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RB 10 - depuis Pâques jusqu'au premier novembre Le chapitre 8 a parlé des « offices divins dans la nuit », distinguant une première et une seconde période, « du premier novembre à Pâques » d’abord, puis « de Pâques au premier novembre ». Le chapitre 9 s’est situé « au temps d’hiver dont il a été parlé ». Ce matin le chapitre 10 considère « comment célébrer la louange divine en été », c'est-à-dire « depuis Pâques jusqu’au premier novembre». On pourrait continuer la liste. Les chapitres qui nous occupent depuis lundi dernier et pour deux semaines encore, évoquent les saisons et les grands moments de l'année liturgique, les nuits et les différentes heures du jour, les dimanches et la semaine, les fêtes des saints et les solennités. En réglant l'ordre de la psalmodie Saint Benoît n'entend pas nous enfermer dans un carcan, ni faire de nous les rouages d'une machinerie bien remontée. Les offices sont un instrument privilégié au service de notre vocation, ils transforment la fuite des jours en moyen d'accomplir cette œuvre de Dieu à laquelle rien ne doit être préféré. Ils sanctifient le temps en entrant dans ses rythmes, ils en ressaisissent le cours, afin qu'au lieu de nous emporter il nous porte vers Dieu. Nous le chantons dans le psaume 30 : « Mes temps sont dans ta main » ; et au psaume 68 : « C'est l'heure de ta grâce ». L'ordre à suivre dans la liturgie afin que tout se déroule au mieux pour atteindre cette fin dans la paix, concrétise une recherche incessante, inlassable, celle de notre conformation au Christ. Car le parcours va de Pâques au 1er novembre et du 1er novembre à Pâques, comme pour mieux ancrer, office après office, notre sanctification dans le mystère pascal. En épousant le rythme des jours et des saisons, la liturgie nous permet ainsi d'entrer dans l'histoire du salut et de nous laisser conduire à travers son mouvement vers Celui en qui tout commence et s'achève et qui nous attire à lui jour après jour : « A chaque instant tu nous appelles et chaque jour qui passe nous rapproche de toi », dit une oraison. Le présent devient l’impact de son éternité dans nos vies. Le déroulement précis de ces chapitres dessine donc un cadre dont la caractéristique n'est pas l'immuable mais la permanence : celle de l'action de Dieu à laquelle nous apprenons à nous ouvrir en revenant à l’église heure après heure. « Homme, écrivait Angélus Silésius, si tu en es encore au stade de tendre vers Dieu et d’aspirer à Lui, c’est que tu n’a pas été encore saisi par Lui dans tout ton être ». Nous sommes en route entre ces deux extrêmes.
RB 11 - dédicace « Cette fête-ci, souligne saint Bernard dans son premier sermon pour la Dédicace, nous est propre : à moins d’être célébrée par nous, elle ne l’est par personne ». Les travaux d’aménagement de notre espace liturgique qui viennent de commencer, ne nous permettent pas de fêter sur place cet anniversaire de la consécration de notre église, mais ils sont peut-être une invitation à le commémorer avec « d’autant plus d’empressement spirituel », comme nous y engage encore l’abbé de Clairvaux. Les chants du Gloria, de l’Alleluia, du Te Deum, de l’Amen et du Te decet, mis au programme par saint Benoît dans ce chapitre 11, conviennent particulièrement en une telle circonstance où la tonalité est à l’action de grâce pour cette « maison que Dieu nous a donnée». Mais nous célébrons bien davantage que des pierres. « Quelle sainteté pourront avoir ces pierres, demande encore saint Bernard, que nous célébrions leur fête ? » Et il répond aussitôt : « Certes, elles ont une sainteté, mais en raison seulement de votre corps. Car, que votre corps soit saint, qui pourrait en douter, puisqu’il constitue le temple de l’Esprit saint ». L’oraison sur les offrandes montre bien comment les deux réalités s’articulent : elle commence par l’évocation du « jour où le Seigneur a fait de cette maison le lieu de sa gloire et de sa sainteté », pour le prier ensuite « de nous transformer nous-mêmes en offrandes qui lui soient agréables ». Quand saint Benoît invite les moines à « se lever avec révérence dès le début du gloria », comme à « se tenir debout avec respect et crainte pendant la lecture de l’évangile », il ne vise à rien d’autre qu’à nous aider à entrer plus avant dans ce grand mystère de Dieu qui ne cesse de « construire pour sa gloire le temple vivant que nous sommes ». « Ici, souligne de même la préface de la messe, tu construis pour ta gloire le temple vivant que nous sommes ; ici, tu édifies l’Eglise, ton Eglise universelle, pour que se constitue le corps du Christ ». Au-delà du cadre liturgique, c’est par toute notre vie que nous sommes appelées à participer à l’édification de cette demeure spirituelle. Le « retard, le désordre et la négligence » évoqués à la fin de ce chapitre nous rappellent à leur manière l’existence d’un lien fort entre ce qui se passe à l’église et ce qui a précédé. Dieu « veut habiter cette maison de prière » qu’est notre église afin de nous apprendre à demeurer en lui au cœur de notre temps déjà ouvert à sa vie éternelle. Il ne nous est pas demandé d’être parfaites mais de nous ouvrir à Celui qui jour après jour nous édifie. « La juste satisfaction » dont il est question en conclusion de ce chapitre 11 nous montre à tirer profit jusque de nos malfaçons pour nous laisser ainsi travailler et habiter par la grâce.
