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AUX ORIGINES DE CLAIRLIEU Conférence donnée par le Père Christian GREGOIRE (Nancy) Si nous regardons bien la table écrite entre le 24 juillet et le 1er décembre 1186 par le chantre de l'abbaye de Cîteaux ou l'un de ses assistants, nous voyons que la dernière abbaye qu'elle mentionne, celle d'Aberconway au Pays de Galle, est la 479ème abbaye cistercienne. Ces listes officielles avaient leur importance. Elles étaient la plupart du temps réclamées par les abbés de l'Ordre soucieux de trouver leur place au Chapitre général où ils devaient siéger d'après l'ordre d'ancienneté de leur abbaye. Cet ordre d'ancienneté était déterminé par la date exacte de la fondation de leur maison, celle du jour où l'essaim fondateur prenait possession du domaine qui lui avait été donné. Ces tables comportent de nombreuses variantes et il a fallu de patientes recherches pour éditer une chronologie exacte des abbayes cisterciennes. Mais ce n'est pas ici notre propos. Reportons nous à la table. A propos de Clairlieu, nous y lisons : MCLI Abbatia clari loci. Or, en 1151 Clairlieu n'existait pas ! La donation de ce domaine aux cisterciens remonte à novembre 1159, et les moines ne s'y sont installés que deux ou peut-être trois ans plus tard. En 1151, cette aventure monastique à commencé 4 kilomètres au SSO, près de Chaligny sur l'ancienne place sidérurgique de Ferrière, dans le vallon de la Carte. Cette anomalie apparente est au cœur de cet exposé. Ferrière Le mardi de la 5ème semaine après Pâques, 8e jour de mai de l'an 1151, un petit groupe de moines vêtus de gris (on les appelait alors Frères Gris) et de convers de brun vêtus officialisaient la fondation de la 323e abbaye cistercienne en se fixant à Ferrière. Vous n'ignorez pas que 53 années plus tôt, quelques moines de Molesme s'étaient établis à Cîteaux avec leur abbé, saint Robert, afin de suivre à la lettre la Règle de Saint Benoît. D'autres tentatives du même genre ont abouti à un échec, et Cîteaux a manqué de sombrer à son tour quand s'est produit un véritable coup de théâtre..: en avril 1112, un jeune chevalier, Bernard de Fontaine (le futur saint Bernard), se présente à la porte du monastère avec une trentaine de compagnons. Cet événement a suscité un véritable engouement pour la petite abbaye et telle était l'afiluence de novices qu'il a fallu trouver une solution de toute urgence. De grandes abbayes, telles que Cluny et Molesme, avaient résolu le problème en prolongeant, si l'on peut dire, leur communauté dans de multiples prieurés. Cîteaux préféra fonder des abbayes autonomes unies à la maison-mère par un statut bien particulier défini dans la Charte de Charité, œuvre de génie d'Etienne Harding, son troisième abbé ; tel est l'Ordre cistercien dans toute son originalité. Le 18 mai 1113 déjà, Cîteaux essaime à la Ferté; le 14 mai 1114, c'est au tour de Pontigny; le 25 juin 1115 saint Bernard fonde Clairvaux, trois ans à peine après son entrée au noviciat. Le même jour, quelques frères envoyés au cœur de la forêt de Fresnoy-en-Bassigny (Haute-Marne), s'établissent dans l'ermitage de Moiremont, dont ils changent le nom en Morimond, « mourir au monde» (Mori mundo). De fondations en fondations, l'abbaye de Morimond a fini par se trouver à la tête d'un véritable « empire» de 213 maisons, parmi lesquelles Bithaine, sa huitième fille. L'origine
de Bithaine, comme celle de Ferrière, sa fille, s'inscrivent dans
la foulée des croisades. Aimon de Faucogney, un seigneur franc-comtois,
avait pris la croix à l'appel du pape Urbain II. Capturé
par les sarrasins et incarcéré à Béthanie,
il avait fait vœu d'édifier un monastère du nom de
ce village biblique s'il était libéré. Le 29 avril
1133, il a pu s'acquitter de ce vœu en érigeant sur ses terres
l'abbaye de Bethania (Béthanie), aujourd'hui Bithaine, dont quelques
restes subsistent près de Dombenoît, à 24 km ENE de
Vesoul. Au milieu du 12ème siècle, l'abbaye de Bithaine
comptait au moins une soixantaine de moines, nombre requis par l'Ordre
pour une nouvelle fondation, et elle cherchait à essaimer. La requête
d'Etienne son abbé, vint aux oreilles du comte Hugues 1er de Vaudémont,
pour lors en Terre Sainte, où il avait pris la croix en 1146 pour
répondre à l'appel de saint Bernard à Vézelay.
