l’autre : « Que tout soit commun à tous », affirme pour conclure saint Benoît, en contraste avec la mise en garde initiale contre « le vice de la propriété ». Ce qui est commun à tous, c’est d’abord « notre faiblesse », que l’oraison du jour nous invite à reconnaître, non pour nous y enfermer et en être accablés, mais pour mieux l’ouvrir, nous ouvrir à Celui qui est « la source de toute bonté et de qui vient toute miséricorde » : c’est dans la recherche et l’accomplissement de ce qui lui plaît que nous trouverons la guérison, tout simplement parce qu’il nous aime et veut notre relèvement.

table

OBSCULTA PERVENIES

mercredi 11 juillet 2007

RB 33 bis - un arbre planté auprès du cours des eaux

Au § 4 de son sermon pour la naissance de saint Benoît, saint Bernard compare celui qu’il appelle « notre chef, notre maître, notre législateur », à « un arbre : voilà ce que fut le bienheureux Benoît, un arbre grand et fécond, planté auprès du cours des eaux». Il s’attache ensuite à situer ce cours des eaux. Où, en effet, trouver meilleur terrain pour planter un arbre que là où les eaux coulent, à savoir entre les montagnes, dans la vallée. «Voilà, souligne t-il, où nous avons à nous tenir », à la suite et à l’exemple de notre bienheureux père, dans la vallée de l’humilité, « et à prendre racine, de manière à ne pas nous dessécher ».

L’agriculteur veille sur la bonne croissance de l’arbre nouvellement planté. Ainsi, dit encore Saint Bernard au § 8, Benoît « n’est pas seulement en bénédiction par sa présence, … pour les hommes de son temps, … mais il est en bénédiction aussi par la mémoire que l’on garde de lui maintenant encore ». « Jusqu’aujourd’hui … il propose en nourriture ce triple fruit au troupeau du Seigneur : il le nourrit de sa vie, il le nourrit de son enseignement, il le nourrit enfin de son intercession ». De même, ce n’est pas seulement ses frères, mais nous, ici et maintenant, que saint Bernard interpelle alors : «Par ce triple et continuel secours, fructifiez donc vous aussi, très chers, car, si vous avez été établis, c’est dans le but d’aller et de porter du fruit ».

Comment, aujourd’hui, nous établir « là où coulent les eaux, car la grâce spirituelle y abonde et les eaux qui sont au-dessus des cieux louent le nom du Seigneur – autrement dit : les bénédictions spirituelles entraînent à le louer » ? Cette dernière citation du sermon de saint Bernard, avec la mention des eaux qui sont au-dessus des cieux, nous oriente vers un autre de nos pères, Guerric d’Igny, qui lui aussi utilise la symbolique de l’arbre dans son deuxième sermon pour la fête de Saint Benoît. « Il est bien juste, lit-on au § 1, que soit béni dans le Seigneur l’homme qui se confie dans le Seigneur, car se confier dans le Seigneur, c’est se fixer en lui. Or c’est du lieu où un arbre fixe ses racines qu’il boit le suc vital et l’eau qui l’engraisse. Celui-là a poussé ses racines jusqu’à l’eau, qui – pour me servir des termes de notre maître Benoît – a mis son espoir en Dieu et boit à la source même du souverain bien les eaux de la vie, riches de toute bénédiction et de toute grâce».

L’image revient avec force dans la seconde partie du sermon, et – c’est là que nous rejoignons « les eaux qui sont au-dessus des cieux » mentionnées par saint Bernard – connaît à la fin un retournement saisissant. « Poussez vos racines, nous dit Guerric, jusqu’à l’eau de la vie, c'est-à-dire jusqu’à l’amour de la terre des vivants, et non celle où tout vieillit et se corrompt. L’arbre ne peut porter un fruit qui demeure, à moins qu’il ne fixe sa racine en haut, dans les régions célestes, afin d’y chercher et d’y goûter les choses d’en haut, et non celles de la terre. Les naturalistes disent que l’homme est un arbre renversé, en ce sens que les nerfs de son corps ont leur racine et origine dans la tête, au sommet ; personnellement, je préfère une autre interprétation, à savoir que l’homme doit fixer et enraciner son amour et ses désirs au ciel, dans le Christ Jésus, notre tête, sublime sommet de tout. Quiconque aura poussé là ses racines et aura bu assidûment l’eau de la vie et de la grâce à cette source éternelle … apportant et offrant le fruit qu’il a produit en abondance, recevra pour récompense de fleurir à jamais devant le Seigneur ».

Saint Benoît, dans ce chapitre 33 de la Règle que nous venons de lire, nous montre comment, à notre tour, être « plantées dans la foi et enracinées dans la charité au-dessus des eaux vives qui, au dire d’Ezéchiel, sortent du sanctuaire pour donner la vie à toutes choses » : en « retranchant du monastère jusqu’à la racine ce vice de la propriété », en préférant, en toutes choses, ce qui nourrit la communion – « que tout soit commun à tous » –, à l’image de la communion d’en haut, notre source.

table

OBSCULTA PERVENIES

mardi 11 mars 2008

RB 33 ter - le bel échange

« Donner … recevoir … posséder … » Ce chapitre 33 souligne combien il importe que ces gestes essentiels s’inscrivent dans une ouverture à l’autre, qu’ils soient au service de la communion fraternelle. « Que tout soit commun à tous, ainsi qu’il est écrit ».

Pour ce faire, saint Benoît les réfère à l’autorité. « S’approprier quelque chose » relève de « la témérité », de l’orgueil, en tant justement qu’attitude excluant toute instance tierce entre soi et l’objet : ni autorisation, ni permission, on prend. Jean François Deniau a cette formule choc dans ses mémoires : « Un, c’est Dieu. Trois, c’est l’équilibre. Deux, c’est la guerre ».

« Avoir quelque chose en propre &ra