RB 12 - alleluia, benedicite, laudate, benedictus A nouveau une citation de Nicolas Cabasilas. Il écrit : « Nous ne pouvons pas fuir les grâces de Dieu envers la nature, nous les recevons toutes, que nous le voulions ou non – car Dieu fait du bien même à ceux qui ne le veulent pas et use de contrainte par amour pour eux, en sorte que lorsque nous voulons secouer de nous ses bienfaits, nous ne le pouvons pas … Mais ce qui dépend du vouloir humain – je veux dire de choisir le bien, le pardon des offenses, la droiture de mœurs, la pureté de l’âme, la tendresse envers Dieu – la récompense de tout cela est la béatitude suprême. Et ces biens, il dépend de nous de les saisir ou de les fuir, si bien qu’ils sont accessibles à ceux qui le veulent, mais ceux qui ne le veulent pas, comment pourraient ils en jouir ? Car il n’est pas possible de vouloir contre son gré, ni d’être contraint volontairement ». Le siège de la volonté, dans la Bible, c’est le cœur. La volonté du Christ, dont nous vénérons en ce jour le « Sacré-Cœur », est que tous « les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance ». Pas n’importe quelle vie, la vie en lui, pour boucler la boucle avec l’ouvrage de Cabasilas justement intitulé « la vie en Christ ». Mais nous, que voulons-nous? J’ai été frappée par les premiers mots de l’évangile de dimanche dernier : il était question de Jésus qui « guérissait ceux qui en avait besoin ». Or, qui n’a pas besoin de l’être, profondément ? Que l’évidence s’arrête à la frontière de notre liberté manifeste tout l’inexprimable de l’amour du Seigneur. « Veux-tu guérir ? », continue de nous demander Celui dont le cœur brûle du désir de notre salut. « Alors Dieu créa son cœur et l’installa au milieu du monde », écrit Hans Urs Von Balthazar dans son ouvrage « le cœur du monde ». Il voit dans ce cœur « le moyen suprême » conçu par Dieu «pour pénétrer à l’intime du monde et le transformer de l’intérieur, le talisman pour faire sauter la porte verrouillée » par le péché et la mort. En contemplant le cœur de Jésus, à la fois « uni substantiellement au Verbe de Dieu » et «formé par le Saint Esprit dans le sein de la Vierge Mère», nous ne pouvons qu’entrer plus intimement dans cette présence à la présence de Dieu qui renouvelle le monde en commençant par le cœur de l’homme, ainsi que nous y exhortait déjà la Règle au début du chapitre sur l’humilité. Afin de nous y aider, la préface du jour parle des «sacrements de l’Eglise nés du côté transpercé du Christ pour que tous les hommes, attirés vers son Cœur, viennent puiser la joie aux sources vives du salut ». Comment nous disposer à « recevoir de cette source divine une grâce plus abondante », comme l’exprime la prière d’ouverture ? Saint Benoît nous parle ce matin de louer et bénir Dieu. « Alleluia, benedicite, laudate, benedictus » : les paroles mises dans notre bouche par la liturgie des heures sont autant de réponses à Celui qui se tient à la porte de notre cœur et qui frappe, à son désir d’entrer chez nous et de faire en nous sa demeure. Que nos célébrations nous entraînent toujours plus profondément dans l’ouverture aux «merveilles de l’amour de Dieu » révélées dans le « cœur de son Fils bien-aimé ».
RB 12 bis - par coeur Il vient d’être question d’« une leçon de l’Apocalypse par cœur », de même que lundi, le chapitre 9 parlait d’« une leçon de l’Apôtre, qui doit être récitée par cœur » et que mardi, le chapitre 10 prévoyait qu’ « on en dise une, de mémoire, tirée de l’Ancien Testament ». Demain encore, le chapitre 13 fera suivre « les psaumes Laudate d’une leçon de l’Apôtre récitée par cœur ». Dans notre société hyper médiatisée, le par cœur est passé d’usage et pourtant, l’expression elle-même le dit bien, c’est en passant par le cœur, par la mémoire du cœur, que les mots deviennent parole transmise. Les paroles de la reine Esther que la liturgie de ce 1er jeudi de carême nous transmet, venaient assurément du plus profond de son être : « Mon Seigneur, notre Roi, c’est toi le seul Dieu ; viens me secourir, car je suis seule, et je n’ai pas d’autre secours que toi ». Ces mots qui étaient plus que des mots d’être passés par son cœur ont touché le cœur de Dieu et ils continuent de parler au nôtre pour nous adresser par eux à « Lui qui connaît tout». « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte », dit Jésus à ses disciples. « La parole de Dieu est toute proche de nous, dans notre bouche et dans notre cœur, pour que nous la mettions en pratique » (Dt 30,14) : c’est elle qui nous apprend « ce qui est juste » et nous encourage à « l’accomplir avec empressement », pour reprendre le vocabulaire de l’oraison du jour. En nous « faisant vivre en accord » avec Celui qui « a fait pour nous tout ce qu’il avait promis », elle nous « donne cette bonne chose » de découvrir à quel point « sans lui nous ne pouvons pas exister ». Où passe la Parole que nous pro-posent, que posent devant nous les différents offices de la journée ?
dimanche 15 juin 2008 |