Il offrit spontanément la place de Ferrière qu'il tenait
en fief de l'évêque de Metz, Etienne de Bar (1120-1162),
présent lui aussi à la croisade. Pourtant il y avait déjà
une multitude de monastères, abbayes et prieurés, en terre
lorraine, parmi lesquels sept abbayes de la filiation de Morimond : Saint
Benoît en Woëvre fondé en 1132, Vaux en Ornois et Villers-Bettnach
en 1133, Beaupré en 1135, Haute Seille en 1140, Ecurey en 1144
et enfin L'Isle en Barrois le 20 avril 1151, 320ème parmi les abbayes
cisterciennes; deux autres abbayes (Flarans et Poblet) ont donc encore
été fondées avant celle de Ferrière, la 323ème,
18 jours plus tard ! Etienne de Bar rentra au pays en 1149 et rédigea
en bonne et due forme le 8 novembre 1150, la donation de Ferrière
à l'abbé Guillaume, qui venait de reprendre la crosse de
Bithaine : Les Frères désignés pour se rendre en Lorraine ont sagement attendu le retour d'une saison plus clémente pour se mettre en route sous la conduite Widric, prieur de Bithaine et désormais leur abbé. Ils sont une douzaine au moins, nombre minimum exigé par l'Ordre pour une fondation et ils sont accompagnés de quelques frères convers. Laissons-nous aller à un peu de poésie... : le soleil du matin éveille la vallée, le printemps chante au flanc des coteaux et la vaste forêt de Haye se revêt de couleurs ce 8 mai 1151, lorsqu'ils arrivent à Ferrière, dans la haute vallée de la Carte, où ils déposent quelques manuscrits liturgiques, leurs effets personnels et autres objets de première nécessité dans les bâtiments qui les attendent. Conformément à la législation de l'Ordre (l'Exorde de Cîteaux, document de base remontant au début du 12e siècle) tout essaim fondateur doit pouvoir mener immédiatement une vie régulière dans des installations au moins provisoires où l'on peut aménager un oratoire, un réfectoire, un dortoir, et même une hôtellerie et une porterie. Les nouveaux venus retiennent pour leur abbaye le nom de Ferrière, celui même de la place où ils se sont fixés. Deux autres abbayes cisterciennes seulement portent ce nom: Ferraria, fondée en 1171 en Campanie près de Volturno, et Ferreira deI Panton en Galice, fondée en 1175 pour des moniales (dont je doute qu'elles aient taquiné l'enclume). Car Ferrière évoque évidemment le travail du fer, mais en 1150, cette industrie n'y était plus pratiquée. Apparemment, en reprenant Ferrière, les moines de Bithaine étaient donc tout désignés pour y faire revivre cette exploitation. Or la communauté était à Clairlieu depuis une quinzaine d'années déjà, lorsqu'en 1179 le comte Gérard II octroie aux Frères le droit de tirer du minerai de fer partout où ils en trouvent dans le domaine comtal et de le transporter dans leurs granges pour le réduire en fer. Les moines de Clairlieu travaillaient alors dans leurs granges le fer destiné à un usage domestique: l'outillage de leurs ateliers et leurs constructions. C'est la seule charte de Clairlieu où il est question de cette industrie. Pourtant la sidérurgie a fait la fortune de plus d'une abbaye (je pense évidemment à Orval, au nord de la Lorraine). L'Ordre de Cîteaux exigeait encore pour toute fondation un domaine permettant aux moines de vivre du travail de leurs mains. La charte de 1150 ne précise pas en quoi consiste ce domaine, mais les frères venus de Bithaine le connaissaient évidemment avec toute la précision nécessaire et, tant par son étendue que par ses ressources, il répondait pleinement aux exigences de la législation cistercienne. Il s'étendait dans la forêt de Haye, et dans la vallée de la Carte, où il comprenait des terres agricoles, des droits de pâturage et des droits de pêche dans la Moselle. Quand le comte Gérard II a pris définitivement la succession de son père et quand Pierre de Brixey est monté sur le siège épiscopal de Toul, l'abbé Widric leur a demandé confirmation de la donation d'Hugues 1er comme cela se faisait en pareille circonstance. Ces deux chartes, celle de Gérard et celle de Pierre de Brixey ne sont pas datées, mais elles ont été rédigées en 1165, par Gérard II, lorsqu'il a pris la succession de son père, et par Pierre de Brixey lorsqu'il a pris celle d'Henri de Lorraine (évêque de Toul de 1126 à 1165), car elles sont adressées à Widric, abbé de Clairlieu. Or comme nous le verrons, en 1165 encore, la communauté de Clairlieu s'est choisi un nouvel abbé en la personne du moine Jacques.
Donc, peu après la mort de son père le 4 février
1165, le comte Gérard II confirme solennellement la donation de
1150 en l'église de Chaligny, le peuple y estant assemblé
en grand nombre, précise-t-il : Quelques
mois plus tard, Pierre de Brixey confirme la remise des dîmes attachées
à ce domaine. Le rédacteur de la charte épiscopale
reprend en partie les termes du document Il n'est plus possible dessiner exactement cette portion du territoire, ban et finage de Chaligny, mais le nom de certains lieudits cités dans ce document a subsisté jusqu'à ce jour. Ce domaine forestier s'étirait d'est en ouest entre Clairlieu au nord, les villages de Chavigny et de Chaligny au sud. Quant au val d'Amaluth, il marquait la limite entre les terres du comte de Vaudémont et celles du duc de Lorraine. Les Frères ont ouvert aussitôt le chantier de leur abbaye. Ils ont jeté sur la Carte un barrage, pour créer un réservoir d'où les eaux seraient canalisées vers le monastère et ses ateliers. La Voie de Clairlieu répertoriée par l'IGN traverse la haute vallée de la Carte à proximité de l'abbaye de Ferrière dont les fondations existent sans doute dans le sous-sol. Clairlieu
L'abbaye de Ferrière commençait à sortir de terre
quand, le quatrième jour de mars de l'an 1159, le duc Mathieu 1er
de Lorraine scelle une donation qui va en bouleverser la destinée:
Le texte de cette donation nous est connu par une copie (un vidimus) de 1315, car l'original a disparu, aussi le copiste y a-t-il glissé quelques anachronismes sans conséquence: il décrit cet alleu comme si Widric était abbé de Clairlieu l'abbaye déjà construite, or en 1159, c'était encore un endroit sauvage envahi par la végétation. Le duc de Lorraine précise - et c'est ça l'important - qu'il a octroyé sa terre d'Amelum à l'abbé Widric pour y établir une abbaye composée de douze moines avec un abbé. Il s'agit d'établir un monastère à Clairlieu et non d'y transférer celui de Ferrière. En huit ans d'existence, la communauté de Ferrière s'était certainement développée à l'instar des autres monastères cisterciens de la région et elle était peut-être en mesure d'essaimer (comme Saint Benoît en 1151, Vaux en Ornois en 1144, Villers Bettnach en 1142 et 1148). Certes, entre Ferrière et Clairlieu la distance est seulement de 4 km. Mais dans le Barrois voisin, l'abbaye de Vaux-en-Ornois (1133) et celle d'Ecurey (1144) ne sont qu'à une douzaine de km. Bien plus, les abbayes champenoises de Trois-Fontaines (1118) et de Cheminon (1137) sont distantes de 4 km et leurs domaines sont mitoyens comme ceux que les moines de Ferrière ont reçu du comte Hugues et de Mathieu 1er.
Or, en 1152, un an après la fondation de Ferrière (je cite)
: Pierre
de Brixey connaissait-il ce décret ? En tous cas, voici ce qu'il
écrit en 1176, peu après la mort de Mathieu 1er (il s'agit
d'une ancienne traduction de cette charte) : Tous ceux qui se sont penchés sur l'histoire de Clairlieu ont adopté sans discuter cette version des faits ; or l'argumentation de l'évêque de Toul ne tient pas debout. Loin d'être une terre maigre et sèche, le vallon de Ferrière est abondamment irrigué, notamment par les eaux de la Carte, et il se prêtait bien mieux que Clairlieu à l'établissement d'un monastère. Et puis, il était tentant de mettre en parallèle le nom même de Ferrière avec les cœurs de fer de ceux qui demeuraient autour d'eux ; en réalité, les habitants de Chaligny ont été pleins de sollicitude à l'égard de ces moines en faveur desquels leur générosité s'est poursuivie, même après leur installation à Clairlieu. Enfin, Ferrière était loin du village et les frères ne devaient guère souffrir du hutin du peuple d'alentour. On ne peut donc se référer à l'incommodité intolérable dont parle le décret du Chapitre général. D'après J-P Chesneau (revue Villers au fil des temps, n° 5) il semble bien que cette charte de l'évêque de Toul n'ait été qu'un brillant exercice de style destiné à dégager la responsabilité des comtes de Vaudémont dans l'échec de l'installation d'une Abbaye à Ferrière. Il parle d'un échec du à la lassitude des moines et à l'insécurité où les laissait la donation d'un domaine mal défini à cause de la trop longue absence du donateur (Hugues de Vaudémont). Il avait pourtant entre les mains la charte où Pierre de Brixey, au seuil de son épiscopat, définit clairement le domaine offert par Hugues 1er. Si ce document ne laisse pas de l'intriguer, d'après ses dires, il faut le mettre au compte de la datation tardive -vers 1180- qu'il lui attribue. En réalité, c'est au décret du Chapitre général de 1152 qu'il faut attribuer l'embarras de l'abbé Widric, la confusion que reflète la documentation de l'époque... et notre perplexité! En 1163, Widric s'intitule encore abbé de Ferrière (Gallia Christiana : adhuc se dicit abbatem Ferrariae in litteris datis annis 1160, 1163). Sans doute les bâtiments de Clairlieu n'étaient-ils pas encore en état de recevoir une communauté. D'autre part, d'après la plus ancienne liste des abbés de Clairlieu, établie au milieu du 17ème siècle par dom Bichet (abbé de Clairlieu de 1664 à 1689), celui qui tient la crosse de Clairlieu en 1165 s'appelle Jacques; il a été élu au cours de cette année et une bulle du pape Lucius III lui est adressée le 28 novembre 1183, après quoi il reprend la crosse de Bithaine et une de ses chartes datée de 1184 cite parmi les témoins Walo, abbé de Clairlieu près de Nancy. Il n'y a vraiment pas de place pour un second abbé Widric entre 1183 et 1184 !
Or le nom de Widric« abbé» revient encore dans plusieurs
documents ultérieurs à 1165. En 1174, la Gallia lui attribue
une vente à l'abbaye de Bonfays et une charte de Beaupré
datée de 1183 cite même Widricus, dictus abbas Ferrariae
! Par ailleurs, Hugues 1er en 1150 et Mathieu 1er en 1159 entendaient
bien fonder chacun une abbaye et le duc de Lorraine n'envisage nullement
le transfert d'une abbaye existante. Tout bien réfléchi,
et sur la foi des documents parvenus jusqu'à nous, on est en droit
de conclure que: Quoi qu'il en soit, avant la fin du siècle l'abbaye de Ferrière n'existe plus, et la date de sa fondation est reportée sur celle de Clairlieu qui devient par le fait même la 323e abbaye cistercienne. En 1197, Eudes de Vaudémont, pour lors évêque de Toul, doit même contraindre son neveu, le comte Hugues II de Vaudémont, de confirmer les donations de ses ancêtres. Car le cœur n'y est plus, les pionniers venus de Bithaine ne sont plus là et leurs successeurs n'ont plus d'attaches avec Ferrière, devenue la Vieille Ferrière. En 1681, le berceau de la communauté ne fait même plus partie du domaine monastique, si l'on en croit cette zéclaration signée de D. Bichet, abbé de Clerlieu, par laquelle il paraît qu'à cette date la Vieille Ferrière convertie en bois de futaye était, ainsi que les autres propriétés circumvoisines et le droit de Pesche, sorties de sa possession et que l'on ignorait dès lors le titre et l'origine de l'ascensement des fours bannaux de Chaligny. Reste à savoir pourquoi l'abbaye de Ferrière a-t-elle fini par céder la place à celle de Clairlieu. Le véritable motif est sans doute à rechercher du côté de Mathieu 1er lui-même. Duc de Lorraine depuis 1138, ses jeunes années avaient été plutôt agitées, mais il s'était assagi avec l'âge et il avait fait de Nancy sa résidence habituelle. Son père, Simon 1er, avait choisi d'être inhumé en 1138 à l'abbaye cistercienne de Stürzelbronn (Moselle) dont il était le fondateur. Pourquoi Mathieu 1er ne ferait-il pas sa dernière demeure à Clairlieu, cette abbaye fondée par lui non loin de Nancy ? D'ailleurs il y est mort le 13 mai 1176. Après quoi, écrit Pierre de Brixey, disant adieu aux misères de ce monde, il entra dans la voie de toute chair ; il mourut, et nous l'ensevelîmes dans ce lieu, avec grands cris et lamentations de tout son peuple, le deux des ides du mois de mai (14 mai). A-t-il voulu faire de Clairlieu le « Saint Denis» des ducs lorrains? En tous cas ce projet a échoué, sans doute à cause de son épouse Berthe de Souabe, Car la succession de Mathieu 1er au duché de Lorraine n'a pas répondu aux vœux de la duchesse et a provoqué dans la famille ducale une tension qui a duré jusqu'à la mort de cette femme énergique en 1195. Berthe a choisi sa dernière demeure aux côtés de son époux à Clairlieu, tandis que les premiers successeurs de Mathieu 1er ont choisi d'être inhumés à l'abbaye de Stürzelbronn près de leur aïeul Simon 1er, et plus aucun membre de la famille ducale n'a été inhumé à Clairlieu. La fameuse charte de 1176 énumère encore les somptueuses largesses que le duc a fait aux moines par testament, cependant, elle ne précise pas où les moines ont déposé la dépouille mortelle de Mathieu 1er. Sa sépulture n'était certainement pas dans l'église de l'abbaye, les statuts de l'Ordre cistercien l'interdisaient formellement (Statuta année 1152 n° 10 : nullus, praeter regem sive reginam, sive archiepiscopos et episcopos in nostris sepeliantur ecclesiis. Id.1157, n° 63 et année 1197, n° 14. Cas de l'abbé de Fontfroide: 1215, n° 31. Ces directives, encore rappelées en 1222, ne tombent en désuétude que dans la seconde partie du 13ème siècle). La tombe de Mathieu 1er se trouvait vraisemblablement dans le cloître. Ses restes et ceux de son épouse seront transférés dans l'église abbatiale au cours du 15ème siècle. Alors Clairlieu leur accordera une sépulture digne de son second fondateur. L'abbé Lionnois la décrit en ces termes après une visite en 1788 : "Dans le collatéral à droite, près des degrés qui conduisent de la nef au chœur, pour l'agrandissement duquel on a enfermé deux arcades de ladite nef, on aperçoit un vaste sarcophage de huit à neuf pieds de long, de pierre blanche, et élevé de trois pieds au-dessus du pavé de l'église. Le gisant de Mathieu est sur la table: sa tête est nue et posée sur un coussin. Son épouse est couchée à sa droite, modestement habillée, ayant la tête couverte d'une toile qui forme plusieurs boucles en tortils, et qui lui pend comme sans art le long des oreilles jusque sur les épaules." Le Musée Lorrain conserve de rares fragments de ce monument: deux arcatures du sarcophage avec des moines en pleurs, la tête très abîmée du duc et celle en meilleur état de son épouse. Sans doute eut-il été normal d'ériger le sarcophage du donateur de Clairlieu devant le maître autel, mais il était trop tard: en 1413, Alix de Vaudémont, une lointaine descendante du fondateur de Ferrière, avait été inhumée à cette place de choix. Le transfert des restes de Mathieu et de son épouse est donc postérieur à cette date. Le 4 mars 1159, Mathieu 1er scellait donc en faveur des religieux de Ferrière la donation de son alleu d'Amelum pour y établir une abbaye. Il en a profité pour changer en Clairlieu le nom de cet alleu, certainement à la demande des moines eux-mêmes, car cette initiative était habituellement la leur. Amelum est un terme d'origine inconnue, orthographié encore Ameleu, Amélié, Amalut. Plus tard, c'est devenu Amer lieu, dénomination qui convient surtout au ravin de la Sance, le Val d'Amalut, de la charte de 1165, situé en bordure du domaine cédé par le duc.
Au reste, cette clairière envahie par les broussailles et les épines
en 1159 paraIt bien n'avoir pas toujours été le lieu horrible
et dévasté, décrit comme tel par Pierre de Brixey
en 1176. Des fouilles assez sommaires entreprises à la fin du 19ème
siècle entrouvrent d'autres perspectives sur son passé (Notes
sur le territoire et la commune de Villers-lès-Nancy, manuscrit
conservé à la bibliothèque communale, écrit
probablement vers 1889 par le Frère Laurent, maître d'école
et secrétaire de mairie) : De
très anciennes sépultures ont été découvertes
près de Clairlieu et même, écrit Pierre Trotot (VFT
7) : En comparaison avec le site de Ferrière, le fameux val d'Amaluth n'avait rien d'attirant, mais les moines n'avaient pas le choix: un monastère cistercien devait s'élever près d'un cours d'eau, destiné à être canalisé pour servir d'égout et faire éventuellement fonctionner des ateliers. Le seul endroit répondant à ces critères était le ravin situé en bordure de l'alleu. Son étroitesse les a obligés à y encastrer en quelque sorte leurs bâtiments. Ils ont commencé par jeter un barrage à travers le ravin afin de retenir les eaux de la Sance et des Cinq Fontaines, d'en régulariser le débit pour prévenir les risques d'inondation, et les distribuer dans un réseau de canalisations vers les égouts, notamment ceux des cuisines et des latrines. Cette retenue d'eau déplacée dans le petit bassin peuplé d'un monde aquatique fait aujourd'hui la joie de tous, a-t-on écrit, tandis qu'un petit reste des canalisations a été dégagé au nord du monastère pendant les fouilles des années 1980. Une
fois choisi l'emplacement du monastère, écrit Marcel Aubert,
on élevait d'abord le mur d'enceinte et les bâtiments
réguliers nécessaires à la vie de la communauté,
puis la grande église dont l'emplacement avait été
réservé dans le plan d'ensemble, non loin de la chapelle
primitive où le culte était poursuivi jusqu'à l'achèvement
du nouveau sanctuaire (L'Architecture cistercienne en France,
t 1, Paris 1947, p 102).
Ce chantier semble avoir été le cadre d'une activité
intense en 1179, année où le comte Gérard de Vaudémont
accorde aux moines de nombreux droits, entre autres le chemin qui
traverse la vallée de la Vieille Ferrière pour qu'ils puissent
y faire circuler leurs troupeaux et lèurs chariots ; en ce qui
nous appartient au ban d'Ochey, le droit de pâturage, de prendre
du bois pour le chauffage et la construction et pour en faire du charbon
; je leur donne également le minerai de fer qu'ils pourront tirer
dans notre ban, pour le transporter dans leurs granges et le réduire
en fer. Cette
église n'a guère subi de transformations jusqu'à
la Révolution. Quant aux autres lieux réguliers, l'architecte
Poirot écrivait en 1791 : tous ces bâtiments sont fort
vieux et la plus grande partie en très mauvais état, ainsi
que les murs d'enceinte.
Ces transformations et reconstructions ont été entreprises
sur les fondations primitives. Aucune représentation de cette abbaye
ne nous en est malheureusement parvenue. Un croquis pris sur les lieux
de l'abbaye ducale de Clairlieu, conservé à la Bibliothèque
municipale de Nancy en donne un plan plus que sommaire. Des bâtiments
monastiques, le dessinateur n'a retenu que le cloître, l'église
et l'ex quartier des convers. Le pignon de ce dernier forme un angle droit
avec la façade occidentale de l'église. C'est justement
la partie A propos de ces bâtiments, écrit H. Lepage, on en est à peu près réduit à la description fort peu archéologique que Lionnois a inséré dans son Histoire de Nancy. L'abbé Lionnois s'intéressait davantage aux sépultures de l'église. Le procès-verbal descriptif rédigé en 1791 par l'architecte Poirot en vue de la vente du monastère comme bien national est beaucoup plus intéressant. A défaut de plan, écrit Henri Lepage, cette description peut donner une idée de l'aspect que présentait l'abbaye de Clairlieu, avec son église « la plus vaste et la plus magnifique de tout le pays », disent nos historiens, ses bâtiments conventuels et les habitations groupées à l'entour, avec son bois et ses jardins, et l'immense forêt de Heys qui servait comme d'encadrement au tableau. Les fouilles méthodiques effectuées de 1980 à 1989 par Etienne Louis et le professeur Pierre Pégeot ont confirmé ces descriptions et elles ont inspiré à Etienne Louis cette esquisse qu'il a faite du vieux moutier au cours d'une réunion en mai 1980 :
Toutes ces données m'ont permis dessiner le plan que je vous propose maintenant. Les parties mises au jour par les fouilles sont en noir. Le public peut les voir aujourd'hui dans le parc archéologique où elles ont été stabilisées. J'ai laissé en blanc les parties enfouies sous l'entreprise voisine et le versant de la colline.
L'aventure monastique de Clairlieu continue, mais le temps des origines est désormais révolu et met un terme à ces quelques propos que je vous remercie d'avoir eu la patience d'écouter. Assemblée générale d'Ubexy-Amitié, le samedi 27 septembre 2008 |